
Alexandre Dumas
JOSEPH
BALSAMO
Mémoires d’un médecin
Tome III
(1846 – 1848)

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » - http://www.ebooksgratuits.com/
Table des matières
TROISIÈME PARTIE
Chapitre LXXXII La chasse au sorcier
Chapitre LXXXVII M. le duc d’Aiguillon
Chapitre LXXXVIII La part du roi
Chapitre LXXXIX Les antichambres de M. le duc de Richelieu
Chapitre XCI Le petit couvert de M. le dauphin
Chapitre XCII Les cheveux de la reine
Chapitre XCIII M. de Richelieu apprécie Nicole
Chapitre XCV Comment la joie des uns fait le désespoir des autres
Chapitre XCVII Où il est démontré que le chemin du ministère n’est pas semé de roses
Chapitre XCVIII M. d’Aiguillon prend sa revanche
Chapitre C Où les choses s’embrouillent de plus en plus
Chapitre CII De l’influence des paroles de l’inconnu sur Jean-Jacques Rousseau
Chapitre CIII La loge de la rue Plâtrière
Chapitre CVI L’âme et le corps
Chapitre CVII La portière de Marat
Chapitre CVIII L’homme et ses œuvres
Chapitre CIX La toilette de Rousseau
Chapitre CX Les coulisses de Trianon
Chapitre CXIII Le petit souper du roi Louis XV
Chapitre CXIV Les pressentiments
Chapitre CXV Le roman de Gilbert
Chapitre CXVI Le père et la fille
Chapitre CXVII Ce qu’il fallait à Althotas pour compléter son élixir de vie
Chapitre CXVIII Les deux gouttes d’eau de M. de Richelieu
Chapitre CXXIII L’hôtel de M. de Sartine

TROISIÈME PARTIE
Une
longue file de carrosses encombrait les avenues de la forêt de Marly, où le roi
chassait.
C’était
ce que l’on appelait une chasse d’après-midi.
En
effet Louis XV, dans les derniers temps de sa vie, ne chassait plus ni à tir ni
à courre. Il se contentait de regarder chasser.
Ceux
de nos lecteurs qui ont lu Plutarque se rappelleront peut-être ce cuisinier de
Marc-Antoine qui mettait d’heure en heure un sanglier à la broche, afin que,
parmi les cinq ou six sangliers qui rôtissaient, il s’en trouvât toujours un
cuit à point pour le moment précis où Marc-Antoine se mettrait à table.
C’est
que Marc-Antoine, dans son gouvernement de l’Asie Mineure, avait des affaires à
foison : il rendait la justice, et, comme les Ciliciens sont de grands
voleurs – le fait est constaté par Juvénal – Marc-Antoine était fort préoccupé.
Il avait donc toujours cinq ou six rôtis étagés à la broche, pour le moment où
par hasard ses fonctions de juge lui laisseraient le temps de manger un
morceau.
Or,
il en était de même chez Louis XV. Pour les chasses de l’après-midi, il avait
deux ou trois daims lancés à deux ou trois heures différentes, et, selon la
disposition où il était, il choisissait un hallali prompt ou éloigné.
Ce
jour-là, Sa Majesté avait déclaré qu’elle chasserait jusqu’à quatre heures. On
avait donc choisi un daim lancé depuis midi, et qui promettait d’aller
jusque-là.
De
son côté, madame du Barry se promettait de suivre le roi aussi fidèlement que
le roi avait promis de suivre le daim.
Mais
les veneurs proposent et le hasard dispose. Une combinaison du hasard changea
ce beau projet de madame du Barry.
La
comtesse avait trouvé dans le hasard un adversaire presque aussi capricieux
qu’elle.
Tandis
que, tout en causant politique avec M. de Richelieu, la comtesse courait après
Sa Majesté, laquelle, de son côté, courait après le daim, et que le duc et elle
renvoyaient une portion des saluts qu’ils rencontraient en chemin, ils
aperçurent tout à coup, à une cinquantaine de pas de la route, sous un
admirable dais de verdure, une pauvre calèche brisée qui tournait piteusement
ses deux roues du côté du ciel, tandis que les deux chevaux noirs qui eussent
dû la traîner rongeaient paisiblement, l’un l’écorce d’un hêtre, l’autre la
mousse qui s’étendait à ses pieds.
Les
chevaux de madame du Barry, magnifique attelage donné par le roi, avaient
distancé, comme on dit aujourd’hui, toutes les autres voitures, et étaient
arrivés les premiers en vue de cette calèche brisée.
–
Tiens ! un malheur, fit tranquillement la comtesse.
–
Ma foi, oui, fit le duc de Richelieu avec le même flegme, car, à la cour, on
use peu de sensiblerie ; ma foi, oui, la calèche est en morceaux.
–
Est-ce un mort que je vois là-bas sur l’herbe ? demanda la comtesse.
Regardez donc, duc.
–
Je ne le crois pas, cela remue.
–
Est-ce un homme ou une femme ?
–
Je ne sais trop. J’y vois fort mal.
–
Tiens, cela salue.
–
Alors, ce n’est pas un mort.
Et
Richelieu à tout hasard leva son tricorne.
–
Eh ! mais, comtesse, dit-il, il me semble…
–
Et à moi aussi.
–
Que c’est Son Éminence le prince Louis.
–
Le cardinal de Rohan en personne.
–
Que diable fait-il là ? demanda le duc.
–
Allons voir, répondit la comtesse. Champagne, à la voiture brisée, allez.
Le
cocher de la comtesse quitta aussitôt la route et s’enfonça sous la futaie.
–
Ma foi, oui, c’est monseigneur le cardinal, dit Richelieu.
C’était,
en effet, Son Éminence qui s’était couchée sur l’herbe, en attendant qu’il
passât quelqu’un de connaissance.
En
voyant madame du Barry venir à lui, il se leva.
–
Mille respects à madame la comtesse, dit-il.
–
Comment, cardinal, vous ?
–
Moi-même.
– À
pied ?
–
Non, assis.
–
Seriez-vous blessé ?
–
Pas le moins du monde.
–
Et par quel hasard en cet état ?
–
Ne m’en parlez pas, madame : c’est une brute de cocher, un faquin que j’ai
fait venir d’Angleterre, à qui je dis de couper à travers bois pour rejoindre
la chasse, et qui tourne si court, qu’il me verse, et, en me versant, il me
brise ma meilleure voiture.
–
Ne vous plaignez point, cardinal, dit la comtesse ; un cocher français
vous eût rompu le cou, ou tout au moins brisé les côtes.
–
C’est peut-être vrai.
–
Consolez-vous donc.
–
Oh ! j’ai de la philosophie, comtesse ; seulement, je vais être
obligé d’attendre, et c’est mortel.
–
Comment, prince, d’attendre ? un Rohan attendrait ?
–
Il le faut bien.
–
Ma foi, non ; je descendrais plutôt de mon carrosse que de vous laisser
là.
–
En vérité, madame, vous me rendez honteux.
–
Montez, prince, montez.
–
Non, merci, madame ; j’attends Soubise, qui est de la chasse, et qui ne
peut manquer de passer d’ici à quelques instants.
–
Mais s’il a pris une autre route ?
–
N’importe.
–
Monseigneur, je vous en prie.
–
Non, merci.
–
Mais pourquoi donc ?
–
Je ne veux point vous gêner.
–
Cardinal, si vous refusez de monter, je fais prendre ma queue par un valet de
pied, et je cours dans les bois comme une dryade.
Le
cardinal sourit ; et, songeant qu’une plus longue résistance pouvait être
mal interprétée par la comtesse, il se décida à monter dans son carrosse.
Le
duc avait déjà cédé sa place au fond, et s’était installé sur la banquette de
devant.
Le
cardinal se mit à marchander les honneurs, mais le duc fut inflexible.
Bientôt,
les chevaux de la comtesse eurent regagné le temps perdu.
–
Pardon, monseigneur, dit la comtesse au cardinal, mais Votre Éminence s’est
donc raccommodée avec la chasse ?
–
Comment cela ?
–
C’est que je vous vois pour la première fois prendre part à cet amusement.
–
Non pas, comtesse. Mais j’étais venu à Versailles pour avoir l’honneur de
présenter mes hommages à Sa Majesté, quand j’ai appris qu’elle était en
chasse ; j’avais à lui parler d’une affaire pressée ; je me suis mis
à sa poursuite ; mais, grâce à ce maudit cocher, je manquerai non
seulement l’oreille du roi, mais encore mon rendez-vous en ville.
–
Voyez-vous, madame, dit le duc en riant, monseigneur vous avoue nettement les
choses… ; monseigneur a un rendez-vous.
–
Que je manquerai, je le répète, répliqua Éminence
–
Est-ce qu’un Rohan, un prince, un cardinal, manque jamais quelque chose ?
dit la comtesse.
–
Dame ! fit le prince, à moins d’un miracle.
Le
duc et la comtesse se regardèrent : ce mot leur rappelait un souvenir
récent.
–
Ma foi ! prince, dit la comtesse, puisque vous parlez de miracle, je vous
avouerai franchement une chose, c’est que je suis bien aise de rencontrer un
prince de l’Église pour lui demander s’il y croit.
– À
quoi, madame ?
–
Aux miracles, parbleu ! dit le duc.
–
Les Écritures nous en font un article de foi, madame, dit le cardinal essayant
de prendre un air croyant.
–
Oh ! je ne parle pas des miracles anciens, repartit la comtesse.
–
Et de quels miracles parlez-vous donc, madame ?
–
Des miracles modernes.
–
Ceux-ci, je l’avoue, sont plus rares, dit le cardinal. Cependant…
–
Cependant, quoi ?
–
Ma foi ! j’ai vu des choses qui, si elles n’étaient pas miraculeuses,
étaient au moins fort incroyables.
–
Vous avez vu de ces choses-là, prince ?
–
Sur mon honneur.
–
Mais vous savez bien, madame, dit Richelieu en riant, que Son Éminence passe
pour être en relation avec les esprits, ce qui n’est peut-être pas fort
orthodoxe.
–
Non, mais ce qui doit être fort commode, dit la comtesse.
–
Et qu’avez-vous vu, prince ?
–
J’ai juré le secret.
–
Oh ! oh ! voilà qui devient plus grave.
–
C’est ainsi, madame.
–
Mais, si vous avez promis le secret sur la sorcellerie, peut-être ne l’avez
vous point promis sur le sorcier ?
–
Non.
–
Eh bien ! prince, il faut vous dire que, le duc et moi, nous sommes sortis
pour nous mettre en quête d’un magicien quelconque.
–
Vraiment ?
–
D’honneur.
–
Prenez le mien.
–
Je ne demande pas mieux.
–
Il est à votre service, comtesse.
–
Et au mien aussi, prince ?
–
Et au vôtre aussi, duc.
–
Comment s’appelle-t-il ?
–
Le comte de Fœnix.
Madame
du Barry et le duc se regardèrent tous deux en pâlissant.
–
Voilà qui est bizarre ! dirent-ils ensemble.
–
Est-ce que vous le connaissez ? demanda le prince.
–
Non. Et vous le tenez pour sorcier ?
–
Plutôt deux fois qu’une.
–
Vous lui avez parlé ?
–
Sans doute.
–
Et vous l’avez trouvé ?…
–
Parfait.
– À
quelle occasion ?
–
Mais…
Le
cardinal hésita.
– À
l’occasion de ma bonne aventure, que je me suis fait dire par lui.
–
Et a-t-il deviné juste ?
–
C’est-à-dire qu’il m’a raconté des choses de l’autre monde.
–
Il n’a point un autre nom que celui de comte de Fœnix ?
–
Si fait : je l’ai entendu appeler encore…
–
Dites, monseigneur, fit la comtesse avec impatience.
–
Joseph Balsamo, madame.
La
comtesse joignit les mains en regardant Richelieu. Richelieu se gratta le bout
du nez en regardant la comtesse.
–
Est-ce bien noir, le diable ? demanda tout à coup madame du Barry.
–
Le diable, comtesse ? Mais je ne l’ai pas vu.
–
Que lui dites-vous donc là, comtesse ? s’écria Richelieu. Voilà,
pardieu ! une belle société pour un cardinal.
–
Est-ce que l’on vous dit la bonne aventure sans vous montrer le diable ?
demanda la comtesse.
–
Oh ! certainement, dit le cardinal ; on ne montre le diable qu’aux
gens de peu ; pour nous, on s’en passe.
–
Enfin, dites ce que vous voudrez, prince, continua madame du Barry ; il y
a toujours un peu de diablerie là-dessous.
–
Dame ! je le crois.
–
Des feux verts, n’est-ce pas ? des spectres, des casseroles infernales qui
puent le brûlé abominablement ?
–
Mais non, mais non ; mon sorcier a d’excellentes manières ; c’est un
fort galant homme, et qui reçoit très bien, au contraire.
–
Est-ce que vous ne vous ferez pas tirer votre horoscope par ce sorcier-là,
comtesse ? demanda Richelieu.
–
J’en meurs d’envie, je l’avoue.
–
Faites, madame.
–
Mais où cela se passe-t-il, demanda madame du Barry espérant que le cardinal
allait lui donner l’adresse qu’elle cherchait.
–
Dans une belle chambre fort coquettement meublée.
La
comtesse avait peine à cacher son impatience.
–
Bon ! dit-elle ; mais la maison ?
–
Maison décente, quoique d’architecture singulière.
La
comtesse trépignait de dépit d’être si peu comprise.
Richelieu
vint à son secours.
–
Mais vous ne voyez donc pas, monseigneur, dit-il, que madame enrage de ne point
savoir encore où demeure votre sorcier ?
–
Où il demeure, avez-vous dit ?
–
Oui.
–
Ah ! fort bien, répliqua le cardinal. Eh ! ma foi, attendez donc…
non… si… non… C’est au Marais, presque au coin du boulevard, rue
Saint-François, Saint-Anastase… non. C’est un nom de saint, toujours.
–
Mais quel saint, voyons, vous qui devez les connaître tous ?
–
Non, ma foi ! au contraire ; je les connais fort peu, dit le
cardinal ; mais attendez donc, mon drôle de laquais doit savoir cela, lui.
–
Justement, dit le duc, on l’a pris derrière. Arrêtez, Champagne, arrêtez.
Et
le duc tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cocher.
Le
cocher arrêta court sur leurs jarrets nerveux les chevaux frémissants.
–
Olive, dit le cardinal, es-tu là, drôle ?
–
Oui, monseigneur.
–
Où donc ai-je été un soir, au Marais, bien loin ?
Le
laquais avait parfaitement entendu la conversation, mais il n’eut garde de
paraître instruit.
–
Au Marais… ? dit-il ayant l’air de chercher.
–
Oui, près du boulevard.
–
Quel jour, monseigneur ?
–
Un jour que je revenais de Saint-Denis.
–
De Saint-Denis ? reprit Olive, pour se faire valoir et se donner un air
plus naturel.
–
Eh ! oui, de Saint-Denis ; la voiture m’attendit au boulevard, je
crois.
–
Fort bien, monseigneur, fort bien, dit Olive ; un homme vint même jeter
dans la voiture un paquet fort lourd, je me rappelle maintenant.
–
C’est possible, répondit le cardinal ; mais qui te parle de cela,
animal ?
–
Que désire donc monseigneur ?
–
Savoir le nom de la rue.
–
Rue Saint-Claude, monseigneur.
–
Claude, c’est cela ! s’écria le cardinal. J’eusse parié pour un nom de
saint.
–
Rue Saint-Claude ! répéta la comtesse en lançant à Richelieu un regard si
expressif, que le maréchal, craignant toujours de laisser approfondir ses
secrets, surtout lorsqu’il s’agissait de conspiration, interrompit madame du
Barry par ces mots :
–
Eh ! comtesse, le roi.
–
Où ?
–
Là-bas.
–
Le roi, le roi ! s’écria la comtesse. À gauche, Champagne, à gauche, que
Sa Majesté ne nous voie pas.
–
Et pourquoi cela, comtesse ? dit le cardinal effaré. Je croyais, au
contraire, que vous me conduisiez près de Sa Majesté.
–
Ah ! c’est vrai, vous avez envie de voir le roi, vous.
–
Je ne viens que pour cela, madame.
–
Eh bien, l’on va vous conduire au roi.
–
Mais vous ?
–
Nous, nous restons ici.
–
Cependant, comtesse…
–
Pas de gêne, prince, je vous en supplie ; chacun à son affaire. Le roi est
là-bas, sous ce bosquet de châtaigniers, vous avez affaire au roi, à merveille.
Champagne !
Champagne
arrêta court.
–
Champagne, laissez-nous descendre, et menez Son Éminence au roi.
–
Quoi ! seul, comtesse ?
–
Vous demandiez l’oreille du roi, monsieur le cardinal.
–
C’est vrai.
–
Eh bien, vous l’aurez tout entière.
–
Ah ! cette bonté me comble.
Et
le prélat baisa galamment la main de madame du Barry.
–
Mais vous-même, où vous retirez-vous, madame ? demanda-t-il.
–
Ici, sous ces glandées.
–
Le roi vous cherchera.
–
Tant mieux.
–
Il sera fort inquiet de ne pas vous voir.
–
Et cela le tourmentera, c’est ce que je désire.
–
Vous êtes adorable, comtesse.
–
C’est justement ce que me dit le roi quand je l’ai tourmenté. Champagne, quand
vous aurez conduit Son Éminence, vous reviendrez au galop.
–
Oui, madame la comtesse.
–
Adieu, duc, fit le cardinal.
–
Au revoir, monseigneur, répondit le duc.
Et
le valet ayant abaissé le marchepied, le duc mit pied à terre avec la comtesse,
légère comme une échappée de couvent, tandis que le carrosse voiturait
rapidement Son Éminence vers le tertre où Sa Majesté Très Chrétienne cherchait,
avec ses mauvais yeux, cette méchante comtesse que tout le monde avait vue,
excepté lui.
Madame
du Barry ne perdit pas de temps. Elle prit le bras du duc, et, l’entraînant
dans le taillis :
–
Savez-vous, dit-elle, que c’est Dieu qui nous l’a envoyé, ce cher
cardinal !
–
Pour se débarrasser un instant de lui, je comprends cela, répondit le duc.
–
Non, pour nous mettre sur la trace de notre homme.
–
Alors nous allons chez lui ?
–
Je le crois bien. Seulement…
–
Quoi, comtesse ?
–
J’ai peur, je l’avoue.
–
De qui ?
–
Du sorcier, donc. Oh ! je suis fort crédule, moi.
–
Diable !
–
Et vous, croyez-vous aux sorciers ?
–
Dame ! je ne dis pas non, comtesse.
–
Mon histoire de la prédiction…
–
C’est un fait. Et moi-même…, dit le vieux maréchal en se frottant l’oreille.
–
Eh bien ! vous ?
–
Moi-même, j’ai connu certain sorcier…
–
Bah !
–
Qui m’a rendu un jour un très grand service.
–
Quel service, duc ?
–
Il m’a ressuscité.
–
Ressuscité ! vous ?
–
Certainement, j’étais mort, rien que cela.
–
Contez-moi la chose, duc.
–
Cachons-nous, alors.
–
Duc, vous êtes horriblement poltron.
–
Mais non. Je suis prudent, voilà tout.
–
Sommes-nous bien ici ?
–
Je le crois.
–
Eh bien, l’histoire, l’histoire.
–
Voilà. J’étais à Vienne. C’était du temps de mon ambassade. Je reçus le soir,
sous un réverbère, un grand coup d’épée tout au travers du corps. C’était une
épée de mari, chose malsaine en diable. Je tombai. On me ramassa, j’étais mort.
–
Comment, vous étiez mort ?
–
Ma foi, oui, ou peut s’en fallait. Passe un sorcier qui demande quel est cet
homme que l’on porte en terre. On lui dit que c’est moi. Il fait arrêter le
brancard, il me verse trois gouttes de je ne sais quoi sur la blessure, trois
autres gouttes sur les lèvres : le sang s’arrête, la respiration revient,
les yeux se rouvrent, et je suis guéri.
–
C’est un miracle de Dieu, duc.
–
Voilà justement ce qui m’effraye, c’est qu’au contraire je crois, moi, que
c’est un miracle du diable.
–
C’est juste, maréchal. Dieu n’aurait pas sauvé un garnement de votre
espèce : à tout seigneur, tout honneur. Et vit-il, votre sorcier ?
–
J’en doute, à moins qu’il n’ait trouvé l’or potable.
–
Comme vous, maréchal ? Vous croyez donc à ces contes ?
–
Je crois à tout.
–
Il était vieux ?
–
Mathusalem en personne.
–
Et il se nommait ?
–
Ah ! d’un nom grec magnifique, Althotas.
–
Oh ! que voilà un terrible nom, maréchal.
–
N’est-ce pas, madame ?
–
Duc, voilà le carrosse qui revient.
– À
merveille.
–
Sommes-nous décidés ?
–
Ma foi, oui.
–
Nous allons à Paris ?
– À
Paris.
–
Rue Saint-Claude ?
