Alexandre Dumas

 

 

 

JOSEPH BALSAMO

Mémoires d’un médecin

Tome II

 

 

(1846 – 1848)

 

 

 

 

 

 

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Table des matières

 

DEUXIÈME PARTIE

 

Chapitre XL La protectrice et le protégé

Chapitre XLI Le médecin malgré lui

Chapitre XLII Le vieillard

Chapitre XLIII Le botaniste

Chapitre XLIV M. Jacques

Chapitre XLV La mansarde de M. Jacques

Chapitre XLVI Ce qu’était M. Jacques

Chapitre XLVII La femme du sorcier

Chapitre XLVIII Les bourgeois de Paris

Chapitre XLIX Les carrosses du roi

Chapitre L La possédée

Chapitre LI Le comte de Fœnix

Chapitre LII Son Éminence le cardinal de Rohan

Chapitre LIII Le retour de Saint-Denis

Chapitre LIV Le pavillon

Chapitre LV La maison de la rue Saint-Claude

Chapitre LVI La double existence – Le sommeil

Chapitre LVII La double existence – La veille

Chapitre LVIII La visite

Chapitre LIX L’or

Chapitre LX L’élixir de vie

Chapitre LXI Les renseignements

Chapitre LXII L’appartement de la rue Plâtrière

Chapitre LXIII Plan de campagne

Chapitre LXIV Ce qui arriva à M. de la Vauguyon, précepteur des enfants de France, le soir du mariage de Monseigneur le dauphin

Chapitre LXV La nuit des noces de M. le dauphin

Chapitre LXVI Andrée de Taverney

Chapitre LXVII Le feu d’artifice

Chapitre LXVIII Le champ des morts

Chapitre LXIX Le retour

Chapitre LXX M. de Jussieu

Chapitre LXXI La vie revient

Chapitre LXXII Voyage aérien

Chapitre LXXIII Le frère et la sœur

Chapitre LXXIV Ce qu’avait prévu Gilbert

Chapitre LXXV Les herboriseurs

Chapitre LXXVI La souricière à philosophes

Chapitre LXXVII L’apologue

Chapitre LXXVIII Le pis-aller de Sa Majesté Louis XV

Chapitre LXXIX Comment le roi Louis XV travaillait avec son ministre

Chapitre LXXX Le Petit Trianon

Chapitre LXXXI La conspiration se renoue

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

Chapitre XL
La protectrice et le protégé

Il est temps de revenir à Gilbert, dont une exclamation imprudente de sa protectrice, mademoiselle Chon, nous a appris la fuite, et voilà tout.

 

Depuis qu’au village de la Chaussée il avait, dans les préliminaires du duel de Philippe de Taverney avec le vicomte du Barry, appris le nom de sa protectrice, notre philosophe avait été fort refroidi dans son admiration.

 

Souvent, à Taverney, alors que, caché au milieu d’un massif ou derrière une charmille, il suivait ardemment des yeux Andrée se promenant avec son père, souvent, disons-nous, il avait entendu le baron s’expliquer catégoriquement sur le compte de madame du Barry. La haine tout intéressée du vieux Taverney, dont nous connaissons les vices et les principes, avait trouvé une certaine sympathie dans le cœur de Gilbert. Cela venait de ce que mademoiselle Andrée ne contredisait en aucune façon le mal que le baron disait de madame du Barry ; car, il faut bien que nous le disions, le nom de madame du Barry était un nom fort méprisé en France. Enfin, ce qui avait rangé complètement Gilbert au parti du baron, c’est que plus d’une fois il avait entendu Nicole s’écrier : « Ah ! si j’étais madame du Barry ! »

 

Tout le temps que dura le voyage, Chon était trop occupée, et de choses trop sérieuses, pour faire attention au changement d’humeur que la connaissance de ses compagnons de voyage avait amené chez M. Gilbert. Elle arriva donc à Versailles ne songeant qu’à faire tourner au plus grand bien du vicomte le coup d’épée de Philippe, qui ne pouvait tourner à son plus grand honneur.

 

Quant à Gilbert, à peine entré dans la capitale, sinon de la France, du moins de la monarchie française, il oublia toute mauvaise pensée pour se laisser aller à une franche admiration. Versailles, majestueux et froid, avec ses grands arbres, dont la plupart commençaient à sécher et à périr de vieillesse, pénétra Gilbert de ce sentiment de religieuse tristesse dont nul esprit bien organisé ne peut se défendre en présence des grands ouvrages élevés par la persévérance humaine, ou créés par la puissance de la nature.

 

Il résulta de cette impression inusitée chez Gilbert, et contre laquelle son orgueil inné se raidissait en vain, que pendant les premiers instants la surprise et l’admiration le rendirent silencieux et souple. Le sentiment de sa misère et de son infériorité l’écrasait. Il se trouvait bien pauvrement vêtu près de ces seigneurs chamarrés d’or et de cordons, bien petit près des Suisses, bien chancelant quand, avec ses gros souliers ferrés, il lui fallut marcher sur les parquets de mosaïque et sur les marbres poncés et cirés des galeries.

 

Alors il sentit que le secours de sa protectrice lui était indispensable pour faire de lui quelque chose. Il se rapprocha d’elle pour que les gardes vissent bien qu’il venait avec elle. Mais ce fut ce besoin même qu’il avait eu de Chon qu’avec la réflexion, qui lui revint bientôt, il ne put lui pardonner.

 

Nous savons déjà, car nous l’avons vu dans la première partie de cet ouvrage, que madame du Barry habitait à Versailles un bel appartement autrefois habité par Madame Adélaïde. L’or, le marbre, les parfums, les tapis, les dentelles enivrèrent d’abord Gilbert, nature sensuelle par instinct, esprit philosophique par volonté ; et ce ne fut que lorsqu’il y était déjà depuis longtemps, qu’enivré d’abord par la réflexion de tant de merveilles qui avaient ébloui son intelligence, il s’aperçut enfin qu’il était dans une petite mansarde tendue de serge, qu’on lui avait servi un bouillon, un reste de gigot et un pot de crème, et que le valet, en les lui servant, lui avait dit d’un ton de maître :

 

– Restez ici !

 

Puis il s’était retiré.

 

Cependant un dernier coin du tableau – il est vrai que c’était le plus magnifique – tenait encore Gilbert sous le charme. On l’avait logé dans les combles, nous l’avons dit ; mais de la fenêtre de sa mansarde il voyait tout le parc émaillé de marbre ; il apercevait les eaux couvertes de cette croûte verdâtre qu’étendait sur elles l’abandon où on les avait laissées, et par delà les cimes des arbres, frémissantes comme les vagues de l’océan, les plaines diaprées et les horizons bleus des montagnes voisines. La seule chose à laquelle songea Gilbert en ce moment fut donc que, comme les premiers seigneurs de France, sans être ni un courtisan ni un laquais, sans aucune recommandation de naissance et sans aucune bassesse de caractère, il logeait à Versailles, c’est-à-dire dans le palais du roi.

 

Pendant que Gilbert faisait son petit repas, fort bon d’ailleurs s’il le comparait à ceux qu’il avait l’habitude de faire, et pour son dessert regardait par la fenêtre de sa mansarde, Chon pénétrait, on se le rappelle, près de sa sœur, lui glissait tout bas à l’oreille que sa commission près de madame de Béarn était remplie, et lui annonçait tout haut l’accident arrivé à son frère à l’auberge de la Chaussée, accident que, malgré le bruit qu’il avait fait à sa naissance, nous avons vu aller se perdre et mourir dans le gouffre où devaient se perdre tant d’autres choses plus importantes, l’indifférence du roi.

 

Gilbert était plongé dans une de ces rêveries qui lui étaient familières en face des choses qui passaient la mesure de son intelligence ou de sa volonté, lorsqu’on vint le prévenir que mademoiselle Chon l’invitait à descendre. Il prit son chapeau, le brossa, compara du coin de l’œil son habit râpé à l’habit neuf du laquais ; et, tout en se disant que l’habit de ce dernier était un habit de livrée, il n’en descendit pas moins, tout rougissant de honte de se trouver si peu en harmonie avec les hommes qu’il coudoyait et avec les choses qui passaient sous ses yeux.

 

Chon descendait en même temps que Gilbert dans la cour ; seulement, elle descendait, elle, par le grand escalier, lui, par une espèce d’échelle de dégagement.

 

Une voiture attendait. C’était une espèce de phaéton bas, à quatre places, pareil à peu près à cette petite voiture historique dans laquelle le grand roi promenait à la fois madame de Montespan, madame de Fontanges, et même souvent la reine.

 

Chon y monta et s’installa sur la première banquette, avec un gros coffret et un petit chien. Les deux autres places étaient destinées à Gilbert et à une espèce d’intendant nommé M. Grange.

 

Gilbert s’empressa de prendre place derrière Chon pour maintenir son rang. L’intendant, sans faire difficulté, sans y songer même, prit place à son tour derrière le coffret et le chien.

 

Comme mademoiselle Chon, semblable pour l’esprit et le cour à tout ce qui habitait Versailles, se sentait joyeuse de quitter le grand palais pour respirer l’air des bois et des prés, elle devint communicative, et, à peine sortie de la ville, se tournant à demi :

 

– Eh bien ! dit-elle, comment trouvez-vous Versailles, monsieur le philosophe ?

 

– Fort beau, madame ; mais le quittons-nous déjà ?

 

– Oui, nous allons chez nous, cette fois.

 

– C’est-à-dire chez vous, madame, dit Gilbert du ton d’un ours qui s’humanise.

 

– C’est ce que je voulais dire. Je vous montrerai à ma sœur : tâchez de lui plaire ; c’est à quoi s’attachent en ce moment les plus grands seigneurs de France. À propos, monsieur Grange, vous ferez faire un habit complet à ce garçon.

 

Gilbert rougit jusqu’aux oreilles.

 

– Quel habit, madame ? demanda l’intendant ; la livrée ordinaire ?

 

Gilbert bondit sur sa banquette.

 

– La livrée ! s’écria-t-il en lançant à l’intendant un regard féroce.

 

– Non pas. Vous ferez faire… Je vous dirai cela ; j’ai une idée que je veux communiquer à ma sœur. Veillez seulement à ce que cet habit soit prêt en même temps que celui de Zamore.

 

– Bien, madame.

 

– Connaissez-vous Zamore ? demanda Chon à Gilbert, que tout ce dialogue rendait fort effaré.

 

– Non, madame, dit-il, je n’ai pas cet honneur.

 

– C’est un petit compagnon que vous aurez, et qui va être gouverneur du château de Luciennes. Faites-vous son ami ; c’est une bonne créature au fond que Zamore, malgré sa couleur.

 

Gilbert fut prêt à demander de quelle couleur était Zamore ; mais il se rappela la morale que Chon lui avait faite à propos de la curiosité, et, de peur d’une seconde mercuriale, il se contint.

 

– Je tâcherai, se contenta-t-il de répondre avec un sourire plein de dignité.

 

On arriva à Luciennes. Le philosophe avait tout vu : la route fraîchement plantée, ces coteaux ombreux, le grand aqueduc qui semble un ouvrage romain, les bois de châtaigniers à l’épais feuillage, puis, enfin, ce magnifique coup d’œil de plaines et de bois qui accompagnent dans leur fuite vers Maisons les deux rives de la Seine.

 

– C’est donc là, se dit Gilbert à lui-même, ce pavillon qui a coûté tant d’argent à la France, au dire de M. le baron de Taverney !

 

Des chiens joyeux, des domestiques empressés, accourant pour saluer Chon, interrompirent Gilbert au milieu de ses réflexions aristocratico-philosophiques.

 

– Ma sœur est-elle donc arrivée ? demanda Chon.

 

– Non, madame, mais on l’attend.

 

– Qui cela ?

 

– Mais M. le chancelier, M. le lieutenant de police, M. le duc d’Aiguillon.

 

– Bien ! courez vite m’ouvrir le cabinet de Chine, je veux être la première à voir ma sœur ; vous la préviendrez que je suis là, entendez-vous ? – Ah ! Sylvie, continua Chon s’adressant à une espèce de femme de chambre qui venait de s’emparer du coffret et du petit chien, donnez le coffret et Misapouf à M. Grange, et conduisez mon petit philosophe près de Zamore.

 

Mademoiselle Sylvie regarda autour d’elle, cherchant sans doute de quelle sorte d’animal Chon voulait parler ; mais ses regards et ceux de sa maîtresse s’étant arrêtés en même temps sur Gilbert, Chon fit signe que c’était du jeune homme qu’il était question.

 

– Venez, dit Sylvie.

 

Gilbert, de plus en plus étonné, suivit la femme de chambre, tandis que Chon, légère comme un oiseau, disparaissait par une des portes latérales du pavillon.

 

Sans le ton impératif avec lequel Chon lui avait parlé, Gilbert eût pris bien plutôt mademoiselle Sylvie pour une grande dame que pour une femme de chambre. En effet, elle ressemblait bien plus, pour le costume, à Andrée qu’à Nicole ; elle prit Gilbert par la main en lui adressant un gracieux sourire, car les paroles de mademoiselle Chon indiquaient à l’endroit du nouveau venu, sinon l’affection, du moins le caprice.

 

C’était – mademoiselle Sylvie, bien entendu – une grande et belle fille aux yeux bleus foncés, au teint blanc, légèrement taché de rousseur, aux magnifiques cheveux d’un blond ardent. Sa bouche fraîche et fine, ses dents blanches, son bras potelé, firent sur Gilbert une de ces impressions sensuelles auxquelles il était si accessible et qui lui rappela, par un doux frémissement, cette lune de miel dont avait parlé Nicole.

 

Les femmes s’aperçoivent toujours de ces choses-là ; mademoiselle Sylvie s’en aperçut donc, et souriant :

 

– Comment vous appelle-t-on, monsieur ? dit-elle.

 

– Gilbert, mademoiselle, répondit notre jeune homme avec une voix assez douce.

 

– Eh bien ! monsieur Gilbert, venez faire connaissance avec le seigneur Zamore.

 

– Avec le gouverneur du château de Luciennes ?

 

– Avec le gouverneur.

 

Gilbert étira ses bras, brossa son habit avec une manche, et passa son mouchoir sur ses mains. Il était assez intimidé au fond de paraître devant un personnage si important ; mais il se rappelait ces mots : « Zamore est une bonne créature », et ces mots le rassuraient.

 

Il était déjà ami d’une comtesse, ami d’un vicomte, il allait être l’ami d’un gouverneur.

 

– Eh ! pensa-t-il, calomnierait-on la cour, qu’il est si facile d’y avoir des amis ? Ces gens-là sont hospitaliers et bons, j’imagine.

 

Sylvie ouvrit la porte d’une antichambre qui semblait bien plutôt un boudoir ; les panneaux en étaient d’écaille incrustée de cuivre doré. On eût dit l’atrium de Lucullus, si ce n’est que chez l’ancien Romain les incrustations étaient d’or pur. Là, sur un immense fauteuil, enfoui sous des coussins, se reposait, les jambes croisées, en grignotant des pastilles de chocolat, le seigneur Zamore, que nous connaissons, mais que Gilbert ne connaissait pas.

 

Aussi l’effet que lui produisit l’apparition du futur gouverneur de Luciennes se traduisit-elle d’une façon assez curieuse sur le visage du philosophe.

 

– Oh ! s’écria-t-il en contemplant avec saisissement l’étrange figure, car c’était la première fois qu’il voyait un nègre, oh ! oh ! qu’est-ce que ceci ?

 

Quant à Zamore, il ne leva pas même la tête et continua de grignoter ses pralines en roulant des yeux blancs de plaisir.

 

– Ceci, répondit Sylvie, c’est M. Zamore.

 

– Lui ? fit Gilbert stupéfait.

 

– Sans doute, répliqua Sylvie riant malgré elle de la tournure que prenait cette scène.

 

– Le gouverneur ! continua Gilbert ; ce magot, gouverneur du château de Luciennes ? Allons donc mademoiselle, vous vous moquez de moi.

 

À cette apostrophe, Zamore se redressa, montrant ses dents blanches.

 

– Moi gouverneur, dit-il, moi pas magot.

 

Gilbert promena de Zamore à Sylvie un regard inquiet qui devint courroucé lorsqu’il vit la jeune femme éclater de rire malgré les efforts qu’elle faisait pour se contenir.

 

Quant à Zamore, grave et impassible comme un fétiche indien, il replongea sa griffe noire dans le sac de satin, et reprit ses grignotements.

 

En ce moment la porte s’ouvrit, et M. Grange entra suivi d’un tailleur.

 

– Voici, dit-il en désignant Gilbert, la personne pour qui sera l’habit ; prenez la mesure ainsi que je vous ai expliqué qu’elle devait être prise.

 

Gilbert tendit machinalement ses bras et ses épaules, tandis que Sylvie et M. Grange causaient au fond de la chambre, et que mademoiselle Sylvie riait de plus en plus à chaque mot que lui disait l’intendant.

 

– Ah ! ce sera charmant, dit mademoiselle Sylvie ; et aura-t-il le bonnet pointu, comme Sganarelle ?

 

Gilbert n’écouta même pas la réponse, il repoussa brusquement le tailleur et ne voulut à aucun prix se prêter au reste de la cérémonie. Il ne connaissait pas Sganarelle, mais le nom, et surtout les rires de mademoiselle Sylvie lui indiquaient que ce devait être un personnage éminemment ridicule.

 

– C’est bon, dit l’intendant au tailleur, ne lui faites pas violence ; vous en savez assez, n’est-ce pas ?

 

– Certainement, répondit le tailleur ; d’ailleurs, l’ampleur ne nuit jamais à ces sortes d’habits. Je le tiendrai large.

 

Sur quoi, mademoiselle Sylvie, l’intendant et le tailleur partirent, en laissant Gilbert en tête à tête avec le négrillon, qui continuait de grignoter ses pralines et de rouler ses yeux blancs.

 

Que d’énigmes pour le pauvre provincial ! Que de craintes, que d’angoisses surtout pour le philosophe qui voyait ou croyait voir sa dignité d’homme plus clairement compromise encore à Luciennes qu’à Taverney !

 

Cependant il essaya de parler à Zamore ; il lui était venu à l’idée que c’était peut-être quelque prince indien, comme il en avait vu dans les romans de M. Crébillon fils.

 

Mais le prince indien, au lieu de lui répondre, s’en alla devant chaque glace mirer son magnifique costume, comme fait une fiancée de son habit de noces ; puis, se mettant à califourchon sur une chaise à roulettes, à laquelle il donna l’impulsion avec ses pieds, il fit une dizaine de fois le tour de l’antichambre avec une vélocité qui prouvait l’étude approfondie qu’il avait faite de cet ingénieux exercice.

 

Tout à coup, une sonnette retentit. Zamore quitta sa chaise, qu’il laissa à l’endroit où il la quittait, et s’élança par une des portes de l’antichambre dans la direction du bruit de cette sonnette.

 

Cette promptitude à obéir au timbre argentin acheva de convaincre Gilbert que Zamore n’était point un prince.

 

Gilbert eut un instant l’envie de sortir par la même porte que Zamore ; mais, en arrivant au bout du couloir, qui donnait dans un salon, il aperçut tant de cordons bleus et tant de cordons rouges, le tout gardé par des laquais si effrontés, si insolents et si tapageurs, qu’il sentit un frisson courir par ses veines, et que, la sueur au front, il rentra dans son antichambre.

 

Une heure s’écoula ainsi ; Zamore ne revenait pas, mademoiselle Sylvie était toujours absente ; Gilbert appelait de tous ses désirs un visage humain quelconque, fût-ce celui de l’affreux tailleur qui allait instrumenter la mystification inconnue dont il était menacé.

 

Au bout de cette heure, la porte par laquelle il était entré se rouvrit, et un laquais parut qui lui dit :

 

– Venez !

 

Chapitre XLI
Le médecin malgré lui

Gilbert se sentait désagréablement affecté d’avoir à obéir à un laquais ; néanmoins, comme il s’agissait sans doute d’un changement dans son état, et qu’il lui semblait que tout changement lui devait être avantageux, il se hâta.

 

Mademoiselle Chon, libre enfin de toute négociation après avoir mis sa belle-sœur au courant de sa mission près de madame de Béarn, déjeunait fort à l’aise, dans un beau déshabillé du matin, près d’une fenêtre, à la hauteur de laquelle montaient les acacias et les marronniers du plus prochain quinconce.

 

Elle mangeait de fort bon appétit, et Gilbert remarqua que cet appétit était justifié par un salmis de faisans et par une galantine aux truffes.

 

Le philosophe Gilbert, introduit auprès de mademoiselle Chon, chercha des yeux sur le guéridon la place de son couvert : il s’attendait à une invitation.

 

Mais Chon ne lui offrit pas même un siège.

 

Elle se contenta de jeter un coup d’œil sur Gilbert ; puis ayant avalé un petit verre de vin couleur de topaze :

 

– Voyons, mon cher médecin, où en êtes-vous avec Zamore ? dit-elle.

 

– Où j’en suis ? demanda Gilbert.

 

– Sans doute ; j’espère que vous avez fait connaissance.

 

– Comment voulez-vous que je fasse connaissance avec une espèce d’animal qui ne parle pas, et qui, lorsqu’on lui parle, se contente de rouler les yeux et de montrer les dents ?

 

– Vous m’effrayez, répondit Chon sans discontinuer son repas et sans que l’air de son visage correspondît aucunement à ses paroles ; vous êtes donc bien revêche en amitié ?

 

– L’amitié suppose l’égalité, mademoiselle.

 

– Belle maxime ! dit Chon. Alors vous ne vous êtes pas cru l’égal de Zamore ?

 

– C’est-à-dire, reprit Gilbert, que je n’ai pas cru qu’il fût le mien.

 

– En vérité, dit Chon comme se parlant à elle-même, il est ravissant !

 

Puis, se retournant vers Gilbert, dont elle remarqua l’air rogue :

 

– Vous disiez donc, cher docteur, ajouta-t-elle, que vous donnez difficilement votre cour ?

 

– Très difficilement, madame.

 

– Alors, je me trompais quand je me flattais d’être de vos amies, et des bonnes ?

 

– J’ai beaucoup de penchant pour vous personnellement, madame, dit Gilbert avec raideur. Mais…

 

– Ah ! grand merci pour cet effort ; vous me comblez ! Et combien de temps faut-il, mon beau dédaigneux, pour qu’on obtienne vos bonnes grâces ?

 

– Beaucoup de temps, madame ; il y a même des gens qui, quelque chose qu’ils fassent, ne les obtiendront jamais.

 

– Ah ! cela m’explique comment, après être resté dix-huit ans dans la maison du baron de Taverney, vous l’avez quittée tout d’un coup. Les Taverney n’avaient pas eu la chance de se mettre dans vos bonnes grâces. C’est cela, n’est-ce pas ?

 

Gilbert rougit.

 

– Eh bien ! vous ne répondez pas ? continua Chon.

 

– Que voulez-vous que je vous réponde, madame, si ce n’est que toute amitié et toute confiance doivent se mériter.

 

– Peste ! il paraîtrait, en ce cas, que les hôtes de Taverney n’auraient mérité ni cette amitié, ni cette confiance ?

 

– Tous ? Non, madame.

 

– Et que vous avaient fait ceux qui ont eu le malheur de vous déplaire ?

 

– Je ne me plains point, madame, dit fièrement Gilbert.

 

– Allons, allons, dit Chon, je vois que, moi aussi, je suis exclue de la confiance de M. Gilbert. Ce n’est cependant pas l’envie de la conquérir qui me manque ; c’est l’ignorance où je suis des moyens que l’on doit employer.

 

Gilbert se pinça les lèvres.

 

– Bref, ces Taverney n’ont pas su vous contenter, ajouta Chon avec une curiosité dont Gilbert sentit la tendance. Dites-moi donc un peu ce que vous faisiez chez eux ?

 

Gilbert fut assez embarrassé, car il ne savait pas lui-même ce qu’il faisait à Taverney.

 

– Madame, dit-il, j’étais…, j’étais homme de confiance.

 

À ces mots, prononcés avec le flegme philosophique qui caractérisait Gilbert, Chon fut prise d’un tel accès de rire, qu’elle se renversa sur sa chaise en éclatant.

 

– Vous en doutez ? dit Gilbert en fronçant le sourcil.

 

– Dieu m’en garde ! Savez-vous, mon cher ami, que vous êtes féroce et que l’on ne peut vous rien dire. Je vous demandais quels gens étaient ces Taverney. Ce n’est point pour vous désobliger, mais bien plutôt pour vous servir en vous vengeant.

 

– Je ne me venge pas, ou je me venge moi-même, madame.

 

– Très bien ; mais nous avons nous-mêmes un grief contre les Taverney ; puisque de votre côté vous en avez un, et même peut-être plusieurs, nous sommes donc naturellement alliés.

 

– Vous vous trompez, madame ; ma façon de me venger ne peut avoir aucun rapport avec la vôtre, car vous parlez des Taverney en général, et moi j’admets différentes nuances dans les divers sentiments que je leur porte.

 

– Et M. Philippe de Taverney, par exemple, est-il dans les nuances sombres ou dans les nuances tendres ?

 

– Je n’ai rien contre M. Philippe. M. Philippe ne m’a jamais fait ni bien ni mal. Je ne l’aime ni le déteste ; il m’est tout à fait indifférent.

 

– Alors vous ne déposeriez pas devant le roi ou devant M. de Choiseul contre M. Philippe de Taverney ?

 

– À quel propos ?

 

– À propos de son duel avec mon frère.

 

– Je dirais ce que je sais, madame, si j’étais appelé à déposer.

 

– Et que savez-vous ?

 

– La vérité.

 

– Voyons, qu’appelez-vous la vérité ? C’est un mot bien plastique.

 

– Jamais pour celui qui sait distinguer le bien du mal, le juste de l’injuste.

 

– Je comprends : le bien… c’est M. Philippe de Taverney ; le mal… c’est M. le vicomte du Barry.

 

– Oui, madame, à mon avis, et selon ma conscience, du moins.

 

– Voilà ce que j’ai recueilli en chemin ! dit Chon avec aigreur ; voilà comment me récompense celui qui me doit la vie !

 

– C’est-à-dire, madame, celui qui ne vous doit pas la mort.

 

– C’est la même chose.

 

– C’est bien différent, au contraire.

 

– Comment cela ?

 

– Je ne vous dois pas la vie ; vous avez empêché vos chevaux de me l’ôter, voilà tout, et encore ce n’est pas vous, c’est le postillon.

 

Chon regarda fixement le petit logicien qui marchandait si peu avec les termes.

 

– J’aurais attendu, dit-elle en adoucissant son sourire et sa voix, un peu plus de galanterie de la part d’un compagnon de voyage qui savait si bien, pendant la route, trouver mon bras sous un coussin et mon pied sur son genou.

 

Chon était si provocante avec cette douceur et cette familiarité, que Gilbert oublia Zamore, le tailleur et le déjeuner auquel on avait oublié de l’inviter.

 

– Allons ! allons, nous voilà redevenu gentil, dit Chon en prenant le menton de Gilbert dans sa main. Vous témoignerez contre Philippe de Taverney, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! pour cela, non, fit Gilbert. Jamais !

 

– Pourquoi donc, entêté ?

 

– Parce que M. le vicomte Jean a eu tort.

 

– Et en quoi a-t-il eu tort, s’il vous plaît ?

 

– En insultant la dauphine. Tandis qu’au contraire, M. Philippe de Taverney…

 

– Eh bien ?

 

– Avait raison en la défendant.

 

– Ah ! nous tenons pour la dauphine, à ce qu’il semble ?

 

– Non, je tiens pour la justice.

 

– Vous êtes un fou, Gilbert ! taisez-vous, qu’on ne vous entende point parler ainsi dans ce château.

 

– Alors dispensez-moi de répondre quand vous m’interrogerez.

 

– Changeons de conversation, en ce cas.

 

Gilbert s’inclina en signe d’assentiment.

 

– Ça, petit garçon, demanda la jeune femme d’un ton de voix assez dur, que comptez-vous faire ici, si vous ne vous y rendez agréable ?

 

– Faut-il me rendre agréable en me parjurant ?

 

– Mais où donc allez-vous prendre tous ces grands mots-là ?

 

– Dans le droit que chaque homme a de rester fidèle à sa conscience.

 

– Bah ! dit Chon, quand on sert un maître, ce maître assume sur lui toute responsabilité.

 

– Je n’ai pas de maître, grommela Gilbert.

 

– Et au train dont vous y allez, petit niais, dit Chon en se levant comme une belle paresseuse, vous n’aurez jamais de maîtresse. Maintenant, je répète ma question, répondez-y catégoriquement : que comptez-vous faire chez nous ?

 

– Je croyais qu’il n’était pas besoin de se rendre agréable quand on pouvait se rendre utile.

 

– Et vous vous trompez : on ne rencontre que des gens utiles, et nous en sommes las.

 

– Alors je me retirerai.

 

– Vous vous retirerez ?

 

– Oui sans doute ; je n’ai point demandé à venir, n’est-ce pas ? Je suis donc libre.

 

– Libre ! s’écria Chon, qui commençait à se mettre en colère de cette résistance à laquelle elle n’était pas habituée. Oh ! que non !

 

La figure de Gilbert se contracta.

 

– Allons, allons, dit la jeune femme, qui vit au froncement de sourcils de son interlocuteur qu’il ne renonçait pas facilement à sa liberté. Allons, la paix ! … Vous êtes un joli garçon, très vertueux, et en cela vous serez très divertissant, ne fût-ce que par le contraste que vous ferez avec tout ce qui nous entoure. Seulement, gardez votre amour pour la vérité.

 

– Sans doute, je le garderai, dit Gilbert.

 

– Oui ; mais nous entendons la chose de deux façons différentes. Je dis : gardez-le pour vous, et n’allez pas célébrer votre culte dans les corridors de Trianon ou dans les antichambres de Versailles.

 

– Hum ! fit Gilbert.

 

– Il n’y a pas de hum ! Vous n’êtes pas si savant, mon petit philosophe, que vous ne puissiez apprendre beaucoup de choses d’une femme ; et d’abord, premier axiome : on ne ment pas en se taisant ; retenez bien ceci.

 

– Mais si l’on m’interroge ?

 

– Qui cela ? Êtes-vous fou, mon ami ? Bon Dieu ! qui songe donc à vous au monde, si ce n’est moi ? Vous n’avez pas encore d’école, ce me semble, monsieur le philosophe. L’espèce dont vous faites partie est encore rare. Il faut courir les grands chemins et battre les buissons pour trouver vos pareils. Vous demeurerez avec moi, et je ne vous donne pas quatre fois vingt-quatre heures pour que nous vous voyions transformé en courtisan parfait.

 

– J’en doute, répondit impérieusement Gilbert.

 

Chon haussa les épaules.

 

Gilbert sourit.

 

– Mais brisons là, reprit Chon ; d’ailleurs, vous n’avez besoin de plaire qu’à trois personnes.

 

– Et ces trois personnes sont ?

 

– Le roi, ma sœur et moi.

 

– Que faut-il faire pour cela ?

 

– Vous avez vu Zamore ? demanda la jeune femme évitant de répondre directement à la question.

 

– Ce nègre ? fit Gilbert avec un profond mépris.

 

– Oui, ce nègre.

 

– Que puis-je avoir de commun avec lui ?

 

– Tâchez que ce soit la fortune, mon petit ami. Ce nègre a déjà deux mille livres de rente sur la cassette du roi. Il va être nommé gouverneur du château de Luciennes, et tel qui a ri de ses grosses lèvres et de sa couleur lui fera la cour, l’appellera monsieur et même monseigneur.

 

– Ce ne sera pas moi, madame, fit Gilbert.

 

– Allons donc ! dit Chon, je croyais qu’un des premiers préceptes des philosophes était que tous les hommes sont égaux ?

 

– C’est pour cela que je n’appellerai pas Zamore monseigneur.

