
Alexandre Dumas
JOSEPH
BALSAMO
Mémoires d’un médecin
Tome IV
(1846 – 1848)

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Table des matières
QUATRIÈME PARTIE
Chapitre CXXVI Où M. de Sartine commence à croire que Balsamo est sorcier
Chapitre CXXVII L’élixir de vie
Chapitre CXXXII L’homme et Dieu
Chapitre CXXXIV L’homme et Dieu
Chapitre CXXXV Où l’on redescend sur la terre
Chapitre CXXXVI La mémoire des rois
Chapitre CXXXVII Les évanouissements d’Andrée
Chapitre CXXXVIII Le docteur Louis
Chapitre CXXXIX Les jeux de mots de M. de Richelieu
Chapitre CXLI Le frère et la sœur
Chapitre CXLIII Interrogatoire
Chapitre CXLIV La consultation
Chapitre CXLV La conscience de Gilbert
Chapitre CXLVII La route de Trianon
Chapitre CXLIX Le petit jardin du docteur Louis
Chapitre CL Le père et le fils
Chapitre CLI Le cas de conscience
Chapitre CLII Les projets de Gilbert
Chapitre CLIII Où Gilbert voit qu’un crime est plus facile à commettre qu’un préjugé à vaincre
Chapitre CLVI Dernière audience
Chapitre CLVII L’enfant sans père
Chapitre CLIX Le village d’Haramont
Chapitre CLXII Le dernier adieu de Gilbert
Chapitre CLXIV Les îles Açores
Bibliographie – Œuvres complètes

QUATRIÈME PARTIE
Resté seul, M. de Sartine prit, tourna et retourna le coffret en homme qui sait apprécier la valeur d’une découverte.
Puis il allongea la main et ramassa le trousseau de clefs tombé des mains de Lorenza.
Il les essaya toutes : aucune n’allait.
Il tira trois ou quatre autres trousseaux pareils de son tiroir.
Ces trousseaux contenaient des clefs de toutes dimensions : clefs de meubles, clefs de coffrets, bien entendu ; depuis la clef usitée jusqu’à la clef microscopique, on peut dire que M. de Sartine possédait un échantillon de toutes les clefs connues.
Il en essaya vingt, cinquante, cent, au coffret : aucune ne fit même un tour. Le magistrat en augura que la serrure était une apparence de serrure, et que, par conséquent, ses clefs étaient des simulacres de clefs.
Alors il prit dans le même tiroir un petit ciseau, un petit marteau, et, de sa main blanche enfoncée sous une ample manchette de malines, il fit sauter la serrure, gardienne fidèle du coffret.
Aussitôt, une liasse de papiers lui apparut au lieu des machines foudroyantes qu’il redoutait d’y trouver ou des poisons dont l’arôme devait s’exhaler mortellement et priver la France de son magistrat le plus essentiel.
Les premiers mots qui sautèrent aux yeux du lieutenant de police furent ceux-ci, tracés par une main dont l’écriture était passablement déguisée :
« Maître, il est temps de quitter le nom de Balsamo. »
Il n’y avait pas de signature, mais seulement ces trois lettres : L. P. D.
– Ah ! ah ! fit-il en retournant les boucles de sa perruque, si je ne connais pas l’écriture, je crois que je connais le nom. Balsamo, voyons, cherchons au B.
Il ouvrit alors un de ses vingt-quatre tiroirs et en tira un petit registre sur lequel, par ordre alphabétique, étaient écrits d’une fine écriture pleine d’abréviations trois ou quatre cents noms précédés, suivis et accompagnés d’accolades flamboyantes.
– Oh ! oh ! murmura-t-il, en voilà long sur ce Balsamo.
Et il lut toute la page avec des signes non équivoques de mécontentement.
Puis il replaça le petit registre dans son tiroir pour continuer l’inventaire du coffret.
Il n’alla pas bien loin sans être profondément impressionné. Et bientôt il trouva une note pleine de noms et de chiffres.
La note lui parut importante : elle était fort usée aux marges, fort chargée de signes faits au crayon. M. de Sartine sonna : un domestique parut.
– L’aide de la chancellerie, dit-il, tout de suite. Faites passer des bureaux à travers l’appartement pour économiser le temps.
Le valet sortit.
Deux minutes après, un commis, la plume à la main, le chapeau sous un bras, un gros registre sous l’autre, des manches de serge noire passées sur ses manches d’habit, se présentait au seuil du cabinet. M. de Sartine l’aperçut dans son meuble à glace et lui tendit le papier par-dessus son épaule.
– Déchiffrez-moi cela, dit-il.
– Oui, monseigneur, répondit le commis.
Ce devineur de charades était un petit homme mince, aux lèvres pincées, aux sourcils froncés par la recherche, à la tête pâle et pointue du haut et du bas, au menton effilé, au front fuyant, aux pommettes saillantes, aux yeux enfoncés et ternes qui s’animaient par instants.
M. de Sartine l’appelait la Fouine.
– Asseyez-vous, lui dit le magistrat le voyant embarrassé de son calepin, de son codex de chiffres, de sa note et de sa plume.
La Fouine s’assit modestement sur un tabouret, rapprocha ses jambes et se mit à écrire sur ses genoux, feuilletant son dictionnaire et sa mémoire avec une physionomie impassible.
Au bout de cinq minutes, il avait écrit :
§
« Ordre d’assembler trois mille frères à Paris.
§
« Ordre de composer trois cercles et six loges.
§
« Ordre de composer une garde au grand cophte, et de lui ménager quatre domiciles, dont un dans une maison royale.
§
« Ordre de mettre cinq cent mille francs à sa disposition pour une police.
§
« Ordre d’enrôler dans le premier des cercles parisiens toute la fleur de la littérature et de la philosophie.
§
« Ordre de soudoyer ou de gagner la magistrature et de s’assurer particulièrement du lieutenant de police, par corruption, par violence ou par ruse. »
La Fouine s’arrêta là un moment, non point que le pauvre homme réfléchit, il n’en avait garde, c’eût été un crime, mais parce que, sa page étant remplie et l’encre encore fraîche, il fallait attendre pour continuer.
M. de Sartine, impatient, lui arracha la feuille des mains et lut.
Au dernier paragraphe, une telle expression de frayeur se peignit sur tous ses traits, qu’il pâlit de se voir pâlir dans la glace de son armoire.
Il ne rendit pas la feuille au commis, mais il lui en passa une toute blanche.
Le commis recommença à écrire, à mesure qu’il déchiffrait ; ce qu’il exécutait, au reste, avec une facilité effrayante pour les faiseurs de chiffres.
Cette fois, M. de Sartine lut par-dessus son épaule.
Il lut donc :
§
« Se défaire à Paris du nom de Balsamo, qui commence à être trop connu, pour prendre celui du comte de Fœ… »
Le reste du mot était enseveli dans une tache d’encre.
Au moment où M. de Sartine cherchait les syllabes absentes qui devaient composer le mot, la sonnette retentit à l’extérieur, et un valet entra annonçant :
– M. le comte de Fœnix !
M. de Sartine poussa un cri et, au risque de démolir l’édifice harmonieux de sa perruque, il joignit les mains au-dessus de sa tête et se hâta de congédier son commis par une porte dérobée.
Puis, reprenant sa place devant son bureau, il dit au valet :
– Introduisez !
Quelques secondes après, dans sa glace, M. de Sartine aperçut le profil sévère du comte que, déjà, il avait entrevu à la cour le jour de la présentation de madame du Barry.
Balsamo entra sans hésitation aucune.
M. de Sartine se leva, fit une froide révérence au comte et, croisant une jambe sur l’autre, il s’adossa cérémonieusement à son fauteuil.
Au premier coup d’œil, le magistrat avait entrevu la cause et le but de cette visite.
Du premier coup d’œil aussi, Balsamo venait d’entrevoir la cassette ouverte et à moitié vidée sur le bureau de M. de Sartine.
Son regard, si fugitivement qu’il eût passé sur le coffret, n’échappa point à M. le lieutenant de police.
– À quel hasard dois-je l’honneur de votre présence, monsieur le comte ? demanda M. de Sartine.
– Monsieur, répondit Balsamo avec un sourire plein d’aménité, j’ai eu l’honneur d’être présenté à tous les souverains de l’Europe, à tous les ministres, à tous les ambassadeurs ; mais je n’ai trouvé personne qui me présentât chez vous. Je viens donc me présenter moi-même.
– En vérité, monsieur, répondit le lieutenant de police, vous arrivez à merveille ; car je crois bien que, si vous ne fussiez pas venu de vous-même, j’allais avoir l’honneur de vous mander ici.
– Ah ! voyez donc, dit Balsamo, comme cela se rencontre.
M. de Sartine s’inclina avec un sourire ironique.
– Est-ce que je serais assez heureux, monsieur, continua Balsamo, pour pouvoir vous être utile ?
Et ces mots furent prononcés sans qu’une ombre d’émotion ou d’inquiétude rembrunît sa physionomie souriante.
– Vous avez beaucoup voyagé, monsieur le comte ? demanda le lieutenant de police.
– Beaucoup, monsieur.
– Ah !
– Vous désirez quelque renseignement géographique, peut-être ? Un homme de votre capacité ne s’occupe pas seulement de la France, il embrasse l’Europe, le monde…
– Géographique n’est pas le mot, monsieur le comte, moral serait plus juste.
– Ne vous gênez pas, je vous prie ; pour l’un comme pour l’autre, je suis à vos ordres.
– Eh bien, monsieur le comte, figurez-vous que je cherche un homme très dangereux, ma foi, un homme qui est tout ensemble athée…
– Oh !
– Conspirateur.
– Oh !
– Faussaire.
– Oh !
– Adultère, faux monnayeur, empirique, charlatan, chef de secte ; un homme dont j’ai l’histoire sur mes registres, dans cette cassette que vous voyez, partout.
– Ah ! oui, je comprends, dit Balsamo ; vous avez l’histoire, mais vous n’avez pas l’homme.
– Non.
– Diable ! ce serait plus important, ce me semble.
– Sans doute ; mais vous allez voir comme nous sommes près de le tenir. Certes, Protée n’a pas plus de formes ; Jupiter n’a pas plus de noms que n’en a ce mystérieux voyageur : Acharat en Égypte, Balsamo en Italie, Somini en Sardaigne, marquis d’Anna à Malte, marquis Pellegrini en Corse, enfin comte de…
– Comte de… ? ajouta Balsamo.
– C’est ce dernier nom, monsieur, que je n’ai pas bien pu lire, mais vous m’aiderez, n’est-ce pas, j’en suis sûr, car il n’est point que vous n’ayez connu cet homme pendant vos voyages et dans chacune des contrées que j’ai citées tout à l’heure.
– Renseignez-moi un peu, voyons, dit Balsamo avec tranquillité.
– Ah ! je comprends ; vous désirez une sorte de signalement, n’est-ce pas, monsieur le comte ?
– Oui, monsieur, s’il vous plaît.
– Eh bien, dit M. de Sartine en fixant sur Balsamo un œil qu’il essayait de rendre inquisiteur, c’est un homme de votre âge, de votre taille, de votre tournure ; tantôt grand seigneur semant l’or, tantôt charlatan cherchant les secrets naturels, tantôt affilié sombre de quelque confrérie mystérieuse qui jure dans l’ombre la mort des rois et l’écroulement des trônes.
– Oh ! dit Balsamo, c’est bien vague.
– Comment, bien vague ?
– Si vous saviez combien j’ai vu d’hommes qui ressemblent à ce portrait !
– En vérité !
– Sans doute ; et vous ferez bien de préciser un peu si vous voulez que je vous aide. D’abord, savez-vous en quel pays il habite de préférence ?
– Il les habite tous.
– Mais en ce moment, par exemple ?
– En ce moment, il est en France.
– Et qu’y fait-il, en France ?
– Il dirige une immense conspiration.
– Ah ! voilà un renseignement, à la bonne heure ; et, si vous savez quelle conspiration il dirige, eh bien, vous tenez un fil au bout duquel, selon toute probabilité, vous trouverez votre homme.
– Je le crois comme vous.
– Eh bien, si vous le croyez, pourquoi, en ce cas, me demandez-vous conseil ? C’est inutile.
– Ah ! c’est que je me consulte encore.
– Sur quoi ?
– Sur ceci.
– Dites.
– Le ferai-je arrêter, oui ou non ?
– Oui ou non ?
– Oui ou non.
– Je ne comprends pas le non, monsieur le lieutenant de police ; car enfin, s’il conspire…
– Oui ; mais s’il est un peu garanti par quelque nom, par quelque titre ?
– Ah ! je comprends. Mais quel nom, quel titre ? Il faudrait me dire cela pour que je vous aidasse dans vos recherches, monsieur.
– Eh ! monsieur, je vous l’ai déjà dit, je sais le nom sous lequel il se cache ; mais…
– Mais vous ne savez point celui sous lequel il se montre, n’est-ce pas ?
– Justement ; sans quoi…
– Sans quoi, vous le feriez arrêter ?
– Immédiatement.
– Eh bien, mon cher monsieur de Sartine, c’est bien heureux, comme vous me le disiez tout à l’heure, que je sois arrivé en ce moment, car je vais vous rendre le service que vous me demandiez.
– Vous ?
– Oui.
– Vous allez me dire son nom ?
– Oui.
– Le nom sous lequel il se montre ?
– Oui.
– Vous le connaissez donc ?
– Parfaitement.
– Et quel est ce nom ? demanda M. de Sartine en expectative de quelque mensonge.
– Le comte de Fœnix.
– Comment ! le nom sous lequel vous vous êtes fait annoncer ?…
– Le nom sous lequel je me suis fait annoncer, oui.
– Votre nom ?
– Mon nom.
– Alors, cet Acharat, ce Somini, ce marquis d’Anna, ce marquis Pellegrini, ce Joseph Balsamo, c’est vous ?
– Mais oui, dit simplement Balsamo, c’est moi-même.
M. de Sartine prit une minute pour se remettre de l’éblouissement que lui causa cette effrontée franchise.
– J’avais deviné, vous voyez, dit-il. Je vous connaissais, je savais que ce Balsamo et ce comte de Fœnix ne faisaient qu’un.
– Ah ! vous êtes un grand ministre, dit Balsamo, je l’avoue.
– Et vous un grand imprudent, dit le magistrat en se dirigeant vers sa sonnette.
– Imprudent ! pourquoi ?
– Parce que je vais vous faire arrêter.
– Allons donc ! répliqua Balsamo en faisant un pas entre la sonnette et le magistrat, est-ce qu’on m’arrête, moi ?
– Pardieu ! que ferez-vous pour m’en empêcher ? Je vous le demande.
– Vous me le demandez ?
– Oui.
– Mon cher lieutenant de police, je vais vous brûler la cervelle.
Et Balsamo sortit de sa poche un charmant pistolet monté en vermeil, et qu’on eût cru ciselé par Benvenuto Cellini, qu’il dirigea tranquillement vers le visage de M. de Sartine, qui pâlit et tomba dans un fauteuil.
– Là, dit Balsamo en attirant un autre fauteuil près de celui du lieutenant de police, et en s’asseyant ; maintenant, nous voilà assis, nous pouvons causer un peu.
M. de Sartine fut un instant à se remettre d’une alarme si chaude. Il avait vu, comme s’il eût voulu regarder dedans, la gueule menaçante du pistolet ; il avait même senti sur son front le froid de son cercle de fer.
Enfin, il se remit.
– Monsieur, dit-il, j’ai sur vous un avantage ; sachant à quel homme je parlais, je n’avais pas pris les précautions que l’on prend contre les malfaiteurs ordinaires.
– Oh ! monsieur, répliqua Balsamo, voilà que vous vous irritez et que les gros mots débordent ; mais vous ne vous apercevez donc pas combien vous êtes injuste ! Je viens pour vous rendre service.
M. de Sartine fit un mouvement.
– Service, oui, monsieur, reprit Balsamo, et voilà que vous vous méprenez à mes intentions ; voilà que vous me parlez de conspirateurs, juste au moment où je venais vous dénoncer une conspiration.
Mais Balsamo avait beau dire, en ce moment-là, M. de Sartine ne prêtait pas grande attention aux paroles de ce dangereux visiteur ; si bien que ce mot de conspiration, qui l’eût réveillé en sursaut en temps ordinaire, put à peine lui faire dresser l’oreille.
– Vous comprenez, monsieur, puisque vous savez si bien qui je suis, vous comprenez, dis-je, ma mission en France : envoyé par Sa Majesté le grand Frédéric, c’est-à-dire ambassadeur plus ou moins secret de Sa Majesté prussienne ; or, qui dit ambassadeur dit curieux ; or, en ma qualité de curieux, je n’ignore rien des choses qui se passent, et l’une de celles que je connais le mieux, c’est l’accaparement des grains.
Si simplement que Balsamo eût prononcé ces dernières paroles, elles eurent plus de pouvoir sur le lieutenant de police que n’en avaient eu toutes les autres, car elles rendirent M. de Sartine attentif.
Il releva lentement la tête.
– Qu’est-ce que l’affaire des grains ? dit-il en affectant autant d’assurance que Balsamo lui-même en avait déployé au commencement de l’entretien. Veuillez me renseigner à votre tour, monsieur.
– Volontiers, monsieur, dit Balsamo. Voici ce que c’est.
– J’écoute.
– Oh ! vous n’avez pas besoin de me le dire… Des spéculateurs fort adroits ont persuadé à Sa Majesté le roi de France qu’il devait construire des greniers pour les grains de ses peuples, en cas de disette. On a donc fait des greniers : pendant qu’on y était, on s’est dit qu’il fallait mieux les faire grands ; on n’y a rien épargné, ni la pierre ni le moellon, et on les a faits très grands.
– Ensuite ?
– Ensuite, il a fallu les remplir ; des greniers vides étaient inutiles ; on les a donc remplis.
– Eh bien, monsieur ? fit M. de Sartine ne voyant pas bien clairement encore où voulait en venir Balsamo.
– Eh bien, vous devinez que, pour remplir de très grands greniers, il a fallu y mettre une très grande quantité de blé. N’est-ce pas vraisemblable ?
– Sans doute.
– Je continue. Beaucoup de blé retiré de la circulation, c’est un moyen d’affamer le peuple ; car, notez ceci, toute valeur retirée de la circulation équivaut à un manque de production. Mille sacs de grains au grenier sont mille sacs de moins sur la place. Multipliez ces mille sacs par dix seulement, le blé augmente aussitôt.
M. de Sartine fut pris d’une toux d’irritation.
Balsamo s’arrêta, et attendit tranquillement que la toux fût calmée.
– Donc, continua-t-il quand le lieutenant de police lui en laissa le loisir, voilà le spéculateur au grenier enrichi du surcroît de la valeur ; voyons, est ce clair, cela ?
– Parfaitement clair, dit M. de Sartine ; mais, à ce que je vois, monsieur, vous auriez la prétention de me dénoncer une conspiration ou un crime dont Sa Majesté serait l’auteur.
– Justement, reprit Balsamo, vous comprenez.
– C’est hardi, monsieur, et je suis véritablement curieux de savoir comment le roi prendra votre accusation ; j’ai bien peur que le résultat ne soit précisément le même que je me proposais en feuilletant les papiers de cette cassette avant votre arrivée ; prenez-y garde, monsieur, vous aboutirez toujours à la Bastille.
– Ah ! voilà que vous ne me comprenez plus.