–
Si vous le voulez bien… Mais le roi qui attend !…
–
C’est ce qui me déciderait, duc, si je n’étais déjà décidée. Il m’a
tourmentée ; à ton tour de rager, La France !
–
Mais on va vous croire enlevée, perdue.
–
D’autant mieux qu’on m’a vue avec vous, maréchal.
–
Tenez, comtesse, je vais être franc à mon tour : j’ai peur.
–
De quoi ?
–
J’ai peur que vous ne racontiez cela à quelqu’un, et que l’on ne se moque de
moi.
–
Alors on se moquera de nous deux, puisque j’y vais avec vous.
–
Au fait, comtesse, vous me décidez. D’ailleurs, si vous me trahissez, je dis…
–
Que dites-vous ?
–
Je dis que vous êtes venue avec moi, en tête à tête.
–
On ne vous croira pas, duc.
–
Eh ! eh ! comtesse si Sa Majesté n’était pas là…
–
Champagne ! Champagne ! ici, derrière ce buisson, qu’on ne nous voie
pas. Germain, la portière. C’est cela. Maintenant, à Paris, rue Saint-Claude,
au Marais, et brûlons le pavé.
Il
était six heures du soir.
Dans
cette chambre de la rue Saint-Claude, où nous avons déjà introduit nos
lecteurs, Balsamo était assis près de Lorenza éveillée, et essayait par la
persuasion d’adoucir cet esprit rebelle à toutes les prières.
Mais
la jeune femme le regardait de travers, comme Didon regardait Énée prêt à
partir, ne parlait que pour faire des reproches, et n’étendait la main que pour
repousser.
Elle
se plaignait d’être prisonnière, d’être esclave, et de ne plus respirer, de ne
plus voir le soleil. Elle enviait le sort des plus pauvres créatures, des oiseaux,
des fleurs. Elle appelait Balsamo son tyran.
Puis,
passant du reproche à la colère, elle mettait en lambeaux les riches étoffes
que son mari lui avait données pour égayer par des semblants de coquetterie la
solitude qu’il lui imposait.
De
son côté, Balsamo lui parlait avec douceur et la regardait avec amour. On
voyait que cette faible et irritable créature prenait une énorme place dans son
cœur, sinon dans sa vie.
–
Lorenza, lui disait-il, mon enfant chéri, pourquoi montrer cet esprit d’hostilité
et de résistance ? pourquoi ne pas vivre avec moi, qui vous aime au delà
de toute expression, comme une compagne douce et dévouée ? Alors vous
n’auriez plus rien à désirer ; alors vous seriez libre de vous épanouir au
soleil comme ces fleurs dont vous parliez tout à l’heure, d’étendre vos ailes
comme ces oiseaux dont vous enviez le sort ; alors nous irions tous deux
partout ensemble ; alors vous reverriez non seulement ce soleil qui vous
charme tant, mais encore les soleils factices des hommes, ces assemblées où
vont les femmes de ce pays ; vous seriez heureuse selon vos goûts, en me
rendant heureux à ma manière. Pourquoi ne voulez-vous pas de ce bonheur,
Lorenza, qui, avec votre beauté, votre richesse, rendrait tant de femmes
jalouses ?
–
Parce que vous me faites horreur, répondit la fière jeune femme.
Balsamo
attacha sur Lorenza un regard empreint à la fois de colère et de pitié.
–
Vivez donc ainsi que vous vous condamnez à vivre, dit-il, et, puisque vous êtes
si fière, ne vous plaignez pas.
–
Je ne me plaindrais pas non plus si vous me laissiez seule, je ne me plaindrais
pas si vous ne vouliez point me forcer à vous parler. Restez hors de ma
présence, ou, quand vous viendrez dans ma prison, ne me dites rien, et je ferai
comme ces pauvres oiseaux du Sud que l’on tient en cage : ils meurent,
mais ils ne chantent pas.
Balsamo
fit un effort sur lui-même.
–
Allons, Lorenza, dit-il, de la douceur, de la résignation ; lisez donc une
fois dans mon cœur, dans ce cœur qui vous aime au-dessus de tout chose.
Voulez-vous des livres ?
–
Non.
–
Pourquoi cela ? Des livres vous distrairont.
–
Je veux prendre un tel ennui, que j’en meure.
Balsamo
sourit ou plutôt essaya de sourire.
–
Vous êtes folle, dit-il, vous savez bien que vous ne mourrez pas, tant que je
serai là pour vous soigner et vous guérir si vous tombez malade.
–
Oh ! s’écria Lorenza, vous ne me guérirez pas le jour où vous me trouverez
étranglée aux barreaux de ma fenêtre avec cette écharpe.
Balsamo
frissonna.
–
Le jour, continua-t-elle exaspérée, où j’aurai ouvert ce couteau et où je me le
serai plongé dans le cœur.
Balsamo,
pâle et couvert d’une sueur glacée, regarda Lorenza, et, d’une voix
menaçante :
–
Non, dit-il, Lorenza, vous avez raison, ce jour-là, je ne vous guérirai point,
je vous ressusciterai.
Lorenza
poussa un cri d’effroi. elle ne connaissait pas de bornes au pouvoir de
Balsamo ; elle crut à sa menace.
Balsamo
était sauvé.
Tandis
qu’elle s’abîmait dans cette nouvelle cause de son désespoir, qu’elle n’avait
pas prévue, et que sa raison vacillante se voyait enfermée dans un cercle
infranchissable de tortures, la sonnette d’appel agitée par Fritz retentit à
l’oreille de Balsamo.
Elle
tinta trois fois rapidement et à coups égaux.
–
Un courrier, dit-il.
Puis,
après un court intervalle, un autre coup retentit.
–
Et pressé, dit-il.
–
Ah ! fit Lorenza, vous allez donc me quitter !
Il
prit la main froide de la jeune femme.
–
Encore une fois, dit-il, et la dernière, vivons en bonne intelligence, vivons
fraternellement, Lorenza ; puisque la destinée nous a liés l’un à l’autre,
faisons-nous de la destinée une amie et non un bourreau.
Lorenza
ne répondit rien. Son œil fixe et morne semblait chercher dans l’infini une
pensée qui lui échappait éternellement, et qu’elle ne trouvait plus peut-être
pour l’avoir trop poursuivie, comme il arrive à ceux dont la vue a trop
ardemment sollicité la lumière après avoir vécu dans les ténèbres et que le
soleil a aveuglés.
Balsamo
lui prit la main et la lui baisa sans qu’elle donnât signe d’existence.
Puis
il fit un pas vers la cheminée.
À
l’instant même, Lorenza sortit de sa torpeur et fixa avidement ses yeux sur
lui.
–
Oui, murmura-t-il, tu veux savoir par où je sors, pour sortir un jour après
moi, pour fuir comme tu m’en as menacé ; et voilà pourquoi tu te
réveilles, voilà pourquoi tu me suis du regard.
Et,
passant sa main sur son front, comme s’il s’imposait à lui-même une contrainte
pénible, il étendit cette même main vers la jeune femme, et d’un ton impératif,
en lui lançant son regard et son geste comme un trait vers la poitrine et les
yeux :
–
Dormez, dit-il.
Cette
parole était à peine prononcée, que Lorenza plia comme une fleur sur sa
tige ; sa tête, vacillante un instant, s’inclina et alla s’appuyer sur le
coussin du sofa. Ses mains, d’une blancheur mate, glissèrent à ses côtés, en
effleurant sa robe soyeuse.
Balsamo
s’approcha, la voyant si belle, et appuya ses lèvres sur ce beau front.
Alors
toute la physionomie de Lorenza s’éclaircit, comme si un souffle sorti des
lèvres de l’Amour même avait écarté de son front le nuage qui le
couvrait ; sa bouche s’entrouvrit frémissante, ses yeux nagèrent dans de
voluptueuses larmes, et elle soupira comme durent soupirer ces anges qui, aux
premiers jours de la création, se prirent d’amour pour les enfants des hommes.
Balsamo
la regarda un instant, comme un homme qui ne peut s’arracher à sa
contemplation ; puis, comme le timbre retentissait de nouveau, il s’élança
vers la cheminée, poussa un ressort, et disparut derrière les fleurs.
Fritz
l’attendait au salon avec un homme vêtu d’une veste de coureur et chaussé de
bottes épaisses armées de longs éperons.
La
physionomie vulgaire de cet homme annonçait un homme du peuple, son œil seul
recélait une parcelle de feu sacré qu’on eût dit lui avoir été communiquée par
une intelligence supérieure à la sienne.
Sa
main gauche était appuyée sur un fouet court et noueux, tandis que sa main
droite figurait des signes que Balsamo, après un court examen, reconnut, et
auxquels, muet lui-même, il répondit en effleurant son front du doigt
indicateur.
La
main du postillon monta aussitôt à sa poitrine, où elle traça un nouveau
caractère qu’un indifférent n’eût pas reconnu, tant il ressemblait au geste que
l’on fait pour attacher un bouton.
À
ce dernier signe, le maître répondit par l’exhibition d’une bague qu’il portait
au doigt.
Devant
ce symbole redoutable, l’envoyé plia un genou.
–
D’où viens-tu ? dit Balsamo.
–
De Rouen, maître.
–
Que fais-tu ?
–
Je suis courrier au service de madame de Grammont.
–
Qui t’a placé chez elle ?
–
La volonté du grand Cophte.
–
Quel ordre as-tu reçu en entrant à son service ?
–
De n’avoir pas de secrets pour le maître.
–
Où vas-tu ?
– À
Versailles.
–
Qu’y portes-tu ?
–
Une lettre.
– À
qui ?
–
Au ministre.
–
Donne.
Le
courrier tendit à Balsamo une lettre qu’il venait de tirer d’un sac de cuir
attaché derrière son dos.
–
Dois-je attendre ? demanda-t-il.
–
Oui.
–
J’attends.
–
Fritz !
L’Allemand
parut.
–
Cache Sébastien dans l’office.
–
Oui, maître.
–
Il sait mon nom ! murmura l’adepte avec une superstitieuse frayeur.
–
Il sait tout, lui répliqua Fritz en l’entraînant. Balsamo resta seul : il
regarda le cachet bien pur et bien profond de cette lettre, que le coup d’œil
suppliant du courrier semblait lui avoir recommandé de respecter le plus
possible.
Puis,
lent et pensif, il remonta vers la chambre de Lorenza et ouvrit la porte de
communication.
Lorenza
dormait toujours, mais fatiguée, mais énervée par l’inaction. Il lui prit la
main qu’elle serra convulsivement, et il appliqua sur son cœur la lettre du
courrier, toute cachetée qu’elle était.
–
Voyez-vous ? lui dit-il.
–
Oui, je vois, répondit Lorenza.
–
Quel est l’objet que je tiens à la main ?
–
Une lettre.
–
Pouvez-vous la lire ?
–
Je le puis.
–
Lisez-la donc, alors.
Alors
Lorenza, les yeux fermés, la poitrine haletante, récita mot à mot les lignes
suivantes, que Balsamo écrivait sous sa dictée à mesure qu’elle parlait :
« Cher
frère,
« Comme
je l’avais prévu, mon exil me sera au moins bon à quelque chose. J’ai quitté ce
matin le président de Rouen ; il est à nous, mais timide. Je l’ai pressé
en votre nom. Il se décide enfin, et les remontrances de sa compagnie seront
avant huit jours à Versailles.
« Je
pars immédiatement pour Rennes, afin d’activer un peu Caradeuc et La Chalotais,
qui s’endorment.
« Notre
agent de Caudebec se trouvait à Rouen. Je l’ai vu. L’Angleterre ne s’arrêtera
pas en chemin ; elle prépare une verte notification au cabinet de
Versailles.
« X…
m’a demandé s’il fallait la produire. J’ai autorisé.
« Vous
recevrez les derniers pamphlets de Thévenot, de Morande et de Delille contre la
du Barry. Ce sont des pétards qui feraient sauter une ville.
« Une
mauvaise rumeur m’était venue : il y avait de la disgrâce dans l’air. Mais
vous ne m’avez pas encore écrit, et j’en ris. Cependant, ne me laissez pas dans
le doute et répondez-moi courrier par courrier.
« Votre
message me trouvera à Caen, où j’ai quelques-uns de nos messieurs à pratiquer.
« Adieu,
je vous embrasse.
« Duchesse de Grammont. »
Lorenza
s’arrêta après cette lecture.
–
Vous ne voyez rien autre chose ? demanda Balsamo.
–
Je ne vois rien.
–
Pas de post-scriptum ?
–
Non.
Balsamo,
dont le front s’était déridé à mesure qu’elle lisait, reprit à Lorenza la
lettre de la duchesse.
–
Pièce curieuse, dit-il, que l’on me payerait bien cher. Oh ! comment
écrit-on de pareilles choses ! s’écria-t-il. Oui, ce sont les femmes qui
perdent toujours les hommes supérieurs. Ce Choiseul n’a pu être renversé par
une armée d’ennemis, par un monde d’intrigues, et voilà que le souffle d’une
femme l’écrase en le caressant. Oui, nous périssons tous par la trahison ou la
faiblesse des femmes… Si nous avons un cœur, et dans ce cœur une fibre
sensible, nous sommes perdus.
Et,
en disant ces mots, Balsamo regardait avec une tendresse inexprimable Lorenza
palpitante sous ce regard.
–
Est-ce vrai, lui dit-il, ce que je pense ?
–
Non, non, ce n’est pas vrai, répliqua-t-elle ardemment. Tu vois bien que je
t’aime trop, moi, pour te nuire comme toutes ces femmes sans raison et sans
cœur.
Balsamo
se laissa enlacer par les bras de son enchanteresse.
Tout
à coup un double tintement de la sonnette de Fritz résonna deux fois.
–
Deux visites, dit Balsamo.
Un
violent coup de sonnette acheva la phrase télégraphique de Fritz.
Et,
se dégageant des bras de Lorenza, Balsamo sortit de la chambre, laissant la
jeune femme toujours endormie.
Il
rencontra le courrier sur son chemin : celui-ci attendait les ordres du
maître.
–
Voilà la lettre, dit-il.
–
Qu’en faut-il faire ?
–
La remettre à son adresse.
–
C’est tout ?
–
C’est tout.
L’adepte
regarda l’enveloppe et le cachet, et, les voyant aussi intacts qu’il les avait
apportés, manifesta sa joie et disparut dans les ténèbres.
–
Quel malheur de ne pas garder un pareil autographe ! dit Balsamo, et quel
malheur surtout de ne pas pouvoir le faire passer par des mains sûres entre les
mains du roi !
Fritz
apparut alors devant lui.
–
Qui est là ? demanda-t-il.
–
Une femme et un homme.
–
Sont-ils déjà venus ici ?
–
Non.
–
Les connais-tu ?
–
Non.
–
La femme est-elle jeune ?
–
Jeune et jolie.
–
L’homme ?
–
Soixante à soixante-cinq ans.
–
Où sont-ils ?
–
Au salon.
Balsamo
entra.
La
comtesse avait complètement caché son visage sous une mante ; comme elle
avait eu le temps de passer à l’hôtel de famille, son costume était celui d’une
petite bourgeoise.
Elle
était venue en fiacre avec le maréchal qui, plus timide, s’était habillé de
gris, comme un valet supérieur de bonne maison.
–
Monsieur le comte, dit madame du Barry, me reconnaissez-vous ?
–
Parfaitement, madame la comtesse.
Richelieu
restait en arrière.
–
Veuillez vous asseoir, madame, et vous aussi, monsieur.
–
Monsieur est mon intendant, dit la comtesse.
–
Vous faites erreur, madame, répliqua Balsamo en s’inclinant ; monsieur est
M. le duc de Richelieu, que je reconnais à merveille, et qui serait bien ingrat
s’il ne me reconnaissait pas.
–
Comment cela ? demanda le duc tout déferré, comme disait Tallemant des
Réaux.
–
Monsieur le duc, on doit un peu de reconnaissance à ceux qui nous ont sauvé la
vie, je pense.
–
Ah ! ah ! duc, dit la comtesse en riant ; entendez-vous,
duc ?
–
Eh ! vous m’avez sauvé la vie, à moi, monsieur le comte ? fit
Richelieu étonné.
–
Oui, monseigneur, à Vienne, en 1725, lors de votre ambassade.
–
En 1725 ! mais vous n’étiez pas né, mon cher monsieur.
Balsamo
sourit.
–
Il me semble que si, monsieur le duc, dit-il, puisque je vous ai rencontré
mourant, ou plutôt mort sur une litière ; vous veniez de recevoir un coup
d’épée au beau travers de la poitrine, à telles enseignes que je vous ai versé
sur la plaie trois gouttes de mon élixir… Là, tenez, à l’endroit où vous
chiffonnez votre point d’Alençon, un peu riche pour un intendant.
–
Mais, interrompit le maréchal, vous avez trente à trente-cinq ans à peine,
monsieur le comte.
–
Allons donc, duc ! s’écria la comtesse en riant aux éclats, vous voilà
devant le sorcier. Y croyez-vous ?
–
Je suis stupéfait, comtesse. Mais alors, continua le duc s’adressant de nouveau
à Balsamo… Mais alors, vous vous appelez…
–
Oh ! nous autres sorciers, monsieur le duc, vous le savez, nous changeons
de nom à toutes les générations… et, en 1725, c’était la mode des noms en us,
en os et en as, et il ne m’étonnerait pas quand, à cette époque,
il m’aurait pris la fantaisie de troquer mon nom contre quelque nom grec ou
latin… Ceci posé, je suis à vos ordres, madame la comtesse, à vos ordres,
monsieur le duc…
–
Comte, nous venons vous consulter, le maréchal et moi.
–
C’est beaucoup d’honneur que vous me faites, madame, surtout si c’est
naturellement que cette idée vous est venue.
–
Le plus naturellement du monde, comte ; votre prédiction me court par la
tête ; seulement, je doute qu’elle se réalise.
–
Ne doutez jamais de ce que dit la science, madame.
–
Oh ! oh ! fit Richelieu, c’est que notre couronne est bien aventurée,
comte… Il ne s’agit pas ici d’une blessure que l’on guérit avec trois gouttes
d’élixir.
–
Non, mais d’un ministre que l’on renverse avec trois paroles…, répliqua
Balsamo. Eh bien ! ai-je deviné ? Dites, voyons.
–
Parfaitement, dit la comtesse toute tremblante. En vérité, duc, que dites vous
de tout cela ?
–
Oh ! ne vous étonnez pas pour si peu, madame, dit Balsamo, qui voit madame
du Barry et Richelieu inquiets doit deviner pourquoi, sans sorcellerie.
–
Aussi, ajouta le maréchal, vous adorerai-je, si vous nous indiquez le remède.
– À
la maladie qui vous travaille ?
–
Oui, nous avons le Choiseul.
–
Et vous voudriez bien en être guéris.
–
Oui, grand magicien, justement.
–
Monsieur le comte, vous ne nous laisserez pas dans l’embarras, dit la
comtesse ; il y va de votre honneur.
–
Je suis tout prêt à vous servir de mon mieux, madame ; cependant, je
voudrais savoir si M. le duc n’avait pas d’avance quelque idée arrêtée en venant
ici.
–
Je l’avoue, monsieur le comte… Ma foi, c’est charmant d’avoir un sorcier que
l’on peut appeler M. le comte : cela ne vous change pas de vos habitudes.
Balsamo
sourit.
–
Voyons, reprit-il, soyez franc.
–
Sur l’honneur, je ne demande pas mieux, dit le duc.
–
Vous aviez quelque consultation à me demander ?
–
C’est vrai.
–
Ah ! sournois, dit la comtesse ; il ne m’en parlait pas.
–
Je ne pouvais dire cela qu’à M. le comte, et dans le creux le plus secret de
l’oreille encore, répondit le maréchal.
–
Pourquoi, duc ?
–
Parce que vous eussiez rougi, comtesse, jusqu’au blanc des yeux.
–
Ah ! par curiosité, dites, maréchal ; j’ai du rouge, on n’en verra
rien.
–
Eh bien, dit Richelieu, voici ce à quoi j’ai pensé. Prenez garde, comtesse, je
jette mon bonnet par-dessus les moulins.
–
Jetez, duc, je vous le renverrai.
–
Oh ! c’est que vous m’allez battre tout à l’heure, si je dis ce que je
veux dire.
–
Vous n’êtes pas accoutumé à être battu, monsieur le duc, dit Balsamo au vieux
maréchal enchanté du compliment.
–
Eh bien, donc, reprit-il, voici : n’en déplaise à madame, à Sa Majesté…
Comment vais-je dire cela ?
–
Qu’il est mortel de lenteurs ! s’écria la comtesse.
–
Vous le voulez donc ?
–
Oui.
–
Absolument ?
–
Mais oui, cent fois oui.
–
Alors, je me risque. C’est une chose triste à dire, monsieur le comte, mais Sa
Majesté n’est plus amusable. Le mot n’est pas de moi, comtesse, il est de
madame de Maintenon.
–
Il n’y a rien là qui me blesse, duc, dit madame du Barry.