 

Chon était battue par ses propres armes. Elle se mordit les lèvres à son tour.

 

– Ainsi, vous n’êtes pas ambitieux ? dit-elle.

 

– Si fait ! dit Gilbert les yeux étincelants, au contraire.

 

– Et votre ambition, si je me souviens bien, était d’être médecin ?

 

– Je regarde la mission de porter secours à ses semblables comme la plus belle qu’il y ait au monde.

 

– Eh bien ! votre rêve sera réalisé.

 

– Comment cela ?

 

– Vous serez médecin, et médecin du roi, même.

 

– Moi ! s’écria Gilbert ; moi, qui n’ai pas les premières notions de l’art médical ?… Vous riez, madame.

 

– Eh ! Zamore sait-il ce que c’est qu’une herse, qu’un mâchicoulis, qu’une contrescarpe ? Non, vraiment, il l’ignore et ne s’en inquiète pas. Ce qui n’empêche pas qu’il ne soit gouverneur du château de Luciennes, avec tous les privilèges attachés à ce titre.

 

– Ah ! oui, oui, je comprends, dit amèrement Gilbert, vous n’avez qu’un bouffon, ce n’est point assez. Le roi s’ennuie ; il lui en faut deux.

 

– Bien, s’écria Chon, le voilà qui reprend sa mine allongée. En vérité, vous vous rendez laid à faire plaisir, mon petit homme. Gardez toutes ces mines fantasques pour le moment où la perruque sera sur votre tête et le chapeau pointu sur la perruque ; alors, au lieu d’être laid, ce sera comique.

 

Gilbert fronça une seconde fois le sourcil.

 

– Voyons, dit Chon, vous pouvez bien accepter le poste de médecin du roi, quand M. le duc de Tresme sollicite le titre de sapajou de ma sœur ?

 

Gilbert ne répondit rien. Chon lui fit l’application du proverbe : « Qui ne dit mot, consent. »

 

– Pour preuve que vous commencez d’être en faveur, dit Chon, vous ne mangerez point aux offices.

 

– Ah ! merci, madame, répondit Gilbert.

 

– Non, j’ai déjà donné des ordres à cet effet.

 

– Et où mangerai-je ?

 

– Vous partagerez le couvert de Zamore.

 

– Moi ?

 

– Sans doute ; le gouverneur et le médecin du roi peuvent bien manger à la même table. Allez donc dîner avec lui si vous voulez.

 

– Je n’ai pas faim, répondit rudement Gilbert.

 

– Très bien, dit Chon avec tranquillité ; vous n’avez pas faim maintenant, mais vous aurez faim ce soir.

 

Gilbert secoua la tête.

 

– Si ce n’est ce soir, ce sera demain, après-demain. Ah ! vous vous adoucirez, monsieur le rebelle, et si vous nous donnez trop de mal, nous avons M. le correcteur des pages qui est à notre dévotion.

 

Gilbert frissonna et pâlit.

 

– Rendez-vous donc près du seigneur Zamore, dit Chon avec sévérité ; vous ne vous en trouverez pas mal ; la cuisine est bonne ; mais prenez garde d’être ingrat, car on vous apprendrait la reconnaissance.

 

Gilbert baissa la tête.

 

Il en était ainsi chaque fois qu’au lieu de répondre il venait de se résoudre à agir.

 

Le laquais qui avait amené Gilbert attendait sa sortie. Il le conduisit dans une petite salle à manger attenante à l’antichambre où il avait été introduit. Zamore était à table.

 

Gilbert alla s’asseoir près de lui, mais on ne put le forcer à manger.

 

Trois heures sonnèrent ; madame du Barry partit pour Paris. Chon, qui devait la rejoindre plus tard, donna ses instructions pour qu’on apprivoisât son ours. Force entremets sucrés s’il faisait bon visage ; force menaces, suivies d’une heure de cachot, s’il continuait de se rebeller.

 

À quatre heures, on apporta dans la chambre de Gilbert le costume complet du médecin malgré lui : bonnet pointu, perruque, justaucorps noir, robe de même couleur. On y avait joint la collerette, la baguette et le gros livre.

 

Le laquais, porteur de toute cette défroque, lui montra l’un après l’autre chacun de ces objets ; Gilbert ne témoigna aucune intention de résister.

 

M, Grange entra derrière le laquais, et lui apprit comment on devait mettre les différentes pièces du costume ; Gilbert écouta patiemment toute la démonstration de M. Grange.

 

– Je croyais, dit seulement Gilbert, que les médecins portaient autrefois une écritoire et un petit rouleau de papier.

 

– Ma foi ! il a raison, dit M. Grange ; cherchez-lui une longue écritoire, qu’il se pendra à la ceinture.

 

– Avec plume et papier, cria Gilbert. Je tiens à ce que le costume soit complet.

 

Le laquais s’élança pour exécuter l’ordre donné. Il était chargé en même temps de prévenir mademoiselle Chon de l’étonnante bonne volonté de Gilbert.

 

Mademoiselle Chon fut si ravie, qu’elle donna au messager une petite bourse contenant huit écus, et destinée à être attachée avec l’encrier à la ceinture de ce médecin modèle.

 

– Merci, dit Gilbert, à qui l’on apporta le tout. Maintenant, veut-on me laisser seul, afin que je m’habille ?

 

– Alors, dépêchez-vous, dit M. Grange, afin que mademoiselle puisse vous voir avant son départ pour Paris.

 

– Une demi-heure, dit Gilbert, je ne demande qu’une demi-heure.

 

– Trois quarts d’heure, s’il le faut, monsieur le docteur, dit l’intendant en fermant la porte de Gilbert aussi soigneusement que si c’eût été celle de sa caisse.

 

Gilbert s’approcha de cette porte sur la pointe du pied, écouta pour s’assurer que les pas s’éloignaient, puis il se glissa jusqu’à la fenêtre, qui donnait sur des terrasses situées à dix-huit pieds au-dessous. Ces terrasses, couvertes d’un sable fin, étaient bordées de grands arbres dont les feuillages venaient ombrager les balcons.

 

Gilbert déchira sa longue robe en trois morceaux qu’il attacha bout à bout, déposa sur la table le chapeau, près du chapeau la bourse, et écrivit :

 

« Madame,

 

« Le premier des biens est la liberté. Le plus saint des devoirs de l’homme est de la conserver. Vous me violentez, je m’affranchis.

 

« Gilbert. »

 

Gilbert plia la lettre, la mit à l’adresse de mademoiselle Chon, attacha ses douze pieds de serge aux barreaux de la fenêtre, entre lesquels il glissa comme une couleuvre, sauta sur la terrasse, au risque de sa vie, quand il fut au bout de la corde, et alors, quoiqu’un peu étourdi du saut qu’il venait de faire, il courut aux arbres, se cramponna aux branches, glissa sous le feuillage comme un écureuil, arriva au sol, et à toutes jambes disparut dans la direction des bois de Ville-d’Avray.

 

Lorsqu’au bout d’une demi-heure on revint pour le chercher, il était déjà loin de toute atteinte.

Chapitre XLII
Le vieillard

Gilbert n’avait pas voulu prendre les routes de peur d’être poursuivi ; il avait gagné, de bois en bois, une espèce de forêt dans laquelle il s’arrêta enfin. Il avait dû faire une lieue et demie à peu près en trois quarts d’heure.

 

Le fugitif regarda tout autour de lui : il était bien seul. Cette solitude le rassura. Il essaya de se rapprocher de la route qui devait, d’après son calcul, conduire à Paris.

 

Mais des chevaux qu’il aperçut sortant du village de Roquencourt, menés par des livrées orange, l’effrayèrent tellement, qu’il fut guéri de la tentation d’affronter les grandes routes et se rejeta dans les bois.

 

– Demeurons à l’ombre de ces châtaigniers, se dit Gilbert ; si l’on me cherche quelque part, ce sera sur le grand chemin. Ce soir, d’arbre en arbre, de carrefour en carrefour, je me faufilerai vers Paris. On dit que Paris est grand ; je suis petit, on m’y perdra.

 

L’idée lui parut d’autant meilleure que le temps était beau, le bois ombreux, le sol moussu. Les rayons d’un soleil âpre et intermittent qui commençait à disparaître derrière les coteaux de Marly avaient séché les herbes et tiré de la terre ces doux parfums printaniers qui participent à la fois de la fleur et de la plante.

 

On en était arrivé à cette heure de la journée où le silence tombe plus doux et plus profond du ciel qui commence à s’assombrir, à cette heure où les fleurs en se refermant cachent l’insecte endormi dans leur calice. Les mouches dorées et bourdonnantes regagnent le creux des chênes qui leur sert d’asile, les oiseaux passent muets dans le feuillage où l’on n’entend que le frôlement rapide de leurs ailes, et le seul chant qui retentisse encore est le sifflement accentué du merle, et le timide ramage du rouge-gorge.

 

Les bois étaient familiers à Gilbert ; il en connaissait les bruits et les silences. Aussi, sans réfléchir plus longtemps, sans se laisser aller à des craintes puériles, se jeta-t-il sur les bruyères parsemées çà et là des feuilles de l’hiver.

 

Bien plus, au lieu d’être inquiet, Gilbert ressentait une joie immense. Il aspirait à longs flots l’air libre et pur ; il sentait que, cette fois encore, il avait triomphé, en homme stoïque, de tous les pièges tendus aux faiblesses humaines. Que lui importait-il de n’avoir ni pain, ni argent, ni asile ? N’avait-il pas sa chère liberté ? Ne disposait-il pas de lui pleinement et entièrement ?

 

Il s’étendit donc au pied d’un châtaignier gigantesque qui lui faisait un lit moelleux entre les bras de deux grosses racines moussues, et, tout en regardant le ciel qui lui souriait, il s’endormit.

 

Le chant des oiseaux le réveilla ; il était jour à peine. En se soulevant sur son coude brisé par le contact du bois dur, Gilbert vit le crépuscule bleuâtre estomper la triple issue d’un carrefour, tandis que çà et là, par les sentiers humides de rosée, passaient, l’oreille penchée, des lapins rapides, tandis que le daim curieux, qui piétinait sur ses fuseaux d’acier, s’arrêtait au milieu d’une allée pour regarder cet objet inconnu, couché sous un arbre, et qui lui conseillait de fuir au plus vite.

 

Une fois debout, Gilbert sentit qu’il avait faim ; il n’avait pas voulu, on se le rappelle, dîner la veille avec Zamore, de sorte que, depuis son déjeuner dans les mansardes de Versailles, il n’avait rien pris. En se retrouvant sous les arceaux d’une forêt, lui, l’intrépide arpenteur des grands bois de la Lorraine et de la Champagne, il se crut encore sous les massifs de Taverney ou dans les taillis de Pierrefitte, réveillé par l’aurore après un affût nocturne entrepris pour Andrée.

 

Mais alors, il trouvait toujours près de lui quelque perdreau surpris au rappel, quelque faisan tué au branché, tandis que, cette fois, il ne voyait à sa portée que son chapeau, déjà fort maltraité par la route et achevé par l’humidité du matin.

 

Ce n’était donc pas un rêve qu’il avait fait, comme il l’avait cru d’abord en se réveillant. Versailles et Luciennes étaient une réalité, depuis son entrée triomphale dans l’une jusqu’à sa sortie effarouchée de l’autre.

 

Puis, ce qui le ramena tout à fait à la réalité, ce fut une faim de plus en plus croissante, et, par conséquent, de plus en plus aiguë.

 

Machinalement alors il chercha autour de lui ces mûres savoureuses, ces prunelles sauvages, ces croquantes racines de ses forêts, dont le goût, pour être plus âpre que celui de la rave, n’en est pas moins agréable aux bûcherons, qui vont le matin chercher, leurs outils sur l’épaule, le canton du défrichement.

 

Mais outre que ce n’était point la saison encore, Gilbert ne reconnut autour de lui que des frênes, des ormes, des châtaigniers, et ces éternelles glandées qui se plaisent dans les sables.

 

– Allons, allons, se dit Gilbert à lui-même, j’irai droit à Paris. Je puis en être encore à trois ou quatre lieues, à cinq tout au plus, c’est une route de deux heures. Qu’importe que l’on souffre deux heures de plus quand on est sûr de ne plus souffrir après ! À Paris tout le monde a du pain, et en voyant un jeune homme honnête et laborieux, le premier artisan que je rencontrerai ne me refusera point du pain pour du travail.

 

En un jour, à Paris, on trouvera le repas du lendemain ; que me faut-il de plus ? Rien, pourvu que chaque lendemain me grandisse, m’élève et me rapproche… du but que je veux atteindre.

 

Gilbert doubla le pas ; il voulait regagner la grand-route, mais il avait perdu tout moyen de s’orienter. À Taverney et dans tous les bois environnants, il connaissait l’orient et l’occident ; chaque rayon de soleil lui était un indice d’heure et de chemin. La nuit, chaque étoile, tout inconnue qu’elle lui était sous son nom de Vénus, de Saturne ou de Lucifer, lui était un guide. Mais dans ce monde nouveau, il ne connaissait pas plus les choses que les hommes, et il fallait trouver, au milieu des uns et des autres, son chemin en tâtonnant au hasard.

 

– Heureusement, se dit Gilbert, j’ai vu des poteaux où les routes sont indiquées.

 

Et il s’avança jusqu’au carrefour, où il avait vu ces poteaux indicateurs.

 

Il y en avait trois en effet : l’un conduisait au Marais-Jaune, l’autre au Champ de l’Alouette, le troisième au Trou-Salé.

 

Gilbert était un peu moins avancé qu’auparavant ; il courut trois heures sans pouvoir sortir du bois, renvoyé du Rond du Roi au carrefour des Princes.

 

La sueur ruisselait de son front, vingt fois il avait mis bas son habit et sa veste pour escalader quelque châtaignier colossal ; mais, arrivé à sa cime, il n’avait vu que Versailles, tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche ; Versailles vers lequel il semblait qu’une fatalité le ramenât constamment.

 

À demi fou de rage, n’osant s’engager sur la grand-route dans la conviction que Luciennes tout entier courait après lui, Gilbert, gardant toujours le centre des bois, finit par dépasser Viroflay, puis Chaville, puis Sèvres.

 

Cinq heures et demie sonnaient au château de Meudon quand il arriva au couvent des Capucins, situé entre la manufacture et Bellevue ; de là, montant sur une croix et au risque de la briser et de se faire rouer, comme Sirven, par arrêt du Parlement, il aperçut la Seine, le bourg et la fumée des premières maisons.

 

Mais à côté de la Seine, au milieu du bourg, devant le seuil de ces maisons, passait la grande route de Versailles, dont il avait tant d’intérêt à s’écarter.

 

Gilbert, un instant, n’eut plus ni fatigue ni faim. Il voyait au reste à l’horizon un grand amas de maisons perdues dans la vapeur matinale ; il jugea que c’était Paris, prit sa course de ce côté-là, et ne s’arrêta que lorsqu’il sentit l’haleine près de lui manquer.

 

Il se trouvait au milieu du bois de Meudon, entre Fleury et le Plessis-Piquet.

 

– Allons, allons, dit-il en regardant autour de lui, pas de mauvaise honte. Je ne puis manquer de rencontrer quelque ouvrier matinal, de ceux qui s’en vont à leur travail un gros morceau de pain sous le bras. Je lui dirai : « Tous les hommes sont frères et, par conséquent, doivent s’entraider. Vous avez là plus de pain qu’il ne vous en faut, non seulement pour votre déjeuner, mais même pour tout le jour, tandis que, moi, je meurs de faim. » Et alors, il me tendra la moitié de son pain.

 

La faim rendait Gilbert encore plus philosophe, et il continuait ses réflexions mentales.

 

– En effet, disait-il, tout n’est-il pas commun aux hommes sur la terre ? Dieu, cette source éternelle de toutes choses, a-t-il donné à celui-ci ou à celui-là l’air qui féconde le sol, ou le sol qui féconde les fruits ? Non ; seulement, plusieurs ont usurpé ; mais aux yeux du Seigneur comme aux yeux du philosophe, personne ne possède ; celui qui a, n’est que celui à qui Dieu a prêté.

 

Et Gilbert ne faisait que résumer avec une intelligence naturelle ces idées vagues et indécises à cette époque, et que les hommes sentaient flotter dans l’air et passer au-dessus de leur tête, comme ces nuages poussés vers un seul point et qui, en s’amoncelant, finissent par former une tempête.

 

– Quelques-uns, reprenait Gilbert tout en suivant sa route, quelques-uns retiennent de force ce qui appartient à tous. Eh bien ! à ceux-là on peut arracher de force ce qu’ils n’ont que le droit de partager. Si mon frère qui a trop de pain pour lui me refuse une portion de son pain, eh bien ! je… la prendrai de force, imitant en cela la loi animale, source de tout bon sens et de toute équité, puisqu’elle dérive de tout besoin naturel. À moins cependant que mon frère ne me dise : « Cette part que tu réclames est celle de ma femme et de mes enfants » ; ou bien : « Je suis le plus fort et je mangerai ce pain malgré toi. »

 

Gilbert était dans ces dispositions de loup à jeun, quand il arriva au milieu d’une clairière dont le centre était occupé par une mare aux eaux rousses, bordées de roseaux et de nymphéas.

 

Sur la pente herbeuse qui descendait jusqu’à l’eau rayée en tous sens par des insectes aux longues pattes, brillaient, comme un semis de turquoises, de nombreuses touffes de myosotis.

 

Le fond de ce tableau, c’est-à-dire l’anneau de la circonférence, était formé d’une haie de gros trembles ; des aunes remplissaient de leur branchage touffu les intervalles que la nature avait mis entre les troncs argentés de leurs dominateurs.

 

Six allées donnaient entrée dans cette espèce de carrefour ; deux semblaient monter jusqu’au soleil, qui dorait la cime des arbres lointains, tandis que les quatre autres, divergentes comme les rayons d’une étoile, s’enfonçaient dans les profondeurs bleuâtres de la forêt.

 

Cette espèce de salle de verdure semblait plus fraîche et plus fleurie qu’aucune autre place du bois.

 

Gilbert y était entré par une des allées sombres.

 

Le premier objet qu’il aperçut lorsque, après avoir embrassé d’un coup d’œil l’horizon lointain que nous venons de décrire, il ramena son regard autour de lui, fut, dans la pénombre d’un fossé profond, le tronc d’un arbre renversé sur lequel était assis un homme à perruque grise, d’une physionomie douce et fine, vêtu d’un habit de gros drap brun, de culottes pareilles, d’un gilet de piqué gris à côtes ; ses bas de coton gris enfermaient une jambe assez bien faite et nerveuse ; ses souliers à boucles, poudreux encore par places, avaient cependant été lavés au bout de la pointe par la rosée du matin.

 

Près de cet homme, sur l’arbre renversé, était une boîte peinte en vert, toute grande ouverte et bourrée de plantes récemment cueillies. Il tenait entre ses jambes une canne de houx, dont la pomme arrondie reluisait dans l’ombre et qui se terminait par une petite bêche de deux pouces de large sur trois de long.

 

Gilbert embrassa d’un coup d’œil les différents détails que nous venons d’exposer ; mais ce qu’il aperçut tout d’abord, ce fut un morceau de pain dont le vieillard cassait les bribes pour les manger, en partageant fraternellement avec les pinsons et les verdiers qui lorgnaient de loin la proie convoitée, s’abattant sur elle aussitôt qu’elle leur était livrée et s’envolant à tire-d’aile au fond de leur massif avec des pépiements joyeux.

 

Puis, de temps en temps, le vieillard, qui les suivait de son œil doux et vif à la fois, plongeait sa main dans un mouchoir à carreaux de couleur, en tirait une cerise, et la savourait entre deux bouchées de pain.

 

– Bon ! voici mon affaire, dit Gilbert en écartant les branches et en faisant quatre pas vers le solitaire, qui sortit enfin de sa rêverie.

 

Mais il ne fut pas au tiers du chemin, que, voyant l’air doux et calme de cet homme, il s’arrêta et ôta son chapeau.

 

Le vieillard, de son côté, s’apercevant qu’il n’était plus seul, jeta un regard rapide sur son costume et sur sa lévite.

 

Il boutonna l’un et ferma l’autre.

 

Chapitre XLIII
Le botaniste

Gilbert prit sa résolution et s’approcha tout à fait. Mais il ouvrit d’abord la bouche et la referma sans avoir proféré une parole. Sa résolution chancelait ; il lui sembla qu’il demandait une aumône, et non qu’il réclamait un droit.

 

Le vieillard remarqua cette timidité ; elle parut le mettre à son aise lui même.

 

– Vous voulez me parler, mon ami ? dit-il en souriant et en posant son pain sur l’arbre.

 

– Oui, monsieur, répondit Gilbert.

 

– Que désirez-vous ?

 

– Monsieur, je vois que vous jetez votre pain aux oiseaux, comme s’il n’était pas dit que Dieu les nourrit.

 

– Il les nourrit sans doute, jeune homme, répondit l’étranger ; mais la main des hommes est un des moyens qu’il emploie pour parvenir à ce but. Si c’est un reproche que vous m’adressez, vous avez tort, car jamais, dans un bois désert ou dans une rue peuplée, le pain que l’on jette n’est perdu. Là, les oiseaux l’emportent ; ici, les pauvres le ramassent.

 

– Eh bien ! monsieur, dit Gilbert singulièrement ému de la voix pénétrante et douce du vieillard, bien que nous soyons ici dans un bois, je connais un homme qui disputerait votre pain aux petits oiseaux.

 

– Serait-ce vous, mon ami ? s’écria le vieillard, et par hasard auriez-vous faim ?

 

– Grand-faim, monsieur, je vous le jure, et si vous le permettez…

 

Le vieillard saisit aussitôt le pain avec une compassion empressée. Puis, réfléchissant tout à coup, il regarda Gilbert de son œil à la fois si vif et si profond.

 

Gilbert, en effet, ne ressemblait pas tellement à un affamé que la réflexion ne fût permise ; son habit était propre et cependant en quelques endroits maculé par le contact de la terre. Son linge était blanc, car à Versailles, la veille, il avait tiré une chemise de son paquet, et cependant cette chemise était fripée par l’humidité ; il était donc visible que Gilbert avait passé la nuit dans le bois.

 

Il avait surtout, et avec tout cela, ces mains blanches et effilées qui dénotent l’homme des vagues rêveries plutôt que l’homme des travaux matériels.

 

Gilbert ne manquait point de tact, il comprit la défiance et l’hésitation de l’étranger à son égard, et se hâta d’aller au-devant des conjectures qu’il comprenait ne devoir point lui être favorables.

 

– On a faim, monsieur, toutes les fois que l’on n’a point mangé depuis douze heures, dit-il, et il y en a maintenant vingt-quatre que je n’ai rien pris.

 

La vérité des paroles du jeune homme se trahissait par l’émotion de sa physionomie, par le tremblement de sa voix, par la pâleur de son visage.

 

Le vieillard cessa donc d’hésiter ou plutôt de craindre. Il tendit à la fois son pain et le mouchoir d’où il tirait ses cerises.

 

– Merci, monsieur, dit Gilbert en repoussant doucement le mouchoir, merci, rien que du pain, c’est assez.

 

Et il rompit en deux le morceau, dont il prit la moitié et rendit l’autre ; puis il s’assit sur l’herbe à trois pas du vieillard, qui le regardait avec un étonnement croissant.

 

Le repas dura peu de temps. Il y avait peu de pain, et Gilbert avait grand appétit. Le vieillard ne le troubla par aucune parole ; il continua son muet examen, mais furtivement, et en donnant, en apparence du moins, la plus grande attention aux plantes et aux fleurs de sa boite, qui, se redressant comme pour respirer, relevaient leur tête odorante au niveau du couvercle de fer-blanc.

 

Cependant, voyant Gilbert s’approcher de la mare, il s’écria vivement :

 

– Ne buvez pas de cette eau, jeune homme ; elle est infectée par le détritus des plantes mortes l’an dernier, et par les œufs de grenouille qui nagent à sa superficie. Prenez plutôt quelques cerises, elles vous rafraîchiront aussi bien que de l’eau. Prenez, je vous y invite, car vous n’êtes point, je le vois, un convive importun.

 

– C’est vrai, monsieur, l’importunité est tout l’opposé de ma nature, et je ne crains rien tant que d’être importun. Je viens de le prouver tout à l’heure encore à Versailles.

 

– Ah ! vous venez de Versailles ? dit l’étranger en regardant Gilbert.

 

– Oui, monsieur, répondit le jeune homme.

 

– C’est une ville riche ; il faut être bien pauvre ou bien fier pour y mourir de faim.

 

– Je suis l’un et l’autre, monsieur.

 

– Vous avez eu querelle avec votre maître ? demanda timidement l’étranger, qui poursuivait Gilbert de son regard interrogateur, tout en rangeant ses plantes dans sa boîte.

 

– Je n’ai pas de maître, monsieur.

 

– Mon ami, dit l’étranger en se couvrant la tête, voici une réponse trop ambitieuse.

 

– Elle est exacte cependant.

 

– Non, jeune homme, car chacun a son maître ici-bas, et ce n’est pas entendre justement la fierté que de dire : « Je n’ai pas de maître. »

 

– Comment ?

 

– Eh ! mon Dieu, oui ! vieux ou jeunes, tous tant que nous sommes, nous subissons la loi d’un pouvoir dominateur. Les uns sont régis par les hommes, les autres par les principes, et les maîtres les plus sévères ne sont pas toujours ceux qui ordonnent ou frappent avec la voix ou la main humaine.

 

– Soit, dit Gilbert ; alors je suis régi par des principes, j’avoue cela. Les principes sont les seuls maîtres qu’un esprit pensant puisse avouer sans honte.

 

– Et quels sont vos principes ? Voyons ! Vous me paraissez bien jeune, mon ami, pour avoir des principes arrêtés ?

 

– Monsieur, je sais que les hommes sont frères, que chaque homme contracte, en naissant, une somme d’obligations relatives envers ses frères. Je sais que Dieu a mis en moi une valeur quelconque, si minime qu’elle soit, et que, comme je reconnais la valeur des autres, j’ai le droit d’exiger des autres qu’ils reconnaissent la mienne, si toutefois je ne l’exagère point. Tant que je ne fais rien d’injuste et de déshonorant, j’ai donc droit à une portion d’estime, ne fût-ce que par ma qualité d’homme.

 

– Ah ! ah ! fit l’étranger, vous avez étudié ?

 

– Non, monsieur, malheureusement ; seulement, j’ai lu le Discours sur l’inégalité des conditions et le Contrat social. De ces deux livres viennent toutes les choses que je sais, et peut-être tous les rêves que je fais.

 

À ces mots du jeune homme, un feu éclatant brilla dans les yeux de l’étranger. Il fit un mouvement qui faillit briser un xéranthème aux brillantes folioles, rebelle à se ranger sous les parois concaves de sa boite.

 

– Et tels sont les principes que vous professez ?

 

– Ce ne sont peut-être pas les vôtres, répondit le jeune homme ; mais ce sont ceux de Jean-Jacques Rousseau.

 

– Seulement, fit l’étranger avec une défiance trop prononcée pour qu’elle ne fût pas humiliante à l’amour-propre de Gilbert, seulement, les avez-vous bien compris ?

 

– Mais, dit Gilbert, je comprends le français, je crois ; surtout quand il est pur et poétique…

 

– Vous voyez bien que non, dit en souriant le vieillard. car, si ce que je vous demande en ce moment n’est pas précisément poétique, c’est clair, au moins. Je voulais vous demander si vos études philosophiques vous avaient mis à portée de saisir le fond de cette économie du système de…

 

L’étranger s’arrêta presque rougissant.

 

– De Rousseau, continua le jeune homme. Oh ! monsieur, je n’ai pas fait ma philosophie dans un collège, mais j’ai un instinct qui m’a révélé, parmi tous les livres que j’ai lus, l’excellence et l’utilité du Contrat social.

 

– Aride matière pour un jeune homme, monsieur ; sèche contemplation pour des rêveries de vingt ans ; fleur amère et peu odorante pour une imagination de printemps, dit le vieil étranger avec une douceur triste.

 

– Le malheur mûrit l’homme avant la saison, monsieur, dit Gilbert, et quant à la rêverie, si on la laisse aller à sa pente naturelle, bien souvent elle conduit au mal.

 

L’étranger ouvrit ses yeux à demi fermés par un recueillement qui lui était habituel dans ses moments de calme, et qui donnait un certain charme à sa physionomie.

 

– À qui faites-vous allusion ? demanda-t-il en rougissant.

 

– À personne, monsieur, dit Gilbert.

 

– Si fait…

 

– Non, je vous assure.

 

– Vous me paraissez avoir étudié le philosophe de Genève. Faites-vous allusion à sa vie ?

 

– Je ne le connais pas, répondit candidement Gilbert.

 

– Vous ne le connaissez pas ? L’étranger poussa un soupir. Allez, jeune homme, c’est une malheureuse créature.

 

– Impossible ! Jean-Jacques Rousseau malheureux ! Mais il n’y aurait donc plus de justice, ni ici-bas, ni là-haut. Malheureux ! l’homme qui a consacré sa vie au bonheur de l’homme !

 

– Allons, allons ! je vois qu’en effet vous ne le connaissez pas ; mais parlons de vous, mon ami, s’il vous plaît.

 

– J’aimerais mieux continuer de m’éclairer sur le sujet qui nous occupe ; car, de moi qui ne suis rien, monsieur, que voulez-vous que je vous dise ?

 

– Et puis vous ne me connaissez point, et vous craignez d’être confiant avec un étranger.

 

– Oh ! monsieur, que puis-je craindre de qui que ce soit au monde, et qui peut me faire plus malheureux que je ne suis ? Rappelez-vous de quelle façon je me suis présenté à vos yeux, seul, pauvre et affamé.

 

– Où alliez-vous ?

 

– J’allais à Paris… Vous êtes parisien, monsieur ?

 

– Oui… c’est-à-dire non.

 

– Ah ! lequel des deux ? demanda Gilbert en souriant.

 

– J’aime peu à mentir, et je m’aperçois à chaque instant qu’il faut réfléchir avant que de parler. Je suis parisien, si l’on entend par parisien l’homme qui habite Paris depuis longtemps et qui vit de la vie parisienne ; mais je ne suis pas né dans cette ville. Pourquoi cette question ?

 

– Elle se rattachait dans mon esprit à la conversation que nous venions d’avoir. Je voulais dire que, si vous habitez Paris, vous avez dû voir M. Rousseau, dont nous parlions tout à l’heure.

 

– Je l’ai vu quelquefois, en effet.

 

– On le regarde quand il passe, n’est-ce pas ? on l’admire, on se le montre du doigt comme le bienfaiteur de l’humanité ?

 

– Non ; les enfants le suivent et, excités par leurs parents, lui jettent des pierres.

 

– Ah ! mon Dieu ! fit Gilbert avec une douloureuse stupéfaction ; tout au moins est-il riche ?

 

– Il se demande parfois, comme vous vous le demandiez ce matin : « Où déjeunerai-je ? »

 

– Mais, tout pauvre qu’il est, il est considéré, puissant, respecté ?

 

– Il ne sait pas, chaque soir, lorsqu’il s’endort, s’il ne se réveillera point le lendemain à la Bastille.

 

– Oh ! comme il doit haïr les hommes !

 

– Il ne les aime ni ne les hait ; il en est dégoûté, voilà tout.

 

– Ne point haïr les gens qui nous maltraitent ! s’écria Gilbert, je ne comprends point cela.

 

– Rousseau a toujours été libre, monsieur ; Rousseau a toujours été assez fort pour ne s’appuyer que sur lui seul, et c’est la force et la liberté qui font les hommes doux et bons ; seuls l’esclavage et la faiblesse font les méchants.

 

– Voilà pourquoi j’ai voulu demeurer libre, dit fièrement Gilbert ; je devinais ce que vous venez de m’expliquer.