– Comment cela ?
– Mon Dieu, que vous me jugez mal et que vous me faites tort, monsieur, en me prenant pour un sot ! Comment, vous vous figurez que je vais m’aller attaquer au roi, moi, un ambassadeur, un curieux ?… Mais ce que vous dites là serait l’œuvre d’un niais. Écoutez-moi donc jusqu’au bout, je vous prie.
M. de Sartine fit un mouvement de tête.
– Ceux qui ont découvert cette conspiration contre le peuple français… – pardonnez-moi le temps précieux que je vous prends, monsieur ; mais vous verrez tout à l’heure que ce n’est point du temps perdu – ceux qui ont découvert cette conspiration contre le peuple français sont des économistes, qui, très laborieux, très minutieux, en appliquant leur loupe investigatrice sur ce tripotage, ont remarqué que le roi ne jouait pas seul. Ils savent bien que Sa Majesté tient un registre exact du taux des grains sur les divers marchés ; ils savent bien que Sa Majesté se frotte les mains quand la hausse lui a produit huit ou dix mille écus ; mais ils savent aussi qu’à côté de Sa Majesté est un homme dont la position facilite les marchés, un homme qui, tout naturellement, grâce à certaines fonctions – c’est un fonctionnaire, vous comprenez – surveille les achats, les arrivages, les encaissements, un homme, enfin, qui s’entremet pour le roi ; or, les économistes, les gens à loupe, comme je les appelle, ne s’attaquent pas au roi, attendu que ce ne sont point des imbéciles, mais à l’homme, mon cher monsieur, mais au fonctionnaire, mais à l’agent qui tripote pour Sa Majesté.
M. de Sartine essaya de rendre l’équilibre à sa perruque, mais ce fut en vain.
– Or, continua Balsamo, j’arrive au fait. De même que vous saviez, vous qui avez une police, que j’étais M. le comte de Fœnix, je sais, moi, que vous êtes M. de Sartine.
– Eh bien, après ? dit le magistrat embarrassé. Oui, je suis M. de Sartine. La belle affaire !
– Ah ! mais comprenez donc, ce M. de Sartine est précisément l’homme aux carnets, aux tripotages, aux encaissements, celui qui, soit à l’insu du roi, soit à sa connaissance, trafique des estomacs de vingt-sept millions de Français que ses fonctions lui prescrivent de nourrir aux meilleures conditions possibles. Or, figurez-vous un peu l’effet d’une découverte pareille ! Vous êtes peu aimé du peuple : le roi n’est pas un homme tendre ; aussitôt que le cri des affamés demandera votre tête, Sa Majesté, pour écarter tout soupçon de connivence avec vous, s’il y a connivence, ou pour faire justice, s’il n’y a pas complicité, Sa Majesté se hâtera de vous faire accrocher à un gibet pareil à celui d’Enguerrand de Marigny, vous rappelez-vous ?
– Imparfaitement, dit M. de Sartine fort pâle, et vous faites preuve de bien mauvais goût, monsieur, ce me semble, en parlant gibet à un homme de ma condition.
– Oh ! si je vous en parle, mon cher monsieur, dit Balsamo, c’est qu’il me semble encore le voir, ce pauvre Enguerrand. C’était, je vous jure, un parfait gentilhomme de Normandie, d’une très ancienne famille et d’une très noble maison. Il était chambellan de France, capitaine du Louvre, intendant des finances et des bâtiments ; il était comte de Longueville, qui est comté plus considérable que celui d’Alby qui est le vôtre. Eh bien, monsieur, je l’ai vu accroché au gibet de Montfaucon qu’il avait fait construire ; et, Dieu merci ! ce n’est pas faute de lui avoir répété : « Enguerrand, mon cher Enguerrand, prenez garde ! vous taillez dans les finances avec une largeur que Charles de Valois ne vous pardonnera pas. » Il ne m’écouta point, monsieur, et périt malheureusement. Hélas ! si vous saviez combien j’en ai vu de préfets de police, depuis Ponce-Pilate, qui condamna Jésus-Christ, jusqu’à M. Bertin de Belle-Isle, comte de Bourdeilles, seigneur de Brantôme, votre prédécesseur, qui a établi les lanternes et défendu les bouquets !
M. de Sartine se leva, essayant en vain de dissimuler l’agitation à laquelle il était en proie.
– Eh bien, dit-il, vous m’accuserez si vous voulez ; que m’importe le témoignage d’un homme comme vous, qui ne tient à rien ?
– Prenez garde, monsieur ! dit Balsamo, ce sont souvent ceux qui ont l’air de ne tenir à rien qui tiennent à tout ; et, lorsque j’écrirai dans tous ses détails l’histoire de ces blés accaparés à mon correspondant ou à Frédéric, qui est philosophe, comme vous savez ; lorsque Frédéric se sera empressé d’écrire la chose, commentée de sa main, à M. Arouet de Voltaire ; lorsque celui-ci en aura fait avec sa plume, que vous connaissez de réputation au moins, je l’espère, un petit conte drolatique dans le genre de l’Homme aux quarante écus. Lorsque M. d’Alembert, cet admirable géomètre, aura calculé qu’avec les grains de blé dérobés par vous à la subsistance publique on eût pu nourrir cent millions d’hommes pendant trois ou quatre ans ; lorsque Helvétius aura établi que le prix de ces grains, traduit en écus de six livres et posé en pile, pourrait monter jusqu’à la lune, ou bien, en billets de caisse posés les uns à côté des autres, pourrait s’étendre jusqu’à Saint-Pétersbourg ; lorsque ce calcul aura inspiré un mauvais drame à M. de La Harpe, un entretien du Père de famille à Diderot et une paraphrase terrible de cet entretien avec commentaires à Jean-Jacques Rousseau, de Genève, qui mord aussi pas mal quand il s’y met ; un mémoire à M. Caron de Beaumarchais, à qui Dieu vous préserve de marcher sur le pied ; une petite lettre à M. Grimm, une grosse boutade à M. d’Holbach, un aimable conte moral à M. de Marmontel, qui vous assassinera en vous défendant mal ; lorsqu’on parlera de cela au café de la Régence, au Palais-Royal, chez Audinot, chez les grands danseurs du roi, entretenus, comme vous savez, par M. Nicolet : ah ! monsieur le comte d’Alby, vous serez un lieutenant de police bien autrement malade que ce pauvre Enguerrand de Marigny, dont vous ne voulez pas entendre parler, le fut, élevé sur son gibet, car il se disait innocent, lui, et cela de si bonne foi, que, parole d’honneur, je l’ai cru quand il me l’a affirmé.
À ces mots, M. de Sartine, sans prendre garde plus longtemps au décorum, ôta sa perruque et essuya son crâne, tout ruisselant de sueur.
– Eh bien, soit, dit-il. mais tout cela n’empêchera rien. Perdez-moi si vous pouvez. Vous avez vos preuves, j’ai les miennes. Gardez votre secret, je garde la cassette.
– Eh bien, monsieur, dit Balsamo, voilà encore une profonde erreur dans laquelle je suis étonné de voir tomber un homme de votre force ; cette cassette…
– Eh bien, cette cassette ?
– Vous ne la garderez pas.
– Oh ! s’écria M. de Sartine avec un rire ironique, c’est vrai ; j’oubliais que M. le comte de Fœnix est un gentilhomme de grand chemin qui détrousse les gens à main armée. Je ne voyais plus votre pistolet, parce que vous l’avez remis dans votre poche. Excusez-moi, monsieur l’ambassadeur.
– Eh ! mon Dieu ! il ne s’agit pas de pistolet ici, monsieur de Sartine ; vous ne croyez pas, bien certainement, que je vais, de vive force, de haute lutte, vous enlever ce coffret, pour qu’une fois sur l’escalier j’entende votre sonnette tinter et votre voix crier au voleur. Non pas ! lorsque je dis que vous ne garderez pas le coffret, j’entends dire par là que vous allez, de bonne grâce et de votre pleine volonté, me le restituer vous-même.
– Moi ? s’écria le magistrat en posant son poing sur l’objet en litige avec tant de force, qu’il faillit le briser.
– Oui, vous.
– C’est bien, raillez, monsieur ! mais, quant à reprendre ce coffret, je vous le dis, vous ne l’aurez qu’avec ma vie. Et qu’est-ce que je dis, avec ma vie ! ne l’ai-je pas risquée mille fois ? Ne la dois-je pas, jusqu’à la dernière goutte de mon sang, au service de Sa Majesté ? Tuez-moi, vous en êtes le maître ; mais le bruit attirerait des vengeurs, mais j’aurais encore assez de voix pour vous convaincre de tous vos crimes. Ah ! vous rendre ce coffret ! ajouta-t-il avec un rire amer, l’enfer le réclamerait que je ne le rendrais pas !
– Aussi n’emploierai-je pas l’intervention des puissances souterraines ; il me suffira de l’intervention de la personne qui fait heurter en ce moment à la porte de votre cour.
En effet, trois coups frappés magistralement venaient de retentir.
– Et dont le carrosse, continua Balsamo, écoutez, entre en ce moment dans votre cour.
– C’est un ami à vous, à ce qu’il paraît, qui me fait l’honneur de me visiter ?
– Comme vous dites, un ami à moi.
– Et je lui rendrai ce coffret ?
– Oui, cher monsieur de Sartine, vous le lui rendrez.
Le lieutenant de police n’avait pas achevé un geste de suprême dédain, lorsqu’un valet empressé ouvrit la porte et annonça que madame la comtesse du Barry demandait une audience à monseigneur.
M. de Sartine tressaillit et regarda, stupéfait, Balsamo, qui usait de toute sa puissance sur lui-même pour ne pas rire au nez de l’honorable magistrat.
En ce moment, derrière le valet, une femme qui ne croyait pas avoir besoin de permission entra, rapide et toute parfumée ; c’était la belle comtesse, dont les jupes ondoyantes frôlèrent avec un doux bruit la porte du cabinet.
– Vous, madame, vous ! murmura M. de Sartine, qui, par un reste de terreur, avait saisi dans ses mains et serrait sur sa poitrine le coffret encore ouvert.
– Bonjour, Sartine, dit la comtesse avec son gai sourire.
Puis, se tournant vers Balsamo :
– Bonjour, cher comte, ajouta-t-elle.
Et elle tendit sa main à ce dernier, qui s’inclina familièrement sur cette main blanche et posa ses lèvres où s’étaient tant de fois posées les lèvres royales.
Dans ce mouvement, Balsamo avait eu le temps de proférer tout bas trois ou quatre paroles que n’avait pu entendre M. de Sartine.
– Ah ! justement, s’écria la comtesse, voilà mon coffret.
– Votre coffret ! balbutia M. de Sartine.
– Sans doute, mon coffret. Tiens, vous l’avez ouvert, vous ne vous gênez pas !
– Mais, madame…
– Oh ! c’est charmant, j’en avais eu l’idée… On m’avait volé ce coffret ; alors je me suis dis : « Il faut que j’aille chez Sartine, il me le retrouvera. » Vous l’avez retrouvé auparavant, merci.
– Et, comme vous le voyez, dit Balsamo, monsieur l’a même ouvert.
– Oui, vraiment !… A-t-on imaginé cela ? Mais c’est odieux, Sartine.
– Madame, sauf tout le respect que j’ai pour vous, dit le lieutenant de police, j’ai peur que vous ne vous en laissiez imposer.
– Imposer, monsieur ! dit Balsamo ; est-ce pour moi, par hasard, que vous dites ce mot ?
– Je sais ce que je sais, répliqua M. de Sartine.
– Et moi, je ne sais rien, dit tout bas madame du Barry à Balsamo. Voyons, qu’y a-t-il, cher comte ? Vous avez réclamé la promesse que je vous ai faite de vous accorder la première demande que vous me feriez. J’ai de la parole comme un homme ; me voici. Voyons, que voulez-vous de moi ?
– Madame, répondit tout haut Balsamo, vous m’avez, il y a peu de jours, confié cette cassette et tout ce qu’elle renferme.
– Mais sans doute, dit madame du Barry, répondant par un regard au regard du comte.
– Sans doute ! s’écria M. de Sartine ; vous dites sans doute, madame ?
– Mais oui, et madame a prononcé ces paroles assez haut pour que vous les ayez entendues.
– Une cassette qui renferme dix conspirations peut-être !
– Ah ! monsieur de Sartine, vous savez bien que vous n’avez pas de bonheur avec ce mot ; ne le répétez donc pas. Madame vous redemande sa cassette, rendez-la-lui, voilà tout.
– Vous me la redemandez, madame ? dit en tremblant de colère M. de Sartine.
– Oui, cher magistrat.
– Mais, au moins, sachez…
Balsamo regarda la comtesse.
– Je n’ai rien à savoir que je ne sache, dit madame du Barry ; rendez-moi le coffret ; je ne me suis pas dérangée pour rien, comprenez-vous ?
– Au nom du Dieu vivant, au nom de l’intérêt de Sa Majesté, madame…
Balsamo fit un geste d’impatience.
– Ce coffret, monsieur ! dit brièvement la comtesse, ce coffret, oui ou non ! Réfléchissez avant de dire non.
– Comme il vous plaira, madame, dit humblement M. de Sartine.
Et il tendit à la comtesse le coffret, dans lequel Balsamo avait déjà fait rentrer tous les papiers épars sur le bureau.
Madame du Barry se tourna vers ce dernier avec un charmant sourire.
– Comte, dit-elle, voulez-vous me porter ce coffret jusqu’à mon carrosse et m’offrir la main pour que je ne traverse pas seule toutes ces antichambres meublées de si vilains visages ? – Merci, Sartine.
Et Balsamo se dirigeait déjà vers la porte avec sa protectrice, quand il vit M. de Sartine se diriger, lui, vers la sonnette.
– Madame la comtesse, dit Balsamo en arrêtant son ennemi du regard, soyez assez bonne pour dire à M. de Sartine, qui m’en veut énormément de ce que je lui ai réclamé votre cassette, soyez assez bonne pour lui dire combien vous seriez désespérée s’il m’arrivait quelque malheur par le fait de M. le lieutenant de police, et combien vous lui en sauriez mauvais gré.
La comtesse sourit à Balsamo.
– Vous entendez ce que dit M. le comte, mon cher Sartine ? Eh bien, c’est la pure vérité ; M. le comte est un excellent ami à moi, et je vous en voudrais mortellement si vous lui déplaisiez en quelque chose que ce fût. Adieu, Sartine.
Et, cette fois, la main dans celle de Balsamo, qui emportait le coffret, madame du Barry quitta le cabinet du lieutenant de police.
M. de Sartine les vit partir tous deux sans montrer cette fureur que Balsamo s’attendait à voir éclater.
– Va ! murmura le magistrat vaincu ; va, tu tiens la cassette ; mais, moi, je tiens la femme !
Et, pour se dédommager, il sonna de façon à briser toutes les sonnettes.
Au tintement précipité de la sonnette de M. de Sartine, un huissier accourut.
– Eh bien, demanda le magistrat, cette femme ?
– Quelle femme, monseigneur ?
– Cette femme qui s’est évanouie ici, et que je vous ai confiée ?
– Monseigneur, elle se porte à merveille, répliqua l’huissier.
– Très bien ; amenez-la-moi.
– Où faut-il l’aller chercher, monseigneur ?
– Comment ! mais dans cette chambre.
– Elle n’y est plus, monseigneur.
– Elle n’y est plus ! Où est-elle donc, alors ?
– Je n’en sais rien.
– Elle est partie ?
– Oui.
– Toute seule ?
– Oui.
– Mais elle ne pouvait se soutenir.
– Monseigneur, c’est vrai, elle demeura quelques instants évanouie ; mais, cinq minutes après que M. de Fœnix eut été introduit dans le cabinet de monseigneur, elle se réveilla de cet étrange évanouissement auquel ni essences ni sels n’avaient apporté de remède. Alors elle ouvrit les yeux, se leva au milieu de nous tous, et respira d’un air de satisfaction.
– Après ?
– Après, elle se dirigea vers la porte ; et, comme monseigneur n’avait en rien ordonné qu’on la retînt, elle est partie.
– Partie ? s’écria M. de Sartine. Ah ! malheureux que vous êtes ! je vous ferai tous périr à Bicêtre ! Vite, vite, qu’on m’envoie mon premier agent !
L’huissier sortit vivement pour obéir à l’ordre qu’il venait de recevoir.
– Le misérable est sorcier, murmura l’infortuné magistrat. Je suis lieutenant de police du roi, moi ; il est lieutenant de police du diable, lui.
Le lecteur a déjà compris, sans doute, ce que M. de Sartine ne pouvait s’expliquer. Aussitôt après la scène du pistolet, et tandis que le lieutenant de police essayait de se remettre, Balsamo, profitant de ce moment de répit, s’était orienté, et, se tournant successivement vers les quatre points cardinaux, bien sûr de rencontrer Lorenza vers l’un d’eux, il avait ordonné à la jeune femme de se lever, de sortir, et de retourner par le même chemin qu’elle avait déjà pris, c’est-à-dire rue Saint-Claude.
Aussitôt cette volonté formulée dans l’esprit de Balsamo, un courant magnétique s’était établi entre lui et la jeune femme, laquelle, obéissant à l’ordre qu’elle recevait par intuition, s’était levée et retirée sans que personne s’opposât à son départ.
M. de Sartine, le soir même, se mit au lit et se fit saigner ; la révolution avait été trop forte pour qu’il put la supporter impunément, et un quart d’heure de plus, assura le médecin, il eût succombé à une attaque d’apoplexie.
Pendant ce temps, Balsamo avait reconduit la comtesse à son carrosse, et avait essayé de prendre congé d’elle ; mais elle n’était pas femme à le quitter ainsi sans savoir, ou tout au moins sans chercher à savoir le mot de l’étrange événement qui venait de s’accomplir sous ses yeux.
Elle pria donc le comte de monter près d’elle ; le comte obéit, et un piqueur emmena Djérid en main.
– Vous voyez, comte, si je suis loyale, dit-elle, et si, quand j’ai appelé quelqu’un mon ami, j’ai dit la parole avec la bouche ou avec le cœur. J’allais retourner à Luciennes, où le roi m’a dit qu’il devait venir me voir demain matin ; mais votre lettre est venue et j’ai tout quitté pour vous. Beaucoup se fussent épouvantés de ces mots de conspirations et de conspirateurs que M. de Sartine nous jetait au visage ; mais je vous ai regardé avant que d’agir et j’ai fait selon vos vœux.
– Madame, répondit Balsamo, vous avez payé amplement le faible service que j’ai pu vous rendre ; mais avec moi rien n’est perdu ; je sais être reconnaissant, vous vous en apercevrez. Ne croyez pas cependant que je sois un coupable, un conspirateur, comme dit M. de Sartine. Ce cher magistrat avait reçu des mains de quelqu’un qui me trahit ce coffret plein de mes petits secrets chimiques, secrets, madame la comtesse, que je veux vous faire partager, pour que vous conserviez cette immortelle, cette splendide beauté, cette éblouissante jeunesse. Or, voyant les chiffres de mes formules, le cher M. de Sartine a appelé à son aide la chancellerie, laquelle, pour ne pas se laisser prendre en défaut, a interprété mes chiffres à sa manière. Je crois vous l’avoir dit une fois, madame, le métier n’est pas encore affranchi de tous les périls qui l’entouraient au Moyen Âge ; il n’y a que les esprits intelligents et jeunes comme le vôtre qui lui soient favorables. Bref, madame, vous m’avez sauvé d’un embarras ; je vous en témoigne et vous en prouverai ma reconnaissance.