–
Tant mieux mille fois, alors je serai à mon aise. Eh bien, il faudrait que M.
le comte, qui trouve de si précieux élixirs…
–
En trouvât un, dit Balsamo, qui rendît au roi la faculté d’être amusé.
–
Justement.
–
Eh ! monsieur le duc, c’est là un enfantillage, l’a b c du métier.
Le premier charlatan trouvera un philtre.
–
Dont la vertu, continua le duc, sera mise sur le compte du mérite de
madame ?
–
Duc ! s’écria la comtesse.
–
Eh ! je le savais bien, que vous vous fâcheriez ; mais c’est vous qui
l’avez voulu.
–
Monsieur le duc, répliqua Balsamo, vous avez eu raison : voici madame la
comtesse qui rougit. Mais, tout à l’heure nous le disions, il ne s’agit pas de
blessure ici, non plus que d’amour. Ce n’est pas avec un philtre que vous
débarrasserez la France de M. de Choiseul. En effet, le roi aimât-il madame dix
fois plus qu’il ne le fait, et c’est impossible, M. de Choiseul conserverait
sur son esprit le prestige et l’influence que madame exerce sur le cœur.
–
C’est vrai, dit le maréchal. Mais c’était notre seule ressource.
–
Vous croyez ?
–
Dame ! trouvez-en une autre.
–
Oh ! je crois la chose facile.
–
Facile, entendez-vous, comtesse ? Ces sorciers ne doutent de rien.
–
Pourquoi douter, quand il s’agit tout simplement de prouver au roi que M. de
Choiseul le trahit ? – au point de vue du roi, bien entendu, car M.
de Choiseul ne croit pas trahir en faisant ce qu’il fait.
–
Et que fait-il ?
–
Vous le savez aussi bien que moi, comtesse ; il soutient la révolte du
parlement contre l’autorité royale.
–
Certainement ; mais il faudrait savoir par quel moyen.
–
Par le moyen d’agents qui les encouragent en leur promettant l’impunité.
–
Quels sont ces agents ? Voilà ce qu’il faudrait savoir.
–
Croyez-vous, par exemple, que madame de Grammont soit partie pour autre chose
que pour exalter les chauds et étouffer les timides ?
–
Certainement qu’elle n’est point partie pour autre chose, s’écria la comtesse.
–
Oui ; mais le roi ne voit dans ce départ qu’un simple exil.
–
C’est vrai.
–
Comment lui prouver qu’il y a dans ce départ autre chose que ce qu’on veut y
laisser voir ?
–
En accusant madame de Grammont.
–
Ah ! s’il ne s’agissait que d’accuser, comte !… dit le maréchal.
–
Il s’agit malheureusement de prouver l’accusation, dit la comtesse.
–
Et si cette accusation était prouvée, bien prouvée, croyez-vous que M. de
Choiseul resterait ministre ?
–
Assurément non ! s’écria la comtesse.
–
Il ne s’agit donc que de prouver une trahison de M. de Choiseul, poursuivit
Balsamo avec assurance, et de la faire surgir claire, précise et palpable aux
yeux de Sa Majesté.
Le
maréchal se renversa dans son fauteuil en riant aux éclats.
–
Il est charmant ! s’écria-t-il ; il ne doute de rien ! Trouver
M. de Choiseul en flagrant délit de trahison !… voilà tout !… pas
davantage !
Balsamo
demeura impassible et attendit que l’accès d’hilarité du maréchal fût bien
passé.
– Voyons,
dit alors Balsamo, parlons sérieusement et récapitulons.
–
Soit.
–
M. de Choiseul n’est-il pas soupçonné de soutenir la rébellion du
parlement ?
–
C’est convenu ; mais la preuve ?
–
M. de Choiseul ne passe-t-il pas, continua Balsamo, pour ménager une guerre
avec l’Angleterre, afin de se conserver un rôle d’homme indispensable ?
–
On le croit ; mais la preuve ?…
–
Enfin, M. de Choiseul n’est-il pas l’ennemi déclaré de madame la comtesse que
voici et ne cherche-t-il pas par tous les moyens possibles à la renverser du
trône que je lui ai promis ?
–
Ah ! pour cela, c’est bien vrai, dit la comtesse ; mais encore
faudrait-il le prouver… Oh ! si je le pouvais !
–
Que faut-il pour cela ? Une misère.
Le
maréchal se mit à souffler sur ses ongles.
–
Oui, une misère, dit-il ironiquement.
–
Une lettre confidentielle, par exemple, dit Balsamo.
–
Voilà tout… peu de chose.
–
Une lettre de madame de Grammont, n’est-ce pas, monsieur le maréchal ?
continua le comte.
–
Sorcier, mon bon sorcier, trouvez-en donc une ! s’écria madame du Barry.
Voilà cinq ans que j’y tâche, moi ; j’y ai dépensé cent mille livres par
an, et je ne l’ai jamais pu.
–
Parce que vous ne vous êtes pas adressée à moi, madame, dit Balsamo.
–
Comment cela ? fit la comtesse.
–
Sans doute, si vous vous fussiez adressée à moi…
–
Eh bien ?
–
Je vous eusse tirée d’embarras.
–
Vous ?
–
Oui, moi.
–
Comte, est-il trop tard ?
Le
comte sourit.
–
Jamais.
–
Oh ! mon cher comte…, dit madame du Barry en joignant les mains.
–
Donc, vous voulez une lettre ?
–
Oui.
–
De madame de Grammont ?
–
Si c’est possible.
–
Qui compromette M. de Choiseul sur les trois points que j’ai dits.
–
C’est-à-dire que je donnerais… un de mes yeux pour l’avoir.
–
Oh ! comtesse, ce serait trop cher ; d’autant plus que cette lettre…
–
Cette lettre ?
–
Je vous la donnerai pour rien, moi.
Et
Balsamo tira de sa poche un papier plié en quatre.
–
Qu’est cela ? demanda la comtesse dévorant le papier des yeux.
–
Oui, qu’est cela ? interrogea le duc.
–
La lettre que vous désirez.
Et
le comte, au milieu du plus profond silence, lut aux deux auditeurs émerveillés
la lettre que nos lecteurs connaissent déjà.
Au
fur et à mesure qu’il lisait, la comtesse ouvrait de grands yeux et commençait
à perdre contenance.
–
C’est une calomnie, diable ! prenons garde ! murmura Richelieu, quand
Balsamo eut achevé.
–
C’est, monsieur le duc, la copie, pure, simple et littérale, d’une lettre de
madame la duchesse de Grammont, qu’un courrier expédié ce matin de Rouen est en
train de porter à M. le duc de Choiseul, à Versailles.
–
Oh ! mon Dieu ! s’écria le maréchal, dites-vous vrai, monsieur
Balsamo ?
–
Je dis toujours vrai, monsieur le maréchal.
–
La duchesse aurait écrit une semblable lettre ?
–
Oui, monsieur le maréchal.
–
Elle aurait eu cette imprudence ?
–
C’est incroyable, je l’avoue ; mais cela est.
Le
vieux duc regarda la comtesse, qui n’avait plus la force d’articuler un seul
mot.
–
Eh bien, dit-elle enfin, je suis comme le duc, j’ai peine à croire,
pardonnez-moi, monsieur le comte, que madame de Grammont, une femme de tête,
ait compromis toute sa position et celle de son frère par une lettre de cette
force… D’ailleurs… pour connaître une semblable lettre, il faut l’avoir lue.
–
Et puis, se hâta de dire le maréchal, si M. le comte avait lu cette lettre, il
l’aurait gardée : c’est un trésor précieux.
Balsamo
secoua doucement la tête.
–
Oh ! monsieur, dit-il, ce moyen est bon pour ceux qui décachètent les
lettres afin de connaître des secrets… et non pour ceux qui, comme moi, lisent
à travers les enveloppes… Fi donc !… Quel intérêt, d’ailleurs, aurais-je,
moi, à perdre M. de Choiseul et madame de Grammont ? Vous venez me
consulter… en amis, je suppose ; je vous réponds de même. Vous désirez que
je vous rende un service, je vous le rends. Vous ne venez pas, j’imagine, me
proposer le prix de ma consultation comme aux devineurs du quai de la
Ferraille ?
–
Oh ! comte, fit madame du Barry.
–
Eh bien, je vous donne un conseil et vous ne me paraissez pas le comprendre.
Vous m’annoncez le désir de renverser M. de Choiseul, et vous en cherchez les
moyens ; je vous en cite un, vous l’approuvez ; je vous le mets en
main, vous n’y croyez pas !
–
C’est que… c’est que… comte, écoutez donc…
–
La lettre existe, vous dis-je, puisque j’en ai la copie.
–
Mais enfin, qui vous a averti, monsieur le comte ? s’écria Richelieu.
–
Ah ! voilà le grand mot… qui m’a averti ? En une minute, vous voulez
en savoir aussi long que moi, le travailleur, le savant, l’adepte, qui ai vécu
trois mille sept cents ans.
–
Oh ! oh ! dit Richelieu avec découragement, vous allez me gâter la
bonne opinion que j’avais de vous, comte.
–
Je ne vous prie pas de me croire, monsieur le duc, et ce n’est pas moi qui ai
été vous chercher à la chasse du roi.
–
Duc, il a raison, dit la comtesse. Monsieur de Balsamo, je vous en supplie, pas
d’impatience.
–
Jamais celui qui a le temps ne s’impatiente, madame.
–
Soyez assez bon… joignez cette faveur à toutes celles que vous m’avez faites,
pour me dire comment vous avez la révélation de pareils secrets ?
–
Je n’hésiterai pas, madame, dit Balsamo aussi lentement que s’il cherchait mot
à mot sa réponse ; cette révélation m’est faite par une voix.
–
Par une voix ! s’écrièrent ensemble le duc et la comtesse ; une voix
qui vous dit tout ?
–
Tout ce que je désire savoir, oui.
–
C’est une voix qui vous a dit ce que madame de Grammont avait écrit à son
frère ?
–
Je vous affirme, madame, que c’est une voix qui me l’a dit.
–
C’est miraculeux !
–
Mais vous n’y croyez pas.
–
Eh bien, non, comte, dit le duc ; comment voulez-vous donc que l’on croie
à de pareilles choses ?
–
Mais y croiriez-vous, si je vous disais ce que fait à cette heure le courrier
qui porte la lettre de M. de Choiseul ?
–
Dame ! répliqua la comtesse.
–
Moi, s’écria le duc, j’y croirais si j’entendais la voix… Mais MM. les
nécromanciens ou les magiciens ont ce privilège que, seuls, ils voient et
entendent le surnaturel.
Balsamo
attacha les yeux sur M. de Richelieu avec une expression singulière, qui fit
passer un frisson dans les veines de la comtesse et détermina, chez le
sceptique égoïste qu’on appelait le duc de Richelieu, un léger froid à la nuque
et au cœur.
–
Oui, dit-il après un long silence, seul je vois et j’entends les objets et les
êtres surnaturels ; mais quand je me trouve avec des gens de votre rang,
de votre esprit, duc, et de votre beauté, comtesse, j’ouvre mes trésors et je
partage… Vous plairait-il beaucoup entendre la voix mystérieuse qui
m’avertit ?
–
Oui, dit le duc en serrant les poings pour ne pas trembler.
–
Oui, balbutia la comtesse en tremblant.
–
Eh bien, monsieur le duc, eh bien, madame la comtesse, vous allez entendre.
Quelle langue voulez-vous qu’elle parle ?
–
Le français, s’il vous plaît, dit la comtesse. Je n’en sais pas d’autre, et une
autre me ferait trop peur.
–
Et vous, monsieur le duc ?
–
Comme madame… le français. Je tiens à répéter ce qu’aura dit le diable, et à
voir s’il est bien élevé et s’il parle correctement la langue de mon ami M. de
Voltaire.
Balsamo,
la tête penchée sur sa poitrine, marcha vers la porte qui donnait dans le petit
salon, lequel ouvrait, on le sait, sur l’escalier.
–
Permettez, dit-il, que je vous enferme, afin de ne pas trop vous exposer.
La
comtesse pâlit et se rapprocha du duc, dont elle prit le bras.
Balsamo,
touchant presque à la porte de l’escalier, allongea le pas vers le point de la
maison où se trouvait Lorenza, et, en langue arabe, il prononça d’une voix
éclatante ces mots, que nous traduirons en langue vulgaire :
–
Mon amie !… m’entendez-vous ?… Si vous m’entendez, tirez le cordon de
la sonnette et sonnez deux fois.
Balsamo
attendit l’effet de ces paroles en regardant le duc et la comtesse, qui
ouvraient d’autant plus les oreilles et les yeux qu’ils ne pouvaient comprendre
ce que disait le comte.
La
sonnette vibra nettement à deux reprises.
La
comtesse bondit sur son sofa, le duc s’essuya le front avec son mouchoir.
–
Puisque vous m’entendez, poursuivit Balsamo dans le même idiome, poussez le
bouton de marbre qui figure l’œil droit du lion sur la sculpture de la
cheminée, la plaque s’ouvrira ; passez par cette plaque, traversez ma
chambre, descendez l’escalier, et venez jusque dans la chambre attenante à
celle où je suis.
Un
moment après, un bruit léger comme un souffle insaisissable, comme un vol de
fantôme, avertit Balsamo que ses ordres avaient été compris et exécutés.
–
Quelle est cette langue ? dit Richelieu jouant l’assurance ; la
langue cabalistique ?
–
Oui, monsieur le duc, le dialecte usité pour l’évocation.
–
Vous avez dit que nous comprendrions ?
–
Ce que dirait la voix, oui ; mais non pas ce que je dirais, moi.
–
Et le diable est venu ?
–
Qui vous a parlé du diable, monsieur le duc ?
–
Mais il me semble qu’on n’évoque que le diable.
–
Tout ce qui est esprit supérieur, être surnaturel, peut être évoqué.
–
Et l’esprit supérieur, l’être surnaturel… ?
Balsamo
étendit la main vers la tapisserie qui fermait la porte de la chambre voisine.
–
Est en communication directe avec moi, monseigneur.
–
J’ai peur, dit la comtesse ; et vous, duc ?
–
Ma foi, comtesse, je vous avoue que j’aimerais presque autant être à Mahon ou à
Philippsburg.
–
Madame la comtesse, et vous, monsieur le duc, veuillez écouter, puisque vous
voulez entendre, dit sévèrement Balsamo.
Et
il se tourna vers la porte.
Il
y eut un moment de silence solennel, puis Balsamo demanda en français :
–
Êtes-vous là ?
–
J’y suis, répondit une voix pure et argentine qui, perçant les tentures et les
portières, retentit aux oreilles des assistants plutôt comme un timbre
métallique que comme les accents d’une voix humaine.
–
Peste ! voilà qui devient intéressant, dit le duc ; et tout cela sans
flambeaux, sans magie, sans flammes du Bengale.
–
C’est effrayant ! murmura la comtesse.
–
Faites bien attention à mes interrogations, continua Balsamo.
–
J’écoute de tout mon être.
–
Dites-moi d’abord combien de personnes sont avec moi en ce moment ?
–
Deux.
–
De quel sexe ?
–
Un homme et une femme.
–
Lisez dans ma pensée le nom de l’homme.
–
M. le duc de Richelieu.
–
Et celui de la femme ?
–
Madame la comtesse du Barry.
–
Ah ! ah ! murmura le duc, c’est assez fort ceci !
–
C’est-à-dire, murmura la comtesse tremblante, c’est-à-dire que je n’ai rien vu
de pareil.
–
Bien, fit Balsamo ; maintenant, lisez la première phrase de la lettre que
je tiens.
La
voix obéit.
La
comtesse et le duc se regardaient avec un étonnement qui commençait à toucher à
l’admiration.
–
Cette lettre, que j’ai écrite sous votre dictée, qu’est-elle devenue ?
–
Elle court.
–
De quel côté ?
–
Du côté de l’occident.
–
Est-elle loin ?
–
Oh ! oui, bien loin, bien loin.
–
Qui la porte ?
–
Un homme vêtu d’une veste verte, coiffé d’un bonnet de peau, chaussé de grandes
bottes.
–
Est-il à pied ou à cheval ?
–
Il est à cheval.
–
Quel cheval monte-t-il ?
–
Un cheval pie.
–
Où le voyez-vous ?
Il
y eut un moment de silence.
–
Regardez, dit impérieusement Balsamo.
–
Sur une grande route plantée d’arbres.
–
Mais sur quelle route ?
–
Je ne sais, toutes les routes se ressemblent.
–
Quoi ! rien ne vous indique quelle est cette route, pas un poteau, pas une
inscription, rien ?
–
Attendez, attendez : une voiture passe près de cet homme à cheval ;
elle le croise, venant vers moi.
–
Quelle espèce de voiture ?
–
Une lourde voiture pleine d’abbés et de militaires.
–
Une patache, murmura Richelieu.
–
Cette voiture ne porte aucune inscription ? demanda Balsamo.
–
Si fait, répondit la voix.
–
Lisez.
–
Sur la voiture, je lis Versailles en lettres jaunes presque effacées.
–
Quittez cette voiture, et suivez le courrier.
–
Je ne le vois plus.
–
Pourquoi ne le voyez-vous plus ?
–
Parce que la route tourne.
–
Tournez la route et rejoignez-le.
–
Oh ! il court de toute la force de son cheval : il regarde à sa
montre.
–
Que voyez-vous en avant du cheval ?
–
Une longue avenue, des bâtiments superbes, une grande ville.
–
Suivez toujours.
–
Je le suis.
–
Eh bien ?
–
Le courrier frappe toujours son cheval à coups redoublés ; l’animal est
trempé de sueur ; ses fers font sur le pavé un bruit qui fait retourner
tous les passants. Ah ! le courrier entre dans une longue rue qui va en
descendant. Il tourne à droite. Il ralentit le pas de son cheval. Il s’arrête à
la porte d’un vaste hôtel.
–
C’est ici qu’il faut le suivre avec attention, entendez-vous ?
La
voix poussa un soupir.
–
Vous êtes fatiguée. Je comprends cela.
–
Oh ! brisée.
–
Que cette fatigue disparaisse, je le veux.
–
Ah !
–
Eh bien ?
–
Merci.
–
Êtes-vous fatiguée encore ?
–
Non.
–
Voyez-vous toujours le courrier ?
–
Attendez… Oui, oui, il monte un grand escalier de pierre. Il est précédé par un
valet en livrée bleu et or. Il traverse de grands salons pleins de dorures. Il
arrive à un cabinet éclairé. Le laquais ouvre la porte et se retire.
–
Que voyez-vous ?
–
Le courrier salue.
–
Qui salue-t-il ?
–
Attendez… Il salue un homme assis à un bureau et qui tourne le dos à la porte.
–
Comment est habillé cet homme ?
–
Oh ! en grande toilette, et comme pour un bal.
–
A-t-il quelque décoration ?
–
Il porte un grand ruban bleu en sautoir.
–
Son visage ?
–
Je ne le vois pas… Ah !
–
Quoi ?
–
Il se retourne.
–
Quelle physionomie a-t-il ?
–
Le regard vif, des traits irréguliers, de belles dents.
–
Quel âge ?
–
Cinquante à cinquante-huit ans.
–
Le duc ! souffla la comtesse au maréchal, c’est le duc.
Le
maréchal fit de la tête un signe qui signifiait : « Oui, c’est lui…
mais écoutez. »
–
Ensuite ? commanda Balsamo.
–
Le courrier remet à l’homme au cordon bleu…
–
Vous pouvez dire le duc : c’est un duc.
–
Le courrier, reprit la voix obéissante, remet au duc une lettre qu’il tire d’un
sac de cuir qu’il portait derrière son dos. Le duc la décachette et la lit avec
attention.
–
Après ?
–
Il prend une plume, une feuille de papier et écrit.
–
Il écrit ! murmura Richelieu. Diable ! si l’on pouvait savoir ce
qu’il écrit, ce serait beau, cela.
–
Dites-moi ce qu’il écrit, ordonna Balsamo.
–
Je ne puis.
–
Parce que vous êtes trop loin. Entrez dans le cabinet. Y êtes-vous ?
–
Oui.
–
Penchez-vous par-dessus son épaule.
–
M’y voici.
–
Lisez-vous maintenant ?
–
L’écriture est mauvaise, fine, hachée.
–
Lisez, je le veux.
La
comtesse et Richelieu retinrent leur haleine.
–
Lisez, reprit Balsamo d’un ton plus impératif encore.
–
« Ma sœur », dit la voix en tremblant et en hésitant.
–
C’est la réponse, murmurèrent ensemble le duc de Richelieu et la comtesse.
–
« Ma sœur, reprit la voix, rassurez-vous : la crise a eu lieu, c’est
vrai ; elle a été rude, c’est vrai encore ; mais elle est passée.
J’attends demain avec impatience ; car demain, à mon tour, je compte
prendre l’offensive, et tout me porte à espérer un succès décisif. Bien pour le
parlement de Rouen, bien pour milord X…, bien pour le pétard.
« Demain,
après mon travail avec le roi, j’ajouterai un post-scriptum à ma lettre,
et vous l’enverrai par le même courrier. »
Balsamo,
la main gauche étendue, semblait arracher péniblement chaque parole à la voix,
tandis que de la main droite il crayonnait à la hâte ces lignes, qu’à
Versailles M. de Choiseul écrivait dans son cabinet.