 

– On est libre même en prison, mon ami, dit l’étranger ; demain Rousseau serait à la Bastille, ce qui lui arrivera un jour ou l’autre, qu’il écrirait ou penserait tout aussi librement que dans les montagnes de la Suisse. Je n’ai jamais cru, quant à moi, que la liberté de l’homme consistât à faire ce qu’il veut, mais bien à ce qu’aucune puissance humaine ne lui fît faire ce qu’il ne veut pas.

 

– Rousseau a-t-il donc écrit ce que vous dites là, monsieur ?

 

– Je le crois, dit l’étranger.

 

– Ce n’est point dans le Contrat social ?

 

– Non, c’est dans une publication nouvelle, qu’on appelle les Rêveries du promeneur solitaire.

 

– Monsieur, dit Gilbert, je crois que nous nous rencontrerons sur un point.

 

– Sur lequel ?

 

– C’est que tous deux nous aimons et admirons Rousseau.

 

– Parlez pour vous, jeune homme, vous êtes dans l’âge des illusions.

 

– On peut se tromper sur les choses, mais non sur les hommes.

 

– Hélas ! vous le verrez plus tard, c’est sur les hommes surtout qu’on se trompe. Rousseau est peut-être un peu plus juste que les autres hommes ; mais, croyez-moi, il a ses défauts, et de fort grands.

 

Gilbert secoua la tête d’un air qui marquait peu de conviction ; mais, malgré cette incivile démonstration, l’étranger continua de le traiter avec la même faveur.

 

– Revenons à notre point de départ, fit l’étranger. Je disais que vous aviez quitté votre maître à Versailles.

 

– Et moi, dit Gilbert un peu radouci, moi qui vous ai répondu que je n’avais point de maître, j’aurais pu ajouter qu’il ne tenait qu’à moi d’en avoir un fort illustre, et que je venais de refuser une condition que beaucoup d’autres eussent enviée.

 

– Une condition ?

 

– Oui, il s’agissait de servir à l’amusement de grands seigneurs désœuvrés ; mais j’ai pensé qu’étant jeune, pouvant étudier et faire mon chemin, je ne devais pas perdre ce temps précieux de la jeunesse et compromettre en ma personne la dignité de l’homme.

 

– C’est bien, dit gravement l’étranger ; mais, pour faire votre chemin, avez vous un plan arrêté ?

 

– Monsieur, j’ai l’ambition d’être médecin.

 

– Belle et noble carrière, dans laquelle on peut choisir entre la vraie science, modeste et martyre, et le charlatanisme effronté, doré, obèse. Si vous aimez la vérité, jeune homme, devenez médecin ; si vous aimez l’éclat, faites-vous médecin.

 

– Mais il faut beaucoup d’argent pour étudier, n’est-ce pas, monsieur ?

 

– Il en faut certainement ; mais beaucoup, c’est trop dire.

 

– Le fait est, reprit Gilbert, que Jean-Jacques Rousseau, qui sait tout, a étudié pour rien.

 

– Pour rien !… Oh ! jeune homme, dit le vieillard avec un triste sourire, vous appelez rien ce que Dieu a donné de plus précieux aux hommes : la candeur, la santé, le sommeil ; voilà ce qu’a coûté au philosophe genevois le peu qu’il est parvenu à apprendre.

 

– Le peu ! fit Gilbert presque indigné.

 

– Sans doute ; interrogez sur lui, et écoutez ce que l’on vous en dira.

 

– D’abord, c’est un grand musicien.

 

– Oh ! parce que le roi Louis XV a chanté avec passion : « J’ai perdu mon serviteur », cela ne veut pas dire que le Devin de village soit un bon opéra.

 

– C’est un grand botaniste. Voyez ses lettres, dont je n’ai jamais pu me procurer que quelques pages dépareillées ; vous devez connaître cela, vous qui cueillez les plantes dans les bois.

 

– Oh ! l’on se croit botaniste et souvent l’on n’est…

 

– Achevez.

 

– On n’est qu’herboriste… et encore…

 

– Et qu’êtes-vous ?… Herboriste ou botaniste ?

 

– Oh ! herboriste bien humble et bien ignorant, en face de ces merveilles de Dieu qu’on appelle les plantes et les fleurs.

 

– Il sait le latin ?

 

– Fort mal.

 

– Cependant, j’ai lu dans une gazette qu’il avait traduit un auteur ancien nommé Tacite.

 

– Parce que dans son orgueil – hélas ! tout homme est orgueilleux par moments – parce que dans son orgueil il a voulu tout entreprendre ; mais il le dit lui-même dans l’avertissement de son premier livre, du seul qu’il ait traduit, il entend assez mal le latin, et Tacite, qui est un rude jouteur, l’a bientôt eu lassé. Non, non, bon jeune homme, en dépit de votre admiration, il n’y a point d’homme universel, et presque toujours, croyez-moi, on perd en profondeur ce que l’on gagne en superficie. Il n’y a si petite rivière qui ne déborde sous un orage et qui n’ait l’air d’un lac. Mais essayez de lui faire porter bateau, et vous aurez bientôt touché le fond.

 

– Et, à votre avis, Rousseau est un de ces hommes superficiels ?

 

– Oui ; peut-être présente-t-il une superficie un peu plus étendue que celle des autres hommes, dit l’étranger, voilà tout.

 

– Bien des hommes seraient heureux, à mon avis, d’arriver à une superficie semblable.

 

– Parlez-vous pour moi ? demanda l’étranger avec une bonhomie qui désarma à l’instant même Gilbert.

 

– Ah ! Dieu m’en garde ! s’écria ce dernier ; il m’est trop doux de causer avec vous pour que je cherche à vous désobliger.

 

– Et en quoi ma conversation vous est-elle agréable ? car je ne crois pas que vous veuillez me flatter pour un morceau de pain et quelques cerises ?

 

– Vous avez raison. Je ne flatterais pas pour l’empire du monde ; mais écoutez, vous êtes le premier qui m’ait parlé sans morgue, avec bonté, comme on parle à un jeune homme et non comme on parle à un enfant. Quoique nous ayons été en désaccord sur Rousseau, il y a derrière la mansuétude de votre esprit quelque chose d’élevé qui attire le mien. Il me semble, quand je cause avec vous, que je suis dans un riche salon dont les volets sont fermés, et dont, malgré l’obscurité, je devine la richesse. Il ne tiendrait qu’à vous de laisser glisser dans votre conversation un rayon de lumière, et alors je serais ébloui.

 

– Mais vous-même, vous parlez avec une certaine recherche qui pourrait faire croire à une meilleure éducation que celle que vous avouez ?

 

– C’est la première fois, monsieur, et je m’étonne moi-même des termes dans lesquels je parle ; il y en a dont je connaissais à peine la signification, et dont je me sers pour les avoir entendu dire une fois. Je les avais rencontrés dans les livres que j’avais lus, mais je ne les avais pas compris.

 

– Vous avez beaucoup lu ?

 

– Trop ; mais je relirai.

 

Le vieillard regarda Gilbert avec étonnement.

 

– Oui, j’ai lu tout ce qui m’est tombé sous la main, ou plutôt, bons et mauvais livres, j’ai tout dévoré. Oh ! si j’avais eu quelqu’un pour me guider dans mes lectures, pour me dire ce que je devais oublier et ce dont je devais me souvenir !… Mais pardon, monsieur, j’oublie que, si votre conversation m’est précieuse, il ne doit pas en être ainsi de la mienne : vous herborisiez, et je vous gêne, peut-être ?

 

Gilbert fit un mouvement pour se retirer, mais avec le vif désir d’être retenu. Le vieillard, dont les petits yeux gris étaient fixés sur lui, semblait lire jusqu’au fond de son cœur.

 

– Non pas, lui dit-il, ma boîte est presque pleine, et je n’ai plus besoin que de quelques mousses ; on m’a dit qu’il poussait de beaux capillaires dans ce canton.

 

– Attendez, attendez, dit Gilbert, je crois avoir vu ce que vous cherchez, tout à l’heure, sur une roche.

 

– Loin d’ici ?

 

– Non, là, à cinquante pas à peine.

 

– Mais comment savez-vous que les plantes que vous avez vues sont des capillaires ?

 

– Je suis né dans les bois, monsieur ; puis, la fille de celui chez qui j’ai été élevé s’occupait aussi de botanique ; elle avait un herbier, et au-dessous de chaque plante le nom de cette plante était écrit de sa main. J’ai souvent regardé ces plantes et cette écriture, et il me semble avoir vu des mousses que je ne connaissais, moi, que sous le nom de mousses de roche, désignées sous celui de capillaires.

 

– Et vous vous sentez du goût pour la botanique ?

 

– Ah ! monsieur, quand j’entendais dire par Nicole – Nicole était la femme de chambre de mademoiselle Andrée – quand j’entendais dire que sa maîtresse cherchait inutilement quelques plantes dans les environs de Taverney, je demandais à Nicole de tâcher de savoir la forme de cette plante. Alors souvent, sans savoir que c’était moi qui avais fait cette demande, mademoiselle Andrée la dessinait en quatre coups de crayon. Nicole aussitôt prenait le dessin et me le donnait. Alors je courais par les champs, par les prés et par les bois jusqu’à ce que j’eusse trouvé la plante en question. Puis, quand je l’avais trouvée, je l’enlevais avec une bêche, et la nuit je la transplantais au milieu de la pelouse ; de sorte qu’un beau matin, en se promenant, mademoiselle Andrée jetait un cri de joie, en disant : « Ah ! mon Dieu ! comme c’est étrange, cette plante que j’ai cherchée partout, la voilà. »

 

Le vieillard regarda Gilbert avec plus d’attention qu’il ne l’avait fait encore, et si Gilbert, songeant à ce qu’il venait de dire, n’eût baissé les yeux en rougissant, il eût pu voir que cette attention était mêlée d’un intérêt plein de tendresse.

 

– Eh bien ! lui dit-il, continuez d’étudier la botanique, jeune homme ; la botanique vous conduira par le plus court chemin à la médecine. Dieu n’a rien fait d’inutile, croyez-moi, et chaque plante aura un jour sa signification au livre de la science. Apprenez d’abord à connaître les simples, ensuite vous apprendrez quelles sont leurs propriétés.

 

– Il y a des écoles à Paris, n’est-ce pas ?

 

– Et même des écoles gratuites ; l’école de chirurgie, par exemple, est un des bienfaits du règne présent.

 

– Je suivrai ses cours.

 

– Rien de plus facile ; car vos parents, je le présume, voyant vos dispositions, vous fourniront bien une pension alimentaire.

 

– Je n’ai pas de parents ; mais, soyez tranquille, avec mon travail je me nourrirai.

 

– Certainement, et puisque vous avez lu les ouvrages de Rousseau, vous avez dû voir que tout homme, fût-il le fils d’un prince, doit apprendre un métier manuel.

 

– Je n’ai pas lu l’Émile ; car je crois que c’est dans l’Émile que se trouve cette recommandation, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Mais j’ai entendu M. de Taverney qui se raillait de cette maxime et qui regrettait de n’avoir pas fait son fils menuisier.

 

– Et qu’en a-t-il fait ? demanda l’étranger.

 

– Un officier, dit Gilbert.

 

Le vieillard sourit.

 

– Oui, ils sont tous ainsi, ces nobles : au lieu d’apprendre à leurs enfants le métier qui fait vivre, ils leur apprennent le métier qui fait mourir. Aussi, vienne une révolution, et à la suite de la révolution l’exil, ils seront obligés de mendier à l’étranger ou de vendre leur épée, ce qui est bien pis encore ; mais vous qui n’êtes pas fils de noble, vous savez un état, je présume ?

 

– Monsieur, je vous l’ai dit, je ne sais rien ; d’ailleurs, je vous l’avouerai, j’ai une horreur invincible pour toute besogne imprimant au corps des mouvements rudes et brutaux.

 

– Ah ! dit le vieillard, vous êtes paresseux, alors ?

 

– Oh ! non, je ne suis pas paresseux ; car, au lieu de me faire travailler à quelque œuvre de force, donnez-moi des livres, donnez-moi un cabinet à demi noir, et vous verrez si mes jours et mes nuits ne se consument pas dans le genre de travail que j’aurai choisi.

 

L’étranger regarda les mains douces et blanches du jeune homme.

 

– C’est une prédisposition, dit-il, un instinct. Ces sortes de répugnances aboutissent parfois à de bons résultats ; mais il faut qu’elles soient bien dirigées. Enfin, continua-t-il, si vous n’avez pas été au collège, vous avez été du moins à l’école ?

 

Gilbert secoua la tête.

 

– Vous savez lire, écrire ?

 

– Ma mère, avant de mourir, avait eu le temps de m’apprendre à lire, pauvre mère ! car, me voyant frêle de corps, elle disait toujours : « Ça ne fera jamais un bon ouvrier ; il faut en faire un prêtre ou un savant. » Quand j’avais quelque répugnance à écouter ses leçons, elle me disait : « Apprends à lire, Gilbert, et tu ne fendras pas de bois, tu ne conduiras pas la charrue, tu ne tailleras pas de pierres » ; et j’apprenais. Malheureusement, je savais à peine lire lorsque ma mère mourut.

 

– Et qui vous apprit à écrire ?

 

– Moi-même.

 

– Vous-même ?

 

– Oui, avec un bâton que j’aiguisais et du sable que je faisais passer au tamis pour qu’il fût plus fin. Pendant deux ans, j’écrivis comme on imprime, copiant dans un livre, et ignorant qu’il y eût d’autres caractères que ceux que j’étais parvenu à imiter avec assez de bonheur. Enfin, un jour, il y a trois ans à peu près, mademoiselle Andrée était partie pour le couvent ; on n’en avait plus de nouvelles depuis quelques jours, quand le facteur me remit une lettre d’elle pour son père. Je vis alors qu’il existait d’autres caractères que les caractères imprimés. M. de Taverney brisa le cachet et jeta l’enveloppe ; cette enveloppe, je la ramassai précieusement, et je l’emportai ; puis la première fois que revint le facteur, je me fis lire l’adresse ; elle était conçue en ces termes : « À monsieur le baron de Taverney-Maison-Rouge, en son château, par Pierrefitte. »

 

« Sur chacune de ces lettres, je mis la lettre correspondante en caractère imprimé, et je vis que, sauf trois, toutes les lettres de l’alphabet étaient contenues dans ces deux lignes. Puis j’imitai les lettres tracées par mademoiselle Andrée. Au bout de huit jours, j’avais reproduit cette adresse dix mille fois peut-être et je savais écrire. J’écris donc passablement, et même plutôt bien que mal. Vous voyez, monsieur, que mes espérances ne sont pas exagérées, puisque je sais écrire, puisque j’ai lu tout ce qui m’est tombé sous la main, puisque j’ai essayé de réfléchir sur tout ce que j’ai lu. Pourquoi ne trouverais-je point un homme qui ait besoin de ma plume, un aveugle qui ait besoin de mes yeux, ou un muet qui ait besoin de ma langue ?

 

– Vous oubliez qu’alors vous auriez un maître, vous qui n’en voulez pas avoir. Un secrétaire ou un lecteur sont des domestiques de second ordre et pas autre chose.

 

– C’est vrai, murmura Gilbert en pâlissant ; mais n’importe, il faut que j’arrive. Je remuerai les pavés de Paris ; je porterai de l’eau, s’il le faut, mais j’arriverai ou je mourrai en route, et alors mon but sera atteint de même.

 

– Allons ! allons ! dit l’étranger, vous me paraissez être, en effet, plein de bonne volonté et de courage.

 

– Mais vous-même, voyons, dit Gilbert, vous-même, si bon pour moi, n’exercez-vous pas une profession quelconque ? Vous êtes vêtu comme un homme de finance.

 

Le vieillard sourit de son sourire doux et mélancolique.

 

– J’ai une profession, dit-il ; oui, c’est vrai, car tout homme doit en avoir une, mais elle est entièrement étrangère aux choses de finances. Un financier n’herboriserait point.

 

– Herborisez-vous par état ?

 

– Presque.

 

– Alors, vous êtes pauvre ?

 

– Oui.

 

– Ce sont les pauvres qui donnent ! Car la pauvreté les a rendus sages, et un bon conseil vaut mieux qu’un louis d’or. Donnez-moi donc un conseil.

 

– Je ferai mieux peut-être.

 

Gilbert sourit.

 

– Je m’en doutais, dit-il.

 

– Combien croyez-vous qu’il vous faille pour vivre ?

 

– Oh ! bien peu.

 

– Peut-être ne connaissez-vous point Paris ?

 

– C’est la première fois que je l’ai aperçu hier des hauteurs de Luciennes.

 

– Alors vous ignorez qu’il en coûte cher pour vivre dans la grande ville ?

 

– Combien à peu près ?… Établissez-moi une proportion.

 

– Volontiers. Tenez, par exemple, ce qui coûte un sou en province, coûte trois sous à Paris.

 

– Eh bien ! dit Gilbert, en supposant un abri quelconque où je puisse me reposer après avoir travaillé, il me faut pour la vie matérielle six sous par jour, à peu près.

 

– Bien ! bien ! mon ami, s’écria l’étranger. Voilà comme j’aime l’homme. Venez avec moi à Paris et je vous trouverai une profession indépendante, à l’aide de laquelle vous vivrez.

 

– Ah ! monsieur ! s’écria Gilbert ivre de joie.

 

Puis se reprenant :

 

– Il est bien entendu que je travaillerai réellement et que ce n’est point une aumône que vous me faites ?

 

– Non pas. Oh ! soyez tranquille, mon enfant, je ne suis pas assez riche pour faire l’aumône, et pas assez fou surtout pour la faire au hasard.

 

– À la bonne heure, dit Gilbert, que cette boutade misanthropique mettait à l’aise au lieu de le blesser. Voilà un langage que j’aime. J’accepte votre offre et je vous en remercie.

 

– C’est donc convenu que vous venez à Paris avec moi ?

 

– Oui, monsieur, si vous le voulez bien.

 

– Je le veux, puisque je vous l’offre.

 

– À quoi serai-je tenu envers vous ?

 

– À rien… qu’à travailler ; et encore, c’est vous qui réglerez votre travail ; vous aurez le droit d’être jeune, le droit d’être heureux, le droit d’être libre, et même le droit d’être oisif… quand vous aurez gagné vos loisirs, dit l’étranger en souriant comme malgré lui.

 

Puis levant les yeux au ciel :

 

– Ô jeunesse ! ô vigueur ! ô liberté ! ajouta-t-il avec un soupir.

 

Et à ces mots, une mélancolie d’une poésie inexprimable se répandit sur ses traits fins et purs.

 

Puis il se leva, s’appuyant sur son bâton.

 

– Et maintenant, dit-il plus gaiement, maintenant que vous avez une condition, vous plaît-il que nous remplissions une seconde boîte de plantes ? J’ai ici des feuilles de papier gris sur lesquelles nous classerons la première récolte. Mais à propos, avez-vous encore faim ? Il me reste du pain.

 

– Gardons-le pour l’après-midi, s’il vous plaît, monsieur.

 

– Tout au moins, mangez les cerises, elles nous embarrasseraient.

 

– Comme cela je le veux bien ; mais permettez que je porte votre boîte ; vous marcherez plus à l’aise, et je crois, grâce à l’habitude, que mes jambes lasseraient les vôtres.

 

– Mais tenez, vous me portez bonheur ; je crois voir là-bas le picris hieracioïdes, que je cherche inutilement depuis le matin ; et, sous votre pied, prenez garde ! le cerastium aquaticum. Attendez ! Attendez ! N’arrachez pas ! Oh ! vous n’êtes pas encore herboriste, mon jeune ami ; l’une est trop humide en ce moment pour être cueillie ; l’autre n’est point assez avancée. En repassant ce soir, à trois heures, nous arracherons le picris hieracioïdes et quant au cerastium, nous le prendrons dans huit jours. D’ailleurs, je veux le montrer sur pied à un savant de mes amis dont je compte solliciter pour vous la protection. Et maintenant, venez et conduisez-moi à cet endroit dont vous me parliez tout à l’heure, et où vous avez vu de beaux capillaires.

 

Gilbert marcha devant sa nouvelle connaissance ; le vieillard le suivit, et tous deux disparurent dans la forêt.

 

Chapitre XLIV
M. Jacques

Gilbert, enchanté de cette bonne fortune qui, dans ses moments désespérés, lui faisait toujours trouver un soutien, Gilbert, disons-nous, marchait devant, se retournant de temps en temps vers l’homme étrange qui venait de le rendre si souple et si docile avec si peu de mots.

 

Il le conduisit ainsi vers ses mousses, qui étaient en effet de magnifiques capillaires. Puis, lorsque le vieillard en eut fait une collection, ils se mirent en quête de plantes nouvelles.

 

Gilbert était beaucoup plus avancé en botanique qu’il ne le croyait lui-même. Né au milieu des bois, il connaissait comme des amies d’enfance toutes les plantes des bois : seulement, il les connaissait sous leurs noms vulgaires. À mesure qu’il les désignait ainsi, son compagnon les lui indiquait, lui, sous leur nom scientifique, que Gilbert, en retrouvant une plante de la même famille, essayait de répéter. Deux ou trois fois il estropiait ce nom grec ou latin. Alors l’étranger le lui décomposait, lui montrait les rapports du sujet avec ces mots décomposés, et Gilbert apprenait ainsi non seulement le nom de la plante, mais encore la signification du mot grec ou latin dont Pline, Linné ou de Jussieu avaient baptisé cette plante.

 

De temps en temps il disait :

 

– Quel malheur, monsieur, que je ne puisse pas gagner mes six sous à faire ainsi de la botanique toute la journée avec vous ! Je vous jure que je ne me reposerais pas un seul instant ; et même il ne me faudrait pas six sous : un morceau de pain comme celui que vous aviez ce matin suffirait à mon appétit de toute la journée. Je viens de boire à une source de l’eau aussi bonne qu’à Taverney, et la nuit dernière, au pied de l’arbre où j’ai couché, j’ai bien mieux dormi que je ne l’eusse fait sous le toit d’un bon château.

 

L’étranger souriait.

 

– Mon ami, disait-il, l’hiver viendra ; les plantes sécheront, la source sera glacée, le vent sifflera dans les arbres dépouillés, au lieu de cette douce brise qui agite si mollement les feuilles. Alors, il vous faudra un abri, des vêtements, du feu, et sur vos six sous par jour, vous n’auriez pu économiser une chambre, du bois et des habits.

 

Gilbert soupirait, cueillait de nouvelles plantes et faisait de nouvelles questions.

 

Ils coururent ainsi une bonne partie du jour dans les bois d’Aulnay, du Plessis-Piquet et de Clamart sous Meudon.

 

Gilbert, selon son habitude, s’était déjà mis avec son compagnon sur le pied de la familiarité. De son côté, le vieillard questionnait avec une admirable adresse ; cependant Gilbert, défiant, circonspect, craintif, se révélait le moins possible.

 

À Châtillon, l’étranger acheta du pain et du lait dont il fit sans peine accepter la moitié à son compagnon ; puis tous deux prirent le chemin de Paris, afin que Gilbert, de jour encore, pût entrer dans la ville.

 

Le cœur du jeune homme battait à cette seule idée d’être à Paris, et il ne chercha point à cacher son émotion, lorsque, des hauteurs de Vanves, il aperçut Sainte-Geneviève, les Invalides, Notre-Dame et cette mer immense de maisons dont les flots épars vont, comme une marée, battre les flancs de Montmartre, de Belleville et de Ménilmontant.

 

– Oh ! Paris, Paris ! murmura-t-il.

 

– Oui, Paris, un amas de maisons, un gouffre de maux, dit le vieillard. Sur chacune des pierres qu’il y a là-bas, vous verriez sourdre une larme ou rougir une goutte de sang, si les douleurs que ces murs renferment pouvaient apparaître au dehors.

 

Gilbert réprima son enthousiasme. D’ailleurs, son enthousiasme tomba bientôt de lui-même.

 

Ils entrèrent par la barrière d’Enfer. Le faubourg était sale et infect ; des malades qu’on portait à l’hôpital passaient sur des civières ; des enfants à demi nus jouaient dans la fange avec des chiens, des vaches et des porcs.

 

Le front de Gilbert se rembrunissait.

 

– Vous trouvez tout cela hideux, n’est-ce pas ? dit le vieillard. Eh bien, ce spectacle, vous ne le verrez même plus tout à l’heure. C’est encore une richesse qu’un porc et qu’une vache ; c’est encore une joie qu’un enfant. Quant à la fange, vous la trouverez, elle, toujours et partout.

 

Gilbert n’était pas mal disposé à voir Paris sous un jour sombre ; il accepta donc le tableau tel que son compagnon le lui faisait.

 

Quant à ce dernier, prolixe d’abord dans sa déclamation, il était devenu peu à peu, et à mesure qu’il avançait vers le centre de la ville, silencieux et muet. Il paraissait si soucieux, que Gilbert n’osa point lui demander quel était ce jardin qu’on apercevait à travers la grille, quel était ce pont sur lequel on passait la Seine. Ce jardin, c’était le Luxembourg ; ce pont, c’était le Pont-Neuf.

 

Cependant, comme on marchait toujours, et que l’étranger paraissait pousser la rêverie jusqu’à l’inquiétude, Gilbert se hasarda de dire :

 

– Logez-vous encore bien loin, monsieur ?

 

– Nous approchons, dit l’étranger, que cette question sembla rendre encore plus morose.

 

Ils côtoyèrent, rue du Four, le magnifique hôtel de Soissons, dont les bâtiments avaient vue et entrée principale sur cette rue, mais dont les jardins splendides s’étendaient sur celles de Grenelle et des Deux-Écus.

 

Gilbert passa devant une église qui lui parut fort belle. Il s’arrêta un instant à la regarder.

 

– Voilà un beau monument, dit-il.

 

– C’est Saint-Eustache, dit le vieillard.

 

Puis, levant la tête :

 

– Il est huit heures ! s’écria-t-il. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! venez vite, jeune homme, venez.

 

L’étranger allongea le pas, Gilbert le suivit.

 

– À propos, dit l’étranger après quelques instants d’un silence si froid qu’il commençait à inquiéter Gilbert, j’oubliais de vous dire que je suis marié.

 

– Ah ! fit Gilbert.

 

– Oui, et que ma femme, en véritable Parisienne, va sans doute gronder de ce que nous rentrons tard ; en outre, je dois vous le dire, elle se défie des étrangers.

 

– Vous plaît-il que je me retire, monsieur ? dit Gilbert, dont cette parole glaça tout à coup l’expansion.

 

– Non pas, non pas, mon ami ; je vous ai invité à venir chez moi, venez.

 

– Je vous suis, dit Gilbert.

 

– Là, à droite, par ici, nous y sommes.

 

Gilbert leva les yeux, et, aux derniers rayons du jour mourant, il lut, à l’angle de la place, au-dessus de la boutique d’un épicier, ces mots : « Rue Plastrière ».

 

L’étranger continua d’accélérer sa marche, car plus il se rapprochait de sa maison, plus redoublait cette agitation fébrile que nous avons signalée. Gilbert, qui ne voulait pas le perdre de vue, se heurtait à chaque seconde, soit aux passants, soit aux fardeaux des colporteurs, soit aux timons des voitures et aux brancards des charrettes.

 

Son conducteur semblait l’avoir oublié complètement : il trottait menu, visiblement absorbé dans une idée fâcheuse.

 

Enfin, il s’arrêta devant une porte d’allée dont la partie supérieure était grillée.

 

Un petit cordonnet sortait par un trou, le vieillard tira le cordonnet, la porte s’ouvrit.

 

Il se retourna alors, et, voyant Gilbert indécis sur le seuil :

 

– Venez vite, dit-il.

 

Et il referma la porte sur eux.

 

Au bout de quelques pas faits dans l’obscurité, Gilbert heurta la première marche d’un escalier raide et noir. Le vieillard, habitué aux localités, avait déjà franchi une douzaine de degrés.

 

Gilbert le rejoignit, monta tant qu’il monta, s’arrêta tant qu’il s’arrêta.

 

C’était sur un paillasson usé par le frottement, sur un palier percé de deux portes.

 

L’étranger tira un pied de biche suspendu à un cordon de rideau, et une aigre sonnette retentit dans l’intérieur d’une chambre. Alors le pas traînard d’un personnage en savates traîna sur le carreau et la porte s’ouvrit.

 

Une femme de cinquante à cinquante-cinq ans parut sur le seuil.

 

Deux voix se mêlèrent soudain : l’une était celle de l’étranger, l’autre était celle de cette femme qui venait d’ouvrir la porte.

 

L’une de ces deux voix disait timidement.

 

– Est-ce qu’il est trop tard, bonne Thérèse ?

 

L’autre grommelait :

 

– Vous nous faites souper à une belle heure, Jacques !

 

– Allons, allons, nous allons réparer tout cela, répondit affectueusement l’étranger en fermant là porte et en prenant des mains de Gilbert la boîte de fer-blanc.

 

– Bon ! un commissionnaire ! s’écria la vieille ; il ne manquait plus que cela ! Ainsi donc, voilà que vous ne pouvez plus porter vous-même tous vos embarras d’herbages. Un commissionnaire à M. Jacques ! Excusez ! M. Jacques devient grand seigneur !

 

– Allons, allons, répondit celui qu’on interpellait si rudement sous le nom de Jacques, en rangeant patiemment ses plantes sur la cheminée ; allons, un peu de calme, Thérèse.

 

– Payez-le au moins et renvoyez-le, que nous n’ayons pas d’espions ici.

 

Gilbert devint pâle comme la mort et bondit vers la porte. Jacques l’arrêta.

 

– Monsieur, dit-il avec une certaine fermeté, n’est pas un commissionnaire et encore moins un espion. C’est un hôte que j’amène.

 

Les bras de la vieille retombèrent le long de ses hanches.

 

– Un hôte ! dit-elle, il ne nous manquait plus que cela !

 

– Voyons, Thérèse, reprit l’étranger d’une voix encore affectueuse, mais dans laquelle la nuance de la volonté se faisait sentir de plus en plus, allumez une chandelle. J’ai chaud et nous avons soif.

 

La vieille fit entendre un murmure qui, assez élevé d’abord, alla en décroissant.

 

Puis elle atteignit un briquet qu’elle battit au-dessus d’une boite remplie d’amadou ; les étincelles jaillirent aussitôt et embrasèrent toute la boite.

 

Pendant le temps qu’avait duré le dialogue, pendant les murmures et le silence qui les avait suivis, Gilbert était resté immobile, muet, et comme cloué à deux pas de cette porte qu’il commençait à regretter bien sincèrement d’avoir franchie.

 

Jacques s’aperçut de ce que souffrait le jeune homme.

 

– Avancez, monsieur Gilbert, je vous en prie, dit-il.

 

La vieille, pour voir celui à qui son mari parlait avec cette politesse affectée, détourna sa jaune et morose figure. Gilbert la vit aux premiers rayons de la maigre chandelle réveillée dans sa gaine de cuivre.

 

Cette figure ridée, couperosée et comme infiltrée en quelques endroits de fiel, ce visage aux yeux plus vifs que vivants, plus lubriques que vifs ; cette plate douceur, répandue sur des traits vulgaires, douceur que démentaient si bien la voix et l’accueil de la vieille, inspirèrent du premier coup à Gilbert une violente antipathie.

 

De son côté, la vieille fut loin de trouver de son goût le visage pâle et fin, le silence circonspect, et la raideur du jeune homme.

 

– Je crois bien que vous avez chaud et que vous devez avoir soif, messieurs, dit-elle. En effet, passer sa journée à l’ombre des bois, c’est si fatigant ; puis se baisser de temps en temps pour cueillir une herbe, voilà un travail ! Car monsieur herborise aussi, sans doute : c’est le métier de ceux qui n’en ont pas.

 

– Monsieur, répondit Jacques d’une voix de plus en plus ferme, est un bon et loyal jeune homme, qui m’a fait l’honneur de sa compagnie toute la journée et que ma bonne Thérèse, j’en suis sûr, va recevoir comme un ami.