– Mais que vous eût-il donc fait si je ne fusse pas venue à votre secours ?
– Il m’eût, pour faire pièce au roi Frédéric, que Sa Majesté déteste, renfermé à Vincennes ou à la Bastille. J’en serais sorti, je le sais bien, grâce à mon procédé pour fondre la pierre sous le souffle ; mais j’eusse perdu à cela mon coffret, qui renferme, j’ai eu l’honneur de vous le dire, beaucoup de curieuses et d’impayables formules, arrachées par un heureux hasard de la science aux éternelles ténèbres.
– Ah ! comte, vous me rassurez et me charmez tout à la fois. Vous me promettez donc un philtre pour rajeunir ?
– Oui.
– Et quand me le donnerez-vous ?
– Oh ! nous ne sommes pas pressés. Vous me le demanderez dans vingt ans, belle comtesse. Maintenant, je pense que vous n’avez pas envie de redevenir enfant.
– Vous êtes un homme charmant, en vérité ; mais une dernière question et je vous laisse, car vous me semblez fort pressé.
– Parlez, comtesse.
– Vous m’avez dit que quelqu’un vous avait trahi : est-ce un homme ou une femme ?
– C’est une femme.
– Ah ! ah ! comte : de l’amour !
– Hélas ! oui, doublé d’une jalousie qui va jusqu’à la rage, et qui produit les beaux effets que vous avez vus ; voilà une femme qui, n’osant me donner un coup de couteau, parce qu’elle sait qu’on ne me tue pas, a voulu me faire enterrer dans une prison ou me ruiner.
– Comment, vous ruiner ?
– Elle le croyait du moins.
– Comte, je fais arrêter, dit la comtesse en riant. Est-ce donc au vif-argent qui court dans vos veines que vous devez cette immortalité qui fait qu’on vous dénonce au lieu de vous tuer ? Faut-il que je vous descende ici ou que je vous reconduise chez vous ?
– Non, madame ; ce serait trop de bonté à vous que de vous déranger pour moi de votre chemin. J’ai là mon cheval Djérid.
– Ah ! ce merveilleux animal qui dépasse, dit-on, le vent à la course ?
– Je vois qu’il vous plaît, madame.
– C’est un magnifique coursier, en effet.
– Permettez-moi de vous l’offrir, à cette condition que vous le monterez seule.
– Oh ! non, merci ; je ne monte pas à cheval, ou du moins j’y monte fort timidement. Votre intention a donc pour moi tout le mérite du présent. Adieu, cher comte, n’oubliez pas, dans dix ans, mon philtre régénérateur.
– J’ai dit vingt ans.
– Comte, vous connaissez le proverbe : « J’aime mieux tenir… » Et même, si vous pouvez me le donner dans cinq ans… On ne sait pas ce qui peut arriver.
– Quand il vous plaira, comtesse. Ne savez-vous pas que je suis tout à vous ?
– Un dernier mot, comte.
– J’écoute, madame.
– Il faut que je vous aie en bien grande confiance pour vous l’adresser.
Balsamo, qui avait déjà mis pied à terre, surmonta son impatience et se rapprocha de la comtesse.
– On dit partout, continua madame du Barry, que le roi a du goût pour cette petite Taverney.
– Ah ! madame, dit Balsamo, est-ce possible ?
– Un goût fort vif, à ce qu’on prétend. Il faut que vous me le disiez : si cela est vrai, comte, ne me ménagez pas ; comte, traitez-moi en amie, je vous en conjure ; comte, dites-moi la vérité.
– Madame, répliqua Balsamo, je ferai plus ; je vous garantis, moi, que jamais mademoiselle Andrée ne sera la maîtresse du roi.
– Et pourquoi cela, comte ? s’écria madame du Barry.
– Parce que je ne le veux pas, dit Balsamo.
– Oh ! fit madame du Barry, incrédule.
– Vous doutez ?
– N’est-ce point permis ?
– Ne doutez jamais de la science, madame. Vous m’avez cru quand j’ai dit oui ; quand je dis non, croyez-moi.
– Mais enfin vous avez donc des moyens… ?
Elle s’arrêta en souriant.
– Achevez.
– Des moyens capables d’annihiler la volonté du roi ou de combattre ses caprices ?
Balsamo sourit.
– Je crée des sympathies, dit-il.
– Oui, je sais cela.
– Vous y croyez même.
– J’y crois.
– Eh bien, je créerai de même des répugnances, et, au besoin, des impossibilités. Ainsi tranquillisez-vous, comtesse, je veille.
Balsamo répandait tous ces lambeaux de phrases avec un égarement que madame du Barry n’eût pas pris, comme elle le prit, pour de la divination, si elle eut connu toute la soif fiévreuse qu’avait Balsamo de retrouver Lorenza au plus vite.
– Allons, dit-elle, décidément, comte, vous êtes non seulement mon prophète de bonheur, mais encore mon ange gardien. Comte, faites-y bien attention, je vous défendrai, défendez-moi. Alliance ! alliance !
– C’est fait, madame, répliqua Balsamo.
Et il baisa encore une fois la main de la comtesse.
Puis, refermant la portière du carrosse, que la comtesse avait fait arrêter aux Champs-Élysées, il monta sur son cheval, qui hennit de joie, et disparut bientôt dans l’ombre de la nuit.
– À Luciennes ! cria madame du Barry consolée.
Balsamo, cette fois, fit entendre un léger sifflement, pressa légèrement les genoux et enleva Djérid, qui partit au galop.
Cinq minutes après, il était dans le vestibule de la rue Saint-Claude, regardant Fritz.
– Eh bien ? demanda-t-il avec anxiété.
– Oui, maître, répondit le domestique, qui avait l’habitude de lire dans son regard.
– Elle est rentrée ?
– Elle est là-haut.
– Dans quelle chambre ?
– Dans la chambre aux fourrures.
– Dans quel état ?
– Oh ! bien fatiguée ; elle courait si rapidement que, moi qui la vis venir de loin, parce que je la guettais, je n’eus pas même le temps de courir au devant d’elle.
– En vérité !
– Oh ! j’en ai été effrayé ; elle est entrée ici comme une tempête ; elle a monté l’escalier sans prendre haleine, et tout à coup, en entrant dans la chambre, elle est tombée sur la peau du grand lion noir. Vous la trouverez là.
Balsamo monta précipitamment et trouva, en effet, Lorenza qui se débattait sans force contre les premières convulsions d’une crise nerveuse. Il y avait trop longtemps que le fluide pesait sur elle et la forçait à des actes violents. Elle souffrait, elle gémissait ; on eût dit qu’une montagne pesait sur sa poitrine, et que, des deux mains, elle tentait de l’écarter.
Balsamo la regarda un instant d’un œil étincelant de colère, et, l’enlevant entre ses bras, l’emporta dans sa chambre, dont la porte mystérieuse se referma sur lui.
On sait dans quelles dispositions Balsamo venait de rentrer dans la chambre de Lorenza.
Il s’apprêtait donc à la réveiller pour lui faire les reproches qui couvaient en sa sourde colère, et il était bien décidé à la punir selon les conseils de cette colère, lorsqu’une triple secousse du plafond l’avertit qu’Althotas avait guetté sa rentrée et voulait lui parler.
Cependant Balsamo attendit encore ; il espérait ou s’être trompé, ou que le signal n’était qu’accidentel, lorsque l’impatient vieillard réitéra son appel coup sur coup ; de sorte que Balsamo, craignant sans doute, soit qu’il ne descendît comme cela lui était arrivé quelquefois, soit que Lorenza, réveillée par une influence contraire à la sienne, ne prît connaissance de quelque nouvelle particularité non moins dangereuse pour lui que ses secrets politiques ; de sorte que Balsamo, disons-nous, après avoir, si l’on peut s’exprimer ainsi, chargé Lorenza d’une nouvelle couche de fluide, sortit pour se rendre près d’Althotas.
Il était temps qu’il arrivât ; la trappe était déjà à moitié chemin du plafond. Althotas avait quitté son fauteuil roulant et se montrait accroupi sur cette partie mobile du plancher qui s’élevait et descendait.
Il vit sortir Balsamo de la chambre de Lorenza.
Ainsi accroupi, le vieillard était à la fois terrible et hideux à voir.
Sa blanche figure – dans quelques parties de cette figure qui semblaient vivantes encore – s’était empourprée du feu de la colère ; ses mains, effilées et noueuses comme celles d’un squelette de main humaine, tremblotaient en cliquetant ; ses yeux caves semblaient vaciller dans leur orbite profonde et, dans une langue inconnue même de son élève, il proférait contre lui les invectives les plus violentes.
Sorti de son fauteuil pour faire jouer le ressort, il semblait ne vivre et ne se mouvoir qu’à l’aide de ses deux longs bras, grêles et arrondis comme ceux de l’araignée ; et, sortant, comme nous l’avons dit, de sa chambré inaccessible à tous, excepté à Balsamo, il était en train de se transporter dans la chambre inférieure.
Pour que ce faible vieillard, si paresseux, eût quitté son fauteuil, intelligente machine qui lui épargnait toute fatigue ; pour qu’il eût consenti à accomplir un de ces actes de la vie vulgaire ; pour qu’il se fût donné le souci et la fatigue d’opérer un pareil changement dans ses habitudes, il fallait qu’une extraordinaire surexcitation l’eût fait sortir de sa vie contemplative et forcé de rentrer dans la vie réelle.
Balsamo, surpris en quelque sorte en flagrant délit, s’en montra d’abord étonné, puis inquiet.
– Ah ! s’écria Althotas, te voilà, fainéant ! te voilà, lâche, qui abandonnes ton maître !
Balsamo, selon son habitude lorsqu’il parlait au vieillard, appela toute sa patience à son aide :
– Mais, répliqua-t-il tout doucement, il me semble, mon ami, que vous venez seulement d’appeler.
– Ton ami ! s’écria Althotas, ton ami ! vile créature humaine ! Je crois que tu me parles, à moi, la langue de tes semblables. Ami pour toi, je le crois bien. Plus qu’ami, père, père qui t’a nourri, qui t’a élevé, instruit, enrichi. Mais ami pour moi, oh ! non ! car tu m’as délaissé, car tu m’affames, car tu m’assassines.
– Voyons, maître ; vous vous troublez la bile, vous vous aigrissez le sang, vous vous rendez malade.
– Malade ! dérision ! ai-je été malade jamais, sinon lorsque tu m’as fait participer, malgré moi, à quelques-unes des misères de la sale condition humaine ? Malade ! as-tu oublié que c’est moi qui guéris les autres ?
– Enfin, maître, repartit froidement Balsamo, me voici : ne perdons pas le temps en vain.
– Oui, je te conseille de me rappeler cela ; le temps, le temps que tu me forces à économiser, moi pour qui cette étoffe mesurée à chaque créature ne devrait avoir ni fin ni limite ; oui, mon temps se passe ; oui, mon temps se perd ; oui, mon temps, comme le temps des autres, tombe minute par minute dans l’éternité, quand mon temps à moi devrait être l’éternité elle-même !
– Allons, maître, dit Balsamo avec une inaltérable patience, tout en abaissant la trappe jusqu’à terre, tout en se plaçant près de lui et tout en faisant jouer le ressort qui le réintégrait dans son appartement, allons, que vous faut-il ? Parlez. Vous dites que je vous affamé ; mais est-ce que vous n’êtes pas dans votre quarantaine de diète absolue ?
– Oui, oui, sans doute ; l’œuvre de régénération est commencée depuis trente-deux jours.
– Alors, dites-moi, de quoi vous plaignez-vous ? Je vois là deux ou trois carafes d’eau de pluie, la seule que vous buviez.
– Sans doute ; mais te figures-tu que je sois un ver à soie pour opérer seul cette grande œuvre du rajeunissement et de la transformation ? Te figures-tu que, n’ayant plus de forces, je pourrai composer seul mon élixir de vie ? Te figures-tu que, couché sur le flanc, amolli par les boissons rafraîchissantes, ma seule nourriture, j’aurai l’esprit bien présent, si tu ne m’y aides pas, pour faire, abandonné à mes seules ressources, le minutieux travail de ma régénération, dans lequel, tu le sais bien, malheureux, je dois être aidé et secouru par un ami ?
– Je suis là, maître, je suis là ; voyons, répondez, dit Balsamo tout en réinstallant presque malgré lui le vieillard dans son fauteuil, comme il eût fait d’un hideux enfant ; voyons, répondez, vous n’avez pas manqué d’eau distillée, puisque, comme je vous le disais, j’en vois là trois pleines carafes ; cette eau a bien été recueillie au mois de mai, vous le savez ; voilà vos biscuits d’orge et de sésame ; je vous ai déjà saigné deux fois sur trois et à chaque jour de décade, je vous ai moi-même administré les gouttes blanches que vous avez prescrites.
– Oui, mais l’élixir ! l’élixir n’est pas composé ; tu ne te rappelles pas cela, tu n’y étais pas : c’était ton père, ton père, plus fidèle que toi ; mais, à ma dernière cinquantaine, je composai l’élixir un mois d’avance. J’avais fait retraite sur le mont Ararat. Un juif me fournit pour son poids en argent un enfant chrétien qui tétait encore sa mère ; je le saignai selon le rite : je pris les trois dernières gouttes de son sang artériel, et en une heure, mon élixir, auquel il ne manquait plus que cet ingrédient, fut composé ; aussi ma régénération de cinquantaine se passa-t-elle merveilleusement bien ; mes cheveux et mes dents tombèrent pendant les convulsions qui succédèrent à l’absorption de cet élixir bienheureux ; mais ils repoussèrent, les dents assez mal, je le sais, parce que je négligeai cette précaution d’introduire mon élixir dans ma gorge avec un conduit d’or. Mais mes cheveux et mes ongles repoussèrent dans cette seconde jeunesse, et je me pris à revivre comme si j’avais quinze ans… Mais voilà que j’ai revieilli de nouveau, voilà que je touche au dernier terme ; voilà que si l’élixir n’est pas prêt, que s’il n’est pas renfermé dans cette bouteille, que si je ne donne pas tout soin à cette œuvre, la science d’un siècle sera anéantie avec moi, et que ce secret admirable, sublime, que je tiens, sera perdu pour l’homme, qui touche en moi et par moi à la divinité ! Oh ! si j’y manque, oh ! si je me trompe, oh ! si je faux, Acharat, c’est toi, toi qui en seras cause ; et, prends-y garde, ma colère sera terrible, terrible !
Et, en prononçant ces derniers mots qui firent jaillir comme une étincelle livide de sa prunelle mourante, le vieillard tomba dans une petite convulsion à laquelle succéda un violent accès de toux.
Balsamo lui prodigua à l’instant même les soins les plus empressés.
Le vieillard revint à lui ; sa pâleur était devenue de la lividité. Ce faible accès avait épuisé ses forces à ce point qu’on eût pu croire qu’il allait mourir.
– Voyons, maître, lui dit alors Balsamo, formulez ce que vous voulez.
– Ce que je veux…, dit-il en regardant fixement Balsamo.
– Oui…
– Ce que je veux, le voici…
– Parlez, je vous écoute et je vous obéis, si la chose que vous désirez est possible.
– Possible… possible ! murmura dédaigneusement le vieillard. Tout est possible, tu le sais bien.
– Oui, sans doute, avec le temps et la science.
– La science, je l’ai ; le temps, je suis sur le point de le vaincre ; ma dose a réussi ; mes forces sont presque totalement disparues ; les gouttes blanches ont provoqué l’expulsion d’une partie des restes de la nature vieillie. La jeunesse, pareille à cette sève des arbres en mai, monte sous la vieille écorce et pousse, pour ainsi dire, l’ancien bois. Tu remarqueras, Acharat, que les symptômes sont excellents : ma voix est affaiblie, ma vue a baissé des trois quarts, je sens par intervalles ma raison s’égarer ; la transition du chaud au froid m’est devenue insensible, il est donc urgent pour moi d’achever mon élixir, afin que, le propre jour de ma seconde cinquantaine, je passe de cent ans à vingt sans hésitation ; mes ingrédients pour cet élixir sont préparés, le conduit est fait ; il ne manque plus que les trois dernières gouttes de sang que je t’ai dit.
Balsamo fit un mouvement de répugnance.
– C’est bien, dit Althotas, renonçons à l’enfant, puisque tu aimes mieux t’enfermer avec ta maîtresse que de me le chercher.
– Vous savez bien, maître, que Lorenza n’est point ma maîtresse, répondit Balsamo.
– Ah ! ah ! ah ! fit Althotas, tu dis cela, tu crois m’en imposer à moi comme à la multitude ; tu veux me faire croire à la créature immaculée et tu es homme !
– Je vous jure, maître, que Lorenza est chaste comme la sainte Mère de Dieu ; je vous jure qu’amour, désirs, voluptés terrestres, j’ai tout sacrifié à mon œuvre ; car, moi aussi, j’ai mon œuvre régénératrice ; seulement, au lieu de s’appliquer à moi seul, elle s’appliquera au monde entier.
– Fou, pauvre fou ! s’écria Althotas ; je crois qu’il va encore me parler de ses cataclysmes de cirons, de ses révolutions de fourmis, quand je lui parle de la vie éternelle, de l’éternelle jeunesse.
– Qui ne peut s’acquérir qu’au prix d’un crime épouvantable, et encore…
– Tu doutes, je crois que tu doutes, malheureux !
– Non, maître ; mais enfin, puisque vous renoncez à votre enfant, dites, voyons, que vous faut-il ?
– Il me faut la première créature vierge qui te tombera sous la main : homme ou femme, peu importe ; cependant une femme vaudrait mieux. J’ai découvert cela à cause de l’affinité des sexes ; trouve-moi donc cela, et hâte toi, car je n’ai plus que huit jours.
– C’est bien, maître, dit Balsamo ; je verrai, je chercherai.
Un nouvel éclair, plus terrible que le premier, passa dans les yeux du vieillard.
– Tu verras, tu chercheras ! s’écria-t-il ; oh ! c’est donc là ta réponse. Je m’y attendais, d’ailleurs, et je ne sais pas comment je m’en étonne. Et depuis quand, infime vermisseau, créature parle-t-elle ainsi à son créateur ? Ah ! tu me vois sans forces, ah ! tu me vois couché, tu me vois sollicitant, et tu es assez sot pour me croire à ta merci ? Oui ou non, Acharat, et n’aie dans les yeux ni embarras ni mensonge ; car je vois et je lis dans ton cœur, car je te juge et je te poursuivrai.
– Maître, répondit Balsamo, prenez garde. votre colère va vous nuire.
– Réponds ! réponds !
– Je ne sais dire à mon maître que ce qui est vrai ; je verrai si je puis vous procurer ce que vous désirez, sans nous nuire à tous deux, sans nous perdre même. Je chercherai un homme qui nous vende la créature dont vous avez besoin ; mais je ne prendrai pas le crime sur moi. Voilà tout ce que je puis vous dire.
– C’est fort délicat, dit Althotas avec un rire amer.
– C’est ainsi, maître, dit Balsamo.
Althotas fit un effort si puissant, qu’à l’aide de ses deux bras appuyés sur ceux de son fauteuil, il se dressa tout debout.
– Oui ou non ! dit-il.
– Maître, oui, si je trouve ; non, si je ne trouve pas.