–
C’est tout ? demanda Balsamo.
–
C’est tout.
–
Que fait le duc maintenant ?
–
Il plie en deux le papier sur lequel il vient d’écrire, puis en deux encore, et
le met dans un petit portefeuille rouge qu’il tire du côté gauche de son habit.
–
Vous entendez ? dit Balsamo à la comtesse plongée dans la stupeur. Et
ensuite ?
–
Ensuite, il congédie le courrier en lui parlant.
–
Que lui dit-il ?
–
Je n’ai entendu que la fin de la phrase.
–
C’était ?…
–
« À une heure, à la grille de Trianon. » Le courrier salue et sort.
–
C’est cela, dit Richelieu, il donne rendez-vous au courrier à la sortie du
travail, comme il dit dans sa lettre.
Balsamo
fit un signe de la main pour commander le silence.
–
Maintenant que fait le duc ? demanda-t-il.
–
Il se lève. Il tient à la main la lettre qu’on lui a remise. Il va droit à son
lit, passe dans la ruelle, pousse un ressort qui ouvre un coffret de fer. Il y
jette la lettre et referme le coffret.
–
Oh ! s’écrièrent à la fois le duc et la comtesse tout pâles :
oh ! c’est magique, en vérité.
–
Savez-vous tout ce que vous désiriez savoir, madame ? demanda Balsamo.
–
Monsieur le comte, dit madame du Barry en s’approchant de lui avec terreur,
vous venez de me rendre un service que je payerais de dix ans de ma vie, ou
plutôt que je ne pourrai jamais payer. Demandez-moi ce que vous voudrez.
–
Oh ! madame, vous savez que nous sommes déjà en compte.
–
Dites, dites ce que vous désirez.
–
Le temps n’est pas venu.
–
Eh bien, lorsqu’il sera venu, fût-ce un million…
Balsamo
sourit.
–
Eh ! comtesse, s’écria le maréchal, ce serait plutôt à vous de demander un
million au comte. L’homme qui sait ce qu’il sait, et surtout qui voit ce qu’il
voit, ne découvre-t-il pas l’or et les diamants dans les entrailles de la
terre, comme il découvre la pensée dans le cœur des hommes ?
–
Alors, comte, dit la comtesse, je me prosterne dans mon impuissance.
–
Non, comtesse, un jour vous vous acquitterez envers moi. Je vous en donnerai
l’occasion.
–
Comte, dit le duc à Balsamo, je suis subjugué, vaincu, écrasé ! Je crois.
–
Comme saint Thomas a cru, n’est-ce pas, monsieur le duc ? Cela ne
s’appelle pas croire, cela s’appelle voir.
–
Appelez la chose comme vous voudrez ; mais je fais amende honorable, et,
quand on me parlera désormais de sorciers, eh bien, je saurai ce que j’ai à
dire.
Balsamo
sourit.
–
Maintenant, madame, dit-il à la comtesse, voulez-vous permettre une
chose ?
–
Dites.
–
Mon esprit est fatigué : laissez-moi lui rendre sa liberté par une formule
magique.
–
Faites, monsieur.
–
Lorenza, dit Balsamo en arabe, merci ; je t’aime ; retourne à ta
chambre par le même chemin que tu as pris en venant, et attends-moi. Va, ma
bien aimée !
–
Je suis bien fatiguée, répondit en italien la voix, plus douce encore que
pendant l’évocation ; dépêche-toi, Acharat.
–
J’y vais.
Et
l’on entendit avec le même frôlement les pas s’éloigner.
Puis
Balsamo, après quelques minutes pendant lesquelles il se convainquit du départ
de Lorenza, salua profondément, mais avec une dignité majestueuse, les deux
visiteurs, qui effarés tous deux, tous deux absorbés par le flot de
tumultueuses pensées qui les envahissait, regagnèrent leur fiacre plutôt comme
des gens ivres que comme des êtres doués de raison.
Le
lendemain, onze heures sonnaient à la grande horloge de Versailles, quand le
roi Louis XV, sortant de son appartement, traversa la galerie voisine de sa
chambre, et appela d’une voix haute et sèche :
–
Monsieur de la Vrillière !
Le
roi était pâle et semblait agité ; plus il prenait de soin pour cacher
cette préoccupation, plus cela éclatait dans l’embarras de son regard et dans
la tension des muscles ordinairement impassibles de son visage.
Un
silence glacé s’établit aussitôt dans les rangs des courtisans, parmi lesquels
on remarquait M. le duc de Richelieu et le vicomte Jean du Barry, tous deux
calmes et affectant l’indifférence et l’ignorance.
Le
duc de la Vrillière s’approcha et prit des mains du roi une lettre de cachet
que Sa Majesté lui tendait.
– M.
le duc de Choiseul est-il à Versailles ? demanda le roi.
–
Sire, depuis hier ; il est revenu de Paris à deux heures de l’après-midi.
–
Est-il à son hôtel ? est-il au château ?
–
Il est au château, sire.
–
Bien, dit le roi ; portez-lui cet ordre, duc.
Un
long frémissement courut dans les rangs des spectateurs, qui se courbèrent tous
en chuchotant comme les épis sous le souffle du vent d’orage.
Le
roi, fronçant le sourcil, comme s’il voulait ajouter par la terreur à l’effet
de cette scène, rentra fièrement dans son cabinet, suivi de son capitaine des
gardes et du commandant des chevau-légers.
Tous
les regards suivirent M. de la Vrillière, qui, inquiet lui-même de la démarche
qu’il allait faire, traversait lentement la cour du château et se rendait à
l’appartement de M. de Choiseul.
Pendant
ce temps, toutes les conversations éclataient, menaçantes ou timides, autour du
vieux maréchal, qui faisait l’étonné plus que les autres, mais dont, grâce à
certain sourire précieux, nul n’était dupe.
M. de
la Vrillière revint et fut entouré aussitôt.
–
Eh bien ? lui dit-on.
–
Eh bien, c’était un ordre d’exil.
–
D’exil ?
–
Oui, en bonne forme.
–
Vous l’avez lu, duc ?
–
Je l’ai lu.
–
Positif ?
–
Jugez-en.
Et
le duc de la Vrillière prononça les paroles suivantes, qu’il avait retenues
avec cette mémoire implacable qui constitue les courtisans :
« Mon
cousin, le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à
Chanteloup, où vous vous rendrez dans les vingt-quatre heures. Je vous aurais
envoyé plus loin si ce n’était l’estime particulière que j’ai pour madame de
Choiseul, dont la santé m’est fort intéressante. Prenez garde que votre
conduite ne me fasse prendre un autre parti. »
Un
long murmure courut dans le groupe qui enveloppait M. le duc de la Vrillière.
–
Et que vous a-t-il répondu, monsieur de Saint-Florentin ? demanda
Richelieu affectant de ne donner au duc ni son nouveau titre ni son nouveau
nom.
–
Il m’a répondu : « Monsieur le duc, je suis persuadé de tout le
plaisir que vous avez à m’apporter cette lettre. »
–
C’était dur, mon pauvre duc, fit Jean.
–
Que voulez-vous, monsieur le vicomte ! On ne reçoit pas une pareille tuile
sur la tête sans crier un peu.
–
Et que va-t-il faire ? savez-vous ? demanda Richelieu.
–
Mais, selon toute probabilité, il va obéir.
–
Hum ! fit le maréchal.
–
Voici le duc ! s’écria Jean, qui faisait sentinelle près de la fenêtre.
–
Il vient ici ! s’écria le duc de la Vrillière.
–
Quand je vous le disais, monsieur de Saint-Florentin.
–
Il traverse la cour, continua Jean.
–
Seul ?
–
Absolument seul, son portefeuille sous le bras.
–
Ah ! mon Dieu ! murmura Richelieu, est-ce que la scène d’hier va
recommencer ?
–
Ne m’en parlez pas, j’en ai le frisson, répondit Jean.
Il
n’avait pas achevé, que le duc de Choiseul, la tête haute, le regard assuré,
parut à l’entrée de la galerie, foudroyant d’un coup d’œil clair et calme tous
ses ennemis ou ceux qui allaient se déclarer tels en cas de disgrâce.
Nul
ne s’attendait à cette démarche après ce qui venait de se passer ; nul ne
s’y opposa donc.
–
Êtes-vous sûr d’avoir bien lu, duc ? demanda Jean.
–
Parbleu !
–
Et il revient après une lettre comme celle que vous nous avez dite ?
–
Je n’y comprends plus rien, sur ma parole d’honneur !
–
Mais le roi va le faire jeter à la Bastille !
–
Ce sera un scandale épouvantable !
–
Je le plaindrais presque.
–
Ah ! le voilà qui entre chez le roi. C’est inouï.
En
effet le duc, sans faire attention à l’espèce de résistance que lui opposait
l’huissier à la figure toute stupéfaite, pénétra jusque dans le cabinet du roi,
qui poussa, en le voyant, une exclamation de surprise.
Le
duc tenait à la main sa lettre de cachet ; il la montra au roi avec un
visage presque souriant.
–
Sire, dit-il, ainsi que Votre Majesté voulut bien m’en avertir hier, j’ai reçu
tout à l’heure une nouvelle lettre.
–
Oui, monsieur, répliqua le roi.
–
Et, comme Votre Majesté eut la bonté de me dire hier de ne jamais regarder
comme sérieuse une lettre qui ne serait pas ratifiée par la parole expresse du
roi, je viens demander l’explication.
–
Elle sera courte, monsieur le duc, répondit le roi. Aujourd’hui, la lettre est
valable.
–
Valable ! dit le duc, une lettre aussi offensante pour un serviteur aussi
dévoué…
–
Un serviteur dévoué, monsieur, ne fait pas jouer à son maître un rôle ridicule.
–
Sire, dit le ministre avec hauteur, je croyais être né assez près du trône pour
en comprendre la majesté.
–
Monsieur, repartit le roi d’une voix brève, je ne veux pas vous faire languir.
Hier au soir, dans le cabinet de votre hôtel, à Versailles, vous avez reçu un
courrier de madame de Grammont.
–
C’est vrai, sire.
–
Il vous a remis une lettre.
–
Est-il défendu, sire, à un frère et à une sœur de correspondre ?
–
Attendez, s’il vous plaît… Je sais le contenu de cette lettre…
–
Oh ! sire !
–
Le voici… j’ai pris la peine de la transcrire de ma main.
Et
le roi tendit au duc une copie exacte de la lettre qu’il avait reçue.
–
Sire !…
–
Ne niez pas, monsieur le duc ; vous avez serré cette lettre en un coffret
de fer placé dans la ruelle de votre lit.
Le
duc devint pâle comme un spectre.
–
Ce n’est pas tout, continua impitoyablement le roi, vous avez répondu à madame
de Grammont. Cette lettre, j’en sais le contenu également. Cette lettre, elle
est là, dans votre portefeuille, et n’attend pour partir qu’un post-scriptum,
que vous devez ajouter en me quittant. Vous voyez que je suis instruit,
n’est-ce pas ?
Le
duc essuya son front mouillé d’une sueur glacée, s’inclina sans répondre un
seul mot et sortit du cabinet en chancelant, comme s’il eût été atteint
d’apoplexie foudroyante.
Sans
le grand air qui frappa son visage, il fût tombé à la renverse.
Mais
c’était un homme d’une puissante volonté. Une fois dans la galerie, il reprit
sa force, et, traversant, le front haut, la haie des courtisans, il rentra dans
son appartement pour serrer et brûler divers papiers.
Un
quart d’heure après, il quittait le château dans son carrosse.
La
disgrâce de M. de Choiseul fut un coup de foudre qui incendia la France.
Les
parlements, soutenus, en effet, par la tolérance du ministre, proclamèrent que
l’État venait de perdre sa plus ferme colonne. La noblesse tenait à lui comme à
un des siens. Le clergé s’était senti ménagé par cet homme, dont la dignité
personnelle, exagérée souvent jusqu’à l’orgueil, donnait un air de sacerdoce à
ses fonctions ministérielles.
Le
parti encyclopédiste ou philosophe, fort nombreux déjà et surtout très fort,
parce qu’il se recrutait chez les gens éclairés, instruits et ergoteurs, poussa
les hauts cris en voyant le gouvernement échapper aux mains du ministre qui
encensait Voltaire, pensionnait l’Encyclopédie, et conservait, en les
développant dans un sens d’utilité, les traditions de madame de Pompadour,
Mécène femelle des gens du Mercure et de la philosophie.
Le
peuple avait bien plus raison que tous les mécontents. Il se plaignait aussi,
le peuple, et sans approfondir, mais, comme toujours, il touchait la grosse
vérité, la plaie vive.
M.
de Choiseul, au point de vue général, était un mauvais ministre et un mauvais
citoyen ; mais, relativement, c’était un parangon de vertu, de morale et
de patriotisme. Quand le peuple, mourant de faim dans les campagnes, entendait
parler des prodigalités de Sa Majesté, des caprices ruineux de madame du Barry,
lorsqu’on lui envoyait directement des avis comme l’Homme aux quarante écus,
ou des conseils comme le Contrat social, occultement des révélations
comme les Nouvelles à la main et les Idées singulières d’un bon
citoyen, alors le peuple s’épouvantait de retomber aux mains impures de la
favorite, moins respectable que la femme d’un charbonnier, avait dit
Rousseau, aux mains des favoris de la favorite, et, fatigué de tant de
souffrances, s’étonnait de voir l’avenir plus noir que n’avait été le passé.
Ce
n’était pas que le peuple, qui avait des antipathies, eût des sympathies bien
marquées. Il n’aimait pas les parlements, parce que les parlements, ses
protecteurs naturels, l’avaient toujours abandonné pour des questions oiseuses
de préséance ou d’intérêt égoïste ; parce que, mal éclairés par le faux
reflet de l’omnipotence royale, ces parlements s’étaient imaginé être quelque
chose comme une aristocratie entre la noblesse et le peuple.
Il
n’aimait pas la noblesse par instinct et par souvenir. Il craignait l’épée
autant qu’il haïssait l’Église. Rien ne pouvait le toucher dans le renvoi de M.
de Choiseul ; mais il entendait les plaintes de la noblesse, du clergé, du
parlement, et ce bruit, ajouté à ses murmures, faisait un fracas qui
l’enivrait.
La
déviation de ce sentiment fut du regret et une quasi-popularité acquise au nom
de M. de Choiseul.
Tout
Paris, le mot peut ici se justifier par une preuve, accompagna jusqu’aux portes
l’exilé partant pour Chanteloup.
Le
peuple faisait la haie sur le passage des carrosses ; les parlementaires
et les gens de cour, qui n’avaient pu être reçus par le duc, embossèrent leurs
équipages devant la haie du peuple pour le saluer au passage et recueillir son
adieu.
Le
plus épais de la bagarre fut à la barrière d’Enfer, qui est la route de
Touraine. Il y eut là une telle affluence de gens de pied, de cavaliers et de
carrosses, que la circulation en fut interrompue pendant plusieurs heures.
Lorsque
le duc réussit à franchir la barrière, il se trouva escorté par plus de cent
carrosses qui faisaient comme une auréole au sien.
Les
acclamations et les soupirs le suivaient encore. Il eut trop d’esprit et de
connaissance de la situation pour ne pas comprendre que tout ce bruit était
moins du regret de sa personne que de l’appréhension pour les inconnus qui
surgiraient de ses ruines.
Une
chaise de poste arrivait au galop sur la route encombrée, et, sans un violent
effort du postillon, les chevaux, blancs de poussière et d’écume, allaient se
précipiter dans l’attelage de M. de Choiseul.
Une
tête se pencha hors de cette chaise, comme aussi M. de Choiseul se pencha hors
de son carrosse.
M.
d’Aiguillon salua profondément le ministre déchu, dont il venait briguer
l’héritage. M. de Choiseul se rejeta dans la voiture : une seule seconde
venait d’empoisonner les lauriers de sa défaite.
Mais,
au même moment, comme compensation sans doute, une voiture aux armes de France,
qui passait conduite à huit chevaux sur l’embranchement de la route de Sèvres à
Saint-Cloud, et qui, soit hasard, soit effet de l’encombrement, ne traversait
pas la grand-route, cette voiture royale croisa aussi le carrosse de M. de
Choiseul.
La
dauphine était sur le siège du fond avec sa dame d’honneur, madame de Noailles.
Sur
le devant était mademoiselle Andrée de Taverney.
M.
de Choiseul, rouge de plaisir et de gloire, se pencha hors de la portière, en
saluant profondément.
–
Adieu, madame, dit-il d’une voix entrecoupée.
–
Au revoir, monsieur de Choiseul, répondit la dauphine avec un sourire impérial
et le dédain majestueux de toute étiquette.
–
Vive M. de Choiseul ! cria une voix enthousiaste après ces paroles de la
dauphine.
Mademoiselle
Andrée se retourna vivement au son de cette voix.
–
Gare ! gare ! crièrent les écuyers de la princesse en forçant
Gilbert, tout pâle et tout avide de voir, à se ranger le long des fossés de la
route.
C’était,
en effet, notre héros qui, dans un enthousiasme philosophique, avait
crié : « Vive M. de Choiseul ! »
Autant
l’on promenait à Paris et sur la route de Chanteloup de mines grimaçantes et
d’yeux rouges, autant à Luciennes on apportait de visages épanouis et de
sourires charmants.
C’est
qu’à Luciennes, cette fois, trônait, non plus une mortelle, la plus belle et la
plus adorable de toutes les mortelles, comme disaient les courtisans et les
poètes, mais une véritable divinité qui gouvernait la France.
Aussi,
le soir du jour de la disgrâce de M. de Choiseul, la route s’encombra-t-elle
des mêmes équipages qui avaient couru le matin derrière le carrosse du ministre
exilé ; de plus, on y vit tous les partisans du chancelier, de la
corruption et de la faveur, ce qui faisait un cortège imposant.
Mais
madame du Barry avait sa police ; Jean savait, à un baron près, le nom de
ceux qui avaient été jeter la dernière fleur sur les Choiseul expirés ; il
disait ces noms à la comtesse, et ceux-là étaient exclus impitoyablement,
tandis que le courage des autres contre l’opinion publique était récompensé par
le sourire protecteur et la vue complète de la divinité du jour.
Après
la grande file des carrosses et les encombrements généraux, eurent lieu les
réceptions particulières. Richelieu, le héros de la journée, héros secret, il
est vrai, et modeste surtout, vit passer le tourbillon des visiteurs et des
solliciteurs, et occupa le dernier fauteuil du boudoir.
Dieu
sait la joie et comme on se félicita ! – les serrements de main, les
petits rires étouffés, les trépignements enthousiastes semblaient être devenus
le langage habituel des habitants de Luciennes.
–
Il faut avouer, dit la comtesse, que le comte de Balsamo ou de Fœnix, comme
vous voudrez l’appeler, maréchal, est le premier homme de ce temps-ci. Ce
serait bien dommage vraiment qu’on fit brûler encore les sorciers.
–
Oui, comtesse, oui, c’est un bien grand homme, répondit Richelieu.
–
Et un fort bel homme. J’ai un caprice pour cet homme-là, duc…
–
Vous allez me rendre jaloux, dit Richelieu en riant et pressé d’ailleurs de
ramener la conversation à un sérieux plus prononcé… Ce serait un terrible
ministre de la police que M. le comte de Fœnix.
–
J’y songeais, répliqua la comtesse. Seulement, il est impossible.
–
Pourquoi, comtesse ?
–
Parce qu’il rendrait impossibles ses collègues.
–
Comment cela ?
–
Sachant tout, voyant dans leur jeu…
Richelieu
rougit sous son rouge.
–
Comtesse, répliqua-t-il, je voudrais, si j’étais son collègue, qu’il fût
perpétuellement dans le mien et qu’il vous communiquât les cartes : vous y
verriez toujours le valet de cœur aux genoux de la dame et aux pieds du roi.
–
Il n’y a personne qui ait plus d’esprit que vous, mon cher duc, répliqua la
comtesse. Mais parlons un peu de notre ministère… Je croyais que vous aviez dû
faire avertir votre neveu ?…
–
D’Aiguillon ? Il est arrivé, madame, et dans des conjonctures qu’un augure
romain eût jugées les meilleures du monde : son carrosse a croisé celui de
M. de Choiseul partant.
–
C’est, en effet, d’un augure favorable, dit la comtesse. Donc, il va
venir ?
–
Madame, j’ai compris que M. d’Aiguillon, s’il était vu à Luciennes par tout le
monde et dans un moment comme celui-ci, donnerait lieu à toutes sortes de
commentaires ; je l’ai prié de demeurer en bas, au village, jusqu’à ce que
je le mande d’après vos ordres.
–
Mandez-le donc, maréchal, et tout de suite ; car nous voilà seuls, ou à
peu près.
–
D’autant plus volontiers que nous nous sommes tout à fait entendus, n’est-ce
pas, comtesse ?