 

– Il y a de quoi pour deux, grommela Thérèse, et non pour trois.

 

– Je suis sobre et il l’est aussi, dit Jacques.

 

– Oui, oui, c’est bon. Je connais cette sobriété là. Je vous déclare qu’il n’y a pas assez de pain à la maison pour la nourrir, votre double sobriété, et que je ne descendrai pas trois étages pour en chercher. D’ailleurs, à l’heure qu’il est, le boulanger est fermé.

 

– Alors c’est moi qui descendrai, dit Jacques en fronçant le sourcil. Ouvrez-moi la porte, Thérèse.

 

– Mais…

 

– Je le veux !

 

– C’est bien ! c’est bien ! dit alors la vieille en grommelant, mais en cédant toutefois au ton absolu auquel son opposition avait graduellement conduit Jacques. Ne suis-je pas là pour faire tous vos caprices ?… Voyons, on fera assez de ce qu’il y aura. Venez souper.

 

– Asseyez-vous près de moi, dit Jacques à Gilbert en le conduisant près d’une petite table dressée dans la chambre voisine, et sur laquelle, à côté de deux couverts, deux serviettes roulées et attachées, l’une avec un cordon rouge, et l’autre avec un cordon blanc, indiquaient la place de chacun des maîtres du logis.

 

Cette chambre, exiguë et carrée, était tapissée d’un petit papier bleu pâle, à dessins blancs. Deux grandes cartes de géographie ornaient les murailles. Le reste de l’ameublement se composait de six chaises en bois de merisier, à siège de paille, de la table en question et d’un chiffonnier rempli de bas raccommodés.

 

Gilbert s’assit ; la vieille plaça devant lui une assiette et lui apporta un couvert usé par le service ; puis elle ajouta à ces divers ustensiles un gobelet d’étain soigneusement poli.

 

– Vous ne descendez pas ? demanda Jacques à sa femme.

 

– C’est inutile, fit-elle d’un ton bourru qui indiquait la rancune qu’elle conservait à Jacques de la victoire remportée sur elle ; c’est inutile, j’ai retrouvé un demi-pain dans l’armoire. Cela nous fait une livre et demie à peu près, il faudra qu’on en fasse assez.

 

En disant ces mots, elle posa le potage sur la table.

 

Jacques fut servi le premier, puis Gilbert ; la vieille mangea dans la soupière.

 

Tous trois avaient grand appétit. Gilbert, tout intimidé de la discussion d’économie domestique à laquelle il avait donné lieu, mettait au sien tous les freins imaginables. Cependant, il eut le premier mangé la soupe.

 

La vieille jeta sur son assiette prématurément vide un regard tout courroucé.

 

– Qui est venu aujourd’hui ? demanda Jacques pour changer les idées de Thérèse.

 

– Oh ! fit celle-ci, toute la terre, comme d’habitude. Vous aviez promis à madame de Boufflers ses quatre cahiers, à madame d’Escars ses deux airs, un quatuor avec accompagnement à madame de Penthièvre. Les unes sont venues elles-mêmes, les autres ont envoyé. Mais, quoi ! monsieur herborisait, et, comme on ne peut pas s’amuser et travailler en même temps, ces dames se sont passées de leur musique.

 

Jacques ne dit pas un mot, au grand étonnement de Gilbert, qui s’attendait à le voir se fâcher. Mais, comme il était seul en jeu cette fois, il ne sourcilla point.

 

À la soupe succéda un petit morceau de bœuf bouilli servi sur un petit plat de faïence tout rayé par la pointe tranchante des couteaux.

 

Jacques servit Gilbert assez modestement, car il était sous l’œil de Thérèse, puis il prit pour lui un morceau à peu près pareil et passa le plat à la ménagère.

 

Celle-ci prit le pain et en donna un morceau à Gilbert.

 

Ce morceau était si exigu, que Jacques en rougit ; il attendit que Thérèse eût achevé de le servir, lui, et de se servir elle-même, puis, lui prenant le pain des mains :

 

– C’est vous qui taillerez votre pain vous-même, mon jeune ami, et taillez-le à votre faim, je vous prie ; le pain ne doit être mesuré qu’à ceux qui le perdent.

 

Un moment après, parurent des haricots verts assaisonnés au beurre.

 

– Voyez comme ils sont verts, dit Jacques ; ce sont de nos conserves, on les mange excellents ici.

 

Et il passa le plat à Gilbert.

 

– Merci, monsieur, dit celui-ci, j’ai bien dîné, je n’ai plus faim.

 

– Monsieur n’est pas de votre avis sur mes conserves, dit aigrement Thérèse ; il aimerait mieux des haricots frais, sans doute, mais ce sont des primeurs au-dessus de notre bourse.

 

– Non, madame, dit Gilbert, je les trouve appétissants, au contraire, et je les aimerais fort, mais je ne mange jamais que d’un plat.

 

– Et vous buvez de l’eau ? dit Jacques en lui tendant la bouteille.

 

– Toujours, monsieur.

 

Jacques se versa un doigt de vin pur.

 

– Maintenant, ma femme, dit-il en reposant la bouteille sur la table, vous vous occuperez, je vous prie, de coucher ce jeune homme ; il doit être bien las.

 

Thérèse laissa échapper sa fourchette et fixa ses deux yeux effarés sur son mari.

 

– Coucher ! Êtes-vous fou ? Vous amenez quelqu’un à coucher ! C’est donc dans votre lit que vous le coucherez ? Mais, en vérité, il perd la tête. Alors vous allez tenir pension désormais ? En ce cas ne comptez plus sur moi ; cherchez une cuisinière et une servante ; c’est assez d’être la vôtre, sans devenir aussi celle des autres.

 

– Thérèse, répondit Jacques de son ton grave et ferme, Thérèse, je vous prie de m’écouter, chère amie : c’est pour une nuit seulement. Ce jeune homme n’a jamais mis le pied à Paris ; il y vient sous ma conduite. Je ne veux pas qu’il couche à l’auberge, je ne le veux pas, dût-il prendre mon lit, comme vous le dites.

 

Après cette seconde manifestation de sa volonté le vieillard attendit.

 

Alors Thérèse, qui l’avait regardé avec attention, et qui, tandis qu’il parlait, paraissait étudier chaque muscle de son visage, sembla comprendre qu’il n’y avait pas de lutte possible en ce moment, et changea de tactique subitement.

 

Elle eût échoué en s’obstinant à combattre contre Gilbert ; elle se mit à combattre pour lui : il est vrai que c’était en alliée bien près de trahir.

 

– Au fait, dit-elle, puisque ce jeune monsieur vous a accompagné ici, c’est que vous le connaissez bien, et mieux vaut qu’il reste chez nous. Je ferai tant bien que mal un lit dans votre cabinet, près des liasses de papier.

 

– Non, non, dit Jacques vivement ; un cabinet n’est point un endroit où l’on couche. On peut mettre le feu à ces papiers.

 

– Beau malheur ! murmura Thérèse.

 

Puis tout haut :

 

– Dans l’antichambre, alors, devant le buffet ?

 

– Non plus.

 

– Alors, je vois que, malgré notre bonne volonté à tous deux, ce sera impossible ; car, à moins que de prendre votre chambre ou la mienne…

 

– Il me semble, Thérèse, que vous ne cherchez pas bien.

 

– Moi ?

 

– Sans doute. N’avons-nous point la mansarde ?

 

– Le grenier, voulez-vous dire ?

 

– Non, ce n’est pas un grenier, c’est un cabinet un peu mansardé, mais sain, avec une vue sur des jardins magnifiques, ce qui est rare à Paris.

 

– Oh ! qu’importe, monsieur, dit Gilbert, fût-ce un grenier, je m’estimerai encore heureux, je vous jure.

 

– Pas du tout, pas du tout, dit Thérèse. Tiens, c’est là que j’étends mon linge.

 

– Ce jeune homme n’y dérangera rien, Thérèse. N’est-ce pas, mon ami, vous veillerez à ce qu’il n’arrive aucun accident au linge de cette bonne ménagère ? Nous sommes pauvres, et toute perte nous est lourde.

 

– Oh ! soyez tranquille, monsieur.

 

Jacques se leva et s’approcha de Thérèse.

 

– Je ne veux pas, voyez-vous, chère amie, que ce jeune homme se perde. Paris est un séjour pernicieux ; ici, nous le surveillerons.

 

– C’est une éducation que vous faites. Il paiera donc pension, votre élève ?

 

– Non, mais je vous réponds qu’il ne vous coûtera rien. À partir de demain, il se nourrira lui-même. Quant au logement, comme la mansarde nous est à peu près inutile, faisons-lui cette charité.

 

– Comme tous les paresseux s’entendent ! murmura Thérèse en haussant les épaules.

 

– Monsieur, dit Gilbert, plus fatigué que son hôte lui-même de cette lutte qu’il livrait pied à pied, pour une hospitalité qui l’humiliait, je n’ai jamais gêné personne, et je ne commencerai certes point par vous, qui avez été si bon pour moi. Ainsi, permettez que je me retire. J’ai aperçu, du côté du pont que nous avons traversé, des arbres sous lesquels il y a des bancs. Je dormirai fort bien, je vous assure, couché sur un de ces bancs.

 

– Oui, dit Jacques, pour que le guet vous arrête comme un vagabond.

 

– Qu’il est, dit tout bas Thérèse en desservant.

 

– Venez, venez, jeune homme, dit Jacques, il y a là-haut, autant que je puis m’en souvenir, une bonne paillasse. Cela vaudra toujours mieux qu’un banc ; et puisque vous vous contenteriez d’un banc…

 

– Oh ! monsieur, je n’ai jamais couché que sur des paillasses, dit Gilbert.

 

Puis, revenant sur cette vérité par un petit mensonge :

 

– La laine m’échauffe trop, continua-t-il.

 

Jacques sourit.

 

– La paille est en effet rafraîchissante, dit-il. Prenez sur la table un bout de chandelle et suivez-moi.

 

Thérèse ne regarda même plus du côté de Jacques. Elle poussa un soupir, elle était vaincue.

 

Gilbert se leva gravement et suivit son protecteur.

 

En traversant l’antichambre, Gilbert vit une fontaine.

 

– Monsieur, dit-il, l’eau est-elle chère à Paris ?

 

– Non, mon ami ; mais, fût-elle chère, l’eau et le pain sont deux choses que l’homme n’a pas le droit de refuser à l’homme qui les demande.

 

– Oh ! c’est qu’à Taverney l’eau ne coûtait rien, et le luxe du pauvre, c’est la propreté.

 

– Prenez, mon ami, prenez, dit Jacques en indiquant du doigt à Gilbert un grand pot de faïence, prenez.

 

Et il précéda le jeune homme en s’étonnant de trouver, dans un enfant de cet âge, toute la fermeté du peuple unie à tous les instincts de l’aristocratie.

 

Chapitre XLV
La mansarde de M. Jacques

L’escalier, déjà étroit et difficile au bout de l’allée, à la place où Gilbert en avait heurté la première marche, devenait de plus en plus difficile et de plus en plus étroit à partir du troisième étage, qu’habitait Jacques. Celui-ci et son protégé arrivèrent donc péniblement à un vrai grenier. Cette fois, c’était Thérèse qui avait eu raison ; c’était bien un vrai grenier coupé en quatre compartiments, dont trois étaient inhabités.

 

Il est vrai de dire que tous, même celui destiné à Gilbert, étaient inhabitables.

 

Le toit s’abaissait si rapidement à partir du comble, qu’il formait avec le plancher un angle aigu. Au milieu de cette pente, une lucarne fermée d’un mauvais châssis sans vitres donnait le jour et l’air : le jour chichement, l’air à profusion, surtout par les vents d’hiver.

 

Heureusement que l’on touchait à l’été, et cependant, malgré le doux voisinage de la chaude saison, la chandelle que tenait Jacques faillit s’éteindre lorsqu’ils pénétrèrent dans le grenier.

 

La paillasse dont avait fastueusement parlé Jacques gisait en effet à terre et s’offrait tout d’abord aux regards comme le meuble principal de la chambre. Çà et là des piles de vieux papiers imprimés, jaunis sur leurs tranches, s’élevaient au milieu d’un amas de livres rongés par les rats.

 

À deux cordes placées transversalement, et à la première desquelles faillit s’étrangler Gilbert, crépitaient en dansant au vent de la nuit des sacs de papier renfermant des haricots séchés dans leurs gousses, des herbes aromatiques et des linges de ménage mêlés à de vieilles hardes de femme.

 

– Ce n’est pas beau, dit Jacques ; mais le sommeil et l’obscurité rendent égaux aux plus somptueux palais les plus pauvres chaumières. Dormez comme on dort à votre âge, mon jeune ami, et rien ne vous empêchera de croire demain matin que vous avez dormi dans le Louvre. Mais surtout prenez bien garde au feu !

 

– Oui, monsieur, dit Gilbert un peu étourdi de tout ce qu’il venait de voir et d’entendre.

 

Jacques sortit en lui souriant, puis il revint.

 

– Demain nous causerons, dit-il. Je pense que vous ne répugnerez point à travailler, n’est-ce pas ?

 

– Vous savez, monsieur, répondit Gilbert, que travailler, au contraire, est tout mon désir.

 

– Voilà qui est bien.

 

Et Jacques fit de nouveau un pas vers la porte.

 

– Travail digne, bien entendu, répondit le pointilleux Gilbert.

 

– Je n’en connais pas d’autre, mon jeune ami. Ainsi donc, à demain.

 

– Bonsoir et merci, monsieur, dit Gilbert.

 

Jacques sortit, ferma la porte en dehors, et Gilbert resta seul dans son galetas.

 

D’abord émerveillé, puis pétrifié d’être à Paris, il se demanda si c’était bien Paris, cette ville où l’on voyait des chambres pareilles à la sienne.

 

Puis il réfléchit qu’au bout du compte M. Jacques lui faisait l’aumône, et comme il avait vu faire l’aumône à Taverney, non seulement il ne s’étonna plus, mais l’étonnement commença de faire place à la reconnaissance.

 

Sa chandelle à la main, il parcourut, en prenant les précautions recommandées par Jacques, tous les coins du galetas, s’occupant peu des habits de Thérèse, dont il ne voulut pas même distraire une vieille robe pour se faire une couverture.

 

Il s’arrêta aux piles de papiers imprimés qui éveillaient au dernier point sa curiosité.

 

Elles étaient ficelées ; il n’y toucha point.

 

Le cou tendu, l’œil avide, il passa des liasses ficelées aux sacs de haricots.

 

Les sacs de haricots étaient faits d’un papier fort blanc, toujours imprimé, joint avec des épingles.

 

Dans un mouvement un peu brusque qu’il fit, Gilbert toucha la corde avec sa tête : un des sacs tomba.

 

Plus pâle, plus effaré que s’il eût forcé la serrure d’un coffre-fort, le jeune homme se hâta de ramasser les haricots épars sur le plancher et de les remettre dans le sac.

 

En se livrant à cette opération, il regarda machinalement le papier, machinalement encore ses yeux lurent quelques mots ; ces mots attirèrent son attention. Il repoussa les haricots, et, s’asseyant sur sa paillasse, il lut, car ces mots étaient si parfaitement en harmonie avec sa pensée et surtout avec son caractère, qu’ils semblaient écrits, non seulement pour lui, mais encore par lui.

 

Les voici :

 

« D’ailleurs, des couturières, des filles de chambre, de petites marchandes ne me tentaient guère ; il me fallait des demoiselles. Chacun a ses fantaisies ; ç’a toujours été la mienne, et je ne pense pas comme Horace sur ce point-là. Ce n’est pourtant pas du tout la vanité de l’état et du rang qui m’attire, c’est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute la personne, plus de goût dans la manière de se mettre et de s’exprimer, une robe plus fine et mieux faite, une chaussure plus mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustés. Je préférerais toujours la moins jolie, ayant tout cela. Je trouve moi même cette préférence fort ridicule, mais mon cœur la donne malgré moi. »[1]

 

Gilbert tressaillit et la sueur lui monta au front ; il était impossible de mieux exprimer sa pensée, de mieux définir ses instincts, de mieux analyser son goût. Seulement, Andrée n’était pas la moins jolie ayant tout cela. Andrée avait tout cela et était la plus belle.

 

Gilbert continua donc avidement.

 

À la suite des lignes que nous avons citées venait une charmante aventure d’un jeune homme avec deux jeunes filles ; l’histoire d’une cavalcade accompagnée de ces petits cris charmants qui rendent les femmes plus charmantes encore, parce qu’ils trahissent leur faiblesse ; d’un voyage en croupe derrière l’une d’elles, et d’un retour nocturne plus charmant et plus délicieux encore.

 

L’intérêt allait gagnant ; Gilbert avait déplié le sac et avait lu tout ce qu’il y avait d’imprimé sur le sac avec un certain battement de cour ; il interrogea la pagination et se mit à chercher si les autres pages n’y faisaient pas suite. La pagination était interrompue, mais il retrouva sept ou huit sacs qui paraissaient se suivre. Il en ôta les épingles, vida les haricots sur le plancher, les assembla et lut.

 

Cette fois, c’était bien autre chose encore. Ces nouvelles pages contenaient les amours d’un jeune homme pauvre, inconnu, avec une grande dame. La grande dame était descendue jusqu’à lui, ou plutôt il était monté jusqu’à elle, et la grande dame l’avait accueilli comme s’il eût été son égal, et elle en avait fait son amant, l’initiant à tous les mystères du cœur, rêves de l’adolescence qui ont une si courte réalité, qu’arrivés de l’autre côté de la vie ils ne nous apparaissent plus que comme un de ces météores brillants, mais fugitifs, qui glissent au milieu d’un ciel étoilé de printemps.

 

Le jeune homme n’était nommé nulle part. La grande dame s’appelait madame de Warens, nom doux et charmant à prononcer.

 

Gilbert rêvait au bonheur de passer ainsi toute une nuit à lire, et le plaisir s’augmentait de cette sécurité qu’il avait une longue file de sacs à dépouiller les uns après les autres, quand tout à coup un léger pétillement se fit entendre ; la chandelle, échauffée par le récipient de cuivre, s’enfonça dans la graisse liquide, une vapeur infecte monta dans le grenier, la mèche s’éteignit et Gilbert se trouva dans l’obscurité.

 

Cet événement était arrivé si rapide, qu’il n’y avait pas eu moyen d’y porter remède. Gilbert, interrompu au milieu de sa lecture, était près d’en pleurer de rage. Il laissa glisser la liasse de papiers sur les haricots amassés près de son lit et se coucha sur sa paillasse, où, malgré son dépit, il s’endormit bientôt profondément.

 

Le jeune homme dormit comme on dort à dix-huit ans ; aussi ne se réveilla-t-il qu’au bruit du cadenas criard que Jacques avait placé la veille à la porte du grenier.

 

Le jour était grand ; Gilbert, en ouvrant les yeux, vit son hôte entrer doucement dans sa chambre.

 

Ses yeux se portèrent aussitôt sur les haricots épars et sur les sacs redevenus feuillets.

 

Les yeux de Jacques avaient déjà pris la même direction.

 

Gilbert sentit le rouge de la honte lui monter aux joues, et sans trop savoir ce qu’il disait :

 

– Bonjour, monsieur, murmura-t-il.

 

– Bonjour, mon ami, dit Jacques ; avez-vous bien dormi ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Seriez-vous somnambule, par hasard ?

 

Gilbert ignorait ce qu’était un somnambule, mais il comprit que la question avait pour but de lui demander une explication sur ces haricots hors de leurs sacs, et sur ces sacs veufs de leurs haricots.

 

– Hélas ! monsieur, dit-il, je vois bien pourquoi vous me dites cela ; oui, c’est moi qui suis coupable du méfait, et je m’accuse humblement, mais je le crois réparable.

 

– Sans doute. Mais pourquoi donc votre chandelle est-elle usée jusqu’au bout ?

 

– J’ai veillé trop tard.

 

– Et pourquoi avez-vous veillé ? fit Jacques, soupçonneux.

 

– Pour lire.

 

Le regard de Jacques parcourut, plus défiant encore, le grenier encombré.

 

– Cette première feuille, dit Gilbert en montrant le premier sac qu’il avait décroché et lu, cette première feuille, sur laquelle j’ai jeté les yeux par hasard, m’a tellement intéressé… Mais vous, monsieur, qui savez tant de choses, vous devez savoir de quel livre elle vient ?

 

Jacques y jeta négligemment les yeux et dit :

 

– Je ne sais.

 

– C’est un roman, sans doute, fit Gilbert, un bien beau roman.

 

– Un roman, croyez-vous ?

 

– Je le crois, car on y parle d’amour comme dans les romans, excepté qu’on en parle mieux.

 

– Cependant, reprit Jacques, comme je lis au bas de cette page le mot Confessions, je croyais…

 

– Vous croyiez ?

 

– Que ce pouvait être une histoire.

 

– Oh ! non, non ; l’homme qui parle ainsi ne parle pas de lui-même. Il y a trop de franchise dans ses aveux, trop d’impartialité dans son jugement.

 

– Et moi, je crois que vous vous trompez, dit vivement le vieillard. L’auteur, au contraire, a voulu donner cet exemple au monde, d’un homme se montrant à ses semblables tel que Dieu a fait l’homme.

 

– Connaissez-vous donc l’auteur ?

 

– L’auteur est Jean-Jacques Rousseau.

 

– Rousseau ! s’écria vivement le jeune homme.

 

– Oui. Il y a ici quelques feuillets de son dernier livre, détachés, égarés.

 

– Ainsi ce jeune homme, pauvre, inconnu, obscur, mendiant presque par les grands chemins qu’il parcourait à pied, c’était Rousseau, c’est-à-dire l’homme qui devait un jour faire l’Émile et écrire le Contrat social ?

 

– C’était lui, ou plutôt non, dit le vieillard avec une expression de mélancolie difficile à rendre. Non, ce n’était pas lui ; l’auteur du Contrat social et de l’Émile est l’homme désenchanté du monde, de la vie, de la gloire, et presque de Dieu ; l’autre… l’autre Rousseau… celui de madame de Warens, c’est l’enfant entrant dans la vie par la même porte que l’aurore entre dans le monde ; c’est l’enfant avec ses joies, ses espérances. Il y a entre les deux Rousseau un abîme qui les empêchera de jamais se joindre… trente ans de malheurs !

 

Le vieillard secoua la tête, laissa tomber tristement ses bras, et parut se perdre dans une rêverie profonde.

 

Gilbert était demeuré comme ébloui.

 

– Ainsi donc, dit-il, cette aventure avec mademoiselle Galley et mademoiselle de Graffenried est donc vraie ? Cet amour ardent pour madame de Warens, il l’a donc éprouvé ? Cette possession de la femme qu’il aimait, possession qui l’attristait au lieu de le transporter au ciel comme il s’y attendait, ce n’est donc pas un ravissant mensonge ?

 

– Jeune homme, dit le vieillard, Rousseau n’a jamais menti. Rappelez-vous sa devise : Vitam impendere vero.

 

– Je la connaissais, dit Gilbert ; mais, comme je ne sais pas le latin, je n’ai jamais pu la comprendre.

 

– Cela veut dire : « Donner sa vie pour la vérité. »

 

– Ainsi, continua Gilbert, cette chose est possible, qu’un homme parti d’où est parti Rousseau, soit aimé d’une belle dame, d’une grande dame ! Oh ! mon Dieu ! savez-vous que c’est à rendre fous d’espoir ceux qui, partis d’en bas comme lui, ont jeté les yeux au-dessus d’eux ?

 

– Vous aimez, dit Jacques, et vous voyez une analogie entre votre situation et celle de Rousseau ?

 

Gilbert rougit ; seulement, il ne répondit point à la question.

 

– Mais toutes les femmes ne sont point comme madame de Warens, dit-il ; il y en a de fières, de dédaigneuses, d’inaccessibles, et celles-là, c’est une folie de les aimer.

 

– Cependant, jeune homme, dit le vieillard, de pareilles occasions ont été plus d’une fois offertes à Rousseau.

 

– Oh ! oui, s’écria Gilbert, mais il était Rousseau. Bien certainement, si je sentais en moi une étincelle du feu qui a brûlé son cœur en échauffant son génie…

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, je me dirais qu’il n’y a pas de femme, si grande dame qu’elle soit par la naissance, qui puisse compter avec moi ; tandis que, n’étant rien, n’ayant point la conviction de mon avenir, quand je regarde au-dessus de moi, je suis ébloui. Oh ! je voudrais pouvoir parler à Rousseau !

 

– Pour quoi faire ?

 

– Pour lui demander si madame de Warens n’étant pas descendue à lui, il n’eût pas monté à elle ; pour lui dire : « Cette possession qui vous a attristé, si elle vous eût été refusée, ne l’eussiez-vous pas conquise, même… ? »

 

Le jeune homme s’arrêta.

 

– Même… ? répéta le vieillard.

 

– Même par un crime !

 

Jacques tressaillit.

 

– Ma femme doit être réveillée, dit-il coupant court à l’entretien ; nous allons descendre. D’ailleurs, la journée d’un travailleur ne commence jamais assez tôt : venez, jeune homme, venez.

 

– C’est vrai, dit Gilbert ; pardon, monsieur ; mais il y a certaines conversations qui m’enivrent, certains livres qui m’exaltent, certaines pensées qui me rendent presque fou.

 

– Allons, allons, vous êtes amoureux, dit le vieillard.

 

Gilbert ne répondit rien, et se mit à ramasser les haricots et à reformer les sacs à l’aide des épingles ; Jacques le laissa faire.

 

– Vous n’avez pas été somptueusement logé, lui dit-il ; mais au bout du compte vous avez ici le nécessaire, et si vous eussiez été plus matinal, il vous fût arrivé par cette fenêtre des émanations de verdure qui ont bien leur mérite au milieu des odeurs nauséabondes qui infectent la grande ville. Il y a là les jardins de la rue de la Jussienne : les tilleuls et les faux ébéniers y sont en fleurs, et les respirer le matin, n’est-ce pas, pour un pauvre captif, amasser du bonheur pour toute une journée ?

 

– J’aime tout cela vaguement, dit Gilbert, mais j’y suis trop accoutumé pour y faire grande attention.

 

– Dites qu’il n’y a pas assez longtemps que vous avez perdu la campagne pour la regretter encore. Mais vous avez fini ; allons travailler.

 

Et montrant le chemin à Gilbert, Jacques le fit sortir et ferma le cadenas derrière lui.

 

Cette fois, Jacques conduisit son compagnon droit à la pièce que Thérèse, la veille, avait désignée sous le nom de son cabinet.

 

Des papillons sous verre, des herbes et des minéraux encadrés dans des bordures de bois noir, des livres dans une bibliothèque de noyer, une table étroite et longue, couverte d’un petit tapis de laine verte et noire, usée par le frottement, et sur laquelle des manuscrits étaient rangés en bon ordre, quatre chaises-fauteuils de merisier, foncés et couverts de crin noir, tel était l’ameublement du cabinet ; le tout luisant, ciré, irréprochable d’ordre et de propreté, mais froid à l’œil et au cœur, tant le jour tamisé par des rideaux de siamoise était gris et faible, tant le luxe et même le bien-être semblait éloigné de cette cendre froide et de ce foyer noir.

 

Un petit clavecin en bois de rose porté par quatre pieds droits, et sur la cheminée un maigre cartel, signé : « Dolt, à l’Arsenal », rappelaient seuls, l’un par la vibration de ses fils d’acier éveillés par le passage des voitures dans la rue, l’autre par son balancier argentin, que quelque chose vivait dans cette espèce de tombeau.

 

Gilbert entra respectueusement dans le cabinet que nous venons de décrire ; il trouvait le mobilier presque somptueux, car c’était à peu près celui du château de Taverney ; le carreau ciré surtout lui imposait fort.

 

– Asseyez-vous, lui dit Jacques en lui montrant une seconde petite table placée dans l’embrasure d’une fenêtre, je vais vous dire quelle est l’occupation que je vous ai destinée.

 

Gilbert s’empressa d’obéir.

 

– Connaissez-vous ceci ? demanda le vieillard.

 

Et il montrait à Gilbert un papier rayé à intervalles égaux.

 

– Sans doute, répondit celui-ci ; c’est du papier de musique.

 

– Eh bien, lorsqu’une de ces feuilles a été noircie convenablement par moi, c’est-à-dire quand j’ai copié dessus autant de musique qu’elle peut en contenir, j’ai gagné dix sous ; c’est le prix que j’ai fixé moi-même. Croyez vous que vous apprendrez à copier de la musique ?

 

– Oui, monsieur, je le crois.

 

– Mais est-ce que ce petit barbouillage de points noirs embrochés de raies uniques, doubles ou triples, ne vous tourbillonne pas devant les yeux ?

 

– C’est vrai, monsieur. Au premier coup d’œil, je n’y comprends pas grand-chose ; cependant, en m’appliquant, je distinguerai les notes les unes des autres ; par exemple, voici un fa.

 

– Où cela ?

 

– Ici, embroché dans la ligne la plus élevée.

 

– Et cette autre entre les deux lignes basses ?

 

– C’est encore un fa.

 

– La note au-dessus de celle qui est à cheval sur la deuxième ligne ?

 

– C’est un sol.

 

– Mais vous savez lire la musique, alors ?

 

– C’est-à-dire que je connais le nom des notes, mais je n’en connais point la valeur.

 

– Et savez-vous quand elles sont blanches, noires, croches, doubles croches et triples croches ?

 

– Oh ! oui, je sais cela.

 

– Et ces signes ?

 

– Ceci, c’est un soupir.

 

– Et ceci ?

 

– Un dièse.

 

– Et ceci ?

 

– Un bémol.

 

– Très bien ! Ah çà ! mais, avec votre ignorance, fit Jacques, dont l’œil commençait à se voiler de cette défiance qui lui paraissait habituelle, avec votre ignorance, voilà que vous parlez musique comme vous parliez botanique, et que vous avez failli me parler amour.

 

– Oh ! monsieur, dit Gilbert rougissant, ne vous raillez pas de moi.

 

– Au contraire, mon enfant, vous m’étonnez. La musique est un art qui ne vient qu’après les autres études, et vous m’avez dit n’avoir reçu aucune éducation, vous m’avez dit n’avoir rien appris.

 

– C’est la vérité, monsieur.

 

– Ce n’est cependant pas vous qui avez imaginé tout seul que ce point noir sur la dernière ligne était un fa ?

 

– Monsieur, dit Gilbert baissant la tête et la voix, dans la maison que j’habitais, il y avait une… une jeune personne qui jouait du clavecin.

 

– Ah ! oui, celle qui faisait de la botanique ? fit Jacques.

 

– Justement, monsieur ; elle en jouait même fort bien.

 

– Vraiment ?

 

– Oui, et moi, j’adore la musique.

 

– Tout ceci n’est point une raison de connaître les notes.

 

– Monsieur, il y a dans Rousseau qu’incomplet est l’homme qui jouit de l’effet sans remonter à la cause.

 

– Oui ; mais il y a aussi, dit Jacques, que l’homme, en se complétant par cette recherche, perd sa joie, sa naïveté et son instinct.

 

– Qu’importe, dit Gilbert, s’il trouve dans l’étude des jouissances égales à celles qu’il peut perdre !

 

Jacques surpris se retourna.

 

– Allons, dit-il, vous êtes non seulement botaniste et musicien, mais vous êtes encore logicien.

 

– Hélas ! monsieur, je ne suis malheureusement ni botaniste, ni musicien, ni logicien ; je sais distinguer une note d’une autre note, un signe d’un autre signe, voilà tout.

 

– Vous solfiez alors ?

 

– Moi ? pas le moins du monde.

 

– Eh bien, n’importe, voulez-vous essayer de copier ? Voici du papier tout réglé : mais prenez garde de le gaspiller, il coûte fort cher. Et même, faites mieux, prenez du papier blanc, rayez-le et essayez sur celui-là.