– Alors, tu m’exposeras à la mort, misérable ; tu économiseras trois gouttes de sang d’un animal immonde et nul comme la créature qu’il me faut pour laisser tomber dans l’abîme éternel la créature parfaite que je suis. Écoute, Acharat, je ne te demande plus rien, dit le vieillard avec un sourire effrayant à voir ; non, je ne te demande absolument rien ; j’attendrai ; mais, si tu ne m’obéis pas, je me servirai moi-même ; si tu m’abandonnes, je me secourrai. Tu m’as entendu, n’est-ce pas ? Va, maintenant.
Balsamo, sans rien répondre à cette menace, prépara autour du vieillard ce qui lui était nécessaire ; il mit à sa portée la boisson et la nourriture, s’acquitta de tous les soins, enfin, qu’un vigilant serviteur aurait eus pour son maître, qu’un fils dévoué aurait eus pour son père ; puis, absorbé dans une autre. pensée que celle qui torturait Althotas, il baissa la trappe pour descendre, sans remarquer que l’œil ironique du vieillard le suivait presque aussi loin qu’allaient son esprit et son cœur.
Althotas souriait encore comme un mauvais génie, lorsque Balsamo se retrouva en face de Lorenza toujours endormie.
Là, Balsamo s’arrêta, le cœur gonflé de douloureuses pensées.
Nous disons douloureuses, et non plus violentes.
La scène qui avait eu lieu entre lui et Althotas, en lui faisant envisager peut-être le néant des choses humaines, avait chassé hors de lui toute colère. Il en était à se rappeler ce procédé du philosophe qui récitait l’alphabet grec en entier avant d’écouter la voix de cette noire divinité conseillère d’Achille.
Après un instant de froide et muette contemplation devant ce canapé où était couchée Lorenza :
– Me voici, se dit-il, triste mais résolu et envisageant nettement ma situation ; Lorenza me hait ; Lorenza m’a menacé de me trahir, et elle m’a trahi ; mon secret ne m’appartient plus, je l’ai laissé aux mains de cette femme, qui le jette au vent ; je ressemble au renard qui, du piège aux dents d’acier, a retiré seulement l’os de sa jambe mais qui y a laissé la chair et la peau, de manière que le chasseur peut dire le lendemain : « Le renard a été pris ici, je le reconnaîtrai mort ou vif. »
« Et ce malheur inouï, ce malheur qu’Althotas ne peut comprendre et que, pour cette raison, je ne lui ai pas même raconté ; ce malheur qui brise toutes mes espérances de fortune en ce pays, et, par conséquent, dans ce monde, dont la France est l’âme, c’est à la créature que voici endormie, c’est à cette belle statue au doux sourire que je le dois. Je dois à cet ange sinistre le déshonneur et la ruine, en attendant que je lui doive la captivité, l’exil et la mort.
« Donc, continua-t-il en s’animant, la somme du bien a été dépassée par celle du mal, et Lorenza m’est nuisible.
« O serpent aux replis gracieux, mais qui étouffent ; à la gorge dorée, mais pleine de venin ; dors donc, car je vais être obligé de te tuer quand tu te réveilleras ! »
Et Balsamo, avec un sinistre sourire, se rapprocha lentement de la jeune femme, dont les yeux, chargés de langueur, se levèrent sur lui à mesure qu’il s’approchait, comme s’ouvrent les tournesols et les volubilis au premier rayon du soleil levant.
– Oh ! dit Balsamo, il faudra cependant que je ferme à tout jamais ces yeux qui, à cette heure, me regardent si tendrement ; ces beaux yeux pleins d’éclairs aussitôt qu’ils ne sont pas pleins d’amour.
Lorenza sourit doucement, et, en souriant, montra la double rangée si suave et si pure de ses dents de perles.
– Mais, en tuant celle qui me hait, continua Balsamo en se tordant les bras, je tuerai donc aussi celle qui m’aime !
Et son cœur s’emplit d’un profond chagrin, étrangement mêlé d’un vague désir.
– Non, murmura-t-il, non ; j’ai juré en vain. J’ai menacé inutilement, non, je n’aurai jamais le courage de la tuer ; non, elle vivra, mais elle vivra sans jamais plus être éveillée ; mais elle vivra de cette vie factice qui sera pour elle le bonheur, tandis que l’autre est le désespoir. Puissé-je la rendre heureuse ! Qu’importe le reste… elle n’aura plus qu’une existence, celle que je lui ferai, celle pendant laquelle elle m’aime, celle dont elle vit en ce moment.
Et il étreignit d’un tendre regard le regard amoureux de Lorenza, tout en abaissant lentement une main sur sa tête.
En ce moment, Lorenza, qui semblait lire dans la pensée de Balsamo comme dans un livre ouvert, poussa un long soupir, se souleva doucement et, avec la gracieuse lenteur du sommeil, vint attacher ses deux bras blancs et doux aux épaules de Balsamo, qui sentit son haleine parfumée à deux doigts de ses lèvres.
– Oh ! non, non ! s’écria Balsamo en passant sa main sur son front brûlant et sur ses yeux éblouis ; non, cette vie enivrante conduirait au délire ; non, je ne pourrais résister toujours, et avec ce démon tentateur, avec cette sirène, la gloire, la puissance, l’immortalité m’échapperaient. Non, non, elle se réveillera, je le veux, il le faut.
Éperdu, hors de lui, Balsamo repoussa vivement Lorenza, qui se détacha de lui et, comme un voile flottant comme une ombre, comme un flocon de neige, alla tomber sur le sofa.
La coquette la plus raffinée n’eût pas choisi, pour s’offrir aux regards de son amant, une pose plus enivrante.
Balsamo eut encore la force de faire quelques pas en s’éloignant ; mais, comme Orphée, il se retourna ; comme Orphée, il fut perdu !
– Oh ! si je la réveille, pensa-t-il, la lutte va recommencer ; si je la réveille, elle se tuera, ou me tuera moi-même, ou me forcera de la tuer.
« Abîme ! Abîme !
« Oui, la destinée de cette femme est écrite, il me semble la lire en caractères de feu : mort ! amour !… Lorenza ! Lorenza ! tu es prédestinée à aimer et à mourir. Lorenza ! Lorenza ! je tiens ta vie et ton amour entre mes mains ! »
Pour toute réponse, l’enchanteresse se souleva, marcha droit à Balsamo, tomba à ses pieds, et le regarda de ses yeux noyés dans le sommeil et dans la volupté ; elle prit une de ses mains qu’elle appuya sur son cœur.
– Mort ! dit-elle tout bas, de ses lèvres humides et brillantes comme le corail qui sort de la mer, mort, mais amour !
Balsamo fit deux pas en arrière, la tête renversée, la main sur ses yeux.
Lorenza, haletante, le suivit sur ses genoux.
– Mort ! répéta-t-elle de sa voix enivrante, mais amour ! amour ! amour !
Balsamo ne put résister plus longtemps ; un nuage de flamme l’enveloppa.
– Oh ! dit-il, c’en est trop ; aussi longtemps qu’un être humain peut lutter, je l’ai fait ; démon ou ange de l’avenir, qui que tu sois, tu dois être content : j’ai sacrifié assez longtemps à l’égoïsme et à l’orgueil toutes les passions généreuses qui bouillonnent en moi. Oh ! non, non, je n’ai pas le droit de me révolter ainsi contre le seul sentiment humain qui fermente au fond de mon cœur. J’aime cette femme, je l’aime, et cet amour passionné fait contre elle plus que ne ferait la haine la plus terrible. Cet amour lui donne la mort ; oh ! lâche, oh ! fou féroce que je suis ; je ne sais pas même composer avec mes désirs. Quoi ! lorsque je m’apprêterai à paraître devant Dieu ; moi, le trompeur, moi, le faux prophète, lorsque je dépouillerai mon manteau d’artifice et d’hypocrisie devant le souverain juge, je n’aurai pas une seule action généreuse à m’avouer, pas un seul bonheur dont le souvenir vienne me consoler au milieu des souffrances éternelles !
« Oh ! non, non, Lorenza, je sais bien qu’en t’aimant je perds l’avenir ; je sais bien que mon ange révélateur va remonter aux cieux dès que la femme descendra dans mes bras.
« Mais tu le veux, Lorenza, tu le veux !
– Mon bien-aimé ! soupira-t-elle.
– Alors, tu acceptes cette vie factice, au lieu de la vie réelle ?
– Je la demande à deux genoux, je prie, je supplie ; cette vie, c’est l’amour, c’est le bonheur.
– Et elle te suffira, une fois ma femme ? car je t’aime ardemment, vois-tu.
– Oh ! je le sais, je le sais, puisque je lis dans ton cœur.
– Et jamais tu ne m’accuseras, ni devant les hommes ni devant Dieu, d’avoir surpris ta volonté, d’avoir trompé ton cœur ?
– Jamais, jamais ! oh ! devant les hommes, devant Dieu, au contraire, je te remercierai de m’avoir donné l’amour, le seul bien, la seule perle, le seul diamant de ce monde.
– Jamais tu ne regretteras tes ailes, pauvre colombe ? car, sache-le bien, tu n’iras plus désormais dans les espaces radieux chercher pour moi, près de Jéhovah, le rayon de lumière qu’il mettait autrefois au front de ses prophètes. Quand je voudrai savoir l’avenir, quand je voudrai commander aux hommes, hélas ! hélas ! ta voix ne me répondra plus. J’avais en toi à la fois la femme aimée et le génie auxiliaire ; je n’aurai plus que l’un des deux, et encore…
– Ah ! tu doutes, tu doutes ! s’écria Lorenza ; je vois le doute comme une tache noire sur ton cœur.
– Tu m’aimeras toujours, Lorenza ?
– Toujours, toujours !
Balsamo passa sa main sur son front.
– Eh bien, soit, dit-il. D’ailleurs…
Il resta un instant enseveli dans sa pensée.
– D’ailleurs, ai-je donc absolument besoin de celle-ci ? continua-t-il. Est-elle seule au monde ? Non, non ; tandis que celle-ci me fera heureux, l’autre continuera de me faire riche et puissant. Andrée est aussi prédestinée, aussi voyante que toi. Andrée est jeune, pure, vierge, et je n’aime pas Andrée ; et cependant, pendant son sommeil, Andrée m’est soumise comme toi ; j’ai dans Andrée une victime toute prête pour te remplacer et pour moi celle-là, pour moi, c’est l’âme vile du médecin, et qui peut servir aux expériences ; elle vole aussi loin, plus loin que toi, peut-être, dans les ombres de l’inconnu. Andrée ! Andrée ! je te prends pour ma royauté. Lorenza, viens dans mes bras ; je te garde pour mon amante et pour ma maîtresse. Avec Andrée je suis puissant ; avec Lorenza je suis heureux. À partir de cette heure seulement, ma vie est complète et, moins l’immortalité, j’ai réalisé le rêve d’Althotas ; moins l’immortalité, je suis l’égal des dieux !
Et, relevant Lorenza, il ouvrit sa poitrine haletante contre laquelle Lorenza vint s’enlacer aussi étroitement que s’enlace le lierre au chêne.
Une autre vie avait commencé pour Balsamo, vie inconnue jusqu’alors à cette existence active, troublée, multiple. Depuis trois jours, pour lui plus de colères, plus d’appréhensions, plus de jalousies ; depuis trois jours, il n’avait plus ouï parler de politique, de conspirations, ni de conspirateurs. Auprès de Lorenza, qu’il n’avait point quittée un seul instant, il avait oublié le monde entier. Cet amour étrange, inouï, qui planait en quelque sorte au-dessus de l’humanité, cet amour plein d’ivresse et de mystère, cet amour de fantôme – car il ne pouvait se dissimuler que, d’un mot, il changerait sa douce amante en une ennemie implacable –, cet amour arraché à la haine, grâce à un caprice inexplicable de la nature ou de la science, jetait Balsamo dans une félicité qui tenait tout à la fois de la stupeur et du délire.
Plus d’une fois, dans ces trois journées, se réveillant des torpeurs opiacées de l’amour, Balsamo regardait sa compagne, toujours souriante, toujours extatique ; car désormais, dans l’existence qu’il venait de lui créer, il la reposait de sa vie factice avec l’extase, sommeil également menteur ; et, quand il la voyait calme, douce, heureuse, l’appelant des noms les plus tendres et rêvant tout haut sa mystérieuse volupté, plus d’une fois il se demanda si Dieu ne s’était point irrité contre le titan moderne qui avait essayé de lui ravir ses secrets ; s’il n’avait pas envoyé à Lorenza l’idée de l’abuser par un mensonge, afin d’endormir sa vigilance et, cette vigilance une fois endormie, pour fuir et ne reparaître que pareille à l’Euménide vengeresse.
Dans ces moments-là, Balsamo doutait de cette science, reçue par tradition de l’antiquité, mais dont il n’avait pour preuve que des exemples.
Cependant, bientôt cette perpétuelle flamme, bientôt cette soif de caresses le rassuraient.
– Si Lorenza avait dissimulé, se disait-il, si elle avait l’intention de me fuir, elle chercherait les occasions de m’éloigner, elle trouverait des motifs de solitude ; mais, loin de cela, ce sont toujours ses bras qui m’enferment comme une chaîne inextricable ; c’est toujours son regard brûlant qui me dit : « Ne t’en va pas » ; c’est toujours sa douce voix qui me dit : « Reste. »
Alors Balsamo se reprenait à sa confiance en lui-même et dans la science.
Pourquoi, en effet, ce secret magique, et auquel il devait tout son pouvoir, serait-il devenu tout à coup sans transition, une chimère bonne à jeter au vent comme un souvenir évanoui, comme la fumée d’un feu éteint ? Jamais, relativement à lui, Lorenza n’avait été plus lucide, plus voyante : toutes les pensées qui se formulaient dans son esprit, toutes les impressions qui faisaient tressaillir son cœur, Lorenza les reproduisait à l’instant même.
Restait à savoir si cette lucidité n’était pas de la sympathie ; si, en dehors de lui et de la jeune femme, de l’autre côté du cercle tracé par leur amour, et que leur amour inondait de lumière, restait à savoir si ces yeux de l’âme, si clairvoyants avant la chute de cette nouvelle Ève, pourraient encore percer l’obscurité.
Balsamo n’osait faire d’épreuve décisive, il espérait toujours, et l’espérance faisait une couronne étoilée à son bonheur.
Parfois, Lorenza lui disait avec une douce mélancolie :
– Acharat, tu penses à une autre femme que moi, à une femme du Nord, aux cheveux blonds, aux yeux bleus ; Acharat, ah ! Acharat, cette femme marche toujours à côté de moi dans ta pensée.
Alors Balsamo regardait tendrement Lorenza.
– Tu vois cela en moi ? disait-il.
– Oh ! oui, aussi clairement que je verrais dans un miroir.
– Alors, tu sais si c’est par amour que je pense à cette femme, lui répondait Balsamo ; lis, lis dans mon cœur, chère Lorenza !
– Non, disait celle-ci en secouant la tête, non, je le sais bien ; mais tu partages ta pensée entre nous deux, comme au temps où Lorenza Feliciani te tourmentait, cette méchante Lorenza qui dort et que tu ne veux plus réveiller.
– Non, mon amour, non, s’écriait Balsamo ; je ne pense qu’à toi, avec le cœur, du moins ; vois un peu si je n’ai pas tout oublié, si depuis notre bonheur je n’ai pas tout négligé : études, politique, travaux.
– Et tu as tort, dit Lorenza ; car, dans ces travaux, je puis t’aider, moi.
– Comment ?
– Oui ; ne t’enfermais-tu pas autrefois dans ton laboratoire des heures entières ?
– Certes ; mais je renonce à tous ces vains essais ; ce seraient autant d’heures retranchées de mon existence – car pendant ce temps je ne te verrais pas.
– Et pourquoi ne te suivrais-je pas dans tes travaux comme dans ton amour ? Pourquoi ne te ferais-je pas puissant comme je te fais heureux ?
– Parce que ma Lorenza est belle, c’est vrai, mais que ma Lorenza n’a pas étudié. Dieu donne la beauté et l’amour, mais l’étude seule donne la science.
– L’âme sait toute chose.
– C’est donc bien réellement avec les yeux de l’âme que tu vois ?
– Oui.
– Et tu peux me guider, dis-tu, dans cette grande recherche de la pierre philosophale ?
– Je le crois.
– Viens, alors.
Et Balsamo, entourant de son bras la taille de la jeune femme, la conduisit dans son laboratoire.
Le fourneau gigantesque, que nul n’avait entretenu depuis quatre jours, était éteint.
Les creusets étaient refroidis sur leurs réchauds.
Lorenza regarda tous ces instruments étranges, dernières combinaisons de l’alchimie expirante, sans étonnement : elle semblait connaître la destination de chacun d’eux.
– Tu cherches à faire de l’or ? dit-elle en souriant.
– Oui.
– Tous ces creusets renferment des préparations à différents degrés ?
– Toutes arrêtées, toutes perdues ; mais je ne le regrette pas.
– Et tu as raison ; car ton or à toi ne sera jamais que du mercure coloré ; tu le rendras solide peut-être, mais tu ne le transformeras pas.
– Cependant on peut faire de l’or ?
– Non.
– Et pourtant Daniel de Transylvanie a vendu vingt mille ducats, à Cosme Ier, la recette pour la commutation des métaux.
– Daniel de Transylvanie a trompé Cosme Ier.
– Cependant le Saxon Payken, condamné à mort par Charles II, a racheté sa vie en changeant un lingot de plomb en un lingot d’or, dont on tira quarante ducats, tout en distrayant de ce lingot de quoi faire une médaille qui fut frappée à la plus grande gloire de l’habile alchimiste.
– L’habile alchimiste était un habile escamoteur. Il substitua le lingot d’or au lingot de plomb, voilà tout. Ta plus sûre manière de faire de l’or, Acharat, c’est de fondre en lingots, comme tu le fais, les richesses que tes esclaves t’apportent des quatre parties du monde.
Balsamo demeura pensif.
– Ainsi, dit-il, la transmutation des métaux est impossible ?
– Impossible.
– Mais, par exemple, hasarda Balsamo, le diamant ?
– Oh ! le diamant, c’est autre chose, dit Lorenza.
– On peut donc faire du diamant ?
– Oui ; car faire du diamant n’est pas opérer la transmutation d’un corps dans un autre ; faire du diamant, c’est tenter la simple modification d’un élément connu.
– Mais tu connais donc l’élément dont le diamant se forme ?
– Sans doute ; le diamant, c’est la cristallisation du carbone pur.
Balsamo demeura étourdi ; une lumière éblouissante, inattendue, inouïe, jaillissait à ses yeux : il les couvrit de ses deux mains comme s’il eût été aveuglé de cette flamme.
– Oh ! mon Dieu, dit-il, mon Dieu, tu fais trop pour moi ; quelque danger me menace. Mon Dieu, quel est l’anneau précieux que je puis jeter à la mer pour conjurer ta jalousie ? Assez, assez pour aujourd’hui, Lorenza, assez.
– Ne suis-je pas à toi ? Ordonne, commande.
– Oui, tu es à moi, viens, viens.
Et Balsamo entraîna Lorenza hors du laboratoire, traversa la chambre des fourrures, et, sans faire attention à un léger craquement qu’il entendit au dessus de sa tête, il rentra avec Lorenza dans la chambre grillée.