–
Absolument, oui, duc… Vous préférez… la Guerre aux Finances, n’est-ce
pas ? Ou bien, est-ce la Marine que vous désirez ?
–
Je préfère la Guerre, madame ; c’est là que je pourrai rendre le plus de
services.
–
C’est juste. Voilà donc le sens dans lequel je parlerai au roi. Vous n’avez pas
d’antipathies ?
–
Pour qui ?
–
Pour ceux de vos collègues que Sa Majesté présentera.
–
Je suis l’homme du monde le moins difficile à vivre, comtesse. Mais vous
permettez que je fasse appeler mon neveu, puisque vous voulez bien lui accorder
la faveur de le recevoir.
Richelieu
s’approcha de la fenêtre ; les dernières lueurs du crépuscule éclairaient
encore la cour. Il fit signe à un de ses valets de pied, qui guettait cette
fenêtre, et qui partit en courant sur son signe.
Cependant,
on commençait à allumer chez la comtesse.
Dix
minutes après le départ du valet, une voiture entra dans la première cour. La
comtesse tourna vivement les yeux vers la fenêtre.
Richelieu
surprit le mouvement, qui lui parut un excellent pronostic pour les affaires de
M. d’Aiguillon, et, par conséquent, pour les siennes.
–
Elle goûte l’oncle, se dit-il, elle prend goût au neveu ; nous serons les
maîtres ici.
Tandis
qu’il se repaissait de ces fumées chimériques, un petit bruit se fit entendre à
la porte, et la voix du valet de chambre de confiance annonça le duc
d’Aiguillon.
C’était
un seigneur fort beau et fort gracieux, d’une mise aussi riche qu’élégante et
bien entendue. M. d’Aiguillon avait passé l’âge de la fraîche jeunesse ;
mais il était de ces hommes qui, par le regard et la volonté, sont jeunes
jusqu’à la vieillesse décrépite.
Les
soucis du gouvernement n’avaient pas imprimé une ride sur son front. Ils
avaient seulement agrandi le pli naturel qui semble, chez les hommes État et
chez les poètes, l’asile des grandes pensées. Il tenait droite et haute sa
belle tête pleine de finesse et de mélancolie, comme s’il savait que la haine
de dix millions d’hommes pesait sur cette tête, mais comme si, en même temps,
il eût voulu prouver que le poids n’était pas au-dessus de sa force.
M.
d’Aiguillon avait les plus belles mains du monde, de ces mains qui semblent
blanches et délicates, même dans les flots de la dentelle. On prisait fort en
ce temps une jambe bien tournée ; celle du duc était un modèle d’élégance
nerveuse et de forme aristocratique. Il y avait en lui de la suavité du poète,
de la noblesse du grand seigneur, de la souplesse et du moelleux d’un
mousquetaire. Pour la comtesse, c’était un triple idéal : elle trouvait en
un seul modèle trois types que d’instinct cette belle sensuelle devait aimer.
Par
une singularité remarquable, ou, pour mieux dire, par un enchaînement de
circonstances combinées par la savante tactique de M. d’Aiguillon, ces deux
héros de l’animadversion publique, la courtisane et le courtisan, ne s’étaient
pas encore vus face à face, avec tous leurs avantages.
Depuis
trois ans, en effet, M. d’Aiguillon s’était fait très occupé en Bretagne ou
dans son cabinet. Il avait peu prodigué sa personne à la cour, sachant bien
qu’il allait arriver une crise favorable ou défavorable : que, dans le
premier cas, mieux fallait offrir à ses administrés les bénéfices de
l’inconnu ; dans le second, disparaître sans trop laisser de traces pour
pouvoir facilement sortir du gouffre plus tard avec une figure neuve.
Et
puis une autre raison dominait tous ces calculs ; celle-ci est du ressort
du roman, elle était pourtant la meilleure.
Avant
que madame du Barry fût comtesse et effleurât chaque nuit de ses lèvres la
couronne de France, elle avait été une jolie créature souriante et
adorée ; elle avait été aimée, bonheur sur lequel elle ne devait plus
compter jamais depuis qu’elle était crainte.
Parmi
tous les hommes jeunes, riches, puissants et beaux qui avaient fait leur cour à
Jeanne Vaubernier, parmi tous les rimeurs qui avaient accolé au bout de deux
vers ces mots Lange et ange, M. le duc d’Aiguillon avait
autrefois figuré en première ligne. Mais, soit que le duc n’eût pas été pressé,
soit que mademoiselle Lange n’eût pas été aussi facile que ses détracteurs le
prétendaient, soit qu’enfin, et ceci n’ôtera de mérite ni à l’un ni à l’autre,
soit que l’amour subit du roi eût divisé les deux cœurs prêts à s’entendre, M.
d’Aiguillon avait rengainé vers, acrostiches, bouquets et parfums ;
mademoiselle Lange avait fermé sa porte de la rue des Petits-Champs ; le
duc avait tiré vers la Bretagne, étouffant ses soupirs, et mademoiselle Lange
avait envoyé tous les siens du côté de Versailles, à M. le baron de Gonesse,
c’est-à-dire au roi de France.
Il
en résulta que cette disparition subite de d’Aiguillon avait fort peu occupé
d’abord madame du Barry, parce qu’elle avait peur du passé, mais qu’ensuite,
voyant l’attitude silencieuse de son ancien adorateur, elle avait été
intriguée, puis émerveillée, et que, bien placée pour juger les hommes, elle
avait jugé celui-là un véritable homme d’esprit.
C’était
beaucoup, cette distinction, pour la comtesse ; mais ce n’était pas tout,
et le moment allait venir où peut-être elle jugerait d’Aiguillon un homme de
cœur.
Il
faut dire que la pauvre mademoiselle Lange avait ses raisons pour craindre le
passé. Un mousquetaire, amant jadis heureux, disait-il, était entré un jour
jusque dans Versailles pour redemander à mademoiselle Lange un peu de ses
faveurs passées, et ces paroles, étouffées bien vite par une hauteur toute
royale, n’en avaient pas moins fait jurer l’écho pudique du palais de madame de
Maintenon.
On
a vu que, dans toute sa conversation avec madame du Barry, le maréchal n’avait
jamais effleuré le chapitre d’une connaissance de son neveu et de mademoiselle
Lange. Ce silence, de la part d’un homme aussi habitué que le vieux duc à dire
les choses du monde les plus difficiles, avait profondément surpris, et,
faut-il le dire, inquiété la comtesse.
Elle
attendait donc impatiemment M. d’Aiguillon pour savoir enfin à quoi s’en tenir,
et si le maréchal avait été discret, ou était ignorant.
Le
duc entra.
Respectueux
avec aisance et assez sûr de lui pour saluer entre la reine et la femme de cour
ordinaire, il subjugua tout d’un coup, par cette nuance délicate, une
protectrice toute disposée à trouver le bien parfait et le parfait merveilleux.
M.
d’Aiguillon prit ensuite la main de son oncle qui, s’avançant vers la comtesse,
lui dit de sa voix pleine de caresses :
–
Voici M. le duc d’Aiguillon, madame : ce n’est pas mon neveu, c’est un de
vos serviteurs les plus passionnés que j’ai l’honneur de vous présenter.
La
comtesse regarda le duc sur ce mot, et elle le regarda comme font les femmes,
c’est-à-dire avec des yeux à qui rien n’échappe ; elle ne vit que deux
fronts courbés respectueusement, et deux figures qui remontèrent calmes et
sereines après le salut.
–
Je sais, répondit madame du Barry, que vous aimez M. le duc, maréchal ;
vous êtes mon ami. Je prierai monsieur, par déférence pour son oncle, de
l’imiter en tout ce que son oncle fera d’agréable pour moi.
–
C’est la conduite que je me suis tracée à l’avance, madame, répondit le duc
d’Aiguillon avec une révérence nouvelle.
–
Vous avez bien souffert en Bretagne ? dit la comtesse.
–
Oui, madame, et je ne suis pas au bout, répondit d’Aiguillon.
–
Je crois que si, monsieur ; d’ailleurs, voilà M. de Richelieu qui va vous
aider puissamment.
D’Aiguillon
regarda Richelieu comme surpris.
–
Ah ! fit la comtesse, je vois que le maréchal n’a pas encore eu le temps
de causer avec vous ; c’est tout simple, vous arrivez de voyage. Eh bien,
vous devez avoir cent choses à vous dire, je vous laisse, maréchal. Monsieur le
duc, vous êtes ici chez vous.
La
comtesse, à ces mots, se retira.
Mais
elle avait un projet. La comtesse n’alla pas bien loin. Derrière le boudoir, un
grand cabinet s’ouvrait où le roi souvent, lorsqu’il venait à Luciennes, aimait
à s’asseoir au milieu des chinoiseries de toute espèce. Il préférait ce cabinet
au boudoir, parce que, de ce cabinet, on entendait tout ce qui se disait dans
la chambre voisine.
Madame
du Barry était donc sûre d’entendre de là toute la conversation du duc et de
son neveu. C’est de là qu’elle allait se former sur ce dernier une opinion
irrévocable.
Mais
le duc ne fut pas dupe, il connaissait une grande partie des secrets de chaque
localité royale ou ministérielle. Écouter pendant que l’on parlait était un de
ses moyens, parler pendant qu’on écoutait était une de ses ruses.
Il
résolut donc, tout chaud encore de l’accueil que venait de faire madame du
Barry à d’Aiguillon, il résolut de pousser jusqu’au bout la veine et d’indiquer,
à la favorite, sous bénéfice de son absence supposée, tout un plan de petit
bonheur secret et de grande puissance compliquée d’intrigues, double appât
auquel une jolie femme, et surtout une femme de cour, ne résiste presque
jamais.
Il
fit asseoir le duc et lui dit :
–
Vous voyez, duc, je suis installé ici.
–
Oui, monsieur, je le vois.
–
J’ai eu le bonheur de gagner la faveur de cette charmante femme qu’on regarde
ici comme reine, et qui l’est de fait.
D’Aiguillon
s’inclina.
–
Je vous dis, duc, poursuivit Richelieu, ce que je n’ai pu vous apprendre comme
ça en pleine rue, c’est que madame du Barry m’a promis un portefeuille.
–
Ah ! fit d’Aiguillon, cela vous est bien dû, monsieur.
–
Je ne sais pas si cela m’est dû, mais cela m’arrive, un peu tard, il est vrai.
Enfin, casé comme je le serai, je vais m’occuper de vous, d’Aiguillon.
–
Merci, monsieur le duc ; vous êtes un bon parent, j’en ai eu plus d’une
preuve.
–
Vous n’avez rien en vue, d’Aiguillon ?
–
Absolument rien, sinon de n’être pas dégradé de mon titre de duc et pair, comme
le demandent messieurs du parlement.
–
Vous avez des soutiens quelque part ?
–
Moi ? Pas un.
–
Vous fussiez donc tombé sans la circonstance présente ?
–
Tout à plat, monsieur le duc.
–
Ah çà ! mais, vous parlez comme un philosophe… Que diable, aussi, c’est
que je te rudoie, mon pauvre d’Aiguillon, et que je te parle en ministre plutôt
qu’en oncle.
–
Mon oncle, votre bonté me pénètre de reconnaissance.
–
Si je t’ai fait venir de là-bas et si vite, tu comprends bien que c’est pour te
faire jouer ici un beau rôle… Voyons, as-tu bien réfléchi parfois à celui qu’a
joué pendant dix ans M. de Choiseul ?
–
Oui, certes, il était beau.
–
Beau ! entendons-nous, beau lorsque avec madame de Pompadour il gouvernait
le roi et faisait exiler les jésuites ; triste, fort triste, lorsque
s’étant brouillé comme un sot avec madame du Barry, qui vaut cent Pompadour, il
s’est fait mettre à la porte en vingt-quatre heures… Tu ne réponds pas.
–
J’écoute, monsieur, et je cherche où vous voulez en venir.
–
Tu l’aimes, n’est-ce pas, ce premier rôle de Choiseul ?
–
Mais certainement ; il était agréable.
–
Eh bien, mon cher ami, ce rôle, j’ai décidé que je le jouerais.
D’Aiguillon
se tourna brusquement vers son oncle.
–
Vous parlez sérieusement ? dit-il.
–
Mais oui ; pourquoi pas ?
–
Vous serez l’amant de madame du Barry ?
–
Ah ! diable ! tu vas trop vite ; cependant, je vois que tu m’as
compris. Oui, Choiseul était bien heureux, il gouvernait le roi et gouvernait
sa maîtresse ; il aimait, dit-on, madame de Pompadour… Au fait, pourquoi
pas ?… Eh bien, non, je ne puis être l’amant aimé, ton froid sourire me le
dit bien : tu regardes avec tes jeunes yeux mon front ridé, mes genoux
cagneux et ma main sèche, qui fut si belle. Au lieu de dire, en parlant de
Choiseul : « Je le jouerai », j’aurais donc dû dire :
« Nous le jouerons. »
–
Mon oncle !
–
Non, je ne puis être aimé d’elle, je le sais ; pourtant je te le dis… et
sans crainte, parce qu’elle ne peut le savoir, j’aimerais cette femme
par-dessus tout… mais…
D’Aiguillon
fronça le sourcil.
–
Mais, continua-t-il, j’ai fait un plan superbe ; ce rôle, que mon âge me
rend impossible, je le dédoublerai.
–
Ah ! ah ! fit d’Aiguillon.
–
Quelqu’un des miens, dit Richelieu, aimera madame du Barry… Parbleu ! la
belle affaire… une femme accomplie.
Et
Richelieu haussa la voix.
–
Ce n’est pas Fronsac, tu comprends : un malheureux dégénéré, un sot, un
lâche, un fripon, un croquant… Voyons, duc, sera-ce toi ?
–
Moi ? s’écria d’Aiguillon. Êtes-vous fou, mon oncle ?
–
Fou ? Quoi ! tu n’es pas déjà aux pieds de celui qui te donne ce
conseil ! quoi ! tu ne fonds pas de joie, tu ne brûles pas de
reconnaissance ! quoi ! à la façon dont elle t’a reçu, tu n’es pas
déjà épris… enragé d’amour ?… Allons, allons, s’écria le vieux maréchal,
depuis Alcibiade, il n’y a eu qu’un Richelieu au monde, il n’y en aura plus… Je
vois bien cela.
–
Mon oncle, répliqua le duc avec une agitation, soit feinte, et en ce cas elle
était admirablement jouée, soit réelle, car la proposition était nette, mon
oncle, je conçois tout le parti que vous pourriez tirer de la position dont
vous me parlez ; vous gouverneriez avec l’autorité de M. de Choiseul, et
je serais l’amant qui vous constituerait cette autorité. Oui, le plan est digne
de l’homme le plus spirituel de la France ; mais vous n’avez oublié qu’une
chose en le faisant.
–
Quoi donc ?… s’écria Richelieu avec inquiétude ; n’aimerais-tu pas madame
du Barry ? Est-ce cela ?… Fou ! triple fou !
malheureux ! est-ce cela ?
–
Oh ! non, ce n’est pas cela, mon oncle, s’écria d’Aiguillon, comme s’il
eût su que pas une de ses paroles ne devait être perdue ; madame du Barry,
que je connais à peine, m’a semblé être la plus belle et la plus charmante des
femmes. J’aimerais, au contraire, éperdument madame du Barry, je l’aimerais
trop : ce n’est pas là la question.
–
Où est-elle donc, la question ?
–
Ici, monsieur le duc : madame du Barry ne m’aimera jamais, et la première
condition d’une alliance pareille, c’est l’amour. Comment voulez-vous qu’au
milieu de cette cour brillante, au sein des hommages d’une jeunesse fertile en
beautés de tout genre, comment voulez-vous que la belle comtesse aille distinguer
précisément celui qui n’a aucun mérite, celui qui déjà n’est plus jeune et que
les chagrins accablent, celui qui se cache à tous les yeux, parce qu’il sent
que bientôt il va disparaître ? Mon oncle, si j’avais connu madame du
Barry au temps de ma jeunesse et de ma beauté, alors que les femmes aimaient en
moi tout ce qu’on aime dans un jeune homme, elle aurait pu me garder à l’état
de souvenir. C’est beaucoup ; mais rien… ni passé, ni présent, ni avenir.
Mon oncle, il faut renoncer à cette chimère ; seulement, vous m’avez percé
le cœur en me la présentant si douce et si dorée.
Pendant
cette tirade, débitée avec un feu que Molé eût envié, que Lekain eût jugé digne
d’étude, Richelieu se mordait les lèvres en se disant tout bas :
–
Est-ce que le drôle a deviné que la comtesse nous écoutait ? Peste !
qu’il est adroit ! C’est un maître. En ce cas, prenons garde à lui !
Il
avait raison, Richelieu ; la comtesse écoutait, et chacune des paroles de
d’Aiguillon lui était entré bien avant dans le cœur ; elle buvait à longs
traits le charme de cet aveu, elle savourait l’exquise délicatesse de celui
qui, même avec un confident intime, n’avait pas trahi le secret de la liaison
passée, de peur de jeter une ombre sur un portrait encore aimé peut-être.
–
Ainsi, tu me refuses ? dit Richelieu.
–
Oh ! pour cela, oui, mon oncle ; car, malheureusement, je vois la
chose impossible.
–
Essaie au moins, malheureux !
–
Et comment ?
–
Te voici des nôtres…tu verras la comtesse tous les jours : plais-lui,
morbleu !
–
Avec un but intéressé ?… Non, non !… Si j’avais le malheur de lui
plaire, avec cette amère pensée, je m’enfuirais tout au bout du monde, car
j’aurais honte de moi-même.
Richelieu
se gratta encore le menton.
–
La chose est faite, se dit-il, ou d’Aiguillon est un sot.
Tout
à coup, on entendit un bruit dans les cours, et quelques voix crièrent :
« Le roi ! »
–
Diable ! s’écria Richelieu, le roi ne doit pas me voir ici, je me sauve.
–
Mais moi ? dit le duc.
–
Toi, c’est différent, il faut qu’il te voie. Reste… reste… et, pour Dieu, ne
jette pas le manche après la cognée.
Cela
dit, Richelieu se déroba par le petit escalier, en disant au duc :
– À
demain !
Le
duc d’Aiguillon, resté seul, se retrouva d’abord assez embarrassé. Il avait
parfaitement compris tout ce que lui disait son oncle, parfaitement compris que
madame du Barry l’écoutait, parfaitement compris enfin que, pour un homme
d’esprit, il s’agissait, en cette occurrence, d’être un homme de cœur, et de
jouer seul la partie dans laquelle le vieux duc cherchait à se faire un
associé.
L’arrivée
du roi interrompit fort heureusement l’explication qui eût forcément résulté de
la contenance toute puritaine de M. d’Aiguillon.
Le
maréchal n’était pas homme à demeurer longtemps dupe, et surtout à faire
briller d’un éclat exagéré la vertu d’un autre aux dépens de la sienne.
Mais,
étant resté seul, d’Aiguillon eut le temps de réfléchir.
Le
roi arrivait en effet. Déjà ses pages avaient ouvert la porte de l’antichambre,
et Zamore s’élançait vers le monarque en lui demandant des bonbons, touchante
familiarité que, dans ses moments de sombre humeur, Louis XV payait d’une
nasarde ou d’un frottement d’oreilles fort désagréables au jeune Africain.
Le
roi s’installa dans le cabinet des chinoiseries, et, ce qui convainquit
d’Aiguillon que madame du Barry n’avait pas perdu un mot de la conversation
avec son oncle, c’est que lui, d’Aiguillon, entendit parfaitement, dès les
premiers mots, l’entretien du roi avec la comtesse.
Sa
Majesté paraissait fatiguée comme un homme qui aurait levé un poids immense.
Atlas était moins impotent après sa journée faite, quand il avait tenu le ciel
douze heures sur ses épaules.
Louis
XV se fit remercier, applaudir, caresser par sa maîtresse ; il se fit
raconter tout le contrecoup du renvoi de M. de Choiseul, et cela le divertit
beaucoup.
Alors
madame du Barry se hasarda. Il était temps, beau temps pour la politique, et,
d’ailleurs, elle se sentait brave à remuer une des quatre parties du monde.
–
Sire, dit-elle, vous avez détruit, c’est bien ; vous avez démoli, c’est
superbe ; mais, à présent, il s’agit de rebâtir.
–
Oh ! c’est fait, dit le roi négligemment.
–
Vous avez un ministère ?
–
Oui.
–
Comme ça, tout d’un coup, sans respirer ?
–
Voilà-t-il de mes gens sans cervelle… Oh ! femme que vous êtes !
Avant de chasser son cuisinier, comme vous disiez l’autre jour, est-ce qu’on
n’en arrête pas un nouveau ?
–
Redites-moi encore que vous avez composé le cabinet.
Le
roi se souleva sur le vaste sofa où il s’était couché plutôt qu’assis, usant
pour coussin principal des épaules de la belle comtesse.
–
On penserait, Jeannette, lui dit-il, à vous entendre vous inquiéter, que vous
connaissez mon ministère pour le blâmer, et que vous en avez un à me proposer.
–
Mais…, dit la comtesse, ce n’est pas si absurde, cela.