 

– Oui, monsieur, je ferai comme vous me recommandez de faire ; mais permettez-moi de vous le dire, ce n’est point là un état pour toute ma vie ; car, pour écrire de la musique que je ne comprends pas, mieux vaut me faire écrivain public.

 

– Jeune homme, jeune homme, vous parlez sans réfléchir, prenez garde.

 

– Moi ?

 

– Oui, vous. Est-ce la nuit que l’écrivain public exerce son métier et gagne sa vie ?

 

– Non, certes.

 

– Eh bien ! écoutez ce que je vais vous dire : un homme habile peut, en deux ou trois heures de nuit, copier cinq de ces pages et même six, lorsqu’à force d’exercice il a acquis une note grasse et facile, un trait pur et une habitude de lecture qui lui économise les rapports de l’œil au modèle. Six pages valent trois francs ; un homme vit avec cela ; vous ne direz pas le contraire, vous qui ne demandez que six sous. Donc, avec deux heures de travail de nuit, un homme peut suivre les cours de l’école de chirurgie, de l’école de médecine et de l’école de botanique.

 

– Ah ! s’écria Gilbert, ah ! je vous comprends, monsieur, et je vous remercie du profond de mon cœur.

 

Et il se jeta sur la feuille de papier blanc que lui présentait le vieillard.

 

Chapitre XLVI
Ce qu’était M. Jacques

Gilbert travaillait avec ardeur, et son papier se couvrait d’essais consciencieusement étudiés lorsque le vieillard, après l’avoir regardé faire pendant quelque temps, se mit à son tour à l’autre table, et commença à corriger des feuilles imprimées, pareilles à l’enveloppe des haricots du grenier.

 

Trois heures s’écoulèrent ainsi, et le cartel venait de sonner neuf heures, lorsque Thérèse entra précipitamment.

 

Jacques leva la tête.

 

– Vite, vite ! dit la ménagère, passez dans la salle. Voici un prince qui nous arrive. Mon Dieu ! quand donc cette procession d’altesses finira-t-elle ? Pourvu qu’il ne lui prenne pas fantaisie de déjeuner avec nous, comme a fait l’autre jour le duc de Chartres !

 

– Et quel est ce prince ? demanda Jacques à voix basse.

 

– Monseigneur le prince de Conti.

 

Gilbert, à ce nom, laissa tomber sur ses portées un sol que Bridoison, s’il fût né à cette époque, eût appelé un pâ…aaté bien plutôt qu’une note[2].

 

– Un prince, une altesse ! fit-il tout bas.

 

Jacques sortit en souriant derrière Thérèse, qui referma la porte.

 

Alors Gilbert regarda autour de lui, et, se voyant seul, leva sa tête toute bouleversée.

 

– Mais où suis-je donc ici ? s’écria-t-il. Des princes, des altesses chez M. Jacques ! M. le duc de Chartres, Monseigneur le prince de Conti chez un copiste !

 

Il s’approcha de la porte pour écouter ; le cœur lui battait singulièrement.

 

Les premières salutations avaient déjà été échangées entre M. Jacques et le prince ; le prince parlait.

 

– J’eusse voulu vous emmener avec moi, disait-il.

 

– Pour quoi faire, mon prince ? demandait Jacques.

 

– Mais pour vous présenter à la dauphine. C’est une ère nouvelle pour la philosophie, mon cher philosophe.

 

– Mille grâces de votre bon vouloir, Monseigneur ; mais impossible de vous accompagner.

 

– Cependant, vous avez bien, il y a six ans, accompagné madame de Pompadour à Fontainebleau ?

 

– J’étais de six ans plus jeune ; aujourd’hui je suis cloué à mon fauteuil par mes infirmités.

 

– Et par votre misanthropie.

 

– Et quand cela serait, Monseigneur ? Ma foi, le monde n’est-il pas une chose bien curieuse, qu’il faille se déranger pour lui ?

 

– Eh bien ! voyons, je vous tiens quitte de Saint-Denis et du grand cérémonial, et je vous emmène à la Muette, où couchera après-demain soir Son Altesse royale.

 

– Son Altesse royale arrive donc après-demain à Saint-Denis ?

 

– Avec toute sa suite. Voyons, deux lieues sont bientôt faites et ne causent pas un grand dérangement. On dit la princesse excellente musicienne ; c’est une élève de Gluck.

 

Gilbert n’en entendit point davantage. À ces mots : « Après-demain, madame la dauphine arrive avec toute sa suite à Saint-Denis », il avait pensé à une chose, c’est que, le surlendemain, il allait se retrouver à deux lieues d’Andrée.

 

Cette idée l’éblouit comme si ses yeux eussent rencontré un miroir ardent.

 

Le plus fort de deux sentiments étouffa l’autre. L’amour suspendit la curiosité ; un instant il sembla à Gilbert qu’il n’y avait plus assez d’air pour sa poitrine dans ce petit cabinet ; il courut à la fenêtre dans l’intention de l’ouvrir, la fenêtre était cadenassée en dedans, sans doute pour qu’on ne pût jamais voir de l’appartement situé en face ce qui se passait dans le cabinet de M. Jacques.

 

Il retomba sur sa chaise.

 

– Oh ! je ne veux plus écouter aux portes, dit-il ; je ne veux plus pénétrer les secrets de ce petit bourgeois, mon protecteur, de ce copiste, qu’un prince appelle son ami et veut présenter à la future reine de France, à la fille des empereurs, à laquelle mademoiselle Andrée parlait presque à genoux.

 

« Et cependant, peut-être apprendrais-je quelque chose de mademoiselle Andrée en écoutant.

 

« Non, non, je ressemblerais à un laquais. La Brie aussi écoutait aux portes. »

 

Et il s’écarta courageusement de la cloison dont il s’était rapproché ; ses mains tremblaient, un nuage obscurcissait ses yeux.

 

Il éprouvait le besoin d’une distraction puissante, la copie l’eut trop peu occupé. Il saisit un livre sur le bureau de M. Jacques.

 

– Les Confessions, lut-il avec une surprise joyeuse ; les Confessions, dont j’ai, avec tant d’intérêt lu une centaine de pages.

 

« Édition ornée du portrait de l’auteur, continua-t-il.

 

« Oh ! et moi qui n’ai jamais vu de portrait de M. Rousseau ! s’écria-t-il. Oh ! voyons, voyons. »

 

Et il retourna vivement la feuille de papier joseph qui cachait la gravure, aperçut le portrait et poussa un cri.

 

En ce moment la porte s’ouvrit ; Jacques rentrait.

 

Gilbert compara la figure de Jacques au portrait qu’il tenait à la main, et, les bras étendus, tremblant de tout son corps, laissa tomber le volume en murmurant :

 

– Je suis chez Jean-Jacques Rousseau !

 

– Voyons comment vous avez copié votre musique, mon enfant, répondit en souriant Jean-Jacques, bien plus heureux au fond de cette ovation imprévue qu’il ne l’avait été des mille triomphes de sa glorieuse vie.

 

Et, passant devant Gilbert frémissant, il s’approcha de la table et jeta les yeux sur le papier.

 

– La note n’est pas mauvaise, dit-il ; vous négligez les marges, ensuite vous ne joignez pas assez du même trait les notes qui vont ensemble. Attendez, il vous manque un soupir à cette mesure ; puis, tenez, voyez, vos barres de mesure ne sont pas droites. Faites aussi les blanches de deux demi-cercles. Peu importe qu’elles joignent exactement. La note toute ronde est disgracieuse, et la queue s’y soude mal… Oui, en effet, mon ami, vous êtes chez Jean-Jacques Rousseau.

 

– Oh ! pardon alors, monsieur, de toutes les sottises que j’ai dites, s’écria Gilbert joignant les mains et prêt à se prosterner.

 

– A-t-il donc fallu, dit Rousseau en haussant les épaules, a-t-il fallu qu’il vînt ici un prince pour que vous reconnaissiez le persécuté, le malheureux philosophe de Genève ? Pauvre enfant, heureux enfant qui ignore la persécution !

 

– Oh ! oui, je suis heureux, bien heureux, mais c’est de vous voir, c’est de vous connaître, c’est d’être près de vous.

 

– Merci, mon enfant, merci ; mais ce n’est pas le tout que d’être heureux, il faut travailler. Maintenant que vos essais sont faits, prenez ce rondeau et tâchez de le copier sur du vrai papier à musique ; c’est court et peu difficile ; de la propreté surtout. Mais comment avez-vous reconnu ?…

 

Gilbert, le cœur gonflé, ramassa le volume des Confessions et montra le portrait à Jean-Jacques.

 

– Ah ! oui, je comprends, mon portrait brûlé en effigie sur la première page de l’Émile ; mais qu’importe, la flamme éclaire, qu’elle vienne du soleil ou d’un autodafé.

 

– Monsieur, monsieur, savez-vous que jamais je n’avais rêvé que cela, vivre auprès de vous ? Savez-vous que mon ambition ne va pas plus loin que ce désir ?

 

– Vous ne vivrez pas auprès de moi, mon ami, dit Jean-Jacques, car je ne fais pas d’élèves. Quant à des hôtes, vous l’avez vu, je ne suis pas assez riche pour en recevoir et surtout pour en garder.

 

Gilbert frissonna, Jean-Jacques lui prit la main.

 

– Au reste, lui dit-il, ne vous désespérez pas. Depuis que je vous ai rencontré, je vous étudie, mon enfant ; il y a en vous beaucoup de mauvais, mais aussi beaucoup de bon ; luttez avec votre volonté contre vos instincts, défiez-vous de l’orgueil, ce ver rongeur de la philosophie, et copiez de la musique en attendant mieux.

 

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Gilbert, je suis tout étourdi de ce qui m’arrive.

 

– Il ne vous arrive cependant rien que de bien simple et de bien naturel, mon enfant ; il est vrai que ce sont les choses simples qui émeuvent le plus les cœurs profonds et les esprits intelligents. Vous fuyez je ne sais d’où, je ne vous ai point demandé votre secret ; vous fuyez à travers les bois ; dans ces bois, vous rencontrez un homme qui herborise, cet homme a du pain, vous n’en avez pas, il partage avec vous son pain ; vous ne savez où vous retirer, cet homme vous offre un asile ; cet homme s’appelle Rousseau, voilà tout, et cet homme vous dit :

 

« Le premier précepte de la philosophie est celui-ci :

 

« Homme, suffis-toi à toi-même.

 

« Or, mon ami, quand vous aurez copié votre rondeau, vous aurez gagné votre nourriture d’aujourd’hui. Copiez donc votre rondeau.

 

– Oh ! monsieur, que vous êtes bon !

 

– Quant au gîte, il est à vous par-dessus le marché ; seulement, pas de lecture nocturne, ou, si vous usez de la chandelle, que ce soit la votre, sinon Thérèse gronderait. Avez-vous faim, maintenant ?

 

– Oh ! non, monsieur, dit Gilbert suffoqué.

 

– Il reste du souper d’hier de quoi déjeuner ce matin ; ne faites pas de façons ; ce repas est le dernier, sauf invitation, si nous restons bons amis, que vous ferez à ma table.

 

Gilbert commença un geste que Rousseau interrompit d’un signe de tête.

 

– Il y a, continua-t-il, rue Plâtrière, une petite cuisine pour les ouvriers ; vous y mangerez à bon compte, car je vous y recommanderai. En attendant, allons déjeuner.

 

Gilbert suivit Rousseau sans répondre. Pour la première fois de sa vie il était dompté ; il est vrai que c’était par un homme supérieur aux autres hommes.

 

Après les premières bouchées, il sortit de table et retourna travailler. Il disait vrai : son estomac, trop contracté de la secousse qu’il avait reçue, ne pouvait recevoir aucune nourriture. De tout le jour il ne leva point les yeux de dessus son ouvrage, et vers huit heures du soir, après avoir déchiré trois feuilles, il était parvenu à copier lisiblement et proprement un rondeau de quatre pages.

 

– Je ne veux pas vous flatter, dit Rousseau, c’est encore mauvais, mais c’est lisible ; cela vaut dix sous, les voici.

 

Gilbert les prit en s’inclinant.

 

– Il y a du pain dans l’armoire, monsieur Gilbert, dit Thérèse, sur qui la discrétion, la douceur et l’application de Gilbert avaient produit un bon effet.

 

– Merci, madame, répondit Gilbert ; croyez que je n’oublierai point vos bontés.

 

– Tenez, dit Thérèse en lui tendant le pain.

 

Gilbert allait refuser ; mais il regarda Jean-Jacques et comprit, par ce sourcil qui se fronçait déjà au-dessus de cet œil subtil et par cette bouche si fine qui commençait à se crisper, que son refus pourrait bien blesser son hôte.

 

– J’accepte, dit-il.

 

Puis il se retira dans sa petite chambre, tenant en main la pièce de six sous d’argent et les quatre sous de cuivre qu’il venait de recevoir de Jean-Jacques.

 

– Enfin, dit-il en entrant dans sa mansarde, je suis donc mon maître, c’est-à-dire, non, pas encore, puisque j’ai là le pain de la charité.

 

Et, quoiqu’il eût faim, il déposa sur l’appui de sa lucarne son pain, auquel il ne toucha point.

 

Puis, pensant qu’il oublierait sa faim en dormant, il souffla sa chandelle et s’étendit sur sa paillasse.

 

Le lendemain – Gilbert avait fort peu dormi pendant toute cette nuit – le lendemain, le jour le trouva éveillé. Il se rappela ce que lui avait dit Rousseau des jardins sur lesquels donnait la fenêtre. Il se pencha hors de la lucarne, et vit en effet les arbres d’un beau jardin ; au delà de ces arbres s’élevait l’hôtel auquel appartenait ce jardin, et dont l’entrée donnait rue de la Jussienne.

 

Dans un coin du jardin, tout entouré de jeunes arbres et de fleurs, s’élevait un petit pavillon aux contrevents fermés.

 

Gilbert pensa d’abord que ces contrevents étaient fermés à cause de l’heure, et que ceux qui habitaient ce pavillon n’étaient pas encore éveillés. Mais, comme les arbres naissants avaient collé leur feuillage contre ces contrevents, Gilbert comprit bientôt que ce pavillon devait être inhabité depuis l’hiver tout au moins.

 

Il en revint alors à admirer les beaux tilleuls qui lui cachaient le logement principal.

 

Deux ou trois fois la faim avait entraîné Gilbert à jeter les yeux sur le morceau de pain que, la veille, lui avait coupé Thérèse ; mais, toujours maître de lui, et tout en le convoitant, il n’y avait pas touché.

 

Cinq heures sonnèrent, alors il pensa que la porte de l’allée devait être ouverte ; et lavé, brossé et peigné – Gilbert, grâce aux soins de Jean-Jacques, avait, en remontant dans son grenier, trouvé les objets nécessaires à sa modeste toilette – et lavé, brossé, peigné, disons-nous, il prit son morceau de pain et descendit.

 

Rousseau, qui cette fois n’avait pas été le réveiller, Rousseau, qui par un excès de défiance peut-être, et pour mieux se rendre compte des habitudes de son hôte, n’avait point fermé sa porte la veille, Rousseau l’entendit descendre et le guetta.

 

Il vit Gilbert sortir son pain sous le bras.

 

Un pauvre s’approcha de lui, il vit Gilbert lui donner son pain, puis entrer chez un boulanger, qui venait d’ouvrir sa boutique, et acheter un autre morceau de pain.

 

– Il va aller chez le traiteur, pensa Rousseau, et ses pauvres dix sous y passeront.

 

Rousseau se trompait ; tout en marchant, Gilbert mangea une partie de son pain ; puis, s’arrêtant à la fontaine qui coulait au coin de la rue, il but, mangea le reste de son pain, but encore, se rinça la bouche, se lava les mains et revint.

 

– Ma foi, dit Rousseau, je crois que je suis plus heureux que Diogène, et que j’ai trouvé un homme.

 

Et, l’entendant remonter l’escalier, il s’empressa d’aller lui ouvrir la porte.

 

Le jour se passa tout entier dans un travail ininterrompu. Gilbert avait appliqué à ce monotone labeur de la copie son activité, sa pénétrante intelligence et son assiduité obstinée. Ce qu’il ne comprenait pas, il le devinait ; et sa main, esclave d’une volonté de fer, traçait les caractères sans hésitation, sans erreur. De sorte que, vers le soir, il en était arrivé à sept pages d’une copie, sinon élégante, du moins irréprochable.

 

Rousseau regardait ce travail en juge et en philosophe à la fois. Comme juge, il critiqua la forme des notes, la finesse des déliés, les écartements des soupirs ou des points ; mais il convint qu’il y avait déjà un progrès notable sur la copie de la veille, et il donna vingt-cinq sous à Gilbert.

 

Comme philosophe, il admirait la force de la volonté humaine, qui peut courber douze heures de suite, sous le travail, un jeune homme de dix-huit ans, au corps souple et élastique, au tempérament passionné, car Rousseau avait facilement reconnu l’ardente passion qui brûlait le cœur du jeune homme ; seulement, il ignorait si cette passion était l’ambition ou l’amour.

 

Gilbert pesa dans sa main l’argent qu’il venait de recevoir : c’était une pièce de vingt-quatre sous et un sou. Il mit le sou dans une poche de sa veste, probablement avec les autres sous qui lui restaient de la veille, et, serrant avec une satisfaction ardente la pièce de vingt-quatre sous dans sa main droite, il dit :

 

– Monsieur, vous êtes mon maître, puisque c’est chez vous que j’ai trouvé de l’ouvrage ; vous me donnez même le logement gratis. Je pense donc que vous pourriez mal juger de moi si j’agissais sans vous communiquer mes actions.

 

Rousseau le regarda de son œil effarouché.

 

– Quoi ! dit-il, que voulez-vous donc faire ? Avez vous pour demain une intention autre que de travailler ?

 

– Monsieur, oui, pour demain, avec votre permission, je voudrais être libre.

 

– Pour quoi faire ? dit Rousseau ; pour fainéantiser ?

 

– Monsieur, dit Gilbert, je voudrais aller à Saint-Denis.

 

– À Saint-Denis ?

 

– Oui ; madame la dauphine arrive demain à Saint-Denis.

 

– Ah ! c’est vrai ; demain il y a des fêtes à Saint-Denis pour la réception de madame la dauphine.

 

– C’est cela, dit Gilbert.

 

– Je vous aurais cru moins badaud, mon jeune ami, dit Rousseau, et vous m’avez fait d’abord l’effet de bien autrement mépriser les pompes du pouvoir absolu.

 

– Monsieur…

 

– Regardez-moi, moi que vous prétendez quelquefois prendre pour modèle. Hier, un prince royal est venu me solliciter d’aller à la cour, non pas comme vous irez, pauvre enfant, en vous hissant sur la pointe des pieds pour regarder, par-dessus l’épaule d’un garde-française, passer la voiture du roi, à laquelle on portera les armes comme on fait pour le Saint-Sacrement, mais pour paraître devant les princes, pour voir le sourire des princesses. Eh bien ! moi, obscur citoyen, j’ai refusé l’invitation de ces grands.

 

Gilbert approuva de la tête.

 

– Et pourquoi ai-je refusé cela ? continua Rousseau avec véhémence, parce que l’homme ne peut être double, parce que la main qui a écrit que la royauté était un abus, ne peut pas aller demander à un roi l’aumône d’une faveur ; parce que moi qui sais que toute fête enlève au peuple un peu de ce bien-être dont il lui reste à peine pour ne pas se révolter, je proteste par mon absence contre toutes ces fêtes.

 

– Monsieur, dit Gilbert, je vous prie de croire que j’ai compris tout ce qu’il y a de sublime dans votre philosophie.

 

– Sans doute ; cependant, puisque vous ne la pratiquez pas, permettez-moi de vous dire…

 

– Monsieur, dit Gilbert, je ne suis pas philosophe.

 

– Dites au moins ce que vous allez faire à Saint-Denis.

 

– Monsieur, je suis discret.

 

Le mot frappa Rousseau : il comprit qu’il y avait quelque mystère caché sous cet entêtement, et il regarda le jeune homme avec une espèce d’admiration que lui inspirait ce caractère.

 

– À la bonne heure, dit-il, vous avez un motif. J’aime mieux cela.

 

– Oui, monsieur, j’ai un motif, et qui ne ressemble en rien, je vous jure, à la curiosité que l’on a d’un spectacle.

 

– Tant mieux, ou peut-être tant pis, car votre regard est profond, jeune homme, et j’y cherche en vain la candeur et le calme de la jeunesse.

 

– Je vous ai dit, monsieur, répliqua tristement Gilbert, que j’avais été malheureux, et que, pour les malheureux, il n’y avait pas de jeunesse. Ainsi c’est convenu, vous me donnez le jour de demain ?

 

– Je vous le donne, mon ami.

 

– Merci, monsieur.

 

– Seulement, dit Rousseau, à l’heure où vous regarderez passer toutes les pompes du monde, je développerai un de mes herbiers et je passerai en revue toutes les magnificences de la nature.

 

– Monsieur, dit Gilbert, n’eussiez-vous point abandonné tous les herbiers de la terre, le jour où vous allâtes pour revoir mademoiselle Galley après lui avoir jeté un bouquet de cerises dans son sein ?

 

– Voilà qui est bien, dit Rousseau ; c’est vrai, vous êtes jeune. Allez à Saint-Denis, mon enfant.

 

Puis, lorsque Gilbert tout joyeux fut sorti refermant la porte derrière lui :

 

– Ce n’est pas de l’ambition, dit-il, c’est de l’amour !

 

Chapitre XLVII
La femme du sorcier

Au moment où Gilbert, après sa journée si bien remplie, grignotait dans son grenier son pain trempé d’eau fraîche et humait de tous ses poumons l’air des jardins d’alentour, en ce moment, disons-nous, une femme vêtue avec une élégance un peu étrange, ensevelie sous un long voile, après avoir suivi au galop d’un superbe cheval arabe cette route de Saint-Denis, déserte encore, mais qui devait le lendemain s’encombrer de tant de monde, mettait pied à terre devant le couvent des carmélites de Saint-Denis et heurtait de son doigt délicat au barreau du tour, tandis que son cheval, dont elle tenait la bride passée à son bras, piaffait et creusait le sable avec impatience.

 

Quelques bourgeois de la ville s’arrêtèrent par curiosité autour de l’inconnue. Ils étaient attirés à la fois, nous l’avons dit, d’abord par l’étrangeté de sa mine, ensuite par son insistance à heurter.

 

– Que désirez-vous, madame ? lui demanda l’un d’eux.

 

– Vous le voyez, monsieur, répondit l’étrangère avec un accent italien des plus prononcés, je désire entrer.

 

– Alors, vous vous adressez mal. Ce tour ne s’ouvre qu’une fois le jour aux pauvres, et l’heure à laquelle il s’ouvre est passée.

 

– Comment fait-on alors pour parler à la supérieure ? demanda celle qui heurtait.

 

– On frappe à la petite porte au bout du mur, ou bien on sonne à la grande porte.

 

Un autre s’approcha.

 

– Vous savez, madame, dit-il, que maintenant la supérieure est Son Altesse royale Madame Louise de France ?

 

– Je le sais, merci.

 

– Vertudieu ! le beau cheval ! s’écria un dragon de la reine regardant la monture de l’étrangère. Savez-vous que, si ce cheval n’est pas hors d’âge, il vaut cinq cents louis, aussi vrai que le mien vaut cent pistoles ?

 

Ces mots produisirent beaucoup d’effet sur la foule.

 

En ce moment, un chanoine, qui, tout au contraire du dragon, regardait la cavalière sans s’inquiéter du cheval, se fraya un sentier jusqu’à elle, et, grâce à un secret connu de lui, ouvrit la porte du tour.

 

– Entrez, madame, dit-il, et tirez après vous votre cheval.

 

La femme, pressée d’échapper aux regards avides de cette foule, regards qui semblaient effroyablement lui peser, se hâta de suivre le conseil et disparut derrière la porte avec sa monture.

 

Une fois seule dans la vaste cour, l’étrangère secoua la bride de son cheval, lequel agita si brusquement tout son caparaçon et battit si vigoureusement le pavé de son fer, que la sœur tourière, qui avait quitté un instant son petit logement placé près de la porte, s’élança de l’intérieur du couvent.

 

– Que voulez-vous, madame ? s’écria-t-elle, et comment vous êtes-vous introduite ici ?

 

– C’est un bon chanoine qui m’a ouvert la porte, dit-elle ; quant à ce que je veux, je veux, si c’est possible, parler à la supérieure.

 

– Madame ne recevra pas ce soir.

 

– On m’avait dit cependant qu’il était du devoir des supérieures de couvent de recevoir celles de leurs sœurs du monde qui viennent leur demander secours, à toute heure du jour et de la nuit.

 

– C’est possible dans les circonstances ordinaires ; mais Son Altesse, arrivée d’avant-hier seulement, est à peine installée et ce soir tient chapitre.

 

– Madame ! Madame ! reprit l’étrangère, j’arrive de bien loin, j’arrive de Rome. Je viens de faire soixante lieues à cheval, je suis à bout de mon courage.

 

– Que voulez-vous ! l’ordre de Madame est formel.

 

– Ma sœur, j’ai à révéler à votre abbesse des choses de la plus haute importance.

 

– Revenez demain.

 

– Impossible… Je suis restée un jour à Paris, et déjà, pendant cette journée… d’ailleurs, je ne puis pas coucher à l’hôtellerie.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce que je n’ai point d’argent.

 

La sœur tourière parcourut d’un œil stupéfait cette femme couverte de pierreries et maîtresse d’un beau cheval, qui prétendait n’avoir point d’argent pour payer son gîte d’une nuit.

 

– Oh ! ne faites point attention à mes paroles, non plus qu’à mes habits, dit la jeune femme ; non, ce n’est point la vérité exacte que j’ai dite en disant que je n’avais point d’argent, car dans toute hôtellerie, on me ferait crédit sans doute. Non ! non ! ce que je viens chercher ici, ce n’est point un gîte, c’est un refuge.

 

– Madame, ce couvent n’est point le seul qu’il y ait à Saint-Denis, et chacun de ces couvents a son abbesse.

 

– Oui, oui, je le sais bien ; mais ce n’est point à une abbesse vulgaire que je puis m’adresser, ma sœur.

 

– Je crois que vous vous tromperiez en insistant. Madame Louise de France ne s’occupe plus des choses de ce monde.

 

– Qu’importe ! Annoncez-lui toujours que je veux lui parler.

 

– Il y a un chapitre, vous dis-je.

 

– Après le chapitre.

 

– Le chapitre commence à peine.

 

– J’entrerai dans l’église et j’attendrai en priant.

 

– Je suis désespérée, madame.

 

– Quoi ?

 

– Vous ne pouvez pas attendre.

 

– Je ne puis pas attendre ?

 

– Non.

 

– Oh ! je me trompais donc ! je ne suis donc pas dans la maison du bon Dieu ? s’écria l’étrangère avec une telle énergie dans le regard et dans la voix, que la sœur, n’osant prendre sur elle de résister plus longtemps, répliqua :

 

– S’il en est ainsi, je vais essayer.

 

– Oh ! dites bien à Son Altesse, ajouta l’étrangère, que j’arrive de Rome ; que je n’ai pris, l’exception de deux haltes que j’ai faites, l’une à Mayence, l’autre à Strasbourg, que je n’ai pris en chemin que le temps nécessaire pour dormir, et que, depuis quatre jours surtout, je ne me suis reposée que pour retrouver la force de me tenir sur mon cheval, et pour donner à mon cheval la force de me porter.

 

– Je le dirai, ma sœur.

 

Et la religieuse s’éloigna.

 

Un instant après, une sœur converse parut.

 

La tourière marchait derrière elle.

 

– Eh bien ? demanda l’étrangère provoquant la réponse, tant elle était impatiente de l’entendre.

 

– Son Altesse royale a dit, madame, répondit la sœur converse, que ce soir il était de toute impossibilité qu’elle vous donnât audience, mais que l’hospitalité ne vous en serait pas moins offerte au couvent, puisque vous pensiez avoir un si urgent besoin de trouver un asile. Vous pouvez donc entrer, ma sœur, et, si vous venez d’accomplir cette longue course, si vous êtes aussi fatiguée que vous le dites, vous n’avez qu’à vous mettre au lit.

 

– Mais mon cheval ?

 

– On en aura soin ; soyez tranquille, ma sœur.

 

– Il est doux comme un mouton. Il s’appelle Djérid et vient à ce nom quand on l’appelle. Je vous le recommande instamment, car c’est un merveilleux animal.

 

– Il sera traité comme le sont les propres chevaux du roi.

 

– Merci.

 

– Maintenant, conduisez madame à sa chambre, dit la sœur converse à la sœur tourière.

 

– Non, pas à ma chambre, à l’église. Je n’ai pas besoin de dormir, j’ai besoin de prier.

 

– La chapelle vous est ouverte, ma sœur, dit la religieuse en montrant du doigt une petite porte latérale donnant dans l’église.

 

– Et je verrai madame la supérieure ? demanda l’étrangère.

 

– Demain.

 

– Demain matin ?

 

– Oh ! demain matin, ce sera encore chose impossible.

 

– Et pourquoi cela ?

 

– Parce que demain matin il y aura grande réception.

 

– Oh ! qui peut être reçu qui soit plus pressé ou plus malheureux que moi ?

 

– Madame la dauphine nous fait l’honneur de s’arrêter deux heures en passant demain. C’est une grande faveur pour notre couvent, une grande solennité pour nos pauvres sœurs ; de sorte que vous comprenez…

 

– Hélas !

 

– Madame l’abbesse désire que tout soit ici digne des hôtes royaux que nous recevons.

 

– Et en attendant, dit l’étrangère regardant avec un frisson visible autour d’elle, en attendant que je puisse voir l’auguste supérieure, je serai en sûreté ici ?

 

– Oui, ma sœur, sans doute. Notre maison est un asile même pour les coupables, à plus forte raison pour les…

 

–Fugitifs, dit l’étrangère ; bien. De sorte que personne n’entre ici, n’est-ce pas ?

 

– Sans ordre, non, personne.

 

– Oh ! et s’il obtenait cet ordre, mon Dieu, mon Dieu, dit l’étrangère, lui qui est si puissant, que sa puissance m’épouvante parfois.

 

– Qui, lui ? demanda la sœur.

 

– Personne, personne.

 

– Voilà une pauvre folle, murmura la religieuse.

 

– L’église, l’église ! répéta l’étrangère comme pour justifier l’opinion que l’on commençait à prendre d’elle.

 

– Venez, ma sœur, je vais vous y conduire.

 

– C’est qu’on me poursuit, voyez-vous ; vite, vite, l’église !

 

– Oh ! les murailles de Saint-Denis sont bonnes, fit la sœur converse avec un sourire compatissant, de sorte que, si vous m’en croyez, fatiguée comme vous l’êtes, vous vous en rapporterez à ce que je vous dis, et vous irez vous reposer dans un bon lit, au lieu de meurtrir vos genoux sur la dalle de la chapelle.

 

– Non, non, je veux prier ; je veux prier afin que Dieu écarte de moi ceux qui me poursuivent, s’écria la jeune femme en disparaissant par la porte que lui avait indiquée la religieuse et en fermant la porte derrière elle.

 

La religieuse, curieuse comme une religieuse, fit le tour par la grande porte, et, s’avançant doucement, elle vit au pied de l’autel la femme inconnue priant et sanglotant la face contre terre.

 

Chapitre XLVIII
Les bourgeois de Paris

Le chapitre était assemblé en effet, comme l’avaient dit les religieuses à l’étrangère, afin d’aviser au moyen de faire à la fille des Césars une brillante réception.

 

Son Altesse royale Madame Louise inaugurait ainsi à Saint-Denis son commandement suprême.