– Ainsi, demanda la jeune femme, tu es content de ta Lorenza, mon Balsamo bien-aimé ?
– Oh ! fit celui-ci.
– Que craignais-tu donc ? Dis, parle.
Balsamo joignit les mains et regarda Lorenza avec une expression de terreur dont un spectateur qui n’eût pas su lire dans son âme eût eu peine à se rendre compte.
– Oh ! murmura-t-il, moi qui ai failli tuer cet ange, et moi qui ai failli mourir de désespoir avant de résoudre ce problème d’être heureux et puissant à la fois ; moi qui ai oublié que les limites du possible dépassent toujours l’horizon tracé par l’état présent de la science, et que la plupart des vérités, qui sont devenues des faits, ont toujours commencé par être regardées comme des visions ; moi qui croyais tout savoir et qui ne savais rien !
La jeune femme souriait divinement.
– Lorenza, Lorenza, continua Balsamo, il est donc réalisé, ce mystérieux dessein du Créateur, qui fait naître la femme de la chair de l’homme, et qui leur dit de n’avoir qu’un cœur à eux deux ! Ève est ressuscitée pour moi ; Ève, qui ne pensera pas sans moi et dont la vie est suspendue au fil que je tiens ! C’est trop, mon Dieu, pour une seule créature, et je succombe sous le poids de ton bienfait.
Et il tomba à genoux, étreignant avec adoration cette suave beauté, qui lui souriait comme on ne sourit pas sur la terre.
– Eh bien, dit-il, non, tu ne me quitteras plus ; sous ton regard qui perce les ténèbres, je vivrai en toute sécurité ; tu m’aideras dans ces recherches laborieuses que toi seule, comme tu l’as dit, pouvais compléter, et qu’un mot de toi rendra faciles et fécondes ; c’est toi qui me diras si je ne puis faire de l’or, puisque l’or est une matière homogène, un élément primitif, c’est toi qui me diras dans quelle parcelle de sa création Dieu l’a caché ; c’est toi qui me diras où gisent les trésors séculaires engloutis dans les vastes profondeurs de l’océan. Je verrai avec tes yeux s’arrondir la perle dans la coquille nacrée, et grandir la pensée de l’homme sous les couches fangeuses de sa chair. J’entendrai, avec tes oreilles, la sourde sape du ver qui creuse le sol, et les pas de mon ennemi s’approchant de moi. Je serai grand comme Dieu et plus heureux que Dieu, ma Lorenza ; car Dieu n’a pas au ciel son égal et sa compagne, car Dieu est tout-puissant, mais il est seul dans sa majesté divine et ne partage avec aucun autre être, divin comme lui, cette toute-puissance qui le fait Dieu.
Et Lorenza souriait toujours ; et, tout en souriant, elle répondait aux paroles par d’ardentes caresses.
– Et cependant, murmura-t-elle comme si elle eût vu au crâne de son amant chaque pensée qui agitait les fibres de ce cerveau inquiet, et cependant tu doutes encore, Acharat. Tu doutes, comme tu l’as dit, que je puisse franchir le cercle de notre amour, tu doutes que je puisse voir à distance ; mais tu te consoles en disant que, si je ne vois pas, elle verra, elle.
– Qui, elle ?
– La femme blonde : veux-tu que je te dise son nom ?
– Oui.
– Attends… Andrée.
– Oui, c’est cela. Oui, tu lis dans ma pensée ; oui, une dernière crainte me trouble. Vois-tu toujours à travers l’espace, l’espace fût-il coupé par des obstacles matériels ?
– Essaye.
– Donne-moi la main, Lorenza.
La jeune femme saisit passionnément la main de Balsamo.
– Peux-tu me suivre ?
– Partout.
– Viens.
Et Balsamo sortant, par la pensée, de la rue Saint-Claude, entraîna la pensée de Lorenza avec lui.
– Où sommes-nous ? demanda-t-il à Lorenza.
– Nous sommes sur une montagne, répondit la jeune femme.
– Oui, c’est cela, dit Balsamo en tressaillant de joie ; mais que vois-tu ?
– Devant moi ? à gauche, ou à droite ?
– Devant toi.
– Je vois une vaste vallée avec une forêt d’un côté, une ville de l’autre, et une rivière qui les sépare et va se perdre à l’horizon, en longeant la muraille d’un grand château.
– C’est cela, Lorenza. Cette forêt, c’est celle du Vésinet ; cette ville, c’est Saint-Germain ; ce château, c’est le château de Maisons. Entrons, entrons dans le pavillon qui est derrière nous.
– Entrons.
– Que vois-tu ?
– Ah ! d’abord, dans l’antichambre, un petit nègre bizarrement vêtu et mangeant des dragées.
– Zamore, c’est cela. Entrons, entrons.
– Un salon vide, avec un splendide ameublement ; des dessus de porte représentant des déesses et des Amours.
– Le salon est vide ?
– Oui.
– Entrons, entrons toujours.
– Ah ! nous sommes dans un adorable boudoir de satin bleu, broché de fleurs aux couleurs naturelles.
– Est-il vide aussi ?
– Non, une femme est couchée sur un sofa.
– Quelle est cette femme ?
– Attends.
– Ne te semble-t-il pas l’avoir déjà vue ?
– Oui, ici ; c’est madame la comtesse du Barry.
– C’est cela, Lorenza, c’est cela ; tu me rendras fou. Que fait cette femme ?
– Elle pense à toi, Balsamo.
– À moi ?
– Oui.
– Tu peux donc lire dans sa pensée ?
– Oui ; car, je le répète, elle pense à toi.
– Et à quel propos ?
– Tu lui as fait une promesse.
– Oui ; laquelle ?
– Tu lui as promis cette eau de beauté que Vénus, pour se venger de Sapho, avait donnée à Phaon.
– C’est cela, c’est bien cela. Et que fait-elle tout en pensant ?
– Elle prend une décision.
– Laquelle ?
– Attends ; elle étend sa main vers sa sonnette ; elle sonne ; une autre jeune femme entre.
– Brune ? blonde ?
– Brune.
– Grande ? petite ?
– Petite.
– C’est sa sœur. Écoute ce qu’elle va dire.
– Elle veut qu’on mette les chevaux à la voiture.
– Pour aller où ?
– Pour venir ici.
– Tu en es sûre ?
– Elle en donne l’ordre. Tiens, on obéit ; je vois les chevaux, le carrosse ; dans deux heures, elle sera ici.
Balsamo tomba à genoux.
– Oh ! s’écria-t-il, si dans deux heures elle est effectivement ici, je n’aurai plus rien à vous demander, mon Dieu, que d’avoir pitié de mon bonheur.
– Pauvre ami, dit-elle, tu craignais donc ?
– Oui, oui.
– Et que pouvais-tu craindre ? L’amour, qui complète l’existence physique, agrandit aussi l’existence morale. L’amour, comme toute passion généreuse, rapproche de Dieu, et de Dieu vient toute lumière.
– Lorenza, Lorenza, tu me rendras fou de joie.
Et Balsamo laissa tomber sa tête sur les genoux de la jeune femme.
Balsamo attendait une nouvelle preuve pour être complètement heureux.
Cette preuve, c’était l’arrivée de madame du Barry.
Ces deux heures d’attente furent courtes ; la mesure du temps avait complètement disparu pour Balsamo.
Tout à coup la jeune femme tressaillit ; elle tenait la main de Balsamo.
– Tu doutes, encore, dit-elle, et tu voudrais savoir où elle est à ce moment ?
– Oui, dit Balsamo, c’est vrai.
– Eh bien, elle suit le boulevard à grande course de chevaux, elle approche, elle entre dans la rue Saint-Claude, elle s’arrête devant la porte, elle frappe.
La chambre où tous deux étaient enfermés était si retirée, si sourde, que le bruit du marteau de cuivre n’arriva point jusqu’à la porte.
Mais Balsamo, dressé sur un genou, ne demeura pas moins écoutant.
Deux coups frappés par Fritz le firent bondir ; deux coups, on se le rappelle, étaient le signal d’une visite importante.
– Oh ! dit-il, c’est donc vrai !
– Va t’en assurer, Balsamo ; mais reviens vite.
Balsamo s’élança vers la cheminée.
– Laisse-moi te reconduire, dit Lorenza, jusqu’à la porte de l’escalier.
– Viens.
Tous deux repassèrent dans la chambre aux fourrures.
– Tu ne quitteras pas cette chambre ? demanda Balsamo.
– Non, puisque je t’attends. Oh ! sois tranquille, cette Lorenza qui t’aime n’est pas, tu le sais bien, la Lorenza que tu crains. D’ailleurs…
Elle s’arrêta en souriant.
– Quoi ? demanda Balsamo.
– Ne vois-tu donc pas dans mon âme comme je vois dans la tienne ?
– Hélas ! non.
– D’ailleurs, ordonne-moi de dormir jusqu’à ton retour ; ordonne-moi de rester immobile sur ce sofa, et je dormirai, et je resterai immobile.
– Eh bien, soit, ma Lorenza chérie, dors et attends-moi.
Lorenza, luttant déjà contre le sommeil, colla dans un dernier baiser ses lèvres contre les lèvres de Balsamo, et s’en alla chancelante tomber à demi renversée sur le sofa, en murmurant :
– À bientôt, mon Balsamo, à bientôt, n’est-ce pas ?
Balsamo la salua de la main ; Lorenza dormait déjà.
Mais si belle, si pure avec ses longs cheveux dénoués, sa bouche entrouverte, la rougeur fébrile de ses joues et ses yeux noyés – mais si loin de ressembler à une femme, que Balsamo revint près d’elle, lui prit la main, baisa ses bras et son cou, mais n’osa baiser ses lèvres.
Deux autres coups retentirent ; la dame s’impatientait, ou Fritz craignait que son maître n’eût pas entendu.
Balsamo s’élança vers la porte.
Comme il la refermait derrière lui, il crut entendre un second craquement pareil à celui qu’il avait déjà entendu ; il rouvrit la porte, regarda autour de lui et ne vit rien.
Rien que Lorenza couchée et haletante sous le poids de son amour.
Balsamo ferma la porte et courut vers le salon sans inquiétude, sans crainte, sans pressentiment, emportant le paradis dans son cœur.
Balsamo se trompait : ce n’était pas seulement l’amour qui oppressait la poitrine de Lorenza et faisait son souffle haletant.
C’était une espèce de rêve, qui semblait tenir à cette léthargie dans laquelle elle était plongée, léthargie si voisine de la mort.
Lorenza rêvait, et, dans le hideux miroir des sinistres songes, il lui semblait voir au milieu de l’obscurité qui commençait à tout assombrir, il lui semblait voir le plafond de chêne s’ouvrir circulairement, et quelque chose comme une grande rosace s’en détacher et descendre avec un mouvement égal, lent, mesuré, accompagné d’un sifflement lugubre ; il lui semblait que l’air lui manquait peu à peu, comme si elle eût été près d’être étouffée sous la pression de ce cercle mouvant.
Il lui semblait enfin, sur cette espèce de trappe mobile, voir s’agiter quelque chose d’informe comme le Caliban de La Tempête, un monstre à visage humain – un vieillard – dont les yeux et les bras seuls étaient vivants, et qui la regardait avec ses yeux effrayants, et qui tendait vers elle ses bras décharnés.
Et elle, la pauvre enfant, elle se tordait en vain sans pouvoir fuir, sans rien deviner du danger qui la menaçait, sans rien sentir, sinon l’étreinte de deux crampons vivants dont l’extrémité saisissait sa robe blanche, l’enlevait à son sofa et la transportait sur la trappe, qui remontait lentement, lentement vers le plafond, avec ce grincement lugubre du fer glissant contre le fer, et un rire hideux, strident, qui s’échappait de la bouche hideuse de ce monstre à face humaine qui l’emportait vers le ciel, sans secousse et sans douleur.
Comme l’avait prédit Lorenza, c’était madame du Barry qui venait de frapper à la porte.
La belle courtisane avait été introduite dans le salon. Elle attendait Balsamo en feuilletant ce livre curieux de la mort, gravé à Mayence, et dont les planches, dessinées avec un art merveilleux, montrent la mort présidant à toutes les actions de la vie de l’homme, l’attendant à la porte du bal où il vient de serrer la main de la femme qu’il aime, l’attirant au fond de l’eau dans laquelle il se baigne, ou se cachant dans le canon du fusil qu’il emporte à la chasse.
Madame du Barry en était à la planche qui représente une belle femme se fardant et se mirant, lorsque Balsamo poussa la porte et vint la saluer avec le sourire du bonheur épanoui sur tout son visage.
– Pardonnez-moi, madame, de vous avoir fait attendre, mais j’avais mal calculé la distance ou je connaissais mal la vitesse de vos chevaux, je vous croyais encore à la place Louis XV.
– Comment cela ? demanda la comtesse ; vous saviez donc que j’arrivais ?
– Oui, madame ; il y a deux heures à peu près que je vous ai vue dans votre boudoir de satin bleu, donnant des ordres pour qu’on mît les chevaux à la voiture.
– Et vous dites que j’étais dans mon boudoir de satin bleu ?
– Broché de fleurs aux couleurs naturelles. Oui, comtesse, couchée sur un sofa. Une bienheureuse idée vous est alors passée par la tête ; vous vous êtes dit : « Allons voir le comte de Fœnix. » Vous avez sonné alors.
– Et qui est entré ?
– Votre sœur, comtesse. Est-ce cela ? Vous l’avez priée de transmettre vos ordres, qui aussitôt ont été exécutés.
– En vérité, comte, vous êtes sorcier ! Est-ce que vous regardez comme cela dans mon boudoir à tous les instants du jour ? C’est qu’il faudrait me prévenir, entendez-vous bien !
– Oh ! soyez tranquille, comtesse, je ne regarde que par les portes ouvertes.
– Et, en regardant par les portes ouvertes, vous avez vu que je pensais à vous ?
– Certes, et à bonne intention même.
– Oh ! vous avez raison, cher comte ; j’ai pour vous les meilleures intentions du monde ; mais avouez que vous méritez plus que des intentions, vous si bon, si utile ; vous qui paraissez destiné à jouer dans ma vie le rôle de tuteur, c’est-à-dire le rôle le plus difficile que je connaisse.
– En vérité, madame, vous me rendez bien heureux ; j’ai donc pu vous être de quelque utilité ?
– Comment !… vous êtes devin, et vous ne devinez pas ?
– Laissez-moi au moins le mérite d’être modeste.
– Soit, mon cher comte ; je vais, en conséquence, vous parler d’abord de ce que j’ai fait pour vous.
– Je ne le souffrirai pas, madame ; parlons de vous, au contraire, je vous en supplie.
– Eh bien, mon cher comte, commencez par me prêter cette pierre qui rend invisible ; car il m’a semblé reconnaître dans mon voyage, si rapide qu’il fût, un des grisons de M. de Richelieu.
– Et ce grison, madame ?…
– Suivait ma voiture avec un coureur.
– Que pensez-vous de cette circonstance, et dans quel but le duc vous faisait-il suivre ?
– Dans le but de me jouer quelque méchant tour de sa façon. Si modeste que vous soyez, monsieur le comte de Fœnix, croyez que Dieu vous a doué d’assez d’avantages personnels pour rendre un roi jaloux… de mes visites chez vous, ou de vos visites chez moi.
– M. de Richelieu, madame, répondit Balsamo, ne peut être dangereux pour vous en aucune rencontre.
– Mais il l’était, cher comte, il l’était cependant avant l’événement.
Balsamo comprit qu’il y avait là un secret que Lorenza ne lui avait point encore révélé. Il ne se hasarda point, en conséquence, sur le terrain de l’inconnu, et se contenta de répondre par un sourire.
– Il l’était, répéta la comtesse, et j’ai failli être la victime de la trame la mieux ourdie, dans laquelle vous étiez pour quelque chose, comte.
– Moi ! dans une trame contre vous ? Jamais, madame !
– N’était-ce donc pas vous qui aviez donné à M. de Richelieu le philtre ?
– Quel philtre ?
– Un philtre qui fait aimer éperdument.
– Non, madame ; ces philtres-là, M. de Richelieu les compose lui-même, car il en connaît dès longtemps la recette ; je ne lui ai remis, moi, qu’un simple narcotique.
– Ah ! vraiment ?
– Sur l’honneur.
– Et M. le duc, attendez donc, M. le duc est venu vous demander ce narcotique, quel jour ? Rappelez-vous bien la date, monsieur, c’est important.
– Madame, ce fut samedi dernier. La veille du jour où j’eus l’honneur de vous adresser par Fritz ce petit billet qui vous priait de venir me retrouver chez M. de Sartine.
– La veille de ce jour, s’écria la comtesse, la veille du jour où le roi fut vu se rendant chez la petite Taverney ? Oh ! tout m’est expliqué maintenant.
– Alors, si tout vous est expliqué, vous voyez que je n’y suis que pour le narcotique.
– Oui, c’est le narcotique qui nous a sauvés.
Balsamo attendit cette fois, il ignorait tout.
– Je suis heureux, madame, répondit-il, de vous être bon à quelque chose, même sans intention.
– Oh ! vous m’êtes excellent toujours. Mais vous pouvez plus encore pour moi que vous n’avez fait jusqu’à présent. Oh ! docteur, j’ai été bien malade, politiquement parlant, et, à l’heure qu’il est, c’est à peine si je crois à ma convalescence.
– Madame, dit Balsamo, le docteur, puisque docteur il y a, demande toujours des détails sur la maladie qu’il a à traiter. Veuillez me donner les détails les plus exacts sur ce que vous avez éprouvé, et, s’il est possible, n’oubliez aucun symptôme.
– Rien de plus simple, cher docteur, ou cher sorcier, comme vous voudrez. La veille du jour où ce narcotique fut employé, Sa Majesté avait refusé de m’accompagner à Luciennes. Elle était restée, sous prétexte de fatigue, à Trianon, cette menteuse Majesté, et cela pour souper, je l’ai su depuis, entre le duc de Richelieu et le baron de Taverney.
– Ah ! ah !
– Vous comprenez, à votre tour. Ce fut pendant ce souper que le philtre d’amour fut versé au roi. Il en tenait déjà pour mademoiselle Andrée ; on savait qu’il ne me verrait pas le lendemain. C’était donc à l’endroit de cette petite qu’il devait opérer.
– Eh bien ?
– Eh bien, il opéra, voilà tout.
– Qu’est-il arrivé alors ?
– Voilà ce qui est difficile à savoir positivement. Des gens bien informés ont vu Sa Majesté se dirigeant vers les communs, c’est-à-dire vers l’appartement de mademoiselle Andrée.
– Je sais où elle demeure ; mais ensuite ?
– Ah ! ensuite, peste ! comme vous y allez, comte ! On ne suit pas sans danger un roi qui se cache.
– Mais enfin ?
– Enfin, tout ce que je puis vous dire, c’est que Sa Majesté, par une affreuse nuit d’orage, revint à Trianon, pâle, tremblante, et avec une fièvre qui tenait du délire.
– Et vous croyez, demanda Balsamo en souriant, que ce n’était pas de l’orage seulement que le roi avait eu peur ?
– Non ; car le valet de chambre l’entendit s’écrier plusieurs fois : « Morte ! morte ! morte ! »
– Oh ! fit Balsamo.
– C’était le narcotique, continua madame du Barry ; rien ne fait peur au roi comme les morts, et, après les morts, comme l’image de la mort. Il a trouvé mademoiselle de Taverney endormie d’un sommeil étrange, il l’aura crue morte.