–
Vraiment ?… vous avez un ministère ?
–
Vous en avez bien un, vous ! répliqua-t-elle.
–
Oh ! moi, c’est mon état, comtesse. Voyons un peu vos candidats…
–
Non pas ! Dites-moi les vôtres.
–
Je le veux bien, pour vous donner l’exemple.
– À
la Marine, d’abord, où était ce cher M. de Praslin ?
–
Ah ! du nouveau, comtesse ; un homme charmant, qui n’a jamais vu la
mer.
–
Allons donc !
–
D’honneur ! ceci est une invention magnifique. Je vais me rendre très
populaire, et on va me couronner dans les deux mers, en effigie, s’entend.
–
Mais qui, sire ? qui donc ?
–
Gageons qu’en mille vous ne devinez pas.
–
Un homme dont le choix vous rend populaire ?… Ma foi, non.
–
Un homme du parlement, ma chère… Un premier président du parlement de Besançon.
–
M. de Boynes ?
–
Lui-même… Peste ! comme vous êtes savante !… Vous connaissez ces
gens-là ?
–
Il le faut bien, vous me parlez parlement toute la journée. Ah çà ! mais
cet homme-là ne sait pas ce que c’est qu’un aviron.
–
Tant mieux. M. de Praslin savait trop bien son état, et il m’a coûté trop cher
avec ses constructions navales.
–
Mais aux Finances, sire ?
–
Oh ! pour les Finances, c’est différent ; je choisis un homme
spécial.
–
Un financier ?
–
Non… un militaire. Il y a trop longtemps que les financiers me grugent.
–
Mais à la Guerre, grand Dieu ?
–
Tranquillisez-vous, j’y mets un financier. Terray ; c’est un éplucheur de
comptes ; il va trouver des erreurs dans toutes les additions de M. de
Choiseul. Je vous dirai que j’avais eu l’idée de prendre pour la guerre un
homme merveilleux, un pur, comme ils disent ; c’était pour plaire aux
philosophes.
–
Bon ! qui donc ? Voltaire ?
–
Presque… le chevalier du Muy… Un Caton.
–
Ah ! mon Dieu ! vous m’épouvantez.
–
C’était fait… J’avais fait venir l’homme, ses provisions étaient signées ;
il m’avait remercié, lorsque mon bon ou mon mauvais génie, décidez, comtesse,
me pousse à lui dire de venir ce soir à Luciennes, souper et causer.
–
Fi ! l’horreur !
–
Eh bien, comtesse, voilà précisément ce que du Muy m’a répondu.
–
Il vous a dit cela ?
–
En d’autres termes, comtesse ; mais enfin il m’a dit que servir le roi
était son plus ardent désir, mais que, pour servir madame du Barry, c’était
impossible.
–
Eh bien, il est joli, votre philosophe !
–
Vous comprenez ma réponse, comtesse, je lui ai tendu la main… pour qu’il me
rendît son brevet, que j’ai mis en pièces avec un fort patient sourire, et le
chevalier a disparu. Louis XIV pourtant eût fait pourrir ce gaillard-là dans un
des vilains trous de la Bastille ; mais je suis Louis XV, et j’ai un
parlement qui me donne le fouet, au lieu que ce soit moi qui donne le fouet au
parlement. Voilà.
–
C’est égal, sire, dit la comtesse en couvrant de baisers son royal amant, vous
êtes un homme accompli.
–
Ce n’est pas ce que tout le monde dira. Terray est exécré.
–
Qui ne l’est pas ?… Et aux affaires étrangères ?
–
Ce brave Bertin, que vous connaissez.
–
Non.
–
Alors que vous ne connaissez pas.
–
Mais, dans tout cela, je ne vois pas un seul bon ministre, moi.
–
Soit ; dites-moi les vôtres.
–
Je n’en dirai qu’un.
–
Vous ne le dites pas ; vous avez peur.
–
Le maréchal.
–
Quel maréchal ? fit le roi avec une grimace.
–
Le duc de Richelieu.
–
Ce vieillard ? cette poule mouillée ?
–
Bon ! le vainqueur de Mahon, une poule mouillée !
–
Un vieux paillard…
–
Sire, votre compagnon.
–
Un homme immoral, qui fait fuir toutes les femmes.
–
Que voulez-vous ! c’est depuis qu’il ne court plus après elles.
–
Ne me parlez jamais de Richelieu, c’est ma bête noire ; ce vainqueur de
Mahon m’a mené dans tous les tripots de Paris… ; on nous chansonnait. Non
pas, non pas ! Richelieu ! oh ! rien que le nom me met hors de
moi.
–
Vous les haïssez donc bien ?
–
Qui ?
–
Les Richelieu.
–
Je les exècre.
–
Tous ?
–
Tous. Voilà-t-il pas un beau duc et pair que M. Fronsac ; il a dix fois
mérité la roue.
–
Je vous le livre ; mais il y a encore des Richelieu de par le monde.
–
Ah ! oui, d’Aiguillon.
–
Eh bien ?
On
juge si, à ces mots, l’oreille du neveu était droite dans le boudoir.
–
Celui-là, je devrais le haïr plus que les autres, car il me met sur les bras
tout ce qu’il y a de braillards en France ; mais c’est un faible dont je
ne puis me guérir, il est hardi et ne me déplaît pas.
–
C’est un homme d’esprit, s’écria la comtesse.
–
Un homme courageux et âpre à défendre la prérogative royale. Voilà un vrai
pair !
–
Oui, oui, cent fois oui ! Faites-en quelque chose.
Alors
le roi regarda la comtesse en se croisant les bras :
–
Comment se peut-il, comtesse, que vous me proposiez une chose pareille au
moment où toute la France me demande d’exiler et de dégrader le duc ?
Madame
du Barry se croisa les bras à son tour.
–
Tout à l’heure, dit-elle, vous appeliez Richelieu une poule mouillée ; eh
bien, c’est à vous que ce nom revient de droit.
–
Oh ! comtesse…
–
Vous voilà bien fier, parce que vous avez renvoyé M. de Choiseul.
–
Eh ! ce n’était pas aisé.
–
Vous l’avez fait, c’est bien ! et, à présent, vous reculez devant les
conséquences.
–
Moi ?
–
Sans doute. Que faites-vous en renvoyant le duc ?
–
Je donne un coup de pied au derrière du parlement.
–
Et vous n’en voulez pas donner deux ! Que diable ! levez les deux
jambes, l’une après l’autre, bien entendu. Le parlement voulait garder Choiseul ;
renvoyez Choiseul. Il veut renvoyer d’Aiguillon ; gardez d’Aiguillon.
–
Je ne le renvoie pas.
–
Gardez-le, corrigé et augmenté considérablement.
–
Vous voulez un ministère pour ce brouille-tout ?
–
Je veux une récompense pour celui qui vous a défendu au péril de ses dignités
et de sa fortune.
–
Dites de sa vie, car on le lapidera un de ces matins, votre duc, en compagnie
de votre ami Maupeou.
–
Vous encourageriez beaucoup vos défenseurs, s’ils vous entendaient.
–
Ils me le rendent bien, comtesse.
–
Ne dites pas cela, les faits parlent.
–
Ah çà ! mais pourquoi cette fureur pour d’Aiguillon ?
–
Fureur ! je ne le connais pas ; je l’ai vu aujourd’hui, et lui ai
parlé pour la première fois.
–
Ah ! c’est différent ; il y a conviction alors, et je respecte toutes
les convictions, n’en ayant jamais eu moi-même.
–
Alors donnez quelque chose à Richelieu, au nom de d’Aiguillon, puisque vous ne
voulez rien donner à d’Aiguillon.
– À
Richelieu ! rien, rien, rien, jamais rien !
– À
M. d’Aiguillon, alors, puisque vous ne donnez pas à Richelieu.
–
Quoi ! lui donner un portefeuille, en ce moment ? C’est impossible.
–
Je le conçois… mais plus tard… Songez qu’il est homme de ressources, d’action,
et qu’avec Terray, d’Aiguillon et Maupeou, vous aurez les trois têtes de
Cerbère ; songez aussi que votre ministère est une plaisanterie qui ne
peut pas durer.
–
Vous vous trompez, comtesse, il durera bien trois mois.
–
Dans trois mois, je retiens votre parole.
–
Oh ! oh ! comtesse.
–
C’est dit ; maintenant… il me faut du présent.
–
Mais je n’ai rien.
–
Vous avez les chevau-légers ; M. d’Aiguillon est un officier, c’est ce
qu’on appelle une épée ; donnez-lui vos chevau-légers.
–
Allons, soit, il les aura.
–
Merci ! s’écria la comtesse transportée de joie, merci !
Et
M. d’Aiguillon put entendre résonner un baiser tout plébéien sur les joues de
Sa Majesté Louis XV.
– À
présent, dit le roi, faites-moi souper, comtesse.
–
Non, dit-elle, il n’y a rien ici ; vous m’avez assommée de politique… Mes
gens ont fait des discours et des feux d’artifice, mais de cuisine point.
–
Alors venez à Marly ; je vous emmène.
–
Impossible : j’ai ma pauvre tête fendue en quatre.
–
La migraine ?
–
Impitoyable.
–
Il faut vous coucher alors, comtesse.
–
C’est ce que je vais faire, sire.
–
Alors, adieu…
–
Au revoir, c’est-à-dire.
–
J’ai un peu l’air de M. de Choiseul : on me renvoie.
–
En vous reconduisant, en vous festoyant, en vous cajolant, dit la folâtre
femme, qui tout doucement poussait le roi vers la porte et finit par le mettre
dehors, riant aux éclats et se retournant à chaque marche de l’escalier.
Du
haut du péristyle, la comtesse tenait un bougeoir.
–
Dites donc, comtesse, fit le roi en remontant un degré.
–
Sire ?
–
Pourvu que le pauvre maréchal n’en meure pas.
–
De quoi ?
–
De son portefeuille rentré.
–
Êtes-vous mauvais ! dit la comtesse en l’escortant d’un dernier éclat de
rire.
Et
Sa Majesté partit fort satisfaite de son dernier quolibet sur le duc, qu’il
exécrait réellement.
Quand
madame du Barry rentra dans son boudoir, elle trouva d’Aiguillon à genoux
devant la porte, les mains jointes, les yeux ardemment fixés sur elle.
Elle
rougit.
–
J’ai échoué, dit-elle ; ce pauvre maréchal…
–
Oh ! je sais tout, dit-il, on entend… Merci, madame, merci !
–
Je crois que je vous devais cela, répliqua-t-elle avec un doux sourire ;
mais relevez-vous, duc, sinon je croirais que vous avez autant de mémoire que
vous avez d’esprit.
–
Cela peut bien être, madame ; mon oncle vous l’a dit, je ne suis rien que
votre passionné serviteur.
–
Et celui du roi ; demain, il faudra rendre vos devoirs à Sa Majesté ;
relevez-vous, je vous prie.
Et
elle lui donna sa main, qu’il baisa respectueusement.
La
comtesse fut bien émue, à ce qu’il paraît, car elle n’ajouta pas un mot.
M.
d’Aiguillon resta aussi muet, aussi troublé qu’elle ; à la fin, madame du
Barry relevant la tête :
–
Pauvre maréchal, dit-elle encore, il faudra qu’il sache cette défaite.
M.
d’Aiguillon regarda ces mots comme un congé définitif, il s’inclina.
–
Madame, dit-il, je vais me rendre auprès de lui.
–
Oh ! duc, toute mauvaise nouvelle doit s’annoncer le plus tard
possible ; faites mieux que d’aller chez le maréchal, soupez avec moi.
Le
duc sentit comme un parfum de jeunesse et d’amour embraser, régénérer le sang
de son cœur.
–
Vous n’êtes pas une femme, dit-il, vous êtes…
–
L’Ange, n’est-ce pas ? lui dit à l’oreille la bouche brûlante de la
comtesse, qui l’effleura pour lui parler plus bas, et qui l’entraîna à table…
Ce
soir-là, M. d’Aiguillon dut se regarder comme bien heureux, car il prit le
portefeuille à son oncle et mangea la part du roi.
M.
de Richelieu, comme tous les courtisans, avait un hôtel à Versailles, un à
Paris, une maison à Marly, une à Luciennes ; un logement, en un mot, près
de chacun des logements ou des stations du roi.
Louis
XIV, en multipliant ses séjours, avait imposé à tout homme de qualité,
privilégié des grandes ou des petites entrées, l’obligation d’être fort riche,
pour suivre dans une proportion égale le train de sa maison et l’essor de ses
caprices.
M.
de Richelieu habitait donc, au moment du renvoi de MM. de Choiseul et de Praslin,
son hôtel de Versailles ; c’était là qu’il s’était fait conduire la
veille, au retour de Luciennes, après avoir présenté son neveu à madame du
Barry.
On
avait vu Richelieu au bois de Marly avec la comtesse, on l’avait vu à
Versailles après la disgrâce du ministre, on savait son audience secrète et
prolongée à Luciennes ; c’en fut assez pour que toute la cour, avec les
indiscrétions de Jean du Barry, pour que toute la cour, disons-nous, se crût
obligée d’aller rendre ses devoirs à M. de Richelieu.
Le
vieux maréchal allait donc humer à son tour ce parfum de louanges, de
flatteries et de caresses que tout intéressé fait brûler sans discernement
devant l’idole du jour.
M.
de Richelieu ne s’attendait pourtant pas à ce qui allait lui arriver, mais il
se leva le matin du jour où nous sommes parvenus avec la ferme résolution de
calfeutrer ses narines contre le parfum, de même qu’Ulysse bouchait son oreille
avec de la cire contre le chant des sirènes.
Le
résultat pour lui devait arriver le lendemain seulement ; c’était, en
effet, le lendemain que serait connue et publiée par le roi lui-même la
nomination du nouveau ministère.
La
surprise du maréchal fut donc grande lorsqu’en se réveillant, ou plutôt
lorsque, réveillé par un grand bruit de voitures, il apprit de son valet de
chambre que les cours de l’hôtel étaient encombrées ainsi que les antichambres
et les salons.
–
Oh ! oh ! dit-il, je fais du bruit, à ce qu’il paraît.
–
Il est de bien bonne heure, monsieur le maréchal, dit le valet de chambre
voyant la précipitation que le duc mettait à défaire son bonnet de nuit.
–
Désormais, répliqua le duc, il n’y aura plus d’heure pour moi, souvenez vous de
cela.
–
Oui, monseigneur.
–
Qu’a-t-on répondu aux visiteurs ?
–
Que monseigneur n’était pas levé.
–
Tout simplement ?
–
Tout simplement.
–
C’est une sottise ; il fallait ajouter que j’avais veillé tard, ou, bien
mieux, il fallait… Voyons, où est Rafté ?
–
M. Rafté dort, dit le valet de chambre.
–
Comment, il dort ? Mais qu’on le réveille, le malheureux !
–
Allons, allons ! dit un vieillard vert et souriant qui parut sur le seuil,
voilà Rafté ; que lui veut-on ?
Toute
la boursouflure du duc tomba devant ces paroles.
–
Ah ! je disais bien aussi, moi, que tu ne dormais pas.
–
Et quand j’aurais dormi, qu’y aurait-il là d’étonnant ? il est jour à
peine.
–
Mais, mon cher Rafté, tu vois que, moi, je ne dors pas.
–
C’est autre chose, vous êtes ministre, vous… Comment dormiriez-vous ?
–
Allons, voilà que tu vas me gronder, dit le maréchal en grimaçant devant la
glace ; est-ce que tu n’es pas content ?
–
Moi ! qu’est-ce que cela me fait ? Vous allez vous fatiguer beaucoup,
et puis vous serez malade ; il en résultera que ce sera moi qui gouvernerai
l’État, et ce n’est pas amusant, monseigneur.
–
Oh ! comme tu as vieilli, Rafté.
–
J’ai juste quatre ans de moins que vous, monseigneur. Oh ! oui, je suis
vieux.
Le
maréchal frappa du pied avec impatience.
–
As-tu passé par l’antichambre ? dit-il.
–
Oui.
–
Qui est là ?
–
Tout le monde.
–
Que dit-on ?
–
Chacun se raconte ce qu’il va vous demander.
–
C’est bien naturel… Mais, de ma nomination, en as-tu entendu parler ?
–
Oh ! j’aime autant ne pas vous dire ce qu’on en dit.
–
Ouais… ! déjà la critique ?
–
Et parmi ceux qui ont besoin de vous. Que sera-ce, monseigneur, chez les gens
dont vous aurez besoin !
–
Ah ! par exemple, Rafté, dit le vieux maréchal en affectant de rire, ceux
qui diraient que tu me flattes…
–
Tenez, monseigneur, dit Rafté, pourquoi diable vous êtes-vous attelé à cette
charrue qu’on appelle le ministère ? Vous êtes donc las d’être heureux et
de vivre ?
–
Mon cher, j’ai goûté de tout, excepté de cela.
–
Corbleu ! Vous n’avez jamais goûté d’arsenic non plus ; que n’en
avalez-vous dans votre chocolat, par curiosité ?
–
Rafté, tu n’es qu’un paresseux ; tu devines que toi, mon secrétaire, tu
vas avoir beaucoup de besogne, et tu recules… tu l’as dit, d’ailleurs.
Le
maréchal se fit habiller avec soin.
–
Donne-moi une tournure militaire, recommanda-t-il au valet de chambre, et
donne-moi mes ordres militaires.
–
Il paraît que nous sommes à la Guerre ? fit Rafté.
–
Mon Dieu oui, il paraît que nous sommes à cela.
–
Ah çà ! mais, continua Rafté, je n’ai pas vu la nomination du roi, ce
n’est pas régulier.
–
Elle va arriver, sans doute.
–
Alors sans doute est le mot officiel aujourd’hui.
–
Que tu es devenu désagréable, Rafté, en vieillissant ! tu es formaliste et
puriste. Si j’avais su cela, je ne t’aurais pas fait faire mon discours de
réception à l’Académie, c’est cela qui t’a rendu pédant.
–
Écoutez donc, monseigneur, puisque nous sommes gouvernement, soyons réguliers…
C’est bizarre.
–
Quoi donc est bizarre ?
–
M. le comte de la Vaudraye, qui vient de me parler dans la rue, m’annonçait que
rien n’était fait encore pour le ministère.
Richelieu
sourit.
–
M. de la Vaudraye a raison, dit-il. Mais tu es donc déjà sorti ?
–
Pardieu ! il le fallait bien ; cet enragé vacarme de carrosses m’a
réveillé, je me suis fait habiller, j’ai pris mes ordres militaires aussi, et
j’ai fait un tour par la ville.
–
Ah ! M. Rafté s’égaie à mes dépens ?
–
Oh ! monseigneur, Dieu m’en préserve ! c’est que…
–
C’est que… quoi ?
–
En me promenant, j’ai rencontré encore quelqu’un.
–
Qui cela ?
–
Le secrétaire de l’abbé Terray.
–
Eh bien ?
–
Eh bien, il m’a dit que son maître était mis à la Guerre.
–
Oh ! oh ! dit Richelieu avec son éternel sourire.
–
Qu’en conclut monseigneur ?
–
Que, si M. Terray est à la Guerre, je n’y suis pas ; que s’il n’y est pas,
j’y suis peut-être.
Rafté
en avait assez fait pour sa conscience. C’était un homme hardi, infatigable,
ambitieux, tout aussi spirituel que son maître, et bien plus armé que lui, car
il se savait roturier et dépendant, deux défauts de cuirasse qui, pendant
quarante ans, avaient exercé toute sa ruse, toute sa force, toute son agilité
d’esprit. Rafté, voyant son maître si bien assuré, crut lui-même n’avoir plus
rien à craindre.
–
Allons, dit-il, monseigneur, hâtez-vous, ne vous faites pas trop attendre, ce
serait d’un mauvais augure.
–
Je suis prêt ; mais qui est là, encore une fois ?
–
Voici la liste.
Il
présenta une longue liste à son maître, qui lut avec satisfaction les premiers
noms de la noblesse, de la robe et de la finance.
–
Si j’allais être populaire, hein, Rafté ?
–
Nous sommes au temps des miracles, répondit celui-ci.
–
Tiens, Taverney ! dit le maréchal en continuant sa lecture. Que vient-il
faire ici ?
–
Je n’en sais rien, monsieur le maréchal. Allons, faites votre entrée.
Et,
presque avec autorité, le secrétaire força son maître à passer dans le grand
salon.
Richelieu
dut être satisfait, l’accueil qu’il reçut n’eût pas été au-dessous des
ambitions d’un prince du sang.
Mais
toute la politesse, si fine, si habile, si cauteleuse de cette époque et de
cette société servit mal le hasard, qui ménageait à Richelieu une dure
mystification.
Par
convenance et par respect de l’étiquette toute cette foule s’abstint de
prononcer devant Richelieu le mot ministère ; quelques-uns, plus hardis,
allèrent jusqu’au mot compliment ; ceux-là savaient qu’il fallait
glisser légèrement sur le mot, et que Richelieu n’y répondait qu’à peine.
Pour
tout le monde, cette visite faite au lever du soleil fut une simple
démonstration, comme un souhait par exemple.