 

Le trésor de la fabrique était un peu en baisse ; l’ancienne supérieure, en résignant ses pouvoirs, avait emporté la majeure partie des dentelles qui lui appartenaient en propre, ainsi que les reliquaires et les ostensoirs, que prêtaient à leurs communautés ces abbesses tirées toutes des meilleures familles, en se vouant au service du Seigneur aux conditions les plus mondaines.

 

Madame Louise, en apprenant que la dauphine s’arrêterait à Saint-Denis, avait envoyé un exprès à Versailles, et, la nuit même, un chariot était arrivé chargé de tapisseries, de dentelles et d’ornements.

 

Il y en avait pour six cent mille livres.

 

Aussi, quand la nouvelle se fut répandue des splendeurs royales de cette solennité, vit-on redoubler cette ardente, cette effrayante curiosité des Parisiens, qui, en petit tas, comme disait Mercier, peuvent bien faire rire, mais qui font toujours réfléchir et pleurer lorsqu’ils vont tous ensemble.

 

Aussi, dès l’aube, comme l’itinéraire de madame la dauphine avait été rendu public, on vit arriver, dix par dix, cent par cent, mille par mille, les Parisiens sortis de leurs tanières.

 

Les gardes-françaises, les suisses, les régiments cantonnés à Saint-Denis avaient pris les armes et se plaçaient en haie pour contenir les flots mouvants de cette marée, formant déjà ses terribles remous autour des porches de la basilique et se hissant aux sculptures des portails de la communauté. Il y avait des têtes partout, des enfants sur les auvents des portes, des hommes et des femmes aux fenêtres, enfin des milliers de curieux arrivés trop tard ou préférant, comme Gilbert, leur liberté aux exigences qu’impose toujours une place gardée ou conquise dans la foule – des milliers de curieux, disons-nous, pareils à des fourmis actives, grimpaient contre les troncs et s’éparpillaient sur les branches des arbres qui, de Saint-Denis à la Muette, formaient la haie sur le passage de la dauphine.

 

La cour, encore riche et nombreuse d’équipages et de livrées, avait cependant diminué depuis Compiègne. À moins d’être un fort grand seigneur, on ne pouvait guère suivre le roi doublant et triplant les étapes ordinaires, grâce aux relais de chevaux qu’il avait placés sur la route.

 

Les petits étaient demeurés à Compiègne, ou avaient pris la poste pour revenir à Paris et laisser souffler leur attelage.

 

Mais, après un jour de repos chez eux, maîtres et gens rentraient en campagne et couraient Saint-Denis, autant pour voir la foule que pour revoir la dauphine, qu’ils avaient déjà vue.

 

Et puis, outre la cour, n’y avait-il pas à cette époque mille équipages : le Parlement, les finances, le gros commerce, les femmes à la mode et l’Opéra ; n’y avait-il pas les chevaux et les carrosses de louage, ainsi que les carabas, qui, vers Saint-Denis, roulaient entassés vingt-cinq Parisiens et Parisiennes s’étouffant au petit trot et arrivant à destination plus tard, bien certainement, qu’ils n’eussent fait à pied ?

 

On se fait donc facilement une idée de l’armée formidable qui se dirigea vers Saint-Denis le matin du jour où les gazettes et les placards avaient annoncé que madame la dauphine y devait arriver, et qui alla s’entasser juste en face du couvent des carmélites, et, quand il n’y eut plus moyen de trouver de place dans le rayon privilégié, s’étendant tout le long du chemin par lequel devaient arriver et partir madame la dauphine et sa suite.

 

Maintenant qu’on se figure dans cette foule, épouvantail du Parisien lui-même, qu’on se figure Gilbert, petit, seul, indécis, ignorant les localités, et si fier que jamais il n’eût voulu demander un renseignement ; car, depuis qu’il était à Paris, il tenait à passer pour un Parisien pur, lui qui n’avait jamais vu plus de cent personnes assemblées !

 

D’abord, sur son chemin, les promeneurs apparurent clairsemés, puis ils commencèrent à multiplier à la Chapelle ; puis, enfin, en arrivant à Saint-Denis, ils semblaient sortir de dessous les pavés, et paraissaient aussi drus que des épis de blé dans un champ immense.

 

Gilbert depuis longtemps n’y voyait plus, perdu qu’il était dans la foule ; il allait sans savoir où, où la foule allait ; il eût fallu s’orienter cependant. Des enfants montaient sur un arbre ; il n’osa pas ôter son habit pour faire comme eux, quoiqu’il en eût grande envie, mais il s’approcha du tronc. Des malheureux, privés comme lui de tout horizon, qui marchaient sur les pieds des autres, et sur les pieds desquels on marchait, eurent l’heureuse idée d’interroger les ascensionnaires, et apprirent de l’un d’eux qu’il y avait un grand espace vide entre le couvent et les gardes.

 

Gilbert, encouragé par cette première question, demanda à son tour si l’on voyait les carrosses.

 

On ne les voyait pas encore ; seulement, on apercevait sur la route, à un quart de lieue au delà de Saint-Denis, une grande poussière. C’était ce que voulait savoir Gilbert ; les carrosses n’étaient pas encore arrivés, il ne s’agissait plus que de savoir de quel côté précisément les carrosses arriveraient.

 

À Paris, quand on traverse toute une foule sans lier conversation avec quelqu’un, c’est qu’on est anglais ou sourd et muet.

 

À peine Gilbert se fut-il jeté en arrière pour se dégager de toute cette multitude, qu’il trouva, au revers d’un fossé, une famille de petits bourgeois qui déjeunaient.

 

Il y avait la fille, grande personne blonde, aux yeux bleus, modeste et timide.

 

Il y avait la mère, grosse, petite et rieuse femme, aux dents blanches et au teint frais.

 

Il y avait le père, enfoui dans un grand habit de bouracan qui ne sortait de l’armoire que tous les dimanches, qu’il avait tiré de l’armoire pour cette occasion solennelle, et dont il se préoccupait plus que de sa femme et de sa fille, certain qu’elles se tireraient toujours d’affaire.

 

Il y avait une tante, grande, maigre, sèche et quinteuse.

 

Il y avait une servante qui riait toujours.

 

Cette dernière avait apporté, dans un énorme panier, un déjeuner complet. Sous ce poids, la vigoureuse fille n’avait pas cessé de rire et de chanter, encouragée par son maître, qui la relayait au besoin.

 

Alors, un serviteur était de la famille ; il y avait une grande analogie entre lui et le chien de la maison : battu, quelquefois ; exclu, jamais.

 

Gilbert contempla du coin de l’œil cette scène, complètement nouvelle pour lui. Enfermé au château de Taverney depuis sa naissance, il savait ce que c’était que le seigneur et que la valetaille, mais il ignorait entièrement le bourgeois.

 

Il vit chez ces braves gens, dans l’usage matériel des besoins de la vie, l’emploi d’une philosophie qui, sans procéder de Platon ni de Socrate, participait un peu de Bias, in extenso.

 

On avait apporté avec soi le plus possible, et on en tirait le meilleur parti possible.

 

Le père découpait un de ces appétissants morceaux de veau rôti, si cher aux petits bourgeois de Paris. Le comestible, déjà dévoré par les yeux de tous, reposait doré, friand et onctueux dans le plat de terre vernissé où l’avait enseveli la veille, parmi des carottes, des oignons et des tranches de lard, la ménagère soucieuse du lendemain. Puis la servante avait porté le plat chez le boulanger, qui, tout en cuisant son pain, avait donné asile dans son four à vingt plats pareils, tous destinés à rôtir et à se dorer de compagnie à la chaleur posthume des fagots.

 

Gilbert choisit au pied d’un orme voisin une petite place dont il épousseta l’herbe souillée avec son mouchoir à carreaux.

 

Il ôta son chapeau, posa son mouchoir sur cette herbe et s’assit.

 

Il ne donnait aucune attention à ses voisins ; ce que voyant ceux-ci, ils le remarquèrent tout naturellement.

 

– Voilà un jeune homme soigneux, dit la mère.

 

La jeune fille rougit.

 

La jeune fille rougissait toutes les fois qu’il était question d’un jeune homme devant elle ; ce qui faisait pâmer de satisfaction les auteurs de ses jours.

 

– Voilà un jeune homme soigneux, avait dit la mère.

 

En effet, chez la bourgeoise parisienne, la première observation portera toujours sur un défaut ou sur une qualité morale.

 

Le père se retourna.

 

– Et un joli garçon, dit-il.

 

La rougeur de la jeune fille augmenta.

 

– Il paraît bien fatigué, dit la servante ; il n’a pourtant rien porté.

 

– Paresseux ! dit la tante.

 

– Monsieur, dit la mère s’adressant à Gilbert avec cette familiarité d’interrogation qu’on ne trouve que chez les Parisiens, est-ce que les carrosses du roi sont encore loin ?

 

Gilbert se retourna, et, voyant que c’était à lui que l’on adressait la parole, il se leva et salua.

 

– Voilà un jeune homme poli, dit la mère.

 

La jeune fille devint pourpre.

 

– Mais je ne sais, madame, répondit Gilbert ; seulement, j’ai entendu dire que l’on voyait de la poussière à un quart de lieue à peu près.

 

– Approchez-vous, monsieur, dit le bourgeois, et si le cœur vous en dit…

 

Il lui montrait le déjeuner appétissant étendu sur l’herbe.

 

Gilbert s’approcha. Il était à jeun : l’odeur des mets lui paraissait séduisante ; mais il sentit ses vingt-cinq ou ses vingt-six sous dans sa poche, et, songeant que pour le tiers de sa fortune il aurait un déjeuner presque aussi succulent que celui qui lui était offert, il ne voulut rien accepter de gens qu’il voyait pour la première fois.

 

– Merci, monsieur, dit-il, grand merci, j’ai déjeuné.

 

– Allons, allons, dit la bourgeoise, je vois que vous êtes homme de précaution, monsieur, mais vous ne verrez rien de ce côté-ci.

 

– Mais vous, dit Gilbert en souriant, vous ne verrez donc rien non plus, puisque vous y êtes comme moi ?

 

– Oh ! nous, dit la bourgeoise, c’est autre chose, nous avons notre neveu qui est sergent dans les gardes-françaises.

 

La jeune fille devint violette.

 

– Il se tiendra ce matin devant le Paon bleu, c’est son poste.

 

– Et sans indiscrétion, demanda Gilbert, où est le Paon bleu ?

 

– Juste en face du couvent des carmélites, reprit la mère ; il nous a promis de nous placer derrière son escouade ; nous aurons là son banc, et nous verrons à merveille descendre de carrosse.

 

Ce fut au tour de Gilbert à sentir le rouge lui monter au visage ; il n’osait se mettre à table avec ces braves gens, mais il mourait d’envie de les suivre.

 

Cependant sa philosophie, ou plutôt cet orgueil dont Rousseau l’avait tant engagé à se défier, lui souffla tout bas :

 

– C’est bon pour des femmes d’avoir besoin de quelqu’un ; mais moi, un homme ! n’ai-je pas des bras et des épaules ?

 

– Tous ceux qui ne seront pas là, continua la mère, comme si elle eût deviné la pensée de Gilbert et qu’elle y répondît, tous ceux qui ne seront pas là ne verront rien que les carrosses vides, et, ma foi ! les carrosses vides, on peut les voir quand on veut ; ce n’est point la peine de venir à Saint-Denis pour cela.

 

– Mais, madame, dit Gilbert, beaucoup de gens, ce me semble, auront la même idée que vous.

 

– Oui ; mais tous n’auront pas un neveu aux gardes pour les faire passer.

 

– Ah ! c’est vrai, dit Gilbert.

 

Et, en prononçant ce c’est vrai, sa figure exprima un désappointement que remarqua bien vite la perspicacité parisienne.

 

– Mais, dit le bourgeois, habile à deviner tout ce que désirait sa femme, monsieur peut bien venir avec nous, s’il lui plaît.

 

– Oh ! monsieur, dit Gilbert, je craindrais de vous gêner.

 

– Bah ! au contraire, dit la femme, vous nous aiderez à parvenir jusque-là. Nous n’avions qu’un homme pour nous soutenir, nous en aurons deux.

 

Aucun argument ne valait celui-là pour déterminer Gilbert. L’idée qu’il serait utile et payerait ainsi, par cette utilité, l’appui qu’on lui offrait, mettait sa conscience à couvert et lui ôtait d’avance tout scrupule.

 

Il accepta.

 

– Nous verrons un peu à qui il offrira son bras, dit la tante.

 

Ce secours tombait, pour Gilbert, bien véritablement du ciel. En effet, comment franchir cet insurmontable obstacle d’un rempart de trente mille personnes toutes plus recommandables que lui par le rang, les richesses, la force, et surtout l’habitude de se placer dans ces fêtes, où chacun prend la place la plus large qu’il peut se faire !

 

C’eût été, au reste, pour notre philosophe, s’il eût été moins théoricien et plus pratique, une admirable étude dynamique de la société.

 

Le carrosse à quatre chevaux passait comme un boulet de canon dans la masse, et chacun se rangeait devant le coureur au chapeau à plumes, au justaucorps bariolé de couleurs vives et à la grosse canne, qui lui-même se faisait précéder parfois par deux chiens irrésistibles.

 

Le carrosse à deux chevaux donnait une espèce de mot de passe à l’oreille d’un garde, et venait prendre son rang dans le rond-point attenant au couvent.

 

Les cavaliers au pas, mais dominant la foule, arrivaient au but lentement, après mille chocs, mille heurts, mille murmures essuyés.

 

Enfin le piéton, foulé, refoulé, harcelé, flottant comme une vague poussée par des milliers de vagues, se haussant sur la pointe des pieds, soulevé par ses voisins, s’agitant comme Antée, pour retrouver cette mère commune qu’on appelle la terre, cherchant son chemin pour sortir de la multitude, le trouvant et tirant après lui sa famille, composée presque toujours d’une troupe de femmes que le Parisien, seul entre tous les peuples, sait et ose conduire à tout, partout, toujours, et faire respecter sans rodomontades.

 

Par-dessus tout, ou plutôt par-dessus tous, l’homme de la lie du peuple, l’homme à la face barbue, à la tête coiffée d’un reste de bonnet, aux bras nus, à la culotte maintenue avec une corde ; infatigable, ardent, jouant des coudes, des épaules, des pieds, riant de son rire qui grince en riant, se frayait un chemin parmi les gens de pied aussi facilement que Gulliver dans les blés de Lilliput.

 

Gilbert, qui n’était ni grand seigneur à quatre chevaux, ni parlementaire en carrosse, ni militaire à cheval, ni parisien, ni homme du peuple, eût immanquablement été écrasé, meurtri, broyé dans cette foule. Mais, une fois qu’il fut sous la protection du bourgeois, il se sentit fort.

 

Il offrit résolument le bras à la mère de famille.

 

– L’impertinent ! dit la tante.

 

On se mit en marche ; le père était entre sa sœur et sa fille ; derrière venait la servante, le panier au bras.

 

– Messieurs, je vous prie, disait la bourgeoise avec son rire franc ; messieurs, de grâce ! messieurs, soyez assez bons…

 

Et l’on s’écartait, et on la laissait passer, elle et Gilbert, et dans leur sillage glissait tout le reste de la société.

 

Pas à pas, pied à pied, on conquit les cinq cents toises de terrain qui séparaient la place du déjeuner de la place du couvent, et l’on parvint jusqu’à la haie de ces redoutables gardes-françaises dans lesquels le bourgeois et sa famille avaient mis tout leur espoir.

 

La jeune fille avait repris peu à peu ses couleurs naturelles.

 

Arrivé là, le bourgeois se haussa sur les épaules de Gilbert, et aperçut à vingt pas de lui le neveu de sa femme qui se tortillait la moustache.

 

Le bourgeois fit avec son chapeau des gestes si extravagants, que son neveu finit par l’apercevoir, vint à lui, et demanda un peu d’espace à ses camarades, qui dessoudèrent les rangs sur un point.

 

Aussitôt, par cette gerçure se glissèrent Gilbert et la bourgeoise, le bourgeois, sa sœur et sa fille, puis la servante, qui jeta bien dans la traversée quelques gros cris en se retournant avec des yeux féroces, mais à qui ses patrons ne songèrent pas même à demander la raison de ses cris.

 

Une fois la chaussée franchie, Gilbert comprit qu’il était arrivé. Il remercia le bourgeois ; le bourgeois le remercia. La mère essaya de le retenir : la tante l’invita à s’en aller, et l’on se sépara pour ne plus se revoir.

 

Dans l’endroit où se trouvait Gilbert, il n’y avait que des privilégiés ; il gagna donc facilement le tronc d’un gros tilleul, monta sur une pierre, se fit un appui de la première branche et attendit.

 

Une demi-heure environ après cette installation, le tambour roula, le canon retentit, et la cloche majestueuse de la cathédrale lança un premier bourdonnement dans les airs.

 

Chapitre XLIX
Les carrosses du roi

Un murmure criard dans le lointain, mais qui devint plus grave et plus ample en se rapprochant, fit dresser l’oreille à Gilbert, qui sentit tout son corps se hérisser sous un frisson aigu.

 

On criait : Vive le roi !

 

C’était encore l’usage alors.

 

Une nuée de chevaux hennissants, dorés, couverts de pourpre, s’élança sur la chaussée : c’étaient les mousquetaires, les gendarmes et les Suisses à cheval.

 

Puis un carrosse massif et magnifique apparut.

 

Gilbert aperçut un cordon bleu, une tête couverte et majestueuse. Il vit l’éclair froid et pénétrant du regard royal, devant lequel tous les fronts s’inclinaient et se découvraient.

 

Fasciné, immobile, enivré, pantelant, il oublia d’ôter son chapeau.

 

Un coup violent le tira de son extase ; son chapeau venait de rouler à terre.

 

Il fit un bond, ramassa son chapeau, releva la tête, et reconnut le neveu du bourgeois qui le regardait avec ce sourire narquois particulier aux militaires.

 

– Eh bien ! dit-il, on n’ôte donc pas son chapeau au roi ?

 

Gilbert pâlit, regarda son chapeau couvert de poussière et répondit :

 

– C’est la première fois que je vois le roi, monsieur, et j’ai oublié de le saluer, c’est vrai. Mais je ne savais pas…

 

– Vous ne saviez pas ? dit le soudard en fronçant le sourcil.

 

Gilbert craignit qu’on ne le chassât de cette place où il était si bien pour voir Andrée ; l’amour qui bouillonnait dans son cœur brisa son orgueil.

 

– Excusez-moi, dit-il, je suis de province.

 

– Et vous êtes venu faire votre éducation à Paris, mon petit bonhomme ?

 

– Oui, monsieur, répondit Gilbert dévorant sa rage.

 

– Eh bien, puisque vous êtes en train de vous instruire, dit le sergent en arrêtant la main de Gilbert, qui s’apprêtait à remettre son chapeau sur sa tête, apprenez encore ceci : c’est qu’on salue madame la dauphine comme le roi, messeigneurs les princes comme madame la dauphine ; c’est qu’on salue enfin toutes les voitures où il y a des fleurs de lis… Connaissez-vous les fleurs de lis, mon petit, ou faut-il vous les faire connaître ?

 

– Inutile, monsieur, dit Gilbert ; je les connais.

 

– C’est bien heureux, grommela le sergent.

 

Les voitures royales passèrent.

 

La file se prolongeait ; Gilbert regardait avec des yeux tellement avides, qu’ils en semblaient hébétés. Successivement, en arrivant en face de la porte de l’abbaye, les voitures s’arrêtaient, les seigneurs de la suite en descendaient, opération qui, de cinq minutes en cinq minutes, occasionnait un mouvement de halte sur toute la ligne.

 

À l’une de ces haltes, Gilbert sentit comme un feu brûlant qui lui eût traversé le cœur. Il eut un éblouissement, pendant lequel toutes choses s’effacèrent à ses yeux, et un tremblement si violent s’empara de lui, qu’il fut forcé de se cramponner à sa branche pour ne pas tomber.

 

C’est qu’en face de lui, à dix pas au plus, dans l’une de ces voitures à fleurs de lis que le sergent lui avait recommandé de saluer, il venait d’apercevoir la resplendissante, la lumineuse figure d’Andrée vêtue toute de blanc, comme un ange ou comme un fantôme.

 

Il poussa un faible cri, puis, triomphant de toutes ces émotions qui s’étaient emparées de lui à la fois, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son regard de se fixer sur le soleil.

 

Et la puissance du jeune homme sur lui-même était si grande qu’il y réussit.

 

De son côté, Andrée, qui voulait voir pourquoi les voitures avaient cessé de marcher, Andrée se pencha hors de la portière et, en étendant autour d’elle son beau regard d’azur, elle aperçut Gilbert et le reconnut.

 

Gilbert se doutait qu’en l’apercevant, Andrée allait s’étonner, se retourner et parler à son père, assis dans la voiture à ses côtés.

 

Il ne se trompait point, Andrée s’étonna, se retourna et appela sur Gilbert l’attention du baron de Taverney, qui, orné de son grand cordon rouge, posait fort majestueusement dans le carrosse du roi.

 

– Gilbert ! s’écria le baron réveillé comme en sursaut ; Gilbert ici ! Et qui donc aura soin de Mahon là-bas ?

 

Gilbert entendit parfaitement ces paroles. Il se mit aussitôt à saluer avec un respect étudié Andrée et son père.

 

Il lui fallut toutes ses forces pour accomplir ce salut.

 

– C’est pourtant vrai ! s’écria le baron en apercevant notre philosophe. C’est ce drôle-là en personne.

 

L’idée que Gilbert fût à Paris se trouvait si loin de son esprit, qu’il n’avait pas voulu en croire d’abord les yeux de sa fille, et qu’il avait en ce moment encore toutes les peines du monde à en croire ses propres yeux.

 

Quant au visage d’Andrée, que Gilbert observait alors avec une attention soutenue, il n’exprimait qu’un calme parfait après un léger nuage d’étonnement.

 

Le baron penché hors la portière appela Gilbert du geste.

 

Gilbert voulut aller à lui, le sergent l’arrêta.

 

– Vous voyez bien que l’on m’appelle, dit-il.

 

– Où cela ?

 

– De cette voiture.

 

Les regards du sergent suivirent la direction indiquée par le doigt de Gilbert, et se fixèrent sur le carrosse de M. de Taverney.

 

– Permettez, sergent, dit le baron, je voudrais parler à ce garçon, deux mots seulement.

 

– Quatre, monsieur, quatre, dit le sergent ; vous avez du temps de reste ; on lit une harangue sous le porche ; vous en avez pour une bonne demi-heure. Passez, jeune homme.

 

– Venez ça, drôle ! dit le baron à Gilbert, qui affectait de marcher de son pas ordinaire ; dites-moi par quel hasard, quand vous devriez être à Taverney, on vous trouve à Saint-Denis ?

 

Gilbert salua une seconde fois Andrée et le baron et répondit :

 

– Ce n’est point le hasard, monsieur, qui m’amène ici ; c’est l’acte de ma volonté.

 

– Comment ! de votre volonté, maroufle ! Auriez-vous une volonté, par hasard ?

 

– Pourquoi pas ? Tout homme libre a le droit d’en avoir une.

 

– Tout homme libre ! Ah çà ! vous vous croyez donc libre, petit malheureux ?

 

– Oui, sans doute, puisque je n’ai enchaîné ma liberté à personne.

 

– Voilà, sur ma foi, un plaisant maraud ! s’écria M. de Taverney, interdit de l’aplomb avec lequel parlait Gilbert. Quoi ! vous à Paris, et comment venu, je vous prie ?… et avec quelles ressources, s’il vous plaît ?

 

– À pied, dit laconiquement Gilbert.

 

– À pied ! répéta Andrée avec une certaine expression de pitié.

 

– Et que viens-tu faire à Paris ? Je te le demande, s’écria le baron.

 

– Mon éducation d’abord, ma fortune ensuite.

 

– Ton éducation ?

 

– J’en suis sûr.

 

– Ta fortune ?

 

– Je l’espère.

 

– Et que fais-tu en attendant ? Tu mendies ?

 

– Mendier ! fit Gilbert avec un superbe dédain.

 

– Tu voles, alors ?

 

– Monsieur, dit Gilbert avec un accent de fermeté fière et sauvage qui fixa un instant sur l’étrange jeune homme l’attention de mademoiselle de Taverney, est-ce que je vous ai jamais volé ?

 

– Que fais-tu alors avec tes mains de fainéant ?

 

– Ce que fait un homme de génie auquel je veux ressembler, ne fût-ce que par ma persévérance, répondit Gilbert. Je copie de la musique.

 

Andrée tourna la tête de son côté.

 

– Vous copiez de la musique ? dit-elle.

 

– Oui, mademoiselle.

 

– Vous la savez donc ? ajouta-t-elle dédaigneusement et du même ton qu’elle eût dit : « Vous mentez. »

 

– Je connais mes notes, et c’est assez pour être copiste, répondit Gilbert.

 

– Et où diable les as-tu apprises, tes notes, drôle ?

 

– Oui, fit en souriant Andrée.

 

– Monsieur le baron, j’aime profondément la musique, et, comme tous les jours mademoiselle passait une heure ou deux à son clavecin, je me cachais pour écouter.

 

– Fainéant !

 

– J’ai d’abord retenu les airs ; puis, comme ces airs étaient écrits dans une méthode, j’ai peu à peu, et à force de travail, appris à lire dans cette méthode.

 

– Dans ma méthode ! fit Andrée au comble de l’indignation, vous osiez toucher à ma méthode ?

 

– Non, mademoiselle, jamais je ne me fusse permis cela, dit Gilbert ; mais elle restait ouverte sur votre clavecin, tantôt à une place, tantôt à une autre. Je n’y touchais pas ; j’essayais de lire, voilà tout : mes yeux ne pouvaient en salir les pages.

 

– Vous allez voir, dit le baron, que ce coquin-là va nous annoncer tout à l’heure qu’il joue du piano comme Haydn.

 

– J’en saurais jouer probablement, dit Gilbert, si j’avais osé poser mes doigts sur les touches.

 

Et Andrée, malgré elle, jeta un second regard sur ce visage animé par un sentiment dont rien ne peut donner l’idée, si ce n’est le fanatisme avide du martyre.

 

Mais le baron, qui n’avait point dans l’esprit la calme et intelligente lucidité de sa fille, avait senti s’allumer sa colère en songeant que ce jeune homme avait raison, et que l’on avait eu avec lui, en le laissant à Taverney en compagnie de Mahon, des torts d’inhumanité.

 

Or, on pardonne difficilement à un inférieur le tort dont il peut nous convaincre ; de sorte que, s’échauffant à mesure que sa fille s’adoucissait :

 

– Ah ! brigandeau ! s’écria-t-il ; tu désertes, tu vagabondes ; et lorsqu’on te demande compte de ta conduite, tu as recours à des balivernes comme celles que nous venons d’entendre ! Eh bien, comme je ne veux pas que, par ma faute, le pavé du roi soit embarrassé de filous et de bohèmes…

 

Andrée fit un mouvement pour calmer son père ; elle sentait que l’exagération excluait la supériorité.

 

Mais le baron écarta la main protectrice de sa fille et continua :

 

– Je te recommanderai à M. de Sartine, et tu iras faire un tour à Bicêtre, mauvais garnement de philosophe !

 

Gilbert fit un pas de retraite, enfonça son chapeau, et, pâle de colère :

 

– Monsieur le baron, dit-il, apprenez que, depuis que je suis à Paris, j’ai trouvé des protecteurs qui lui font faire antichambre, à votre M. de Sartine !

 

– Ah ! oui-da ! s’écria le baron ; eh bien, si tu échappes à Bicêtre, tu n’échapperas point aux étrivières. Andrée, Andrée, appelez votre frère, qui est là tout près.

 

Andrée se baissa vers Gilbert et lui dit impérieusement :

 

– Voyons, monsieur Gilbert, retirez-vous !

 

– Philippe, Philippe ! cria le vieillard.

 

– Retirez-vous, dit Andrée au jeune homme, qui demeurait muet et immobile à sa place, comme dans une contemplation extatique.

 

Un cavalier, attiré par l’appel du baron, accourut à la portière du carrosse : c’était Philippe de Taverney, avec un uniforme de capitaine. Le jeune homme était tout à la fois joyeux et splendide :

 

– Tiens ! Gilbert ! dit-il avec bonhomie en reconnaissant le jeune homme. Gilbert ici ! Bonjour, Gilbert… Que désirez-vous de moi, mon père ?

 

– Bonjour, monsieur Philippe, répondit le jeune homme.

 

– Ce que je désire, s’écria le baron pâle de fureur, c’est que tu prennes la gaine de ton épée et que tu en châties ce drôle-là !

 

– Mais qu’a-t-il fait ? demanda Philippe en regardant tour à tour et avec un étonnement croissant la fureur du baron et l’effrayante impassibilité de Gilbert.

 

– Il a fait, il a fait !… s’écria le baron. Frappe, Philippe, comme sur un chien.

 

Taverney se retourna vers sa sœur.

 

– Qu’a-t-il donc fait, Andrée ? Dites, vous aurait-il insultée ?

 

– Moi ! s’écria Gilbert.

 

– Non, rien, Philippe, répondit Andrée, non ; il n’a rien fait, mon père s’égare. M. Gilbert n’est plus à notre service, il a donc parfaitement le droit d’être où il lui plaît d’aller. Mon père ne veut pas comprendre cela, et, en le retrouvant ici, il s’est mis en colère.

 

– C’est là tout ? demanda Philippe.

 

– Absolument, mon frère, et je ne comprends rien au courroux de M. de Taverney, surtout à un pareil propos et quand choses et gens ne méritent pas même un regard. Voyez, Philippe, si nous avançons.

 

Le baron se tut, dompté par la sérénité toute royale de sa fille.

 

Gilbert baissa la tête, écrasé par ce mépris. Il y eut un éclair qui passa à travers son cœur et qui ressemblait à celui de la haine. Il eût préféré un coup mortel de l’épée de Philippe, et même un coup sanglant de son fouet.

 

Il faillit s’évanouir.

 

Par bonheur, en ce moment, la harangue était achevée ; il en résulta que les carrosses reprirent leur mouvement.

 

Celui du baron s’éloigna peu à peu, d’autres le suivirent ; Andrée s’effaçait comme dans un rêve.

 

Gilbert demeura seul, prêt à pleurer, prêt à rugir, incapable, il le croyait du moins, de soutenir le poids de son malheur.

 

Alors une main se posa sur son épaule.

 

Il se retourna et vit Philippe, qui, ayant mis pied à terre et donné son cheval à tenir à un soldat de son régiment, revenait tout souriant à lui.

 

– Voyons, qu’est-il donc arrivé, mon pauvre Gilbert, et pourquoi es-tu à Paris ?

 

Ce ton franc et cordial toucha le jeune homme.

 

– Eh ! monsieur, dit-il avec un soupir arraché à son stoïcisme farouche, qu’eussé-je fait à Taverney ? Je vous le demande. J’y fusse mort de désespoir, d’ignorance et de faim !

 

Philippe tressaillit, car son esprit impartial était frappé, comme l’avait été Andrée, du douloureux abandon où l’on avait laissé le jeune homme.

 

– Et tu crois donc réussir à Paris, pauvre enfant, sans argent, sans protection, sans ressources ?

 

– Je le crois, monsieur ; l’homme qui veut travailler meurt rarement de faim, là où il y a d’autres hommes qui désirent ne rien faire.

 

Philippe tressaillit à cette réponse. Jamais il n’avait vu dans Gilbert qu’un familier sans importance.

 

– Manges-tu, au moins ? dit-il.

 

– Je gagne mon pain, monsieur Philippe, et il n’en faut pas davantage à celui qui ne s’est jamais fait qu’un reproche, c’est de manger celui qu’il ne gagnait pas.

 

– Tu ne dis pas cela, je l’espère, pour celui qu’on t’a donné à Taverney, mon enfant ? Ton père et ta mère étaient de bons serviteurs du château, et toi même te rendais facilement utile.

 

– Je ne faisais que mon devoir, monsieur.