– Oui, oui, morte en effet, dit Balsamo, qui se rappelait avoir fui sans réveiller Andrée, morte ou du moins présentant toutes les apparences de la mort. C’est cela ! c’est cela ! Après, madame, après ?
– Nul ne sut donc ce qui se passa dans cette nuit, ou plutôt dans le commencement de cette nuit. À sa rentrée chez lui seulement, le roi fut pris d’une fièvre violente et de tressaillements nerveux qui ne se passèrent que le lendemain, lorsque madame la dauphine eut l’idée de faire ouvrir chez le roi, et de montrer à Sa Majesté un beau soleil éclairant des figures riantes. Alors toutes ces visions inconnues disparurent avec la nuit qui les avait enfantées.
« À midi, le roi allait mieux, prenait un bouillon et mangeait une aile de perdrix, et le soir…
La comtesse s’arrêta, regardant Balsamo avec ce sourire qui n’appartenait qu’à elle.
– Et le soir ? répéta Balsamo.
– Eh bien, le soir, répéta madame du Barry, Sa Majesté, qui sans doute ne voulait pas rester à Trianon après sa terreur de la veille, le soir, Sa Majesté venait me trouver à Luciennes, où, cher comte, je m’aperçus, ma foi, que M. de Richelieu était presque aussi grand sorcier que vous.
La figure triomphante de la comtesse, son geste plein de grâce et de coquetterie achevèrent sa pensée et rassurèrent complètement Balsamo à l’endroit de la puissance qu’exerçait encore la favorite sur le roi.
– Alors, dit-il, vous êtes contente de moi, madame ?
– Enthousiasmée, je vous jure, comte ; car vous m’avez, en me parlant des impossibilités que vous aviez créées, dit l’exacte vérité.
Et elle lui tendit en preuve de remerciement, cette main si blanche, si douce, si parfumée, qui n’était pas fraîche comme celle de Lorenza, mais dont la tiédeur avait aussi son éloquence.
– Et maintenant, à vous, comte, dit-elle.
Balsamo s’inclina en homme prêt à écouter.
– Si vous m’avez préservée d’un grand danger, continua madame du Barry, je crois vous avoir sauvé à mon tour d’un péril qui n’était pas mince.
– Moi, dit Balsamo, cachant son émotion, je n’ai point besoin de cela pour vous être reconnaissant ; cependant veuillez me dire…
– Oui, le coffret en question.
– Eh bien, madame ?
– Il contenait bien des chiffres que M. de Sartine a fait traduire à tous ses commis ; tous ont signé leur traduction faite en particulier, et toutes les traductions ont donné le même résultat. De sorte que M. de Sartine est arrivé ce matin à Versailles, tandis que j’y étais, porteur de toutes ces traductions et du dictionnaire des chiffres diplomatiques.
– Ah ! ah ! Et qu’a dit le roi ?
– Le roi a paru surpris d’abord, puis effrayé. On est facilement écouté de Sa Majesté lorsqu’on lui parle danger. Depuis le coup de canif de Damiens, il est un mot qui réussit à tout le monde auprès de Louis XV, c’est : « Prenez garde ! »
– Ainsi M. de Sartine m’a accusé de complot ?
– D’abord, M. de Sartine a essayé de me faire sortir ; mais je m’y suis refusée, déclarant que, comme personne n’était plus attaché que moi au roi, personne n’avait le droit de me faire sortir lorsqu’on lui parlait danger. M. de Sartine insistait ; mais j’ai résisté, et le roi a dit en souriant et me regardant d’une certaine façon à laquelle je me connais :
« – Laissez-la, Sartine, je n’ai rien à lui refuser aujourd’hui. »
« Alors, vous comprenez, comte, moi étant là, M. de Sartine, qui se souvenait de notre adieu si nettement formulé, M. de Sartine a craint de me déplaire en vous chargeant, il s’est rejeté sur les mauvais vouloirs du roi de Prusse à l’égard de la France, sur les dispositions des esprits à s’aider du surnaturel pour faciliter la marche de leur rébellion. Il a accusé en un mot beaucoup de gens, prouvant toujours, ses chiffres à la main, que ces gens étaient coupables.
– Coupables de quoi ?
– De quoi ?… Comte, dois-je dire le secret de l’État ?
– Qui est notre secret, madame. Oh ! vous ne risquez rien ! J’ai intérêt, ce me semble, à ne point parler.
– Oui, comte, je le sais, grand intérêt. M. de Sartine a donc voulu prouver qu’une secte nombreuse, puissante, formée d’adeptes courageux, adroits, résolus, minaient sourdement le respect dû à Sa Majesté royale, répandant certains bruits sur le roi.
– Quels bruits ?
– Disant, par exemple, que Sa Majesté était accusée d’affamer son peuple.
– Ce à quoi le roi a répondu ?
– Comme le roi répond toujours, par une plaisanterie.
Balsamo respira.
– Et cette plaisanterie, demanda-t-il, quelle est-elle ?
« – Puisqu’on m’accuse d’affamer mon peuple, a-t-il dit, il n’y a qu’une seule réponse à faire à cette accusation : nourrissons-le.
« – Comment cela, sire ? a dit M. de Sartine.
« – Je prends à mon compte la nourriture de tous ceux qui répandent ce bruit, et je leur offre, de plus, un logement dans mon château de la Bastille. »
Balsamo sentit un léger frisson courir dans ses veines, mais il demeura souriant.
– Ensuite ? demanda-t-il.
– Ensuite, le roi sembla me consulter par un sourire.
« – Sire, lui dis-je alors, on ne me fera jamais croire que ces petits chiffres noirs que vous apporte M. de Sartine veulent dire que vous êtes un mauvais roi.
« Alors le lieutenant de police s’est récrié.
« – Pas plus, ai-je ajouté, qu’ils ne prouveront que vos commis sachent lire. »
– Et qu’a dit le roi, comtesse ? demanda Balsamo.
– Que je pouvais avoir raison, mais que M. de Sartine n’avait pas tort.
– Eh bien, alors ?
– Alors on a expédié beaucoup de lettres de cachet, parmi lesquelles j’ai vu clairement que M. de Sartine cherchait à en glisser une pour vous. Mais je n’ai point fléchi et je l’ai arrêté d’un seul mot.
« – Monsieur, lui ai-je dit tout haut et devant le roi, arrêtez tout Paris si bon vous semble, c’est votre état ; mais qu’on ne s’avise pas de toucher à un seul de mes amis… sinon !…
« – Oh ! oh ! fit le roi, elle se fâche. Gare à vous, Sartine !
« – Mais, sire, l’intérêt du royaume…
« – Oh ! vous n’êtes pas un Sully, lui ai-je dit rouge de colère, et je ne suis pas une Gabrielle.
« – Madame, on veut assassiner le roi comme on a assassiné Henri IV.
« Pour le coup, le roi pâlit, trembla, passa la main sur son front.
« Je me crus vaincue.
« – Sire, dis-je, il faut laisser monsieur continuer ; car ses commis ont sans doute aussi lu dans tous ces chiffres que je conspirais contre vous.
« Et je sortis.
« Dame ! c’était le lendemain du philtre, cher comte. Le roi préféra ma présence à celle de M. de Sartine, et courut après moi.
« – Ah ! par grâce, comtesse, ne vous fâchez pas, dit-il.
« – Alors, chassez ce vilain homme, sire ; il sent la prison.
« – Allons, Sartine, allez-vous-en, dit le roi en haussant les épaules.
« – Et je vous défends à l’avenir, non seulement de vous présenter chez moi, ajoutai-je, mais encore de me saluer.
« Pour le coup, notre magistrat perdit la tête ; il vint à moi, et me baisa humblement la main.
« – Eh bien, soit, dit-il, n’en parlons plus, belle dame ; mais vous perdez l’État. Votre protégé, puisque vous le voulez à toute force, sera respecté par mes agents. »
Balsamo parut plongé dans une rêverie profonde.
– Allons, dit la comtesse, voilà que vous ne me remerciez pas de vous avoir épargné la connaissance de la Bastille, ce qui eût été injuste peut-être, mais n’en eût pas été moins désagréable.
Balsamo ne répondit rien ; seulement, il tira de sa poche un flacon renfermant une liqueur vermeille comme du sang.
– Tenez, madame, dit-il, pour cette liberté que vous me donnez, je vous donne, moi, vingt ans de jeunesse de plus.
La comtesse glissa le flacon dans son corset et partit joyeuse et triomphante.
Balsamo demeura rêveur.
– Ils étaient sauvés peut-être, se dit-il, sans la coquetterie d’une femme. Le petit pied de cette courtisane les précipite au plus profond de l’abîme. Décidément, Dieu est avec nous !
Madame du Barry n’avait pas encore vu la porte de la maison se refermer derrière elle que Balsamo remontait l’escalier dérobé et rentrait dans la chambre aux fourrures.
La conversation avec la comtesse avait été longue, et son empressement tenait à deux causes.
La première, le désir de revoir Lorenza ; la seconde, la crainte que la jeune femme ne fût fatiguée ; car, dans la vie nouvelle qu’il venait de lui faire, il ne pouvait y avoir place pour l’ennui ; fatiguée en ce qu’elle pouvait passer, comme cela lui arrivait quelquefois, du sommeil magnétique à l’extase.
Or, à l’extase succédaient presque toujours des crises nerveuses qui brisaient Lorenza, si l’intervention du fluide réparateur ne venait pas ramener un équilibre satisfaisant entre les diverses fonctions de l’organisme.
Balsamo, après avoir fermé la porte, jeta donc rapidement les yeux sur le canapé où il avait laissé Lorenza.
Elle n’y était plus.
Seulement, la fine mante de cachemire brodée de fleurs d’or, qui l’enveloppait comme une écharpe, était demeurée seule sur les coussins, comme un témoignage de son séjour dans l’appartement, de son repos sur ce meuble.
Balsamo demeura immobile, les yeux tendus vers le sofa vide. Peut-être Lorenza s’était-elle trouvée incommodée par une odeur étrange qui paraissait s’être répandue dans l’appartement depuis qu’elle en était sortie ; peut-être, par un mouvement machinal, avait-elle usurpé sur les habitudes de la vie réelle, et instinctivement avait-elle changé de place.
La première idée de Balsamo fut que Lorenza était rentrée dans le laboratoire où, un instant auparavant, elle l’avait accompagné.
Il entra dans le laboratoire. Au premier aspect, il paraissait vide ; mais, à l’ombre du fourneau gigantesque, derrière la tapisserie d’orient, une femme pouvait facilement se cacher.
Il souleva donc les tapisseries, il tourna donc autour du fourneau ; nulle part il ne put retrouver même la trace du passage de Lorenza.
Restait la chambre de la jeune femme, où sans doute elle était rentrée.
Cette chambre n’était une prison pour elle que dans son état de veille.
Il courut à la chambre et trouva la plaque fermée.
Ce n’était point une preuve que Lorenza ne fût point rentrée chez elle. Rien ne s’opposait, en effet, à ce que Lorenza, dans son sommeil si lucide, se fût souvenue de ce mécanisme, et, s’en souvenant, eût obéi aux hallucinations d’un rêve mal effacé dans son esprit.
Balsamo poussa le ressort.
La chambre était vide comme le laboratoire : Lorenza ne paraissait pas même y être entrée.
Alors une pensée douloureuse, une pensée qui, on s’en souvient, l’avait déjà mordu au cœur, vint chasser toutes les suppositions, toutes les espérances de l’amant heureux.
Lorenza aurait joué un rôle ; elle aurait feint de dormir, elle aurait ainsi dissipé toute défiance, toute inquiétude, toute vigilance dans l’esprit de son époux et, à la première occasion de liberté, elle se serait enfuie de nouveau, plus sûre de ce qu’elle avait à faire, instruite qu’elle était par une première, ou plutôt par une seconde expérience.
Balsamo bondit à cette idée et sonna Fritz.
Puis, comme, au gré de son impatience, Fritz tardait, il s’élança au-devant de lui et le trouva dans l’escalier dérobé.
– La signora ? dit-il.
– Eh bien, maître ? demanda Fritz comprenant, à l’agitation de Balsamo, qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire.
– L’as-tu vue ?
– Non, maître.
– Elle n’est pas sortie ?
– D’où cela ?
– Mais de la maison.
– Personne n’est sorti que la comtesse, derrière laquelle je viens de fermer la porte.
Balsamo remonta comme un fou. Il se figura alors que la folle jeune femme, si différente dans le sommeil de ce qu’elle était dans la veille, avait eu un moment d’espièglerie enfantine ; qu’elle lisait, de quelque coin où elle était cachée, son effroi dans son cœur, et qu’elle se divertissait à l’épouvanter, pour le rassurer ensuite.
Alors commença une recherche minutieuse.
Pas un coin ne fut épargné, pas une armoire oubliée, pas un paravent laissé en place. Il y avait, dans cette recherche de Balsamo, quelque chose de l’homme aveuglé par la passion, du fou qui ne voit plus, de l’homme ivre qui chancelle. Il n’avait plus de force que pour ouvrir les deux bras et pour crier : « Lorenza ! Lorenza ! » espérant que cette adorée créature viendrait s’y précipiter tout à coup avec un grand cri de joie.
Mais le silence seul, un morne et obstiné silence, répondit à sa pensée extravagante et à son appel insensé.
Courir, remuer les meubles, parler aux murs, appeler Lorenza, regarder sans voir, écouter sans entendre, palpiter sans vivre, tressaillir sans penser, voilà l’état dans lequel Balsamo passa trois minutes, c’est-à-dire trois siècles d’agonie.
Il sortit de cet état d’hallucination à moitié fou, trempa sa main dans un vase d’eau glacée, s’en mouilla les tempes, puis, comprimant une de ses mains avec l’autre, comme pour se forcer à l’immobilité, il chassa, par la volonté, le bruit importun de ce battement du sang contre le crâne, bruit fatal, incessant, monotone, qui, lorsqu’il est mouvement et silence, indique la vie, mais qui, lorsqu’il devient tumultueux et perceptible, signifie la mort ou la folie.
– Voyons, raisonnons, dit-il ; Lorenza n’y est plus ; plus de faux-fuyants avec moi-même ; Lorenza n’y est plus ; donc elle est sortie. Oui, sortie, bien sortie !
Et il regarda encore une fois autour de lui, et il appela une fois encore.
– Sortie ! répéta-t-il. En vain Fritz prétend-il ne l’avoir pas vue : elle est sortie, bien sortie.
« Deux cas se présentent :
« Ou il n’a rien vu en effet, ce qui, à tout prendre, est possible, car l’homme est sujet à l’erreur, ou bien il a vu et il a été corrompu par Lorenza.
« Corrompu, Fritz ?
« Pourquoi non ? En vain sa fidélité passée plaide contre cette supposition. Si Lorenza, si l’amour, si la science, ont pu à ce point tromper et mentir, pourquoi la nature si fragile, si faillible d’une créature humaine ne tromperait-elle pas à son tour ?
« Oh ! je saurai tout, je saurai tout ! Ne me reste-t-il pas mademoiselle de Taverney ?
« Oui, par Andrée je saurai la trahison de Fritz ; par Andrée, la trahison de Lorenza ; et, cette fois… oh ! cette fois, comme l’amour aura été mensonger, comme la science aura été une erreur, comme la fidélité aura été un piège… oh ! cette fois, Balsamo punira sans pitié, sans réserve, comme un homme puissant qui se venge, ayant chassé la miséricorde et conservé l’orgueil.
« Voyons, il ne s’agit plus que de sortir au plus vite, de ne rien laisser deviner à Fritz et de courir à Trianon. »
Et Balsamo, saisissant son chapeau, qui avait roulé à terre, s’élança contre la porte.
Mais tout à coup il s’arrêta.
– Oh ! dit-il, avant toute chose… Mon Dieu ! pauvre vieillard, je l’avais oublié ! Avant toute chose, il faut que je voie Althotas ; pendant cet accès de délire, pendant ce spasme d’amour monstrueux, j’ai délaissé le malheureux vieillard. J’ai été ingrat, j’ai été inhumain.
Et Balsamo, avec cette fièvre qui animait à cette heure tous ses mouvements, Balsamo s’approcha du ressort qui faisait jouer la bascule du plafond.
Aussitôt le mobile échafaudage descendit rapidement.
Balsamo se plaça dessus et, à l’aide du contrepoids, commença de monter, mais tout entier encore au trouble de son esprit et de son cœur, et sans songer à autre chose qu’à Lorenza.
À peine toucha-t-il le niveau de la chambre d’Althotas, que la voix du vieillard vint frapper son oreille et le tira de sa douloureuse rêverie.
Mais, au grand étonnement de Balsamo, ses premières paroles ne furent point un reproche, comme il s’y attendait : ce fut un éclat de gaieté naturel et simple qui l’accueillit.
L’élève leva sur le maître un regard étonné.
Le vieillard était renversé sur sa chaise à ressorts ; il respirait bruyamment et avec délices, comme si à chaque aspiration il eût repris un jour de vie ; ses yeux, pleins d’un feu sombre, mais dont le sourire épanoui sur ses lèvres égayait l’expression, ses yeux s’attachaient avec importunité sur son visiteur.
Balsamo recueillit ses forces et rassembla ses idées pour ne rien laisser voir de son trouble au maître, si peu indulgent pour les faiblesses de l’humanité.
Pendant cette minute de recueillement, Balsamo sentit une oppression étrange peser sur sa poitrine. L’air, sans doute, était vicié par une résorption trop constante ; une odeur lourde, fade, tiède, nauséabonde ; cette même odeur qu’il avait déjà respirée en bas, mais à un plus faible degré, nageait dans l’air, et pareille à ces vapeurs qui montent des lacs et des marais en automne, au lever et au coucher du soleil, elle avait pris un corps et terni les vitres.
Dans cette atmosphère épaisse et âcre, le cœur de Balsamo faiblit, sa tête s’embarrassa, un vertige le saisit, il sentit que la respiration et les forces allaient lui manquer à la fois.
– Maître, dit-il en cherchant un point solide où s’appuyer, et en essayant de dilater sa poitrine, maître, vous ne pouvez vivre ici ; on n’y respire point.
– Tu trouves ?
– Oh !
– J’y respire cependant fort bien, moi ! répondit Althotas avec enjouement, et j’y vis, comme tu vois.
– Maître, maître, dit Balsamo de plus en plus étourdi, faites-y attention, et laissez-moi ouvrir une fenêtre, il monte de ce parquet comme une vapeur de sang.
– De sang ! Ah ! tu trouves !… De sang ! s’écria Althotas en éclatant de rire.
– Oh ! oui, oui, je sens les miasmes qui s’exhalent d’un corps fraîchement tué ! je les pèserais, tant ils sont lourds à mon cerveau et à mon cœur.
– C’est cela, dit le vieillard avec son rire ironique, c’est cela, je m’en suis déjà aperçu ; tu as un cœur tendre et un cerveau très fragile, Acharat.
– Maître, dit Balsamo en étendant le doigt vers le vieillard, maître, vous avez du sang sur vos mains ; maître, il y a du sang sur cette table ; maître, il y a du sang partout, jusque dans vos yeux, qui luisent comme deux flammes ; maître, cette odeur qu’on respire ici, cette odeur qui me donne le vertige, cette odeur qui m’étouffe, c’est l’odeur du sang.