Il
n’était pas rare, à cette époque, que les insaisissables nuances fussent
comprises par des masses et à l’unanimité.
Il
y eut quelques courtisans qui se hasardèrent, dans la conversation, à exprimer
un vœu, un désir, une espérance.
L’un
aurait souhaité, disait-il, voir son gouvernement plus rapproché de Versailles.
Il se plaisait à causer de cela avec un homme d’un crédit aussi grand que celui
de M. de Richelieu.
Un
autre prétendait avoir été oublié trois fois par M. de Choiseul dans des
promotions de chevaliers de l’ordre ; il comptait sur l’obligeante mémoire
de M. de Richelieu pour rafraîchir celle du roi, à présent que rien ne faisait
plus obstacle au bon vouloir de Sa Majesté.
Enfin,
cent demandes plus ou moins avides, mais toutes enveloppées avec un art
extrême, se produisirent aux oreilles charmées du maréchal.
Peu
à peu la foule s’éloigna ; on voulait, disait-on, laisser M. le maréchal à
ses importantes occupations.
Un
seul homme demeura dans le salon.
Il
ne s’était pas approché avec les autres, il n’avait rien demandé, il ne s’était
pas présenté même.
Quand
les rangs furent éclaircis, cet homme vint au duc avec un sourire sur les
lèvres.
–
Ah ! monsieur de Taverney, fit le maréchal ; enchanté,
enchanté !
–
Je t’attendais, duc, pour te faire mon compliment, et un compliment positif, un
compliment sincère.
–
Ah vraiment ! et de quoi donc ? répliqua Richelieu, que la réserve de
ses visiteurs avait mis lui-même dans la nécessité d’être discret et comme
mystérieux.
–
Mais, mon compliment de ta nouvelle dignité, duc.
–
Chut ! chut ! fit le maréchal ; ne parlons pas de cela… Rien
n’est fait, c’est un on-dit.
–
Cependant, mon cher maréchal, bien des gens sont de mon avis, car tes salons
étaient pleins.
–
Je ne sais vraiment pourquoi.
–
Oh ! je le sais bien, moi.
–
Quoi donc ? quoi donc ?
–
Un seul mot de moi.
–
Lequel ?
–
Hier, à Trianon, j’eus l’honneur de faire ma cour au roi. Sa Majesté me parla
de mes enfants, et finit par me dire : « Vous connaissez M. de
Richelieu, je crois ; faites-lui vos compliments. »
–
Ah ! Sa Majesté vous a dit cela ? répliqua Richelieu avec un orgueil
étincelant, comme si ces paroles eussent été le brevet officiel dont Rafté
suspectait l’envoi ou déplorait le retard.
–
En sorte, continua Taverney, que je me suis bien douté de la vérité ; ce
n’était pas difficile, à voir l’empressement de tout Versailles, et je suis
accouru pour obéir au roi en te faisant mes compliments, et pour obéir à mon
sentiment particulier en te recommandant notre ancienne amitié.
Le
duc en était arrivé à l’enivrement : c’est un défaut de nature, les
meilleurs esprits ne peuvent pas toujours s’en préserver. Il ne vit dans
Taverney qu’un de ces solliciteurs du dernier ordre, pauvres gens attardés sur
le chemin de la faveur, inutiles même à protéger, inutiles surtout dans leur
connaissance, et auxquels on fait le reproche de ressusciter de leurs ténèbres,
après vingt ans, pour venir se réchauffer au soleil de la prospérité d’autrui.
–
Je vois ce que c’est, dit le maréchal assez durement, on vient me demander
quelque chose.
–
Eh bien ! tu l’as dit, duc.
–
Ah ! fit Richelieu en s’asseyant, ou plutôt en s’enfonçant dans un sofa.
–
Je te disais que j’ai deux enfants, continua Taverney, souple et rusé, car il
s’apercevait du refroidissement de son grand ami et ne s’en rapprochait que
plus activement. J’ai une fille que j’aime beaucoup, et qui est un modèle de
vertu et de beauté. Celle-là est placée chez madame la dauphine, qui a bien
voulu la prendre dans une estime particulière. De celle-là, de ma belle Andrée,
je ne t’en parle pas, duc ; son chemin est fait, sa fortune est en bon
train. L’as-tu vue, ma fille ? ne te l’ai-je pas présentée quelque
part ? n’en as tu pas entendu parler ?
–
Peuh !… je ne sais, fit négligemment Richelieu ; peut-être.
–
N’importe, poursuivit Taverney, voilà ma fille placée. Moi, vois-tu, je n’ai
besoin de rien, le roi m’a donné une pension qui me fait vivre. J’aurai bien,
je te l’avoue, quelque revenant-bon pour rebâtir Maison-Rouge, dont je veux
faire ma retraite suprême ; avec ton crédit, avec celui de ma fille…
–
Eh ! Eh ! fit tout bas Richelieu, qui n’avait pas écouté jusque-là,
perdu qu’il était dans la contemplation de sa propre grandeur, et que ce
mot : le crédit de ma fille, réveilla en sursaut. Eh ! eh ! ta
fille… mais c’est une jeune beauté qui fait ombrage à cette bonne comtesse ;
c’est un petit scorpion qui se réchauffe sous les ailes de la dauphine pour
mordre quelqu’un de Luciennes… Voyons, voyons, ne soyons pas mauvais ami, et,
quant à la reconnaissance, cette chère comtesse, qui m’a fait ministre, va voir
si j’en manque au besoin.
Puis,
tout haut :
–
Continuez, dit-il avec hauteur au baron de Taverney.
–
Ma foi, j’approche de la fin, répliqua celui-ci, très décidé à rire
intérieurement du vaniteux maréchal, pourvu qu’il en obtînt ce qu’il voulait
avoir ; je ne songe donc plus qu’à mon Philippe, qui porte un fort beau
nom, mais à qui l’occasion de fourbir ce nom manquera toujours, si personne ne
l’aide… Philippe est un garçon brave et réfléchi, un peu trop réfléchi
peut-être ; mais c’est une suite de sa position gênée : le cheval
tenu de trop court baisse la tête, comme tu sais.
–
Qu’est-ce que cela me fait ? pensait le maréchal avec les signes les moins
équivoques d’ennui et d’impatience.
–
Il me faudrait, continua impitoyablement Taverney, quelqu’un de haut placé
comme toi pour faire obtenir à Philippe une compagnie… Madame la dauphine, en
entrant à Strasbourg, l’a fait nommer capitaine ; oui, mais il ne lui
manque que cent mille livres pour avoir une belle compagnie dans quelque
régiment de cavalerie privilégié… Fais-moi obtenir cela, mon grand ami.
–
Votre fils, dit Richelieu, c’est ce jeune homme qui a rendu un service à madame
la dauphine, n’est-ce pas ?
–
Un grand ! s’écria Taverney ; c’est lui qui a forcé le dernier relais
de Son Altesse royale, que voulait prendre de vive force ce du Barry.
–
Ouais ! fit en lui-même Richelieu, c’est cela justement… tout ce qu’il y a
de plus féroce en ennemis de la comtesse… il tombe bien, ce Taverney ! Il
prend pour titres de grade des titres d’exclusion formelle…
–
Vous ne me répondez pas, duc ? dit Taverney un peu aigri par l’entêtement
du maréchal à garder le silence.
–
Tout cela est impossible, mon cher monsieur Taverney, répliqua le maréchal en
se levant pour indiquer que l’audience était finie.
–
Impossible ? une pareille misère impossible ? C’est un ancien ami qui
me dit cela ?
–
Pourquoi pas ?… Est-ce une raison, parce qu’on est amis, comme vous dites,
pour chercher à faire… l’un une injustice, l’autre un abus du mot amitié ?
Vous ne m’avez pas vu pendant vingt ans, je n’étais rien ; me voici
ministre, vous arrivez.
–
Monsieur de Richelieu, c’est vous qui êtes injuste en ce moment.
–
Non, mon cher, non, je ne veux pas vous laisser traîner dans les
antichambres ; moi, je suis un ami véritable, par conséquent…
–
Vous avez une raison pour me refuser, cependant ?
–
Moi ! s’écria Richelieu très inquiet du soupçon que pouvait avoir
Taverney ; moi ! une raison ?…
–
Oui, j’ai des ennemis…
Le
duc pouvait répondre ce qu’il pensait ; mais c’était découvrir au baron
qu’il ménageait madame du Barry par reconnaissance, c’était avouer qu’il était
ministre de la façon d’une favorite, et voilà ce que le maréchal n’eût pas
avoué pour un empire ; il se hâta donc de répondre au baron :
–
Vous n’avez sans doute aucun ennemi, mon cher ; mais, moi, j’en ai ;
accorder tout de suite, et sans examen de titres, des faveurs pareilles, c’est
m’exposer à ce qu’on dise que je continue Choiseul. Mon cher, je veux laisser
des traces de mon passage aux affaires. Depuis vingt ans, je couve des
réformes, des progrès ; ils vont éclore ! La faveur perd la France,
je vais m’occuper du mérite. Les écrits de nos philosophes sont des flambeaux
dont la lumière n’aura pas été en vain aperçue par mes yeux ; toutes les
ténèbres des temps passés sont dissipées, et il était bien temps pour le
bonheur de l’État… Aussi examinerai-je les titres de votre fils, ni plus ni
moins que ceux du premier citoyen venu ; je ferai ce sacrifice à mes
convictions, sacrifice douloureux sans doute, mais qui n’est que d’un homme au
profit de trois cent mille autres peut-être… Si votre fils, M. Philippe de
Taverney, me paraît mériter ma faveur, il l’aura, non parce que son père est
mon ami, non parce qu’il s’appelle de son nom mais parce que ce sera un homme
de mérite : voilà mon plan de conduite.
–
C’est-à-dire votre cours de philosophie, répliqua le vieux baron, qui de rage
se rongeait le bout des doigts, et appuyait sur son dépit de tout le poids d’un
entretien qui lui avait coûté tant de condescendance et de petites lâchetés.
–
Philosophie, soit, monsieur ; c’est un beau mot.
–
Qui dispense des bonnes choses, monsieur le maréchal, n’est-ce pas ?
–
Vous êtes un mauvais courtisan, dit Richelieu avec un froid sourire.
–
Les gens de ma qualité ne sont courtisans que du roi !
–
Eh ! de votre qualité, M. Rafté, mon secrétaire, en a mille par jour dans
mes antichambres, répondit Richelieu, et ils arrivent de je ne sais quel trou
de province où l’on apprend à être impoli avec ses prétendus amis, tout en
prêchant l’accord.
–
Oh ! je sais bien qu’un Maison-Rouge, noblesse issue des croisades,
n’entend pas aussi bien l’accord qu’un Vignerot ménétrier !
Le
maréchal eut plus d’esprit que Taverney.
Il
pouvait le faire jeter par les fenêtres. Il se contenta de hausser les épaules
et de répondre :
–
Vous êtes trop arriéré, monsieur des croisades : vous n’en êtes qu’au
mémoire calomnieux fait par les parlements en 1720, et vous n’avez pas lu celui
des ducs et pairs y faisant réponse. Passez dans ma bibliothèque, mon cher
monsieur, Rafté vous le fera lire.
Et,
comme il éconduisait son antagoniste avec cette fine repartie, la porte
s’ouvrit, et un homme entra bruyamment en disant :
–
Où est-il, ce cher duc ?
Cet
homme enluminé, aux yeux dilatés de satisfaction, aux bras arrondis par la
bienveillance, était Jean du Barry, ni plus ni moins.
À
l’aspect du nouveau venu, Taverney recula de surprise et de dépit.
Jean
vit ce geste, reconnut cette tête, et tourna le dos.
–
Je crois comprendre, dit le baron tranquillement, et je me retire. Je laisse M.
le ministre en parfaite compagnie.
Et
il se retira fort noblement.
Jean,
furieux de cette sortie pleine de provocation, fit deux pas derrière le baron,
puis haussa les épaules en revenant au maréchal.
–
Vous recevez cela chez vous ?
–
Eh ! mon cher, vous vous trompez ; je chasse cela, au contraire.
–
Vous savez ce que c’est que ce monsieur ?
–
Hélas ! oui…
–
Non, mais savez-vous bien ?
–
C’est un Taverney.
–
C’est un monsieur qui veut mettre sa fille dans le lit du roi…
–
Allons donc !
–
Un monsieur qui veut nous supplanter, et qui prend tous les chemins pour cela…
Oui, mais Jean est là, et Jean voit clair.
–
Vous croyez qu’il veut… ?
–
C’est bien difficile à voir, n’est-ce pas ? Parti dauphin, mon cher… et
puis l’on a son petit tueur…
–
Bah !
–
On a un jeune homme tout dressé à mordre les mollets des gens, un bretteur qui
donne des coups d’épée dans l’épaule de Jean… de ce pauvre Jean.
– À
vous ? c’est un ennemi personnel à vous, mon cher vicomte ? dit
Richelieu jouant la surprise.
–
Eh ! oui, c’est mon adversaire dans l’affaire du relais, vous savez ?
–
Ah ! mais voyez la sympathie, j’ignorais cela, et je l’ai débouté de
toutes demandes ; seulement, je l’eusse, non pas évincé, mais chassé, si
j’avais su… Soyez tranquille, vicomte, à présent, voilà ce digne bretteur sous
ma coupe, et il s’en apercevra.
–
Oui, vous pouvez lui faire perdre le goût des attaques sur le grand chemin… Car
enfin, voyons, je ne vous ai pas encore fait mon compliment.
–
Mais, oui, vicomte, il paraît que c’est définitivement fini.
–
Oh ! tout est fait… Voulez-vous que je vous embrasse ?
–
De grand cœur.
–
Ma foi, on a eu du mal ; mais le mal n’est rien quand on réussit. Vous
êtes content, n’est-ce pas ?
–
Voulez-vous que je vous parle franc ?… oui, car je crois que je pourrai
être utile.
–
N’en doutez pas… mais c’est un fier coup… on va hurler.
–
Est-ce que je ne suis pas aimé dans le public ?
–
Vous ?… Mais il n’y a ni pour ni contre… c’est lui qui est exécré.
–
Lui ?… dit Richelieu avec surprise ; qui, lui ?…
–
Sans doute, interrompit Jean. Oh ! les parlements vont s’insurger, c’est
une répétition du fouet de Louis XIV ; ils sont flagellés, duc, ils le
sont !
–
Expliquez-moi…
–
Mais cela s’explique de soi par la haine des parlements pour l’auteur de ses
persécutions.
–
Ah ! vous croyez que…
–
J’en suis certain, comme toute la France… C’est égal, duc, vous avez
merveilleusement bien fait de le faire venir comme cela tout au chaud.
–
Qui ?… mais qui donc, vicomte ? Je suis sur les épines, je ne
comprends pas un mot de ce que vous me dites.
–
Mais je vous parle de M. d’Aiguillon, de votre neveu.
–
Eh bien, après ?
–
Eh bien, je vous dis que vous avez bien fait de le faire venir.
–
Ah ! très bien ! très bien !… Il m’aidera, voulez-vous
dire ?
–
Il nous aidera tous… Vous savez qu’il est au mieux avec Jeannette ?
–
Bon ! vraiment ?
–
Au mieux. Ils ont causé déjà et s’entendent à merveille, je parie.
–
Vous savez cela ?
–
C’est bien facile. Jeannette est la plus paresseuse dormeuse qui soit.
–
Ah ! oui…
–
Et elle ne quitte pas le lit avant neuf, dix ou onze heures.
–
Oui ; eh bien ?…
–
Eh bien, ce matin, à Luciennes, il était six heures au plus, j’ai vu partir la
chaise de d’Aiguillon.
– À
six heures ? s’écria Richelieu souriant.
–
Oui.
–
Du matin, ce matin ?
–
Du matin, ce matin. Vous jugez que, pour être si matineuse que d’avoir donné
audience à pareille heure, Jeannette doit être folle de votre cher neveu.
–
Oui, oui, continua Richelieu en se frottant les mains, à six heures. Bravo,
d’Aiguillon !
–
Il faut que l’audience ait commencé à cinq heures… La nuit ! c’est
miraculeux !…
–
C’est miraculeux !… répéta le maréchal. Miraculeux en effet, mon cher
Jean !
–
Et vous voilà tous trois comme seraient Oreste, Pylade, et encore un autre Pylade.
À
ce moment, et lorsque le maréchal se frottait le plus joyeusement les mains,
d’Aiguillon entra dans le salon.
Le
neveu salua l’oncle d’un air de condoléance qui suffit à Richelieu, sinon pour
comprendre toute la vérité, du moins pour en deviner la meilleure partie.
Il
pâlit comme s’il eût reçu une blessure mortelle : l’idée lui vint tout de
suite qu’à la cour il n’y a ni amis, ni parents, et que chacun prend son
avantage.
–
J’étais un grand sot, se dit-il.
–
Eh bien, d’Aiguillon ? fit-il en étouffant un gros soupir.
–
Eh bien, monsieur le maréchal ?
–
C’est un fier coup pour les parlements, dit Richelieu en reprenant toutes les
paroles de Jean.
D’Aiguillon
rougit.
–
Vous savez ? dit-il.
–
M. le vicomte m’a tout appris, répliqua Richelieu, même votre visite à
Luciennes, ce matin avant le jour ; votre nomination est un triomphe pour
ma famille.
–
Croyez bien, monsieur le maréchal, à tout mon regret.
–
Que diable dit-il là ? fit Jean, qui se croisait les bras.
–
Nous nous entendons, interrompit Richelieu, nous nous entendons.
–
C’est différent ; mais, moi, je ne vous comprends pas… Des regrets…
Ah ! mais oui… parce qu’il ne sera pas reconnu ministre tout de
suite ; oui, oui… très bien.
–
Ah ! il y aura un intérim, fit le maréchal, qui sentit au fond de son cœur
rentrer l’espoir, cet hôte éternel de l’ambitieux et de l’amant.
–
Un intérim, oui, monsieur le maréchal.
–
Mais, en attendant, s’écria Jean, il est assez payé comme cela… Le plus beau
commandement de Versailles.
–
Ah ! fit Richelieu percé d’une nouvelle blessure, il y a un
commandement ?
–
M. du Barry exagère peut-être un peu, dit le duc d’Aiguillon.
– Mais
enfin, qu’est-ce que ce commandement ?
–
Les chevau-légers du roi.
Richelieu
sentit encore la pâleur envahir ses joues ridées.
–
Oh ! oui, dit-il avec un sourire dont rien ne saurait rendre l’expression,
oui, c’est bien peu de chose pour un homme aussi charmant ; mais que
voulez-vous, duc ! la plus belle fille du monde ne peut donner que ce
qu’elle a, fût-elle la maîtresse du roi.
Ce
fut au tour de d’Aiguillon à pâlir.
Jean
regardait les beaux Murillo du maréchal.
Richelieu
frappa sur l’épaule de son neveu en lui disant :
–
Heureusement que vous avez promesse d’un avancement prochain. Mes compliments,
duc… mes bien sincères compliments. Votre adresse, votre habileté dans les
négociations égalent votre bonheur… Adieu, j’ai affaire ; ne m’oubliez pas
dans vos faveurs, mon cher ministre.
D’Aiguillon
répondit seulement :
–
Vous, c’est moi, monsieur le maréchal ; moi, c’est vous.
Et,
saluant son oncle, il sortit, gardant la dignité qui lui était naturelle, et se
sauvant d’une des plus difficiles positions qu’il eût abordées en sa vie, semée
de tant de difficultés.
–
Ce qu’il y a de bon, se hâta de dire Richelieu, lorsqu’il fut parti, à Jean qui
ne savait trop à quoi s’en tenir sur l’échange de politesses du neveu et de
l’oncle ; ce qu’il y a d’admirable dans d’Aiguillon, c’est sa naïveté. Il
est homme d’esprit et candide ; il sait la cour, et il est honnête comme
une jeune fille.
–
Et puis il vous aime, dit Jean.
–
Comme un mouton.
– Eh !
mon Dieu, dit Jean, c’est plutôt votre fils que M. de Fronsac…
–
Ma foi, oui… ma foi, oui, vicomte.
Et
Richelieu répondait tout cela en se promenant avec agitation autour de son
fauteuil ; il cherchait et ne trouvait pas.
–
Ah ! comtesse, murmurait-il, vous me le payerez !…
–
Maréchal, dit Jean avec finesse, nous allons réaliser à nous quatre ce fameux
faisceau de l’Antiquité ; vous savez, celui qu’on ne pouvait rompre.
– À
nous quatre ? Cher monsieur Jean, comment comprenez-vous cela ?
– Ma
sœur la puissance, d’Aiguillon l’autorité, vous le conseil, moi la
surveillance.
–
Très bien ! Très bien !
–
Et, de cette façon, qu’on vienne un peu entamer ma sœur ! Je défie tout et
tous !
–
Pardieu ! fit Richelieu, dont le cerveau bouillait.
–
Qu’on oppose des rivales à présent ! s’écria Jean ivre de ses plans et de
ses idées triomphales.
–
Oh ! dit Richelieu en se frappant le front.