 

– Écoute, Gilbert, continua le jeune homme ; tu sais que je t’ai toujours aimé ; je t’ai toujours vu autrement que les autres ; est-ce à tort ? est-ce à raison ? l’avenir me l’apprendra. Ta sauvagerie m’a paru délicatesse ; ta rudesse, je l’appelle fierté.

 

– Ah ! monsieur le chevalier ! fit Gilbert respirant.

 

– Je te veux donc du bien, Gilbert.

 

– Merci, monsieur.

 

– J’étais jeune comme toi, malheureux comme toi dans ma position ; de là vient peut-être que je t’ai compris. La fortune un jour m’a souri ; eh bien, laisse-moi t’aider, Gilbert, en attendant que la fortune te sourie à ton tour.

 

– Merci, merci, monsieur.

 

– Que veux-tu faire ? Voyons, tu es trop sauvage pour te mettre en condition.

 

Gilbert secoua la tête avec un méprisant sourire.

 

– Je veux étudier, dit-il.

 

– Mais, pour étudier, il faut des maîtres, et, pour payer des maîtres, il faut de l’argent.

 

– J’en gagne, monsieur.

 

– Tu en gagnes ! dit Philippe en souriant ; et combien gagnes-tu ? Voyons !

 

– Je gagne vingt-cinq sous par jour, et j’en puis gagner trente et même quarante.

 

– Mais c’est tout juste ce qu’il faut pour manger.

 

Gilbert sourit.

 

– Voyons, je m’y prends mal peut-être pour t’offrir mes services.

 

– Vos services à moi, monsieur Philippe ?

 

– Sans doute, mes services. Rougis-tu de les accepter ?

 

Gilbert ne répondit point.

 

– Les hommes sont ici-bas pour s’entraider, continua Maison-Rouge ; ne sont-ils pas frères ?

 

Gilbert releva la tête et attacha ses yeux si intelligents sur la noble figure du jeune homme.

 

– Ce langage t’étonne ? dit Philippe.

 

– Non, monsieur, dit Gilbert, c’est le langage de la philosophie ; seulement, je n’ai pas l’habitude de l’entendre chez des gens de votre condition.

 

– Tu as raison, et cependant ce langage est celui de notre génération. Le dauphin lui-même partage ces principes. Voyons, ne fais pas le fier avec moi, continua Philippe, et ce que je t’aurai prêté, tu me le rendras plus tard. Qui sait si tu ne seras pas un jour un Colbert ou un Vauban ?

 

– Ou un Tronchin, dit Gilbert.

 

– Soit. Voici ma bourse, partageons.

 

– Merci, monsieur, dit l’indomptable jeune homme, touché, sans vouloir en convenir, de cette admirable expansion de Philippe ; merci, je n’ai besoin de rien ; seulement… seulement, je vous suis reconnaissant bien plus que si j’eusse accepté votre offre, soyez-en sûr.

 

Et là-dessus, saluant Philippe stupéfait, il regagna vivement la foule, dans laquelle il se perdit.

 

Le jeune capitaine attendit plusieurs secondes, comme s’il ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles ; mais, voyant que Gilbert ne reparaissait point, il remonta sur son cheval et regagna son poste.

 

Chapitre L
La possédée

Tout le fracas de ces chars retentissants, tout le bruit de ces cloches chantant à pleines volées, tous ces roulements de tambours joyeux, toute cette majesté, reflet des majestés du monde perdu pour elle, glissèrent sur l’âme de Madame Louise et vinrent expirer, comme le flot inutile, au pied des murs de sa cellule.

 

Quand le roi fut parti, après avoir inutilement essayé de rappeler en père et en souverain, c’est-à-dire par un sourire auquel succédèrent des prières qui ressemblaient à des ordres, sa fille au monde ; quand la dauphine, que frappa du premier coup d’œil cette grandeur d’âme véritable de son auguste tante, eut disparu avec son tourbillon de courtisans, la supérieure des carmélites fit descendre les tentures, enlever les fleurs, détacher les dentelles.

 

De toute la communauté encore émue, elle seule ne sourcilla point quand les lourdes portes du couvent, un instant ouvertes sur le monde, roulèrent pesamment et se refermèrent avec bruit entre le monde et la solitude.

 

Puis elle fit venir la trésorière.

 

– Pendant ces deux jours de désordre, demanda-t-elle, les pauvres ont-ils reçu les aumônes accoutumées ?

 

– Oui, Madame.

 

– Les malades ont-ils été visités comme de coutume ?

 

– Oui, Madame.

 

– A-t-on congédié les soldats un peu rafraîchis ?

 

– Tous ont reçu le pain et le vin que Madame avait fait préparer.

 

– Ainsi rien n’est en souffrance dans la maison ?

 

– Rien, Madame.

 

Madame Louise s’approcha de la fenêtre et aspira doucement la fraîcheur embaumée qui montait du jardin sur l’aile humide des heures voisines de la nuit.

 

La trésorière attendait respectueusement que l’auguste abbesse donnât un ordre ou un congé.

 

Madame Louise, Dieu seul sait à quoi songeait la pauvre recluse royale en ce moment, Madame Louise effeuillait des roses à haute tige qui montaient jusqu’à sa fenêtre, et des jasmins qui tapissaient les murailles de la cour.

 

Tout à coup un violent coup de pied de cheval ébranla la porte des communs et fit tressaillir la supérieure.

 

– Qui donc est resté à Saint-Denis de tous les seigneurs de la cour ? demanda Madame Louise.

 

– Son Éminence le cardinal de Rohan, Madame.

 

– Les chevaux sont-ils donc ici ?

 

– Non, Madame, ils sont au chapitre de l’abbaye, où il passera la nuit.

 

– Qu’est-ce donc que ce bruit, alors ?

 

– Madame, c’est le bruit que fait le cheval de l’étrangère.

 

– Quelle étrangère ? demanda Madame Louise cherchant à rappeler ses souvenirs.

 

– Cette Italienne qui est venue hier au soir demander l’hospitalité à Son Altesse.

 

– Ah ! c’est vrai. Où est-elle ?

 

– Dans sa chambre ou à l’église.

 

– Qu’a-t-elle fait depuis hier ?

 

– Depuis hier, elle a refusé toute nourriture, excepté le pain, et toute la nuit elle a prié dans la chapelle.

 

– Quelque grande coupable, sans doute ! dit la supérieure fronçant le sourcil.

 

– Je l’ignore, Madame, elle n’a parlé à personne.

 

– Quelle femme est-ce ?

 

– Belle et d’une physionomie douce et fière à la fois.

 

– Ce matin, pendant la cérémonie, où se tenait-elle ?

 

– Dans sa chambre, près de sa fenêtre, où je l’ai vue, abritée derrière ses rideaux, fixer sur chaque personne un regard plein d’anxiété, comme si dans chaque personne qui entrait elle eût craint un ennemi.

 

– Quelque femme de ce pauvre monde où j’ai vécu, où j’ai régné. Faites entrer.

 

La trésorière fit un pas pour se retirer.

 

– Ah ! sait-on son nom ? demanda la princesse.

 

– Lorenza Feliciani.

 

– Je ne connais personne de ce nom, dit Madame Louise rêvant ; n’importe, introduisez cette femme.

 

La supérieure s’assit dans un fauteuil séculaire ; il était de bois de chêne, avait été sculpté sous Henri II et avait servi aux neuf dernières abbesses des carmélites.

 

C’était un tribunal redoutable, devant lequel avaient tremblé bien des pauvres novices, prises entre le spirituel et le temporel.

 

La trésorière entra un moment après, amenant l’étrangère au long voile que nous connaissons déjà.

 

Madame Louise avait l’œil perçant de la famille ; cet œil fut fixé sur Lorenza Feliciani du moment où elle entra dans le cabinet : mais elle reconnut dans la jeune femme tant d’humilité, tant de grâce, tant de beauté sublime, elle vit enfin tant d’innocence dans ses grands yeux noirs noyés de larmes encore récentes, que ses dispositions envers elle, d’hostiles qu’elles étaient d’abord, devinrent bienveillantes et fraternelles.

 

– Approchez, madame, dit la princesse, et parlez.

 

La jeune femme fit un pas en tremblant et voulut mettre un genou en terre.

 

La princesse la releva.

 

– N’est-ce pas vous, madame, dit-elle, qu’on appelle Lorenza Feliciani ?

 

– Oui, Madame.

 

– Et vous désirez me confier un secret ?

 

– Oh ! j’en meurs de désir !

 

– Mais pourquoi n’avez-vous pas recours au tribunal de la pénitence ? Je n’ai pouvoir que de consoler, moi ; un prêtre console et pardonne.

 

Madame Louise prononça ces derniers mots en hésitant.

 

– Je n’ai besoin que de consolation, Madame, répondit Lorenza, et d’ailleurs c’est à une femme seulement que j’oserais dire ce que j’ai à vous raconter.

 

– C’est donc un récit bien étrange que celui que vous allez me faire ?

 

– Oui, bien étrange. Mais écoutez-moi patiemment, Madame ; c’est à vous seule que je puis parler, je vous le répète, parce que vous êtes toute puissante, et qu’il me faut presque le bras de Dieu pour me détendre.

 

– Vous défendre ! Mais on vous poursuit donc ? Mais on vous attaque donc ?

 

– Oh ! oui, Madame, oui, l’on me poursuit, s’écria l’étrangère avec un indicible effroi.

 

– Alors, madame, réfléchissez à une chose, dit la princesse, c’est que cette maison est un couvent et non une forteresse ; c’est que rien de ce qui agite les hommes n’y pénètre que pour s’éteindre ; c’est que rien de ce qui peut les servir contre les autres hommes ne s’y trouve ; ce n’est point ici la maison de la justice, de la force et de la répression, c’est tout simplement la maison de Dieu.

 

– Oh ! voilà, voilà ce que je cherche justement, dit Lorenza. Oui, c’est la maison de Dieu, car dans la maison de Dieu seulement je puis vivre en repos.

 

– Mais Dieu n’admet pas les vengeances ; comment voulez-vous que nous vous vengions de votre ennemi ? Adressez-vous aux magistrats.

 

– Les magistrats ne peuvent rien, Madame, contre celui que je redoute.

 

– Qu’est-il donc ? fit la supérieure avec un secret et involontaire effroi.

 

Lorenza se rapprocha de la princesse sous l’empire d’une mystérieuse exaltation.

 

– Ce qu’il est, Madame ? dit-elle. C’est, j’en suis certaine, un de ces démons qui font la guerre aux hommes, et que Satan, leur prince, a doués d’une puissance surhumaine.

 

– Que me dites-vous là ? fit la princesse en regardant cette femme pour bien s’assurer qu’elle n’était pas folle.

 

– Et moi, moi ! oh ! malheureuse que je suis ! s’écria Lorenza en tordant ses beaux bras, qui semblaient moulés sur ceux d’une statue antique ; moi, je me suis trouvée sur le chemin de cet homme ! et moi, moi, je suis…

 

– Achevez.

 

Lorenza se rapprocha encore de la princesse ; puis, tout bas, et comme épouvantée elle-même de ce qu’elle allait dire :

 

– Moi, je suis possédée ! murmura-t-elle.

 

– Possédée ! s’écria la princesse ; voyons, madame, dites, êtes-vous dans votre bon sens, et ne seriez-vous point… ?

 

– Folle, n’est-ce pas ? c’est ce que vous voulez dire. Non, je ne suis pas folle, mais je pourrais bien le devenir si vous m’abandonnez.

 

– Possédée ! répéta la princesse.

 

– Hélas ! hélas !

 

– Mais, permettez-moi de vous le dire, je vous vois en toutes choses semblable aux autres créatures les plus favorisées de Dieu ; vous paraissez riche, vous êtes belle, vous vous exprimez raisonnablement, votre visage ne porte aucune trace de cette terrible et mystérieuse maladie qu’on appelle la possession.

 

– Madame, c’est dans ma vie, c’est dans les aventures de cette vie que réside le secret sinistre que je voudrais me cacher à moi-même.

 

– Expliquez-vous, voyons. Suis-je donc la première à qui vous parlez de votre malheur ? Vos parents, vos amis ?

 

– Mes parents ! s’écria la jeune femme en croisant les mains avec douleur ; pauvres parents ! les reverrai-je jamais ? Des amis, ajouta-t-elle avec amertume, hélas ! Madame, est-ce que j’ai des amis !

 

– Voyons, procédons par ordre, mon enfant, dit Madame Louise essayant de tracer un chemin aux paroles de l’étrangère. Quels sont vos parents, et comment les avez-vous quittés ?

 

– Madame, je suis romaine, et j’habitais Rome avec eux. Mon père est de vieille noblesse ; mais, comme tous les patriciens de Rome, il est pauvre. J’ai de plus ma mère et un frère aîné. En France, m’a-t-on dit, lorsqu’une famille aristocratique comme l’est la mienne a un fils et une fille, on sacrifie la dot de la fille pour acheter l’épée du fils. Chez nous, on sacrifie la fille pour pousser le fils dans les ordres. Or, je n’ai, moi, reçu aucune éducation, parce qu’il fallait faire l’éducation de mon frère, qui étudie, comme disait naïvement ma mère, afin de devenir cardinal.

 

– Après ?

 

– Il en résulte, Madame, que mes parents s’imposèrent tous les sacrifices qu’il était en leur pouvoir de s’imposer pour aider mon frère, et que l’on résolut de me faire prendre le voile chez les carmélites de Subiaco.

 

– Et vous, que disiez-vous ?

 

– Rien, Madame. Dès ma jeunesse, on m’avait présenté cet avenir comme une nécessité. Je n’avais ni force ni volonté. On ne me consultait pas, d’ailleurs, on ordonnait, et je n’avais pas autre chose à faire que d’obéir.

 

– Cependant…

 

– Madame, nous n’avons, nous autres filles romaines, que désirs et impuissance. Nous aimons le monde comme les damnés aiment le paradis, sans le connaître. D’ailleurs, j’étais entourée d’exemples qui m’eussent condamnée si l’idée m’était venue de résister, mais elle ne me vint pas. Toutes les amies que j’avais connues et qui, comme moi, avaient des frères, avaient payé leur dette à l’illustration de la famille. J’aurais été mal fondée à me plaindre ; on ne me demandait rien qui sortît des habitudes générales. Ma mère me caressa un peu plus seulement, quand le jour s’approcha pour moi de la quitter.

 

« Enfin le jour où je devais commencer mon noviciat arriva, mon père réunit cinq cents écus romains destinés à payer ma dot au couvent, et nous partîmes pour Subiaco.

 

« Il y a huit à neuf lieues de Rome à Subiaco ; mais les chemins de la montagne sont si mauvais, que, cinq heures après notre départ, nous n’avions fait encore que trois lieues. Cependant le voyage, tout fatigant qu’il était en réalité, me plaisait. Je lui souriais comme à mon dernier bonheur, et tout le long du chemin je disais tout bas adieu aux arbres, aux buissons, aux pierres, aux herbes desséchées même. Qui savait si là-bas, au couvent, il y avait de l’herbe, des pierres, des buissons et des arbres !

 

« Tout à coup, au milieu de mes rêves, et comme nous passions entre un petit bois et une masse de rochers crevassés, la voiture s’arrêta, j’entendis ma mère pousser un cri, mon père fit un mouvement pour saisir des pistolets. Mes yeux et mon esprit retombèrent du ciel sur la terre ; nous étions arrêtés par des bandits.

 

– Pauvre enfant ! dit Madame Louise, qui prenait de plus en plus intérêt à ce récit.

 

– Eh bien, vous le dirai-je, Madame ? je ne fus pas fort effrayée, car ces hommes nous arrêtaient pour notre argent, et l’argent qu’ils allaient nous prendre était destiné à payer ma dot au couvent. S’il n’y avait plus de dot, mon entrée au couvent était retardée pour tout le temps qu’il faudrait à mon père pour en trouver une autre, et je savais la peine et le temps que ces cinq cents écus avaient coûté à réunir.

 

« Mais quand, après ce premier butin partagé, au lieu de nous laisser continuer notre route, les bandits s’élancèrent sur moi, quand je vis les efforts de mon père pour me défendre, quand je vis les larmes de ma mère pour les supplier, je compris qu’un grand malheur, qu’un malheur inconnu me menaçait, et je me mis à crier miséricorde, par ce sentiment naturel qui vous porte à appeler au secours ; car je savais bien que j’appelais inutilement, et que dans ce lieu sauvage personne ne m’entendrait.

 

« Aussi, sans s’inquiéter de mes cris, des larmes de ma mère, des efforts de mon père, les bandits me lièrent les mains derrière le dos, et, me brûlant de leurs regards hideux que je compris alors tant la terreur me faisait clairvoyante, ils se mirent, avec des dés qu’ils tirèrent de leur poche, à jouer sur le mouchoir de l’un d’eux.

 

« Ce qui m’effraya le plus, c’est qu’il n’y avait point d’enjeu sur l’ignoble tapis.

 

« Pendant le temps que les dés passèrent de main en main, je frissonnai ; car je compris que j’étais la chose qu’ils jouaient.

 

« Tout à coup, l’un d’eux, poussant un rugissement de triomphe, se leva, tandis que les autres blasphémaient en grinçant des dents, courut à moi, me saisit dans ses bras et posa ses lèvres sur les miennes.

 

« Le contact d’un fer rouge ne m’eût point fait pousser un cri plus déchirant.

 

« – Oh ! la mort, la mort, mon Dieu ! m’écriai-je.

 

« Ma mère se roulait sur la terre, mon père s’évanouit.

 

« Je n’avais plus qu’un espoir : c’est que l’un ou l’autre des bandits qui avaient perdu me tuerait, dans un moment de rage, d’un coup du couteau qu’ils serraient dans leurs mains crispées.

 

« J’attendais le coup, je l’espérais, je l’invoquais.

 

« Tout à coup un homme à cheval parut dans le sentier.

 

« Il avait parlé bas à une des sentinelles, qui l’avait laissé passer en échangeant un signe avec lui.

 

« Cet homme, de taille moyenne, d’une physionomie imposante, d’un coup d’œil résolu, continua de s’avancer calme et tranquille au pas ordinaire de son cheval.

 

« Arrivé en face de moi, il s’arrêta.

 

« Le bandit, qui déjà m’avait prise dans ses bras, et qui commençait à m’emmener, se retourna au premier coup de sifflet que cet homme donna dans le manche de son fouet.

 

« Le bandit me laissa glisser jusqu’à terre.

 

« – Viens ici, dit l’inconnu.

 

« Et, comme le bandit hésitait, l’inconnu forma un angle avec son bras, posa deux doigts écartés sur sa poitrine. Et, comme si ce signe eût été l’ordre d’un maître tout-puissant, le bandit s’approcha de l’inconnu.

 

« Celui-ci se pencha à l’oreille du bandit, et tout bas prononça ce mot :

 

« – Mac.

 

« Il ne prononça que ce seul mot, j’en suis sûre, moi qui regardais comme on regarde le couteau qui va vous tuer, moi qui écoutais comme on écoute quand la parole qu’on attend doit être la mort ou la vie.

 

« – Benac, répondit le brigand.

 

« Puis, dompté comme un lion et rugissant comme lui, il revint à moi, détacha la corde qui me liait les poignets, et alla en faire autant à mon père et à ma mère.

 

« Alors, comme l’argent était déjà partagé, chacun vint à son tour déposer sa part sur une pierre. Pas un écu ne manqua aux cinq cents écus.

 

« Pendant ce temps, je me sentais revivre aux bras de mon père et de ma mère.

 

« – Maintenant, allez…, dit l’inconnu aux bandits.

 

« Les bandits obéirent et rentrèrent dans le bois jusqu’au dernier.

 

« – Lorenza Feliciani, dit alors l’étranger en me couvrant de son regard surhumain, continue ta route maintenant, tu es libre.

 

« Mon père et ma mère remercièrent l’étranger qui me connaissait, et que nous ne connaissions pas, nous. Puis ils remontèrent dans la voiture. Je les suivis comme à regret, car je ne sais quelle puissance étrange, irrésistible m’attirait vers mon sauveur.

 

« Lui était resté immobile à la même place, comme pour continuer de nous protéger.

 

« Je l’avais regardé tant que j’avais pu le voir, et ce n’est que lorsque je l’eus perdu de vue tout à fait que l’oppression qui serrait ma poitrine disparut.

 

« Deux heures après, nous étions à Subiaco.

 

– Mais quel était donc cet homme extraordinaire ? demanda la princesse, émue de la simplicité de ce récit.

 

– Daignez encore m’écouter, Madame, dit Lorenza. Hélas ! tout n’est pas fini !

 

– J’écoute, dit Madame Louise.

 

La jeune femme continua :

 

– Nous arrivâmes à Subiaco deux heures après cet événement.

 

« Pendant toute la route, nous n’avions fait que nous entretenir, mon père, ma mère et moi, de ce singulier sauveur qui nous était venu tout à coup, mystérieux et puissant, comme un envoyé du ciel.

 

« Mon père, moins crédule que moi, le soupçonnait chef d’une de ces bandes qui, bien que divisées en fragments autour de Rome, relèvent de la même autorité, et sont inspectées de temps en temps par le chef suprême, lequel, investi d’une autorité absolue, récompense, punit et partage.

 

« Mais moi, moi qui cependant ne pouvais lutter d’expérience avec mon père ; moi qui obéissais à mon instinct, qui subissais le pouvoir de ma reconnaissance, je ne croyais pas, je ne pouvais pas croire que cet homme fût un bandit.

 

« Aussi, dans mes prières de chaque soir à la Vierge, je consacrais une phrase destinée à appeler les grâces de la madone sur mon sauveur inconnu.

 

« Dès le même jour, j’entrai au couvent. La dot était retrouvée, rien n’empêchait qu’on ne m’y reçût. J’étais plus triste, mais aussi plus résignée que jamais. Italienne et superstitieuse, cette idée m’était venue que Dieu tenait à me posséder pure, entière et sans tache, puisqu’il m’avait délivrée de ces bandits, suscités sans doute par le démon pour souiller la couronne d’innocence que Dieu seul devait détacher de mon front. Aussi m’élançai-je avec toute l’ardeur de mon caractère dans les empressements de mes supérieurs et de mes parents. On me fit adresser une demande au souverain pontife à l’effet de me voir dispensée du noviciat. Je l’écrivis, je la signai. Elle avait été rédigée par mon père dans les termes d’un si violent désir, que Sa Sainteté crut voir dans cette demande l’ardente aspiration d’une âme dégoûtée du monde vers la solitude. Elle accorda tout ce qu’on lui demandait, et le noviciat d’un an, de deux ans quelquefois pour les autres, fut, par faveur spéciale, fixé pour moi à un mois.

 

« On m’annonça cette nouvelle, qui ne me causa ni douleur ni joie. On eût dit que j’étais déjà morte au monde, et que l’on opérait sur un cadavre auquel son ombre impassible survivait seule.

 

« Quinze jours on me tint renfermée, de crainte que l’esprit mondain me vînt saisir. Vers le matin de ce quinzième jour, je reçus l’ordre de descendre à la chapelle avec les autres sœurs.

 

« En Italie, les chapelles des couvents sont des églises publiques. Le pape ne croit pas sans doute qu’il soit permis à un prêtre de confisquer Dieu en quelque endroit qu’il se manifeste à ses adorateurs.

 

« J’entrai dans le chœur, et je pris ma stalle. Il y avait entre les toiles vertes qui fermaient les grilles de ce chœur, ou plutôt qui affectaient de les fermer, il y avait, dis-je, un espace assez grand pour que l’on distinguât la nef.

 

« Je vis, par cet espace donnant pour ainsi dire sur la terre, un homme demeuré seul debout au milieu de la foule prosternée. Cet homme me regardait, ou plutôt il me dévorait des yeux. Je sentis alors cet étrange mouvement de malaise que j’avais déjà éprouvé ; cet effet surhumain qui m’attirait pour ainsi dire hors de moi-même, comme à travers une feuille de papier, une planche, un plat même, j’avais vu mon frère attirer une aiguille avec un fer aimanté.

 

« Hélas ! vaincue, subjuguée, sans force contre cette attraction, je me penchai vers lui, je joignis les mains comme on les joint devant Dieu, et des lèvres et du cœur à la fois je lui dis :

 

« – Merci, merci !

 

« Mes sœurs me regardèrent avec surprise ; elles n’avaient rien compris à mon mouvement, rien compris à mes paroles ; elles suivirent la direction de mes mains, de mes yeux, de ma voix. Elles se haussèrent sur leurs stalles pour regarder à leur tour dans la nef. Je regardai aussi en tremblant.

 

« L’étranger avait disparu.

 

« Elles m’interrogèrent, mais je ne sus que rougir, pâlir et balbutier.

 

« Depuis ce moment, Madame, s’écria Lorenza avec désespoir, depuis ce moment, je suis au pouvoir du démon !

 

– Je ne vois rien de surnaturel en tout cela cependant, ma sœur, répondit la princesse avec un sourire ; calmez-vous donc et continuez.

 

– Oh ! parce que vous ne pouvez pas sentir ce que j’éprouvais, moi.

 

– Qu’éprouvâtes-vous ?

 

– La possession tout entière : mon cœur, mon âme, ma raison, le démon possédait tout.

 

– Ma sœur, j’ai bien peur que ce démon ne fût l’amour ! dit Madame Louise.

 

– Oh ! l’amour ne m’eût point fait souffrir ainsi, l’amour n’eût point oppressé mon cœur, l’amour n’eût point secoué tout mon corps comme le vent d’orage fait d’un arbre, l’amour ne m’eût pas donné la mauvaise pensée qui me vint.

 

– Dites cette mauvaise pensée, mon enfant.

 

– J’aurais dû tout avouer à mon confesseur, n’est-ce pas, Madame ?

 

– Sans doute.

 

– Eh bien, le démon qui me possédait me souffla tout bas, au contraire, de garder le secret. Pas une religieuse, peut-être, n’était entrée dans le cloître sans laisser dans le monde qu’elle abandonnait un souvenir d’amour, beaucoup avaient un nom dans le cœur en invoquant le nom de Dieu. Le directeur était habitué à de pareilles confidences. Eh bien, moi, si pieuse, si timide, si candidement innocente, moi qui, avant ce fatal voyage de Subiaco, n’avais jamais échangé une seule parole avec un autre homme que mon frère, moi qui depuis lors n’avais croisé que deux fois mon regard avec l’inconnu, je me figurai, Madame, qu’on m’attribuerait avec cet homme une de ces intrigues qu’avant de prendre le voile chacune de nos sœurs avait eues avec leurs regrettés amants.

 

– Mauvaise pensée, en effet, dit Madame Louise ; mais c’est encore un démon bien innocent que celui qui n’inspire à la femme qu’il possède que de semblables pensées. Continuez.

 

– Le lendemain, on me demanda au parloir. Je descendis ; je trouvai une de mes voisines de la via Frattina, à Rome, jeune femme qui me regrettait beaucoup, parce que chaque soir nous causions et chantions ensemble.

 

« Derrière elle, auprès de la porte, un homme enveloppé d’un manteau l’attendait comme eût fait un valet. Cet homme ne se tourna point vers moi ; cependant, moi, je me tournai vers lui. Il ne me parla point, et cependant je le devinai ; c’était encore mon protecteur inconnu.

 

« Le même trouble que j’avais déjà éprouvé se répandit dans mon cœur. Je me sentis tout entière envahie par la puissance de cet homme. Sans les barreaux qui me retenaient captive, j’eusse bien certainement été à lui. Il y avait dans l’ombre de son manteau des rayonnements étranges qui m’éblouissaient. Il y avait dans son silence obstiné des bruits entendus de moi seule, et qui me parlaient une langue harmonieuse.

 

« Je pris sur moi-même toute la puissance que je pouvais avoir, et demandai à ma voisine de la via Frattina quel était cet homme qui l’accompagnait.

 

« Elle ne le connaissait point. Son mari devait venir avec elle ; mais, au moment de partir, il était rentré accompagné de cet homme, et lui avait dit :

 

« – Je ne puis te conduire à Subiaco, mais voici mon ami qui t’accompagnera.

 

« Elle n’en avait pas demandé davantage, tant elle avait envie de me revoir, et elle était venue dans la compagnie de l’inconnu.

 

« Ma voisine était une sainte femme ; elle vit dans un coin du parloir une madone qui avait la réputation d’être fort miraculeuse, elle ne voulut point sortir sans y avoir fait sa prière, elle alla s’agenouiller devant elle.

 

« Pendant ce temps, l’homme entra sans bruit, s’approcha lentement de moi, ouvrit son manteau et plongea ses regards dans les miens comme il eût fait de deux rayons ardents.

 

« J’attendais qu’il parlât ; ma poitrine se soulevait pour ainsi dire, montant comme une vague au-devant de sa parole ; mais il se contenta d’étendre ses deux mains au-dessus de ma tête en les approchant de la grille qui nous séparait. Aussitôt, une extase inouïe s’empara de moi ; il me souriait. Je lui rendis son sourire tout en fermant les yeux comme écrasée sous une langueur infinie. Pendant ce temps, comme s’il n’avait pas désiré autre chose que de s’assurer de sa puissance sur moi, il disparut ; à mesure qu’il s’éloignait, je reprenais mes sens ; cependant j’étais encore sous l’empire de cette étrange hallucination, quand ma voisine de la via Frattina, ayant achevé sa prière, se releva, prit congé de moi, m’embrassa et sortit à son tour.

 

« En me déshabillant le soir, je trouvai sous ma guimpe un billet qui contenait seulement ces trois lignes :

 

« À Rome, celui qui aime une religieuse est puni de mort. Donnerez vous la mort à qui vous devez la vie ? »

 

« De ce jour, Madame, la possession fut complète, car je mentis à Dieu, en ne lui avouant pas que je songeais à cet homme autant et plus qu’à lui. »

 

Lorenza, effrayée elle-même de ce qu’elle venait de dire, s’arrêta pour interroger la physionomie si douce et si intelligente de la princesse.

 

– Tout cela n’est point de la possession, dit Madame Louise de France avec fermeté. C’est une malheureuse passion, je vous le répète, et, je vous l’ai dit, les choses du monde ne doivent point entrer jusqu’ici, sinon à l’état de regrets.

 

– Des regrets, Madame ? s’écria Lorenza. Quoi ! vous me voyez en larmes, en prières, vous me voyez à genoux vous suppliant de me soustraire au pouvoir infernal de cet homme, et vous me demandez si j’ai des regrets ? Oh ! j’ai plus que des regrets ; j’ai des remords !

 

– Cependant, jusqu’à cette heure…, dit Madame Louise.

 

– Attendez, attendez jusqu’au bout, fit Lorenza, et alors ne me jugez pas trop sévèrement, je vous en supplie, Madame.

 

– L’indulgence et la douceur me sont recommandées, et je suis aux ordres de la souffrance.

 

– Merci ! oh ! merci ! vous êtes véritablement l’ange consolateur que j’étais venue chercher.

 

« Nous descendions à la chapelle trois jours par semaine ; à chacun de ces offices, l’inconnu assista. J’avais voulu résister ; j’avais dit que j’étais malade ; j’avais résolu que je ne descendrais point. Faiblesse humaine ! quand venait l’heure, je descendais malgré moi, et, comme si une force supérieure à ma volonté m’eût poussée, alors, s’il n’était point arrivé, j’avais quelques instants de calme et de bien-être ; mais, à mesure qu’il approchait, je le sentais venir. J’aurais pu dire : il est à cent pas, il est au seuil de la porte, il est dans l’église, et cela sans regarder de son côté ; puis, dès qu’il était arrivé à sa place accoutumée, mes yeux fussent-ils fixés sur mon livre de prières pour l’invocation la plus sainte, mes yeux se détournaient pour s’arrêter sur lui.

 

« Alors, si longtemps que se prolongeât l’office, je ne pouvais plus lire ni prier. Toute ma pensée, toute ma volonté, toute mon âme étaient dans mes regards, et tous mes regards étaient pour cet homme, qui, je le sentais bien, me disputait à Dieu.