– Eh bien, après ? dit tranquillement Althotas ; la sens-tu donc pour la première fois, cette odeur ?
– Non.
– Ne m’as-tu jamais vu faire mes expériences ? N’en as-tu jamais fait toi même ?
– Mais du sang humain ! dit Balsamo passant sa main sur son front ruisselant de sueur.
– Ah ! tu as l’odorat subtil, dit Althotas. Eh bien, je n’aurais pas cru que l’on pût reconnaître le sang de l’homme du sang d’un animal quelconque.
– Le sang de l’homme ! murmura Balsamo.
Et comme, tout chancelant, il cherchait, pour se retenir, quelque saillie de meuble, il aperçut avec horreur un vaste bassin de cuivre, dont les parois brillantes reflétaient la couleur pourpre et laqueuse du sang fraîchement répandu.
L’énorme vase était à moitié rempli.
Balsamo recula épouvanté.
– Oh ! ce sang ! s’écria-t-il ; d’où vient ce sang ?
Althotas ne répondait pas ; mais son regard ne perdait rien des fluctuations, des égarements et des terreurs de Balsamo. Soudain celui-ci poussa un rugissement terrible.
Puis, s’abaissant comme s’il fondait sur une proie, il s’élança vers un point de la chambre et ramassa par terre un ruban de soie broché d’argent après lequel pendait une longue tresse de cheveux noirs.
Après ce cri aigu, douloureux, suprême, un silence mortel régna un instant dans la chambre du vieillard.
Balsamo soulevait lentement ce ruban, examinant en frissonnant les cheveux dont une épingle d’or retenait l’extrémité clouée d’un côté à la soie, tandis que, tranchés nettement de l’autre, ils semblaient une frange dont le bout eût été effleuré par un flot de sang, car des gouttes rouges et mousseuses perlaient à l’extrémité de cette frange.
À mesure que Balsamo relevait sa main, sa main devenait plus tremblante.
À mesure que Balsamo attachait son regard plus sûrement sur le ruban souillé, ses joues devenaient plus livides.
– Oh ! d’où vient cela ? murmura-t-il, mais assez haut cependant pour que ses paroles devinssent une question pour un autre que lui-même.
– Cela ? dit Althotas.
– Oui, cela.
– Eh bien, c’est un ruban de soie enveloppant des cheveux.
– Mais ces cheveux, ces cheveux, dans quoi ont-ils trempé ?
– Tu le vois bien, dans le sang.
– Dans quel sang ?
– Eh ! parbleu ! dans le sang qu’il me fallait pour mon élixir, dans le sang que tu me refusais et que j’ai dû, à ton refus, me procurer moi-même.
– Mais ces cheveux, cette tresse, ce ruban, où les avez-vous pris ? Ce n’est point là la coiffure d’un enfant.
– Et qui t’a dit que ce fût un enfant que j’ai égorgé ? demanda tranquillement Althotas.
– Ne vous fallait-il pas, pour votre élixir, le sang d’un enfant ? s’écria Balsamo. Voyons, ne m’avez-vous pas dit cela ?
– Ou d’une vierge, Acharat, ou d’une vierge.
Et Althotas allongea sa main amaigrie sur le bras du fauteuil, et y prit une fiole dont il savoura le contenu avec délices.
Puis, de son ton le plus naturel et avec son accent le plus affectueux :
– C’est bien à toi, dit-il, Acharat, tu as été sage et prévoyant en plaçant là cette femme sous mon plancher, presque à la portée de ma main ; l’humanité n’a pas à se plaindre, la loi n’a rien à reprendre. Eh ! eh ! ce n’est pas toi qui m’as livré la vierge sans laquelle j’allais mourir ; non, c’est moi qui l’ai prise. Eh ! eh ! merci, mon cher élève, merci mon petit Acharat.
Et il approcha encore une fois la fiole de ses lèvres.
Balsamo laissa tomber la mèche de cheveux qu’il tenait ; une horrible lumière venait d’éblouir ses yeux.
En face de lui, la table du vieillard, cette immense table de marbre, toujours remplie de plantes, de livres, de fioles ; devant lui cette table était recouverte d’un long drap de damas blanc à fleurs sombres, sur lequel la lampe d’Althotas envoyait sa rougeâtre lueur et dessinait de sinistres formes que Balsamo n’avait pas encore remarquées.
Balsamo prit un des coins du drap et le tira violemment à lui.
Mais alors ses cheveux se hérissèrent, sa bouche ouverte ne put laisser échapper l’horrible cri étouffé au fond de sa gorge.
Il venait, sous ce linceul, d’apercevoir le cadavre de Lorenza, de Lorenza étendue sur cette table, la tête livide et cependant souriante encore, et pendant en arrière comme entraînée par le poids de ses longs cheveux.
Une large blessure s’ouvrait béante au-dessus de la clavicule et ne laissant plus échapper une seule goutte de sang.
Les mains étaient roidies et les yeux fermés sous leurs paupières violettes.
– Oui, du sang, du sang de vierge, les trois dernières gouttes du sang artériel d’une vierge ; voilà ce qu’il me fallait, dit le vieillard en recourant pour la troisième fois à sa fiole.
– Misérable ! s’écria Balsamo, dont le cri de désespoir s’exhala enfin par chacun de ses pores, meurs donc, car, depuis quatre jours, elle était ma maîtresse, mon amour, ma femme ! Tu l’as assassinée pour rien… Elle n’était pas vierge !
Les yeux d’Althotas tremblèrent à ces paroles, comme si une secousse électrique les eût fait rebondir dans leur orbite ; ses prunelles se dilatèrent effroyablement ; ses gencives grincèrent à défaut de dents ; sa main laissa échapper la fiole, qui tomba sur le parquet et se brisa en mille morceaux, tandis que lui, stupéfait, anéanti, frappé à la fois au cœur et au cerveau, il se renversait lourdement sur son fauteuil.
Quant à Balsamo, il se pencha avec un sanglot sur le corps de Lorenza et s’évanouit en baisant ses cheveux sanglants.
Les heures, ces étranges sœurs qui se tiennent par la main, qui passent d’un vol si lent pour l’infortuné, si rapide pour l’homme heureux ; les heures s’abattirent silencieusement en repliant leurs ailes pesantes sur cette chambre pleine de soupirs et de sanglots.
D’un côté, la mort ; de l’autre, l’agonie.
Au milieu, le désespoir, douloureux comme l’agonie, profond comme la mort.
Balsamo n’avait plus proféré une seule parole depuis le cri qui avait déchiré sa gorge.
Depuis cette foudroyante révélation qui avait abattu la féroce joie d’Althotas, Balsamo n’avait pas fait un mouvement.
Quant au hideux vieillard, rejeté violemment dans la vie telle que Dieu l’a faite aux hommes, il semblait aussi dépaysé dans cet élément nouveau pour lui que l’est l’oiseau atteint d’un grain de plomb et tombé du haut d’un nuage dans un lac, à la surface duquel il se débat, sans parvenir à enfler ses ailes.
La stupéfaction de cette figure livide et bouleversée révélait l’incommensurable étendue de son désappointement.
En effet, Althotas ne prenait plus même la peine de penser, depuis que ses pensées avaient vu le but vers lequel elles se dirigeaient et auquel elles croyaient la solidité du roc, s’évanouir comme une fumée.
Son désespoir morne et silencieux avait quelque chose de l’hébétement. Pour un esprit peu accoutumé à mesurer le sien, ce silence eût peut-être été un indice de recherche ; pour Balsamo qui, du reste, ne le regardait même pas, c’était l’agonie de la puissance, de la raison, de la vie.
Althotas ne quittait pas du regard cette fiole brisée, image du néant de ses espérances ; on eût dit qu’il comptait ces mille débris qui avaient, en s’éparpillant, diminué sa vie d’autant de jours ; on eût dit qu’il eût voulu pomper du regard cette liqueur précieuse répandue sur le parquet et qu’un instant il avait crue l’immortalité.
Parfois aussi, lorsque la douleur de cette désillusion était trop vive, le vieillard levait son œil terni sur Balsamo ; puis, de Balsamo, son regard passait au cadavre de Lorenza.
Il ressemblait alors à ces brutes, surprises au piège, que le chasseur trouve le matin, arrêtées par la jambe, et qu’il tourmente longtemps du pied sans leur faire tourner la tête, et qui, s’il les pique de son couteau de chasse ou de la baïonnette de son fusil, lèvent obliquement leur œil sanglant tout chargé de haine, de vengeance, de reproche et de surprise.
– Est-il possible, disait ce regard encore si expressif dans son atonie, est-il croyable que tant de malheurs, que tant d’échecs viennent à moi, de la part d’un être aussi infime que cet homme que je vois là agenouillé à quatre pas de moi, aux pieds d’un objet aussi vulgaire que cette femme morte ? N’est-ce pas un bouleversement de la nature, un bouleversement de la science, un cataclysme de la raison, que l’élève si grossier ait abusé le maître si sublime ? N’est-ce pas monstrueux, enfin, que le grain de poussière ait arrêté court la roue du char superbe et rapide dans son tout-puissant, dans son immortel essor ?
Quant à Balsamo, à Balsamo brisé, anéanti, sans voix, sans mouvement, presque sans vie, nulle pensée humaine ne s’était encore fait jour à travers les sanglantes vapeurs de son cerveau.
Lorenza, sa Lorenza ! Lorenza, sa femme, son idole, cette créature doublement précieuse à titre d’ange et d’amante, Lorenza, c’est-à-dire le plaisir et la gloire, le présent et l’avenir, la force et la foi ; Lorenza, c’est-à-dire tout ce qu’il aimait, tout ce qu’il désirait, tout ce qu’il ambitionnait au monde. Lorenza était perdue pour lui à jamais !
Il ne pleurait pas, il ne criait pas, il ne soupirait même pas.
À peine avait-il le temps de s’étonner qu’un si épouvantable malheur eût fondu sur sa tête. Il ressemblait à ces infortunés que l’inondation saisit dans leur lit, au milieu des ténèbres, qui rêvent que l’eau les a gagnés, qui s’éveillent, qui ouvrent les yeux et qui, voyant sur leur tête une vague mugissante, n’ont pas même le temps de pousser un grand cri en passant de la vie à la mort.
Balsamo, pendant trois heures, se crut englouti dans les plus profonds abîmes du tombeau ; à travers son immense douleur, il prenait ce qui lui arrivait pour un de ces sinistres songes qui visitent les trépassés dans la nuit éternelle et silencieuse du sépulcre.
Pour lui, plus d’Althotas, c’est-à-dire plus de haine, plus de vengeance.
Pour lui, plus de Lorenza, c’est-à-dire plus de vie, plus d’amour.
Le sommeil, la nuit, le néant !
Voilà comment le temps s’écoula, lugubre, silencieux, infini, dans cette chambre où le sang refroidissait après avoir envoyé sa part de fécondité aux atomes qui la réclament.
Tout à coup, au milieu du silence et de la nuit, une sonnette sonna trois fois.
Sans doute, Fritz savait que son maître était chez Althotas, car une sonnette tinta dans la chambre même.
Mais elle eut beau retentir trois fois avec un bruit insolemment étrange, le son s’évanouit dans l’espace.
Balsamo ne leva point la tête.
Au bout de quelques minutes, le même tintement, plus sonore, retentit une seconde fois, mais sans plus que la première arracher Balsamo à sa torpeur.
Puis, à un intervalle mesuré, mais moins éloigné que celui qui avait séparé le premier tintement du second, la sonnette irritée fit une troisième fois jaillir dans la chambre un éclat multiple de sons criards et impatients.
Balsamo, sans tressaillir, souleva lentement son front et interrogea l’espace avec la froide solennité d’un mort qui sort de son tombeau.
Ainsi dut regarder Lazare quand la voix du Christ l’appela trois fois.
La sonnette ne cessait point de tinter.
Son énergie, toujours croissante, éveilla enfin l’intelligence chez l’amant de Lorenza.
Il détacha sa main de la main du cadavre.
Toute la chaleur avait quitté son corps, sans passer dans celui de Lorenza.
– Une grande nouvelle ou un grand danger, se dit Balsamo. Pourvu que ce soit un grand danger !
Et il se leva tout à fait.
– Mais pourquoi répondrais-je à cet appel ? continua-t-il sans s’apercevoir du lugubre effet de ses paroles sous cette voûte sombre, dans cette chambre funèbre ; est-ce que désormais quelque chose peut m’intéresser ou m’effrayer en ce monde ?
La sonnette alors, comme pour lui répondre, heurta si brutalement ses flancs de bronze avec son battant d’airain, que le battant se détacha et tomba sur une cornue de verre qui, brisée avec un bruit métallique, alla joncher le parquet de ses débris.
Balsamo ne résista plus ; il était, d’ailleurs, important que nul, pas même Fritz, ne le vînt relancer où il était.
Il marcha d’un pas tranquille vers le ressort, le poussa et alla se placer sur la trappe, qui descendit lentement et le déposa au milieu de la chambre aux fourrures.
En passant près du sofa, il effleura la mante qui était tombée des épaules de Lorenza lorsque l’impitoyable vieillard, impassible comme la mort, l’avait enlevée entre ses deux bras.
Le contact, plus vivant que Lorenza elle-même, imprima un frisson douloureux à Balsamo.
Il prit l’écharpe et la baisa en étouffant ses cris avec l’écharpe même.
Puis il alla ouvrir la porte de l’escalier.
Sur les plus hautes marches, Fritz, tout pâle, tout haletant, Fritz tenant un flambeau d’une main et de l’autre le cordon de sonnette que, dans sa terreur et son impatience, il continuait d’agiter convulsivement, Fritz l’attendait.
À la vue de son maître, il poussa un cri de satisfaction d’abord, puis un second cri de surprise et d’épouvante.
Mais Balsamo, ignorant la cause de ce doublé cri, ne répondit que par une muette interrogation.
Fritz ne dit rien ; mais il se hasarda, lui si respectueux d’ordinaire, à prendre son maître par la main et à le conduire devant le grand miroir de Venise qui garnissait le dessus de la cheminée par laquelle on passait dans la chambre de Lorenza.
– Oh ! voyez, Excellence, dit-il en lui indiquant sa propre image dans le cristal.
Balsamo frémit.
Puis un sourire, un de ces sourires qui sont fils d’une douleur infinie et inguérissable, un sourire mortel passa sur ses lèvres.
En effet, il avait compris l’épouvante de Fritz.
Balsamo avait vieilli de vingt ans en une heure ; plus d’éclat dans les yeux, plus de sang sous la peau, une expression de stupeur et d’inintelligence répandue sur tous ses traits, une écume sanglante frangeant ses lèvres, une large tache de sang sur la batiste si blanche de sa chemise.
Balsamo se regarda lui-même un instant sans pouvoir se reconnaître ; puis il plongea résolument ses yeux dans les yeux du personnage étrange que reflétait le miroir.
– Oui, Fritz, oui, dit-il, tu as raison.
Puis, remarquant l’air inquiet du fidèle serviteur :
– Mais pourquoi m’appelais-tu donc ? lui demanda-t-il.
– Oh ! maître, pour eux.
– Eux ?
– Oui.
– Eux, qui cela ?
– Excellence, murmura Fritz en approchant sa bouche de l’oreille de Balsamo, eux, les cinq maîtres.
Balsamo tressaillit.
– Tous ? demanda-t-il.
– Oui, tous.
– Et ils sont là ?
– Là.
– Seuls ?
– Non ; avec chacun un serviteur armé qui attend dans la cour.
– Ils sont venus ensemble ?
– Ensemble, oui, maître ; et ils s’impatientent ; voilà pourquoi j’ai sonné tant de fois et si fort.
Balsamo, sans même cacher sous un pli de son jabot de dentelles la tache de sang, sans chercher à réparer le désordre de sa toilette, Balsamo se mit en marche et commença de descendre l’escalier après avoir demandé à Fritz si ses hôtes étaient installés dans le salon ou dans le grand cabinet.
– Dans le salon, Excellence, répondit Fritz en suivant son maître.
Puis, au bas de l’escalier, se hasardant à arrêter Balsamo :
– Votre Excellence a-t-elle des ordres à me donner ? dit-il.
– Aucun ordre, Fritz.
– Votre Excellence…, continua Fritz en balbutiant.
– Et bien ? demanda Balsamo avec une douceur infinie.
– Votre Excellence se rend-elle près d’eux sans armes ?
– Sans armes, oui.
– Même sans votre épée ?
– Et pourquoi prendrais-je mon épée, Fritz ?
– Mais je ne sais, dit le fidèle serviteur en baissant les yeux ; je pensais, je croyais, j’avais peur…
– C’est bien, retirez-vous, Fritz.
Fritz fit quelques pas pour obéir et revint.
– N’avez-vous pas entendu ? demanda Balsamo.
– Excellence, je voulais vous dire que vos pistolets à deux coups sont dans le coffret d’ébène, sur le guéridon doré.
– Allez, vous dis-je, répondit Balsamo.
Et il entra dans le salon.
Fritz avait bien raison, les hôtes de Balsamo n’étaient pas entrés rue Saint-Claude avec un appareil pacifique, pas plus qu’avec un extérieur bienveillant.
Cinq hommes à cheval escortaient la voiture de voyage dans laquelle les maîtres étaient venus ; cinq hommes de mine altière et sombre, armés jusqu’aux dents, avaient refermé la porte de la rue et la gardaient, tout en paraissant attendre leurs maîtres.
Un cocher, deux laquais, sur le siège de ce carrosse, tenaient sous leur manteau des couteaux de chasse et des mousquetons. C’était bien plutôt pour une expédition que pour une visite que tout ce monde était venu rue Saint Claude.
Aussi cette invasion nocturne de gens terribles que Fritz avait reconnus, cette prise d’assaut de l’hôtel avait-elle imposé tout d’abord à l’Allemand une terreur indicible. Il avait essayé de refuser l’entrée à tout le monde, lorsqu’il avait vu par le guichet l’escorte et deviné les armes ; mais ces signes tout-puissants, irrésistible témoignage du droit des arrivants, ne lui avaient plus permis de contester. À peine maîtres de la place, les étrangers s’étaient postés, comme d’habiles capitaines, à chaque issue de la maison, sans prendre la peine de dissimuler leurs intentions malveillantes.
Les prétendus valets dans la cour et dans les passages, les prétendus maîtres dans le salon, ne présageaient rien de bon à Fritz : voilà pourquoi il avait brisé la sonnette.
Balsamo, sans s’étonner, sans se préparer, entra dans le salon, que Fritz, pour faire honneur comme il le devait à tout visiteur, avait éclairé convenablement.
Il vit assis sur des fauteuils les cinq visiteurs dont pas un ne se leva quand il parut.
Lui, le maître du logis, les ayant vus tous, les salua civilement.
Ce fut alors seulement qu’ils se levèrent et lui rendirent gravement son salut.
Il prit un fauteuil en face des leurs, sans remarquer ou sans paraître remarquer l’étrange ordonnance de cette assistance. En effet, les cinq fauteuils formaient un hémicycle pareil à ceux des tribunaux antiques, avec un président dominant deux assesseurs, et son fauteuil à lui, Balsamo, établi en face de celui du président, occupant la place qu’on donne à l’accusé dans les conciles ou les prétoires.
Balsamo ne prit pas le premier la parole, comme il l’eût fait en toute autre circonstance ; il regardait sans bien voir, toujours par suite de cette douloureuse somnolence qui lui était restée après le choc.