–
Quoi donc, cher maréchal ? que vous prend-il ?
–
Rien, je trouve votre idée de ligue admirable.
–
N’est-ce pas ?
–
Et j’entre avec les pieds et les mains dans votre opinion.
–
Bravo !
–
Est-ce que Taverney demeure à Trianon avec sa fille ?
–
Non, il demeure à Paris.
–
Elle est très belle, cette fille, cher vicomte.
–
Fût-elle belle comme Cléopâtre ou comme… ma sœur, je ne la crains plus… dès que
nous sommes ligués.
–
Vous dites que Taverney demeure à Paris, rue Saint-Honoré, je crois ?
–
Je n’ai pas dit rue Saint-Honoré, c’est rue Coq-Héron qu’il demeure. Est ce que
vous avez une idée, par hasard, pour châtier le Taverney ?
–
Je crois que oui, vicomte, je crois que j’ai une idée.
–
Vous êtes un homme incomparable ; je vous quitte et je disparais, pour
savoir un peu ce que l’on dit en ville.
–
Adieu donc, vicomte… À propos, vous ne m’avez pas dit le nouveau
ministère ?
–
Oh ! des oiseaux de passage : Terray, Bertin, je ne sais plus qui… La
monnaie de d’Aiguillon, enfin, du vrai ministre ajourné.
–
Qui l’est peut-être indéfiniment, pensa le maréchal en envoyant à Jean son plus
gracieux sourire comme caresse d’adieu.
Jean
partit. Rafté rentra. Il avait tout entendu et savait à quoi s’en tenir ;
tous ses soupçons venaient de se réaliser. Il ne dit pas un mot à son maître,
il le connaissait trop bien.
Il
n’appela pas même de valet de chambre, il le déshabilla lui-même et le
conduisit à son lit dans lequel le vieux maréchal s’enfonça aussitôt, en
grelottant la fièvre, après avoir pris une pilule que son secrétaire lui fit
avaler.
Rafté
ferma les rideaux et sortit. L’antichambre était pleine de valets déjà
empressés, déjà aux écoutes. Rafté prit le premier valet de chambre par le
bras :
–
Soigne bien M. le maréchal, dit-il ; il souffre. Il a eu ce matin une vive
contrariété ; il a dû désobéir au roi…
–
Désobéir au roi ? s’écria le valet de chambre épouvanté.
–
Oui, Sa Majesté envoyait un portefeuille à monseigneur ; le maréchal a su
que cela se faisait par l’entremise de la du Barry, et il a refusé !
Oh ! c’est superbe, et les Parisiens lui doivent un arc de triomphe !
Mais le choc était rude, et notre maître est malade ; soigne-le
bien !
Rafté,
après ces quelques mots dont il connaissait d’avance la portée circulative,
regagna son cabinet.
Un
quart d’heure après, tout Versailles connaissait la noble conduite et le
patriotisme généreux du maréchal, qui dormait d’un profond sommeil sur la
popularité que venait de lui bâtir son secrétaire.
Le
même jour, mademoiselle de Taverney sortit de sa chambre à trois heures pour se
rendre chez la dauphine, qui avait l’habitude d’une lecture avant son dîner.
L’abbé,
premier lecteur de Son Altesse royale, n’exerçait plus ses fonctions. Il s’en
tenait à la politique transcendante depuis certaines intrigues diplomatiques
dans lesquelles il avait déployé un assez beau talent de faiseur d’affaires.
Mademoiselle
de Taverney sortit donc assez parée pour se rendre à son poste. Elle subissait,
comme tous les hôtes de Trianon, les difficultés d’une installation un peu
brusque. Elle n’avait encore rien organisé, ni son service, ni l’emménagement
de son petit mobilier, et elle avait été provisoirement habillée par une des
femmes de chambre de madame de Noailles, cette dame d’honneur intraitable que
la dauphine appelait madame l’Étiquette.
Andrée
portait une robe de soie bleue à taille longue et pincée comme le corsage d’une
guêpe. Cette robe s’ouvrait et se divisait par devant pour laisser voir un
dessous de mousseline à trois rangs de tuyaux brodés ; des manches courtes
également brodées de mousseline festonnée et étagée depuis l’épaule
accompagnaient le fichu brodé à la paysanne qui cachait pudiquement la gorge de
la jeune fille. Mademoiselle Andrée avait relevé simplement ses beaux cheveux
avec un ruban bleu pareil à la robe. Ces cheveux tombant de ses joues sur son
cou et sur ses épaules en longues et épaisses boucles rehaussaient bien mieux
que les plumes, les aigrettes et les dentelles dont on usait alors, la mine
fière et modeste de la belle fille au teint mat et pur, que le rouge n’avait
jamais souillé.
Tout
en marchant, Andrée passait dans ses mitaines de soie blanche les doigts les
plus effilés et les plus suavement arrondis qu’il fût possible de voir, tandis
que dans le sable du jardin s’imprimait la pointe du haut talon de ses mules de
satin bleu tendre.
Elle
apprit, en arrivant au pavillon de Trianon, que madame la dauphine était allée
faire un tour de promenade avec son architecte et son maître jardinier. On
entendait cependant crier à l’étage supérieur la roue du tour sur lequel M. le
dauphin s’occupait à faire une serrure de sûreté pour un coffre qu’il
affectionnait beaucoup.
Andrée,
pour aller rejoindre la dauphine, traversa le parterre, où, malgré la saison
avancée, des fleurs, couvertes soigneusement la nuit, levaient leur tête pâlie
pour aspirer les fugitifs rayons d’un soleil plus pâle qu’elles. Et, comme déjà
le soir approchait, car en cette saison la nuit vient à six heures, des garçons
jardiniers s’occupaient d’abaisser les cloches de verre sur les plantes les
plus frileuses de chaque plate-bande.
Au
détour d’une allée d’arbres verts, qui, taillés en charmille et bordés de
rosiers du Bengale, aboutissaient à une belle pièce de gazon, Andrée aperçut
tout à coup un de ces jardiniers qui, en la voyant, se relevait sur sa bêche et
la saluait avec une politesse plus habile et plus savante que ne l’est la
politesse du peuple.
Elle
regarda, et dans cet ouvrier reconnut Gilbert, dont les mains, malgré le
travail, étaient encore assez blanches pour faire le désespoir de M. de
Taverney.
Andrée
rougit malgré elle ; il lui semblait que la présence de Gilbert en ce lieu
était le résultat d’une étrange complaisance du sort.
Gilbert
redoubla son salut, et Andrée le lui rendit en continuant de marcher.
Mais
elle était une créature trop loyale et trop courageuse pour résister à un
mouvement de l’âme, et laisser sans réponse une question de son esprit inquiet.
Elle
revint sur ses pas, et Gilbert, qui déjà était devenu pâle et la suivait
sinistrement de l’œil, revint tout à coup à la vie et fit un bond pour se
rapprocher d’elle.
–
Vous ici, monsieur Gilbert ? dit froidement Andrée.
–
Oui, mademoiselle.
–
Par quel hasard ?
–
Mademoiselle, il faut bien vivre, et vivre honnêtement.
–
Mais savez-vous que vous avez du bonheur ?
–
Oh ! beaucoup, mademoiselle, dit Gilbert.
–
Plaît-il ?
–
Je dis, mademoiselle, que j’ai, comme vous le pensez, beaucoup de bonheur.
–
Qui vous a fait entrer ici ?
–
M. de Jussieu, un protecteur à moi.
–
Ah ! fit Andrée surprise, vous connaissez M. de Jussieu ?
–
C’était l’ami de mon premier protecteur, de mon maître, de M. Rousseau.
–
Bon courage, monsieur Gilbert ! dit Andrée en s’apprêtant à partir.
–
Vous vous portez mieux, mademoiselle ?… dit Gilbert avec une voix si
tremblante, qu’on devinait bien qu’elle s’était fatiguée en venant de son cœur
dont elle représentait chaque vibration.
–
Mieux ? comment cela ? dit Andrée froidement.
–
Mais… l’accident ?…
–
Ah ! oui… Merci, monsieur Gilbert, je vais mieux ; ce n’était rien.
–
Oh ! vous avez bien failli périr, dit Gilbert au comble de l’émotion, le
danger était terrible.
À
ce moment, Andrée pensa qu’il était bien temps d’abréger cet entretien avec un
ouvrier en plein parc royal.
–
Bonjour, monsieur Gilbert, dit-elle.
–
Mademoiselle ne veut pas accepter une rose ? dit Gilbert frémissant et
couvert de sueur.
–
Mais, monsieur, repartit Andrée, vous m’offrez là ce qui ne vous appartient
pas.
Gilbert,
surpris, atterré, ne répliqua rien. Il baissa la tête, et, comme Andrée le
regardait avec une certaine joie d’avoir manifesté sa supériorité, Gilbert, se
relevant, arracha toute une branche fleurie du plus beau rosier, et se mit à en
effeuiller les roses avec un sang-froid et une noblesse qui imposèrent à la
jeune fille.
Elle
était trop équitable et trop bonne pour ne pas voir qu’elle venait de blesser
gratuitement un inférieur pris en flagrant délit de politesse. Aussi, comme tous
les gens fiers qui se sentent coupables d’un tort, reprit-elle sa promenade
sans ajouter un mot, quand peut-être l’excuse ou la réparation effleurait ses
lèvres.
Gilbert
non plus n’ajouta pas un mot ; il jeta la branche de roses et reprit sa
bêche, mais son naturel alliait la fierté à la ruse ; il se baissa pour
travailler, sans doute, mais aussi pour voir s’éloigner Andrée, qui, au détour
d’une allée, ne put s’empêcher de se retourner. Elle était femme.
Gilbert
se contenta de cette faiblesse pour se dire qu’il venait, dans cette nouvelle
lutte, de remporter la victoire.
–
Elle est moins forte que moi, se dit-il, et je la dominerai. Orgueilleuse de sa
beauté, de son nom, de sa fortune qui grandit, insolente de mon amour qu’elle
devine peut-être, elle n’en est que plus désirable pour le pauvre ouvrier qui
tremble en la regardant. Oh ! ce tremblement, ce frisson indigne d’un
homme ; oh ! les lâchetés qu’elle me force à commettre, elle les
payera un jour ! Mais, pour aujourd’hui, j’ai fait assez de besogne,
ajouta-t-il, j’ai vaincu l’ennemi… Moi qui eusse dû être plus faible, puisque
j’aime, j’ai été dix fois plus fort.
Il
répéta encore ces mots avec une joie sauvage, et, une main convulsive sur son
front intelligent, d’où il releva ses beaux cheveux noirs, il enfonça
vigoureusement sa bêche dans la plate-bande, s’élança comme un chevreuil tout
au travers de la haie de cyprès et d’ifs, traversa, léger comme la brise, un
massif de plantes sous cloches, dont il n’effleura pas une, malgré la rapidité
furieuse de sa course, et s’alla poster à l’extrémité de la diagonale qu’il
venait de décrire, pour tourner la route qu’Andrée suivait circulairement.
Là,
en effet, il la vit encore s’avancer pensive et presque humiliée, ses beaux
yeux baissés, sa main moite et inerte doucement balancée sur sa robe
frissonnante, il l’entendit, caché derrière l’épaisse charmille, soupirer deux
fois, comme si elle se parlait à elle-même. Enfin, elle passa si près des
arbres, que Gilbert eût pu, en allongeant le bras, effleurer celui d’Andrée,
comme une fièvre insensée, vertigineuse, lui conseillait de le faire.
Mais
il fronça le sourcil avec un mouvement de volonté pareil à de la haine, et,
posant une main crispée sur son cœur :
–
Encore lâche ! se dit-il.
Puis
il ajouta tout bas :
–
C’est qu’elle est si belle !
Gilbert
fût peut-être resté longtemps dans sa contemplation, car l’allée était longue
et le pas d’Andrée fort lent et fort mesuré ; mais cette allée avait des
contre-allées d’où pouvait déboucher un fâcheux, et le hasard traita si mal
Gilbert, qu’un fâcheux déboucha effectivement de la première allée latérale à
gauche, c’est-à-dire presqu’en face du massif d’arbres verts où Gilbert se
tenait caché.
Cet
importun marchait d’un pas méthodique et mesuré ; il portait haut la tête,
tenait son chapeau sous le bras droit et la main gauche sur l’épée. Il portait
un habit de velours sous une pelisse doublée de martre zibeline, et tendait en
marchant la jambe qu’il avait belle, et le cou-de-pied, qu’il avait haut comme
un homme de race.
Ce
seigneur, tout en s’avançant, aperçut Andrée, et la tournure de la jeune fille
lui parut sans doute agréable, car il doubla le pas en coupant obliquement, de
façon à se trouver sur la ligne que suivait Andrée et à la croiser le plus tôt
possible.
Gilbert,
ayant vu ce personnage, poussa involontairement un petit cri et s’enfuit comme
un merle effarouché sous les sumacs.
La
manœuvre du fâcheux lui réussit ; il en avait sans doute l’habitude, et,
avant trois minutes, il se trouva précéder Andrée que, trois minutes
auparavant, il suivait à une assez grande distance.
Andrée,
entendant ce pas, se jeta d’abord un peu de côté pour laisser passer
l’homme ; lorsqu’il fut passé, elle regarda de son côté.
Le
seigneur regardait aussi et de tous ses yeux : il s’arrêta même pour mieux
voir, et, se retournant après avoir vu :
–
Ah ! mademoiselle, dit-il d’une voix tout aimable, où courez-vous si vite,
je vous prie ?
Au
son de cette voix, Andrée leva la tête et vit, à trente pas derrière elle, deux
officiers des gardes qui marchaient lentement ; elle vit, sous la pelisse
de martre de celui qui lui adressait la parole, le cordon bleu, et, toute pâle,
tout effrayée de cette rencontre inattendue et de cette interruption
gracieuse :
–
Le roi ! dit-elle en s’inclinant fort bas.
–
Mademoiselle…, répliqua Louis XV en s’approchant, j’ai de si mauvais yeux que
je suis forcé de vous demander votre nom.
–
Mademoiselle de Taverney, murmura la jeune fille, si confuse, si tremblante,
qu’à peine se fit-elle entendre.
–
Ah ! oui-da ! c’est un heureux voyage que vous faites dans Trianon,
mademoiselle, dit le roi.
–
J’allais rejoindre Son Altesse royale madame la dauphine qui m’attend, répondit
Andrée de plus en plus tremblante.
–
Mademoiselle, je vous conduirai près d’elle, reprit Louis XV ; car je
vais, en voisin de campagne, rendre une visite à ma fille ; veuillez
accepter mon bras, puisque nous suivons le même chemin.
Andrée
sentit comme un nuage passer sur sa vue et descendre en flots tourbillonnants
avec son sang jusqu’à son cœur. En effet, un pareil honneur pour la pauvre
fille, le bras du roi, de ce souverain seigneur de tous, une gloire si
inespérée, si incroyable, une faveur dont toute une cour eût été jalouse, lui
paraissait quelque chose comme un rêve.
Aussi
fit-elle une révérence si profonde et si religieusement craintive, que le roi
se crut obligé de la saluer encore. Quand Louis XV voulait se souvenir de Louis
XIV, c’était toujours en des questions de cérémonial et de politesse. Au reste,
ses traditions de courtoisie venaient de plus loin, elles venaient de Henri IV.
Il
offrit donc sa main à Andrée ; celle-ci plaça l’extrémité brûlante de ses
doigts sur le gant du roi, et tous deux continuèrent de marcher vers le
pavillon, où l’on avait dit au roi qu’il trouverait la dauphine avec son
architecte et son jardinier en chef.
Nous
pouvons assurer que Louis XV, qui cependant n’aimait pas beaucoup à marcher,
prit le plus long chemin pour conduire Andrée au Petit Trianon. Le fait est que
les deux officiers qui marchaient derrière s’aperçurent de l’erreur de Sa
Majesté et s’en plaignirent, car ils étaient légèrement vêtus, et le temps se
refroidissait.
Ils
arrivèrent tard, puisqu’ils ne trouvèrent pas la dauphine au point où l’on
espérait la trouver ; Marie-Antoinette venait de partir, pour ne pas faire
attendre le dauphin, qui aimait à souper entre six et sept heures.
Son
Altesse royale arriva donc à l’heure exacte, et, comme le dauphin, très
ponctuel, se tenait déjà sur le seuil du salon pour être plus vite à la salle à
manger, lorsque le maître d’hôtel paraîtrait, la dauphine jeta sa mante aux
mains d’une femme de chambre, alla prendre gaiement le bras du dauphin, et
l’entraîna dans la salle à manger.
Le
couvert était dressé pour les deux illustres amphitryons. Ils occupaient chacun
le milieu de la table, laissant ainsi libre le haut bout, que, depuis certaines
surprises du roi, on n’occupait jamais, même pour une table garnie de convives.
À
ce haut bout, le couvert du roi avec son cadenas occupait une place
considérable ; mais le maître d’hôtel, qui ne comptait pas sur cet hôte,
faisait le service de ce côté.
Derrière
la chaise de la dauphine – avec l’espace nécessaire pour que les valets
circulassent – sur un petit gradin, se tenait, assise sur un tabouret, madame
de Noailles raide et ayant pris pourtant tout ce qu’on doit avoir d’amabilité
sur la figure à l’occasion d’un souper.
Près
de madame de Noailles étaient les autres dames auxquelles leur position à la
cour constituait le droit ou méritait la faveur d’assister au souper de Leurs
Altesses royales.
Trois
fois par semaine, madame de Noailles soupait à la même table que M. le dauphin
et madame la dauphine. Mais, les jours où elle ne soupait pas, elle se fût bien
gardée de ne point assister au souper ; c’était d’ailleurs un moyen de
protester contre l’exclusion de ces quatre jours sur sept.
En
face de la duchesse de Noailles, surnommée par la dauphine madame l’Étiquette,
se tenait sur un gradin à peu près pareil M. le duc de Richelieu.
Lui
aussi était un strict observateur des convenances ; seulement, son
étiquette à lui demeurait invisible à tous les yeux, éternellement cachée
qu’elle était sous l’élégance la plus parfaite, et quelquefois même sous le persiflage
le plus fin.
Il
résultait de cette antithèse entre le premier gentilhomme de la chambre et la
première dame d’honneur de Son Altesse royale madame la dauphine, que la
conversation, sans cesse abandonnée par la duchesse de Noailles, était sans cesse
relevée par M. de Richelieu.
Le
maréchal avait voyagé dans toutes les cours de l’Europe, et il avait pris dans
chacune d’elles le ton d’élégance qui était le mieux approprié à sa nature, de
sorte que, admirable de tact et de convenance, il savait à la fois toutes les
anecdotes qui pouvaient se raconter à une table de jeunes infantes et au petit
couvert de madame du Barry.
Il
s’aperçut, ce soir-là, que la dauphine mangeait avec appétit et que le dauphin
dévorait. Il supposa qu’ils ne lui tiendraient pas tête dans la conversation,
et qu’il ne s’agissait que de faire passer à madame de Noailles une heure de
purgatoire anticipé.
Il
se mit à parler philosophie, théâtre, double sujet de conversation doublement
antipathique à la vénérable duchesse.
Il
raconta donc le sujet d’une des dernières boutades philanthropiques du
philosophe de Ferney, nom que l’on donnait déjà à l’auteur de la Henriade ;
et, quand il vit la duchesse sur les dents, il changea de texte et détailla
tout ce qu’en sa qualité de gentilhomme de la chambre, il avait de tracas pour
faire jouer plus ou moins mal mesdames les comédiennes ordinaires du roi.
La
dauphine aimait les arts, et surtout le théâtre ; elle avait trouvé un
costume complet de Clytemnestre à mademoiselle Raucourt ; elle écouta donc
M. de Richelieu non seulement avec indulgence, mais encore avec plaisir.
Alors
on vit la pauvre dame d’honneur, au mépris de l’étiquette, s’agiter sur son
gradin, se moucher haut et secouer sa vénérable tête, sans songer au nuage de
poudre qui, à chacun de ses mouvements, enveloppait son front, comme à chaque
bouffée de bise un nuage de neige enveloppe la cime du mont Blanc.
Mais
ce n’était pas le tout que d’amuser madame la dauphine, il fallait encore
plaire à M. le dauphin. Richelieu abandonna donc la question du théâtre, pour
lequel l’héritier de la couronne de France n’avait jamais eu une grande
sympathie, pour parler philosophie humanitaire. Il eut, à propos des Anglais,
toute cette chaleur que Rousseau jette comme un fluide vivifiant sur le
personnage d’Édouard Bomston.
Or,
madame de Noailles exécrait les Anglais autant que les philosophes.
Une
idée neuve était une fatigue pour elle, et une fatigue dérangeait l’économie de
toute sa personne. Madame de Noailles, qui se sentait faite pour conserver,
hurlait aux idées nouvelles comme les chiens aux masques.
Richelieu avait un double but en jouant ce jeu, il tourmentait madame l’Étiquette, ce qui faisait sensiblement plaisir à madame la dauphine, et il trouvait par-ci par-là quelques apophtegmes vertueux