 

« D’abord, je n’avais pu le regarder sans crainte ; ensuite, je le désirai ; enfin, je courus avec la pensée au-devant de lui. Et souvent, comme on voit dans un songe, il me semblait le voir la nuit dans la rue ou le sentir passer sous ma fenêtre.

 

« Cet état n’avait point échappé à mes compagnes. La supérieure en fut avertie ; elle prévint ma mère. Trois jours avant celui où je devais prononcer mes vœux, je vis entrer dans ma cellule les trois seuls parents que j’eusse au monde : mon père, ma mère, mon frère.

 

« Ils venaient pour m’embrasser encore une fois, disaient-ils, mais je vis bien qu’ils avaient un autre but, car, restée seule avec moi, ma mère m’interrogea. Dans cette circonstance, il est facile de reconnaître l’influence du démon, car, au lieu de lui tout dire, comme j’eusse dû le faire, je niai tout obstinément.

 

« Le jour où je devais prendre le voile était venu au milieu d’une étrange lutte que je soutenais en moi-même, désirant et redoutant l’heure qui me donnerait tout entière à Dieu, et sentant bien que, si le démon avait quelque tentative suprême à faire sur moi, ce serait à cette heure solennelle qu’il l’essayerait.

 

– Et cet homme étrange ne vous avait pas écrit depuis la première lettre que vous trouvâtes dans votre guimpe ? demanda la princesse.

 

– Jamais, Madame.

 

– À cette époque, vous ne lui aviez jamais parlé ?

 

– Jamais, sinon mentalement.

 

– Ni écrit ?

 

– Oh ! jamais.

 

– Continuez. Vous en étiez au jour où vous prîtes le voile.

 

– Ce jour-là, comme je le disais à Votre Altesse, je devais enfin voir finir mes tortures ; car, tout mêlé qu’il était d’une douceur étrange, c’était un supplice inimaginable pour une âme restée chrétienne que l’obsession d’une pensée, d’une forme toujours présente et imprévue, toujours railleuse par l’à-propos qu’elle mettait à m’apparaître juste dans mes moments de lutte contre elle et par son obstination à me dominer alors invinciblement. Aussi il y avait des moments où j’appelais cette heure sainte de tous mes vœux. Quand je serai à Dieu, me disais-je, Dieu saura bien me défendre, comme il m’a défendue lors de l’attaque des bandits. J’oubliais que, lors de l’attaque des bandits, Dieu ne m’avait défendue que par l’entremise de cet homme.

 

« Cependant, l’heure de la cérémonie était venue. J’étais descendue à l’église, pâle, inquiète, et cependant moins agitée que d’habitude ; mon père, ma mère, mon frère, cette voisine de la via Frattina qui m’était venue voir, tous nos autres amis étaient dans l’église, tous les habitants des villages voisins étaient accourus, car le bruit s’était répandu que j’étais belle, et une belle victime, dit-on, est plus agréable au Seigneur. L’office commença.

 

« Je le hâtais de tous mes vœux, de toutes mes prières, car il n’était pas dans l’église, et je me sentais, lui absent, assez maîtresse de mon libre arbitre. Déjà le prêtre se tournait vers moi, me montrant le Christ auquel j’allais me consacrer, déjà j’étendais les bras vers ce seul et unique Sauveur donné à l’homme, quand le tremblement habituel qui m’annonçait son approche commença d’agiter mes membres, quand le coup qui comprimait ma poitrine m’indiqua qu’il venait de mettre le pied sur le seuil de l’église, quand enfin l’attraction irrésistible amena mes yeux du côté opposé à l’autel, quelques efforts qu’ils fissent pour rester fidèles au Christ.

 

« Mon persécuteur était debout près de la chaire et plus appliqué que jamais à me regarder.

 

« De ce moment, je lui appartenais ; plus d’office, plus de cérémonie, plus de prières.

 

« Je crois que l’on me questionna selon le rite, mais je ne répondis pas. Je me souviens que l’on me tira par le bras et que je vacillai comme une chose inanimée que l’on déplace de sa base. On me montra des ciseaux sur lesquels un rayon du soleil venait refléter son éclair terrible : l’éclair ne me fit pas sourciller. Un instant après, je sentis le froid du fer sur mon cou, le grincement de l’acier dans ma chevelure.

 

« En ce moment, il me sembla que toutes les forces me manquaient, que mon âme s’élançait de mon corps pour aller à lui, et je tombai étendue sur la dalle, non pas, chose étrange, comme une personne évanouie, mais comme une personne prise de sommeil. J’entendis un grand murmure puis je devins sourde, muette, insensible. La cérémonie fut interrompue avec un épouvantable tumulte. »

 

La princesse joignit les mains avec compassion.

 

– N’est-ce pas, dit Lorenza, que c’est là un terrible événement, et dans lequel il est facile de reconnaître l’intervention de l’ennemi de Dieu et des hommes ?

 

– Prenez garde, dit la princesse avec un accent de tendre compassion, prenez garde, pauvre femme, je crois que vous avez trop de pente à attribuer au merveilleux ce qui n’est que l’effet d’une faiblesse naturelle. En voyant cet homme, vous vous êtes évanouie, et voilà tout ; il n’y a rien autre chose ; continuez.

 

– Oh ! Madame, Madame, ne me dites pas cela, s’écria Lorenza, ou, du moins, attendez, pour porter un jugement, que vous ayez tout entendu. Rien de merveilleux ! continua-t-elle ; mais alors n’est-ce pas, je fusse revenue à moi, dix minutes, un quart d’heure, une heure après mon évanouissement ? Je me serais entretenue avec mes sœurs, j’aurais repris courage et foi parmi elles ?

 

– Sans doute, dit Madame Louise. Eh bien ! n’est-ce pas ainsi que la chose est arrivée ?

 

– Madame, dit Lorenza d’une voix sourde et accélérée, lorsque je revins à moi, il faisait nuit. Un mouvement rapide et saccadé me fatiguait depuis quelques minutes. Je soulevai ma tête, croyant être sous la voûte de la chapelle ou sous les rideaux de ma cellule. Je vis des rochers, des arbres, des nuages ; puis, au milieu de tout cela, je sentais une haleine tiède qui me caressait le visage, je crus que la sœur infirmière me prodiguait ses soins, et je voulus la remercier… Madame, ma tête reposait sur la poitrine d’un homme, et cet homme était mon persécuteur. Je portai les yeux et les mains sur moi-même pour m’assurer si je vivais ou du moins si je veillais. Je poussai un cri. J’étais vêtue de blanc. J’avais sur le front une couronne de roses blanches, comme une fiancée ou comme une morte.

 

La princesse poussa un cri ; Lorenza laissa tomber sa tête dans ses deux mains.

 

– Le lendemain, continua en sanglotant Lorenza, le lendemain je vérifiai le temps qui s’était écoulé : nous étions au mercredi. J’étais donc restée pendant trois jours sans connaissance ; pendant ces trois jours, j’ignore entièrement ce qui s’est passé.

 

Chapitre LI
Le comte de
Fœnix

Pendant longtemps un silence profond laissa les deux femmes, l’une à ses méditations douloureuses, l’autre à son étonnement, facile à comprendre.

 

Enfin Madame Louise rompit la première le silence.

 

– Et vous n’avez rien fait pour faciliter cet enlèvement ? dit-elle.

 

– Rien, Madame.

 

– Et vous ignorez comment vous êtes sortie du couvent ?

 

– Je l’ignore.

 

– Cependant un couvent est bien fermé, bien gardé ; il y a des barreaux aux fenêtres, des murs presque infranchissables, une tourière qui ne quitte pas ses clefs. Cela est ainsi, en Italie surtout, où les règles sont plus sévères encore qu’en France.

 

– Que vous dirai-je, Madame, quand moi-même depuis ce moment je m’abîme à creuser mes souvenirs sans y rien trouver ?

 

– Mais vous lui reprochâtes votre enlèvement ?

 

– Sans doute.

 

– Que vous répondit-il pour s’excuser ?

 

– Qu’il m’aimait.

 

– Que lui dites-vous ?

 

– Qu’il me faisait peur.

 

– Vous ne l’aimiez donc pas ?

 

– Oh ! non, non !

 

– En étiez-vous bien sûre ?

 

– Hélas ! Madame, c’était un sentiment étrange que j’éprouvais pour cet homme. Lui là, je ne suis plus moi, je suis lui ; ce qu’il veut, je le veux ; ce qu’il ordonne, je le fais ; mon âme n’a plus de puissance, mon esprit plus de volonté : un regard me dompte et me fascine. Tantôt il semble pousser jusqu’au fond de mon cœur des pensées qui ne sont pas miennes, tantôt il semble attirer au dehors de moi des idées si bien cachées jusqu’alors à moi-même, que je ne les avais pas devinées. Oh ! vous voyez bien, Madame, qu’il y a magie.

 

– C’est étrange, au moins, si ce n’est pas surnaturel, dit la princesse. Mais, après cet événement, comment viviez-vous avec cet homme ?

 

– Il me témoignait une vive tendresse, un sincère attachement.

 

– C’était un homme corrompu peut-être ?

 

– Je ne le crois pas ; au contraire, il y a quelque chose de l’apôtre dans sa manière de parler.

 

– Allons, vous l’aimez, avouez-le.

 

– Non, non, Madame, dit la jeune femme avec une douloureuse volonté, non, je ne l’aime pas.

 

– Alors vous auriez dû fuir, vous auriez dû en appeler aux autorités, vous réclamer de vos parents.

 

– Madame, il me surveillait tellement, que je ne pouvais fuir.

 

– Que n’écriviez-vous ?

 

– Nous nous arrêtions partout sur la route dans des maisons qui semblaient lui appartenir, où chacun lui obéissait. Plusieurs fois je demandai du papier, de l’encre et des plumes ; mais ceux à qui je m’adressais étaient renseignés par lui ; jamais aucun ne me répondit.

 

– Mais en route, comment voyagiez-vous ?

 

– D’abord en chaise de poste ; mais à Milan nous trouvâmes non plus une chaise de poste, mais une espèce de maison roulante dans laquelle nous continuâmes notre chemin.

 

– Mais enfin il était obligé parfois de vous laisser seule ?

 

– Oui. Alors il s’approchait de moi ; il me disait : « Dormez. » Et je m’endormais, et ne me réveillais qu’à son retour.

 

Madame Louise secoua la tête d’un air d’incrédulité.

 

– Vous ne désiriez pas fuir bien énergiquement, dit-elle ; sans quoi, vous y fussiez parvenue.

 

– Hélas ! il me semble cependant que si, Madame… Mais aussi peut-être étais-je fascinée !

 

– Par ses paroles d’amour, par ses caresses ?

 

– Il me parlait rarement d’amour, Madame, et, à part un baiser sur le front le soir et un autre baiser au front le matin, je ne me rappelle point qu’il m’ait jamais fait d’autres caresses.

 

– Étrange, étrange, en vérité ! murmura la princesse.

 

Cependant, sous l’empire d’un soupçon, elle reprit :

 

– Voyons, répétez-moi que vous ne l’aimez pas.

 

– Je vous le répète, Madame.

 

– Redites-moi que nul lien terrestre ne vous attache à lui.

 

– Je vous le redis.

 

– Que, s’il vous réclame, il n’aura aucun droit à faire valoir.

 

– Aucun !

 

– Mais enfin, continua la princesse, comment êtes-vous venue ici ? Voyons, car je m’y perds.

 

– Madame, j’ai profité d’un violent orage qui nous surprit un peu au delà d’une ville qu’on appelle, je crois, Nancy. Il avait quitté sa place près de moi ; il était entré dans le second compartiment de sa voiture, pour causer avec un vieillard qui habitait ce second compartiment, je sautai sur son cheval et je m’enfuis.

 

– Et qui vous fit donner la préférence à la France, au lieu de retourner en Italie ?

 

– Je réfléchis que je ne pouvais retourner à Rome, puisque bien certainement on devait croire que j’avais agi de complicité avec cet homme ; j’y étais déshonorée, mes parents ne m’eussent point reçue.

 

« Je résolus donc de fuir à Paris et d’y vivre cachée, ou bien de gagner quelque autre capitale où je pusse me perdre à tous les regards et aux siens surtout.

 

« Quand j’arrivai à Paris, toute la ville était émue de votre retraite aux Carmélites, Madame ; chacun vantait votre piété, votre sollicitude pour les malheureux, votre compassion pour les affligés. Ce me fut un trait de lumière, Madame ; je fus frappée de cette conviction que vous seule étiez assez généreuse pour m’accueillir, assez puissante pour me défendre.

 

– Vous en appelez toujours à ma puissance, mon enfant ; il est donc bien puissant, lui ?

 

– Oh ! oui.

 

– Mais qui est-il ? Voyons ! Par délicatesse, j’ai jusqu’à présent tardé à vous le demander ; cependant, si je dois vous défendre, faut-il encore que je sache contre qui.

 

– Oh ! Madame, voilà encore en quoi il m’est impossible de vous éclairer. J’ignore complètement qui il est et ce qu’il est : tout ce que je sais, c’est qu’un roi n’inspire pas plus de respect, un dieu plus d’adorations que n’en ont pour lui les gens auxquels il daigne se révéler.

 

– Mais son nom ? comment s’appelle-t-il ?

 

– Madame, je l’ai entendu appeler de bien des noms différents. Cependant, deux seulement me sont restés dans la mémoire. L’un est celui que lui donne ce vieillard dont je vous ai déjà parlé et qui fut notre compagnon de voyage depuis Milan jusqu’à l’heure où je l’ai quitté : l’autre est celui qu’il se donnait lui-même.

 

– Quel était le nom dont l’appelait le vieillard ?

 

– Acharat… N’est-ce pas un nom antichrétien, dites, Madame ?…

 

– Et celui qu’il se donnait à lui-même ?

 

– Joseph Balsamo.

 

– Et lui ?

 

– Lui !… connaît tout le monde, devine tout le monde ; il est contemporain de tous les temps ; il vécut dans tous les âges ; il parle… oh ! mon Dieu ! pardonnez-lui de pareils blasphèmes ! non seulement d’Alexandre, de César, de Charlemagne, comme s’il les avait connus, et cependant, je crois que tous ces hommes-là sont morts depuis bien longtemps, mais encore de Caïphe, de Pilate, de Notre Seigneur Jésus-Christ, enfin, comme s’il eût assisté à son martyre.

 

– C’est quelque charlatan alors, dit la princesse.

 

– Madame, je ne sais peut-être point parfaitement ce que veut dire en France le nom que vous venez de prononcer ; mais ce que je sais, c’est que c’est un homme dangereux, terrible, devant lequel tout plie, tout tombe, tout s’écroule ; que l’on croit sans défense, et qui est armé ; que l’on croit seul, et qui fait sortir des hommes de terre. Et cela sans force, sans violence, avec un mot, un geste… en souriant.

 

– C’est bien, dit la princesse, quel que soit cet homme, rassurez-vous, mon enfant, vous serez protégée contre lui.

 

– Par vous, n’est-ce pas, Madame ?

 

– Oui, par moi, et cela tant que vous ne renoncerez pas vous-même à cette protection. Mais ne croyez plus, mais surtout ne cherchez plus à me faire croire aux surnaturelles visions que votre esprit malade a enfantées. Les murs de Saint-Denis, en tout cas, vous seront un rempart assuré contre le pouvoir infernal, et même, croyez-moi, contre un pouvoir bien plus à craindre, contre le pouvoir humain. Maintenant, madame, que comptez-vous faire ?

 

– Avec ces bijoux qui m’appartiennent, Madame, je compte payer ma dot dans un couvent, dans celui-ci, si c’est possible.

 

Et Lorenza déposa sur une table de précieux bracelets, des bagues de prix, un diamant magnifique et de superbes boucles d’oreilles. Le tout pouvait valoir vingt mille écus.

 

– Ces bijoux sont à vous ? demanda la princesse.

 

– Ils sont à moi, Madame ; il me les a donnés, et je les rends à Dieu. Je ne désire qu’une chose.

 

– Laquelle ? Dites !

 

– C’est que son cheval arabe Djérid, qui fut l’instrument de ma délivrance, lui soit rendu s’il le réclame.

 

– Mais vous, à aucun prix, n’est-ce pas, vous ne voulez retourner avec lui ?

 

– Moi, je ne lui appartiens pas.

 

– C’est vrai, vous l’avez dit. Ainsi, madame, vous continuez à vouloir entrer à Saint-Denis et à continuer les pratiques de religion interrompues à Subiaco par l’étrange événement que vous m’avez raconté ?

 

– C’est mon vœu le plus cher, Madame, et je sollicite cette faveur à vos genoux.

 

– Eh bien ! soyez tranquille, mon enfant, dit la princesse, dès aujourd’hui vous vivrez parmi nous, et, lorsque vous nous aurez montré combien vous tenez à obtenir cette faveur ; lorsque, par votre exemplaire conduite, à laquelle je m’attends, vous l’aurez méritée, ce jour-là vous appartiendrez au Seigneur et je vous réponds que nul ne vous enlèvera de Saint-Denis lorsque la supérieure veillera sur vous.

 

Lorenza se précipita aux pieds de sa protectrice, lui prodiguant les plus tendres, les plus sincères remerciements.

 

Mais tout à coup elle se releva sur un genou, écouta, pâlit, trembla.

 

– Oh ! mon Dieu ! dit-elle, mon Dieu ! mon Dieu !

 

– Quoi ? demanda Madame Louise.

 

– Tout mon corps tremble ! Ne le voyez-vous pas ? Il vient ! Il vient !

 

– Qui cela ?

 

– Lui ! Lui qui a juré de me perdre.

 

– Cet homme ?

 

– Oui, cet homme. Ne voyez-vous pas comme mes mains tremblent ?

 

– En effet.

 

– Oh ! s’écria-t-elle, le coup au cœur ; il approche, il approche !

 

– Vous vous trompez.

 

– Non, non, Madame. Tenez, malgré moi, il m’attire, voyez ; retenez-moi, retenez-moi.

 

Madame Louise saisit la jeune femme par le bras.

 

– Mais remettez-vous, pauvre enfant, dit-elle ; fût-ce lui, mon Dieu, vous êtes ici en sûreté.

 

– Il approche, il approche, vous dis-je ! s’écria Lorenza, terrifiée, anéantie, les yeux fixes, le bras étendu vers la porte de la chambre.

 

– Folie ! Folie ! dit la princesse. Est-ce que l’on entre ainsi chez Madame Louise de France ?… Il faudrait que cet homme fût porteur d’un ordre du roi.

 

– Oh ! Madame, je ne sais comment il est entré, s’écria Lorenza en se renversant en arrière ; mais ce que je sais, ce dont je suis certaine, c’est qu’il monte l’escalier… c’est qu’il est à dix pas d’ici à peine… c’est que le voilà !

 

Tout à coup la porte s’ouvrit ; la princesse recula, épouvantée malgré elle de cette coïncidence bizarre.

 

Une sœur parut.

 

– Qui est là ? demanda Madame, et que voulez-vous ?

 

– Madame, répondit la sœur, un gentilhomme vient de se présenter au couvent, qui veut parler à Votre Altesse royale.

 

– Son nom ?

 

– Monsieur le comte de Fœnix.

 

– Est-ce lui ? demanda la princesse à Lorenza, et connaissez-vous ce nom ?

 

– Je ne connais pas ce nom ; mais c’est lui, Madame, c’est lui.

 

– Que veut-il ? demanda la princesse à la religieuse.

 

– Chargé d’une mission près du roi de France par Sa Majesté le roi de Prusse, il voudrait, dit-il, avoir l’honneur d’entretenir un instant Votre Altesse royale.

 

Madame Louise réfléchit un instant ; puis, se retournant vers Lorenza :

 

– Entrez dans ce cabinet, dit-elle.

 

Lorenza obéit.

 

– Et vous, ma sœur, continua la princesse, faites entrer ce gentilhomme.

 

La sœur s’inclina et sortit.

 

La princesse s’assura que la porte du cabinet était bien close, et revint à son fauteuil, où elle s’assit, attendant, non sans une certaine émotion, l’événement qui allait s’accomplir.

 

Presque aussitôt, la sœur reparut. Derrière elle marchait cet homme que nous avons vu, le jour de la présentation, se faire annoncer chez le roi sous le nom du comte de Fœnix.

 

Il était revêtu du même costume, qui était un uniforme prussien, sévère dans sa coupe ; il portait la perruque militaire et le col noir ; ses grands yeux, si expressifs, s’abaissèrent en présence de Madame Louise, mais seulement pour donner au respect tout ce qu’un homme, si haut placé qu’il soit comme simple gentilhomme, doit de respect à une fille de France.

 

Mais les relevant aussitôt comme s’il eut craint d’être aussi d’une trop grande humilité :

 

– Madame, je rends grâce à Votre Altesse royale de la faveur qu’elle veut bien me faire. J’y comptais cependant, connaissant que Votre Altesse soutient généreusement tout ce qui est malheureux.

 

– En effet, monsieur, j’y essaie, dit la princesse avec dignité, car elle comptait terrasser, après dix minutes d’entretien, celui qui venait impudemment réclamer la protection d’autrui après avoir abusé de ses propres forces.

 

Le comte s’inclina sans paraître avoir compris le double sens des paroles de la princesse.

 

– Que puis-je donc pour vous, monsieur ? continua Madame Louise sur le même ton d’ironie.

 

– Tout, Madame.

 

– Parlez.

 

– Votre Altesse, que je ne fusse point, sans de graves motifs, venu importuner dans la retraite qu’elle s’est choisie, a donné, je le crois du moins, asile à une personne qui m’intéresse en tout point.

 

– Comment nommez-vous cette personne, monsieur ?

 

– Lorenza Feliciani.

 

– Et que vous est cette personne ? Est-ce votre alliée, votre parente, votre sœur ?

 

– C’est ma femme.

 

– Votre femme ? dit la princesse en élevant la voix, afin d’être entendue du cabinet ; Lorenza Feliciani est la comtesse de Fœnix ?

 

– Lorenza Feliciani est la comtesse de Fœnix, oui, Madame, répondit le comte avec le plus grand calme.

 

– Je n’ai point de comtesse de Fœnix aux Carmélites, monsieur, répliqua sèchement la princesse.

 

Mais le comte ne se regarda point comme battu et continua :

 

– Peut-être bien, Madame, Votre Altesse n’est-elle pas bien persuadée encore que Lorenza Feliciani et la comtesse de Fœnix sont une seule et même personne ?

 

– Non, je l’avoue, dit la princesse, et vous avez deviné juste, monsieur ; ma conviction n’est point entière sur ce point.

 

– Votre Altesse veut-elle donner l’ordre que Lorenza Feliciani soit amenée devant elle, et alors elle ne conservera plus aucun doute. Je demande à Son Altesse pardon d’insister ainsi ; mais je suis tendrement attaché à cette jeune femme, et elle-même regrette, je crois, d’être séparée de moi.

 

– Le croyez-vous ?

 

– Oui, Madame, je le crois, si pauvre que soit mon mérite.

 

« Oh ! pensa la princesse, Lorenza avait dit vrai, et cet homme est effectivement un homme dangereux. »

 

Le comte gardait une contenance calme et se renfermait dans la plus stricte politesse de cour.

 

« Essayons de mentir », continua de penser Madame Louise.

 

– Monsieur, dit-elle, je n’ai point à vous remettre une femme qui n’est point ici. Je comprends que vous la cherchiez avec tant d’insistance, si vous l’aimez véritablement comme vous le dites ; mais, si vous voulez avoir quelque chance de la trouver, cherchez-la ailleurs, croyez-moi.

 

Le comte, en entrant, avait jeté un regard rapide sur tous les objets que renfermait la chambre de Madame Louise, et ses yeux s’étaient arrêtés un instant, rien qu’un instant, c’est vrai, mais ce seul regard avait suffi, sur la table placée dans un angle obscur de l’appartement, et c’était sur cette table que Lorenza avait placé ses bijoux, qu’elle avait offerts pour entrer aux Carmélites. Aux étincelles qu’ils jetaient dans l’ombre, le comte de Fœnix les avait reconnus.

 

– Si Votre Altesse royale voulait bien rappeler ses souvenirs, insista le comte, et c’est une violence que je la prie de vouloir bien se faire, elle se rappellerait que Lorenza Feliciani était tout à l’heure dans cette chambre, et qu’elle a déposé sur cette table les bijoux qui y sont, et qu’après avoir eu l’honneur de conférer avec Votre Altesse, elle s’est retirée.

 

Le comte de Fœnix saisit au passage le regard que jetait la princesse du côté du cabinet.

 

– Elle s’est retirée dans ce cabinet, acheva-t-il.

 

La princesse rougit, le comte continua :

 

– De sorte que je n’attends que l’agrément de Son Altesse pour lui ordonner d’entrer ; ce qu’elle fera à l’instant même, je n’en doute pas.

 

La princesse se rappela que Lorenza s’était enfermée en dedans, et que, par conséquent, rien ne pouvait la forcer de sortir que l’impulsion de sa propre volonté.

 

– Mais, dit-elle, ne cherchant plus à dissimuler le dépit qu’elle éprouvait d’avoir menti inutilement devant cet homme à qui l’on ne pouvait rien cacher, si elle entre, que fera-t-elle ?

 

– Rien, Madame ; elle dira seulement à Votre Altesse qu’elle désire me suivre, étant ma femme.

 

Ce dernier mot rassura la princesse, car elle se rappelait les protestations de Lorenza.

 

– Votre femme ! dit-elle, en êtes-vous bien sûr ?

 

Et l’indignation perçait sous ses paroles.

 

– On croirait, en vérité, que Votre Altesse ne me croit pas, dit poliment le comte. Ce n’est pas cependant une chose bien incroyable que le comte de Fœnix ait épousé Lorenza Feliciani, et que, l’ayant épousée, il redemande sa femme.

 

– Sa femme, encore ! s’écria Madame Louise avec impatience ; vous osez dire que Lorenza Feliciani est votre femme ?

 

– Oui, Madame, répondit le comte avec un naturel parfait, j’ose le dire, car cela est.

 

– Marié, vous êtes marié ?

 

– Je suis marié.

 

– Avec Lorenza ?

 

– Avec Lorenza.

 

– Légitimement ?

 

– Sans doute, et, si vous insistez, Madame, dans une dénégation qui me blesse…

 

– Eh bien, que ferez-vous ?

 

– Je mettrai sous vos yeux mon acte de mariage parfaitement en règle et signé du prêtre qui nous a unis.

 

La princesse tressaillit ; tant de calme brisait ses convictions.

 

Le comte ouvrit un portefeuille et développa un papier plié en quatre.

 

– Voilà la preuve de la vérité de ce que j’avance, Madame, et du droit que j’ai de réclamer cette femme ; la signature fait foi… Votre Altesse veut elle lire l’acte et interroger la signature ?

 

– Une signature ! murmura la princesse avec un doute plus humiliant que ne l’avait été sa colère ; mais si cette signature… ?

 

– Cette signature est celle du curé de Saint-Jean de Strasbourg, bien connu de M. le prince Louis, cardinal de Rohan, et si Son Éminence était ici…

 

– Justement M. le cardinal est ici, s’écria la princesse attachant sur le comte des regards enflammés. Son Éminence n’a pas quitté Saint-Denis ; elle est dans ce moment-ci chez les chanoines de la cathédrale ; ainsi rien n’est plus aisé que cette vérification que vous nous proposez.

 

– C’est un grand bonheur pour moi, Madame, répondit le comte en remettant flegmatiquement son acte dans son portefeuille ; car, par cette vérification, je l’espère, je verrai se dissiper tous les soupçons injustes que Votre Altesse a contre moi.

 

– Tant d’impudence me révolte en vérité, dit la princesse en agitant vivement sa sonnette. Ma sœur ! ma sœur !

 

La religieuse qui avait un instant auparavant introduit le comte de Fœnix accourut.

 

– Que l’on fasse monter à cheval mon piqueur, dit la princesse, et qu’on l’envoie porter ce billet à M. le cardinal de Rohan ; on le trouvera au chapitre de la cathédrale ; qu’il vienne ici sans retard, je l’attends.

 

Et, tout en parlant, la princesse écrivit à la hâte deux mots qu’elle remit à la religieuse.

 

Puis elle ajouta tout bas :

 

– Que l’on place dans le corridor deux archers de la maréchaussée, et que personne ne sorte sans mon congé ; allez !

 

Le comte avait suivi les différentes phases de cette résolution, bien arrêtée maintenant chez Madame Louise, de lutter avec lui jusqu’au bout ; et tandis que la princesse écrivait, décidée sans doute à lui disputer la victoire, il s’était approché du cabinet, et là, l’œil fixé sur la porte, les mains étendues et agitées d’un mouvement plus méthodique que nerveux, il avait prononcé quelques mots tout bas.

 

La princesse, en se retournant, le vit dans cette attitude.

 

– Que faites-vous là, monsieur ? dit-elle.

 

– Madame, dit le comte, j’adjure Lorenza Feliciani de venir ici en personne vous confirmer, par ses paroles et de sa pleine volonté, que je ne suis ni un imposteur ni un faussaire, et cela sans préjudice de toutes les autres preuves qu’exigera Votre Altesse.

 

– Monsieur !

 

– Lorenza Feliciani, cria le comte dominant tout, même la volonté de la princesse ; Lorenza Feliciani, sortez de ce cabinet, et venez ici, venez !

 

Mais la porte resta close.

 

– Venez, je le veux ! répéta le comte.

 

Alors la clef grinça dans la serrure, et la princesse, avec un indicible effroi, vit entrer la jeune femme, dont les yeux étaient fixés sur le comte, sans aucune expression de colère ni de haine.

 

– Que faites-vous donc, mon enfant, que faites-vous ? s’écria Madame Louise, et pourquoi revenir à cet homme que vous aviez fui ? Vous étiez en sûreté ici ; je vous l’avais dit.

 

– Elle est en sûreté aussi dans ma maison, Madame, répondit le comte.

 

Puis se retournant vers la jeune femme :

 

– N’est-ce pas, Lorenza, dit-il, que vous êtes en sûreté chez moi ?

 

– Oui, répondit la jeune fille.

 

La princesse, au comble de l’étonnement, joignit les mains et se laissa retomber dans son fauteuil.

 

– Maintenant, Lorenza, dit le comte d’une voix douce mais dans laquelle néanmoins l’accent du commandement se faisait sentir, maintenant on m’accuse de vous avoir fait violence. Dites, vous ai-je violentée en quelque chose que ce soit ?

 

– Jamais, répondit la jeune femme d’une voix claire et précise, mais sans accompagner cette dénégation d’aucun mouvement.

 

– Alors, s’écria la princesse, que signifie toute cette histoire d’enlèvement que vous m’avez faite ?

 

Lorenza demeura muette ; elle regardait le comte comme si la vie et la parole, qui en est l’expression, devaient lui venir de lui.

 

– Son Altesse désire sans doute savoir comment vous êtes sortie du couvent, Lorenza. Racontez tout ce qui s’est passé depuis le moment où vous vous êtes évanouie dans le chœur jusqu’à celui où vous vous êtes réveillée dans la chaise de poste.

 

Lorenza demeura silencieuse.

 

– Racontez la chose dans tous ses détails, continua le comte, sans rien omettre. Je le veux.

 

Lorenza ne put comprimer un frémissement.

 

– Je ne me rappelle point, dit-elle.

 

– Cherchez dans vos souvenirs, et vous vous rappellerez.

 

– Ah ! oui, oui, en effet, dit Lorenza avec le même accent monotone, je me souviens.

 

– Parlez !

 

– Lorsque je me fus évanouie, au moment même où les ciseaux touchaient mes cheveux, on m’emporta dans ma cellule et l’on me coucha sur mon lit. Jusqu’au soir, ma mère resta près de moi, et, comme je demeurais toujours sans connaissance, on envoya chercher le chirurgien du village, lequel me tâta le pouls, passa