– Tu nous as compris, à ce qu’il paraît, frère, dit le président, ou plutôt celui qui occupait le fauteuil du milieu. Tu as cependant bien tardé à venir, et nous délibérions déjà pour savoir si l’on enverrait à ta recherche.
– Je ne vous comprends pas, répondit simplement Balsamo.
– Ce n’est pas ce que j’avais cru en te voyant prendre vis-à-vis de nous la place et l’attitude de l’accusé.
– De l’accusé ? balbutia vaguement Balsamo.
Et il haussa les épaules.
– Je ne comprends pas, dit-il.
– Nous allons te faire comprendre, et cela ne sera pas difficile, si j’en crois ton front pâle, tes yeux éteints, ta voix qui tremble… On dirait que tu n’entends pas.
– Si fait, j’entends, répondit Balsamo en secouant la tête comme pour en faire tomber des pensées qui l’obsédaient.
– Te souvient-il, frère, continua le président, que, dans ses dernières communications, le comité supérieur t’ait donné avis d’une trahison méditée par un des grands appuis de l’ordre ?
– Peut-être… oui… je ne dis pas non.
– Tu réponds comme il convient à une conscience tumultueuse et troublée ; mais remets-toi… ne te laisse point abattre ; réponds avec la clarté, la précision que te commande une position terrible ; réponds-moi d’après cette certitude que tu peux nous convaincre, car nous n’apportons ici ni préventions ni haine ; nous sommes la loi : elle ne parle qu’après que le juge a écouté.
Balsamo ne répliqua rien.
– Je te le répète, Balsamo, et mon avertissement une fois donné sera comme l’avis que se donnent des combattants avant de s’attaquer l’un l’autre ; je vais t’attaquer avec des armes loyales mais puissantes ; défends toi.
Les assistants, voyant le flegme et l’immobilité de Balsamo, se regardèrent non sans étonnement, puis reportèrent leurs yeux sur le président.
– Tu m’as entendu, n’est-ce pas, Balsamo ? répéta ce dernier.
Balsamo fit de la tête un signe affirmatif.
– J’ai donc, en frère plein de loyauté, de bienveillance, averti ton esprit et fait pressentir le but de mon interrogatoire. Tu es averti ; garde-toi, je recommence.
« Après cet avertissement, continua le président, l’association délégua cinq de ses membres pour surveiller à Paris les démarches de celui qu’on nous signalait comme un traître.
« Or, nos révélations à nous ne sont pas sujettes à l’erreur ; nous les tenons ordinairement, tu le sais toi-même, soit d’agents dévoués parmi les hommes, soit d’indices certains parmi les choses, soit de symptômes et de signes infaillibles parmi les mystérieuses combinaisons que la nature n’a encore révélées qu’à nous. Or, l’un de nous avait eu sa vision par rapport à toi ; nous savons qu’il ne s’est jamais trompé ; nous nous sommes tenus sur nos gardes, et nous t’avons surveillé. »
Balsamo écouta le tout sans donner la moindre marque d’impatience ou même d’intelligence. Le président continua :
– Ce n’était pas chose aisée que de surveiller un homme tel que toi ; tu entres partout, ta mission est de prendre pied partout où nos ennemis ont une maison, un pouvoir quelconque. Tu as à ta disposition toutes tes ressources naturelles, qui sont immenses, celles que l’association te donne pour faire triompher sa cause. Longtemps nous avons flotté dans le doute en voyant venir chez toi des ennemis tels qu’un Richelieu, une du Barry, un Rohan. Il y avait eu, d’ailleurs, dans la dernière assemblée de la rue Plâtrière, un discours prononcé par toi, discours plein d’habiles paradoxes qui nous ont laissé croire que tu jouais un rôle en flattant, en fréquentant cette race incorrigible qu’il s’agit d’extirper de la terre. Nous avons respecté pendant un temps les mystères de ta conduite, espérant un heureux résultat ; mais enfin la désillusion est arrivée.
Balsamo conserva son immobilité, son impassibilité, de sorte que le président se laissa gagner par l’impatience.
– Il y a trois jours, dit-il, cinq lettres de cachet furent expédiées. Elles avaient été demandées au roi par M. de Sartine ; remplies aussitôt qu’elles furent signées, elles furent présentées, le même jour, à cinq de nos principaux agents, frères très fidèles, très dévoués, qui habitent à Paris. Tous cinq furent arrêtés et conduits, deux à la Bastille, où ils sont écroués au plus profond secret ; deux à Vincennes, dans l’oubliette ; un à Bicêtre, dans le plus mortel des cabanons. Connaissais-tu cette particularité ?
– Non, dit Balsamo.
– Cela est étrange, d’après les relations que nous te connaissons avec les puissants du royaume. Mais ce qui est plus étrange encore, le voici.
Balsamo écouta.
– M. de Sartine, pour faire arrêter ces cinq fidèles amis, devait avoir eu sous les yeux la seule note qui renferme lisiblement les cinq noms des victimes. Cette note t’a été adressée par le conseil suprême en 1769, et c’est toi-même qui as dû recevoir les nouveaux membres et leur donner immédiatement le rang que le conseil suprême leur assignait.
Balsamo témoigna par un geste qu’il ne se rappelait rien.
– Je vais aider ta mémoire. Les cinq personnes dont il s’agit étaient représentées par cinq caractères arabes, et les caractères correspondaient, sur la note à toi communiquée, aux noms et aux chiffres des nouveaux frères.
– Soit, dit Balsamo.
– Tu reconnais ?
– Ce que vous voudrez.
Le président regarda ses assesseurs pour prendre acte de cet aveu.
– Eh bien, continua-t-il, sur cette même note, la seule, entends-tu bien, qui ait pu compromettre les frères, un sixième nom se trouvait ; t’en souviens tu ?
Balsamo ne répliqua point.
– Ce nom était celui-ci : comte de Fœnix !
– D’accord, dit Balsamo.
– Pourquoi alors, si les cinq noms des frères ont figuré sur cinq lettres de cachet, pourquoi le tien, respecté, caressé, est-il entendu avec faveur à la cour ou dans les antichambres des ministres ? Si nos frères méritaient la prison, tu la mérites aussi ; qu’as-tu à répondre ?
– Rien.
– Ah ! je devine ton objection ; tu peux dire que la police a, par des moyens à elle, surpris les noms des frères plus obscurs, mais qu’elle a dû respecter le tien, nom d’ambassadeur, nom d’homme puissant ; tu diras même qu’elle n’a pas su soupçonner ce nom.
– Je ne dirai rien du tout.
– Ton orgueil survit à ton honneur ; ces noms, la police ne les a découverts qu’en lisant la note confidentielle que le conseil suprême t’avait adressée, et voici comment elle l’a lue… Tu l’avais enfermée dans un coffret ; est-ce vrai ?
« Un jour, une femme est sortie de chez toi portant le coffret sous son bras ; elle a été vue par nos agents de surveillance et suivie jusqu’à l’hôtel du lieutenant de police, dans le faubourg Saint-Germain. Nous pouvions arrêter le malheur dans sa source ; car, en prenant le coffret, en arrêtant cette femme, tout devenait pour nous calme et sûr. Mais nous avons obéi aux articles de la constitution, qui prescrit de respecter les moyens occultes à l’aide desquels certains associés entendent servir la cause, même lorsque ces moyens auraient une apparence de trahison ou d’imprudence. »
Balsamo parut approuver cette assertion, mais par un geste si peu marqué, que, sans son immobilité passée, le geste eût paru insensible.
– Cette femme parvint jusqu’au lieutenant de police, dit le président ; cette femme donna le coffret, et tout fut découvert. Est-ce vrai ?
– Parfaitement vrai.
Le président se leva.
– Qu’était cette femme ? s’écria-t-il. Belle, passionnée, dévouée à toi corps et âme, tendrement aimée de toi ; aussi spirituelle, aussi adroite, aussi souple qu’un des anges des ténèbres qui aident l’homme à réussir dans le mal ; Lorenza Feliciani est ta femme, Balsamo !
Balsamo laissa échapper un rugissement de désespoir.
– Tu es convaincu ? dit le président.
– Concluez, dit Balsamo.
– Je n’ai pas encore achevé. Un quart d’heure après son entrée chez le lieutenant de police, tu y entras toi-même. Elle avait semé la trahison ; tu venais récolter la récompense. Elle avait pris sur elle, en obéissante servante, la perpétration du crime ; tu venais, toi, élégamment donner un dernier tour à l’œuvre infâme. Lorenza ressortit seule. Tu la reniais sans doute, et tu ne voulais pas être compromis en l’accompagnant. Toi, tu sortis triomphant avec madame du Barry, appelée là pour recueillir de ta bouche les indices que tu voulais te faire payer… Tu es monté dans le carrosse de cette prostituée, comme le batelier dans le bateau avec la pécheresse Marie l’Égyptienne ; tu laissais les notes qui nous perdaient chez M. de Sartine, mais tu emportais le coffret qui pouvait te perdre près de nous. Heureusement, nous avons vu ! la lumière de Dieu ne nous manque pas dans les bonnes occasions…
Balsamo s’inclina sans rien dire.
– Maintenant, je puis conclure, ajouta le président. Deux coupables ont été signalés à l’ordre : une femme, ta complice, qui, peut-être innocemment, mais qui, de fait, a porté préjudice à la cause en révélant un de nos secrets ; toi secondement, toi le maître, toi le grand cophte ; toi le rayon lumineux qui as eu la lâcheté de t’abriter derrière cette femme pour que l’on vît moins clairement la trahison.
Balsamo souleva lentement sa tête pâle, attacha sur les commissaires un regard étincelant de tout le feu qui avait couvé dans sa poitrine depuis le commencement de l’interrogatoire.
– Pourquoi accusez-vous cette femme ? dit-il.
– Ah ! nous savons que tu essayeras de la défendre ; nous savons que tu l’aimes avec idolâtrie, que tu la préfères à tout. Nous savons qu’elle est ton trésor de science, de bonheur et de fortune ; nous savons qu’elle est pour toi un instrument plus précieux que tout le monde.
– Vous savez cela ? dit Balsamo.
– Oui, nous le savons, et nous te frapperons bien plus par elle que par toi.
– Achevez…
Le président se leva.
– Voici la sentence : Joseph Balsamo est un traître ; il a manqué à ses serments ; mais sa science est immense, elle est utile à l’ordre. Balsamo doit vivre pour la cause qu’il a trahie ; il appartient à ses frères, bien qu’il les ait reniés.
– Ah ! ah ! dit Balsamo sombre et farouche.
– Une prison perpétuelle protégera l’association contre ses nouvelles perfidies, en même temps qu’elle permettra aux frères de recueillir de Balsamo l’utilité qu’elle a droit d’attendre de chacun de ses membres. Quant à Lorenza Feliciani, un châtiment terrible…
– Attendez, dit Balsamo avec le plus grand calme dans la voix. Vous oubliez que je ne me suis pas défendu ; l’accusé doit être entendu dans sa justification… Un mot me suffira, un seul document. Attendez-moi une minute, je vais rapporter la preuve que j’ai promise.
Les commissaires se consultèrent un moment.
– Oh ! vous craignez que je ne me tue ? dit Balsamo avec un sourire amer. Si je l’eusse voulu, ce serait fait. Il y a dans cette bague de quoi vous tuer tous cinq si je l’ouvrais. Vous craignez que je ne m’enfuie ? Faites-moi accompagner si cela vous convient.
– Va ! dit le président.
Balsamo disparut pendant une minute ; puis on l’entendit redescendre pesamment l’escalier ; il rentra.
Il tenait sur son épaule le cadavre roidi, froid et décoloré de Lorenza, dont la blanche main pendait vers la terre.
– Cette femme que j’adorais, cette femme qui était mon trésor, mon bien unique, ma vie, cette femme qui a trahi, comme vous dites, s’écria-t-il, la voici, prenez-la ! Dieu ne vous a pas attendus pour punir, messieurs, ajouta t-il.
Et, par un mouvement prompt comme l’éclair, il fit glisser le cadavre sur ses bras et l’envoya rouler sur le tapis jusqu’aux pieds des juges, que les froids cheveux et les mains inertes de la morte allèrent effleurer dans leur horreur profonde, tandis qu’à la lueur des lampes, on voyait la blessure d’un rouge sinistre et profond s’ouvrir au milieu de son cou d’une blancheur de cygne.
– Prononcez, maintenant, ajouta Balsamo.
Les juges, épouvantés, poussèrent un cri terrible, et, saisis d’une vertigineuse terreur, ils s’enfuirent dans une confusion inexprimable. On entendit bientôt les chevaux hennir et piétiner dans la cour ; la porte gronda sur ses gonds, puis le silence, le silence solennel revint s’asseoir auprès de la mort et du désespoir.
Tandis que la scène terrible que nous venons de raconter s’accomplissait entre Balsamo et les cinq maîtres, rien n’était changé en apparence dans le reste de la maison ; seulement, le vieillard avait vu Balsamo rentrer chez lui et emporter le cadavre de Lorenza, et cette nouvelle démonstration l’avait rappelé au sentiment de tout ce qui se passait autour de lui.
En voyant Balsamo charger sur ses épaules le corps et redescendre avec lui dans les étages inférieurs, il crut que c’était le dernier, l’éternel adieu de cet homme dont il avait brisé le cœur, et la peur le prit d’un abandon qui, pour lui, pour lui surtout qui avait tout fait pour ne pas mourir, doublait les horreurs de la mort.
Ne sachant pas dans quel but Balsamo s’éloignait, ne sachant pas où il était allé, il commença à appeler :
– Acharat ! Acharat !
C’était son nom d’enfant : il espérait que c’était celui qui aurait conservé le plus d’influence sur l’homme.
Balsamo cependant descendait toujours ; une fois descendu, il ne songea pas même à faire remonter la trappe et se perdit dans les profondeurs du corridor.
– Ah ! s’écria Althotas, voilà donc ce que c’est que l’homme, animal aveugle et ingrat. Reviens, Acharat, reviens ! Ah ! tu préfères le ridicule objet qu’on appelle une femme à la perfection de l’humanité que je représente ! Tu préfères le fragment de la vie à l’immortalité !
« Mais non ! s’écriait-il après un instant ; non, le scélérat a trompé son maître, il a joué comme un vil brigand avec ma confiance ; il craignait de me voir vivre, moi qui le dépasse de si loin en science ; il a voulu hériter de l’œuvre laborieuse que j’avais presque menée à fin ; il a tendu un piège à moi, à moi son maître, son bienfaiteur. Oh ! Acharat !… »
Et peu à peu la colère du vieillard s’allumait, ses joues reprenaient un coloris fébrile ; dans ses yeux, à peine ouverts, se ranimait l’éclat sombre de ces lumières phosphorescentes que les enfants sacrilèges placent dans les orbites d’une tête de mort.
Alors il s’écriait :
– Reviens, Acharat, reviens ! Prends garde à toi : tu sais que je connais des conjurations qui évoquent le feu, qui suscitent les esprits surnaturels ; j’ai évoqué Satan, celui que les mages nommaient Phégor, dans les montagnes de Gad, et Satan, forcé d’abandonner les abîmes sombres, Satan m’est apparu ; j’ai causé avec les sept anges ministres de la colère de Dieu, sur cette même montagne où Moïse a reçu les Tables de la Loi ; j’ai, par le seul acte de ma volonté, allumé le grand trépied à sept flammes que Trajan a ravi aux Juifs : prends garde, Acharat, prends garde !
Mais rien ne lui répondait.
Et alors, sa tête s’embarrassant de plus en plus :
– Tu ne vois donc pas, malheureux, disait-il d’une voix étranglée, que la mort va me prendre comme une créature vulgaire : écoute, tu peux revenir, Acharat ; je ne te ferai pas de mal ; reviens ! Je renonce au feu, tu n’as rien à craindre du mauvais esprit, tu n’as rien à craindre des sept anges vengeurs ; je renonce à la vengeance, et cependant je pourrais te frapper d’une telle épouvante, que tu deviendrais idiot et froid comme le marbre, car je sais arrêter la circulation du sang. Acharat. Reviens donc, je ne te ferai aucun mal ; mais, au contraire, vois-tu, je puis te faire tant de bien… Acharat, au lieu de m’abandonner, veille sur ma vie, et tous mes trésors, tous mes secrets sont à toi ; fais-moi vivre, Acharat, fais-moi vivre pour te les apprendre ; vois !… vois !…
Et il montrait des yeux et d’un doigt tremblant les millions d’objets, de papiers et de rouleaux épars dans cette vaste chambre.
Puis il attendait, renaissant, pour écouter ses forces défaillantes de plus en plus.
– Ah ! tu ne reviens pas, continuait-il ; ah ! tu crois que je mourrai ainsi ? Tu crois que tout t’appartiendra par ce meurtre, car c’est toi qui me tues ? Insensé, quand bien même tu saurais lire les manuscrits que mes yeux seuls ont pu déchiffrer ; quand même pour une vie, deux fois, trois fois centenaire, l’esprit te donnerait ma science, l’usage enfin de tous ces matériaux recueillis par moi, eh bien, non, cent fois non, tu n’hériterais pas encore de moi : arrête-toi, Acharat ; Acharat, reviens, reviens un moment, ne fût-ce que pour assister à la ruine de toute cette maison, ne fût-ce que pour contempler ce beau spectacle que je te prépare. Acharat ! Acharat ! Acharat !
Rien ne lui répondait ; car, pendant ce temps, Balsamo répondait à l’accusation des maîtres en leur montrant le corps de Lorenza assassinée ; et les cris du vieillard abandonné devenaient de plus en plus perçants, et le désespoir doublait ses forces, et ses rauques hurlements, s’engouffrant dans les corridors, allaient porter au loin l’épouvante, comme font les rugissements du tigre qui a rompu sa chaîne ou faussé les barreaux de sa cage.
– Ah ! tu ne reviens pas ! hurlait Althotas ; ah ! tu me méprises ! ah ! tu comptes sur ma faiblesse ! Eh bien, tu vas voir. Au feu ! au feu ! au feu !
Il articula ces cris avec une telle rage, que Balsamo, débarrassé de ses visiteurs épouvantés, en fut réveillé au fond de sa douleur ; il reprit dans ses bras le corps de Lorenza, remonta l’escalier, déposa le cadavre sur le sofa où, deux heures auparavant, il avait reposé dans le sommeil, et, se replaçant sur le plancher mobile, il apparut tout à coup aux yeux d’Althotas.
– Ah ! enfin, cria le vieillard ivre de joie, tu as peur ! tu as vu que je pouvais me venger : tu es venu, et tu as bien fait de venir ; car, un moment plus tard, je mettais le feu à cette chambre.
Balsamo le regarda en haussant les épaules, mais sans daigner répondre un seul mot.
– J’ai soif, cria Althotas ; j’ai soif ! donne-moi à boire, Acharat.
Balsamo ne répondit point, ne bougea point ; il regardait le moribond comme s’il n’eût voulu rien perdre de son agonie.
– M’entends-tu ? hurlait Althotas, m’entends-tu ?
Même silence, même immobilité de la part du morne spectateur.
– M’entends-tu, Acharat ? vociféra le vieillard en déchirant son gosier pour faire passage à cette dernière irruption de sa colère. Mon eau, donne-moi mon eau !
La figure d’Althotas se décomposait rapidement.
Plus de feu dans son regard, des lueurs sinistres et infernales seulement ; plus de sang sous sa peau, plus de geste, presque plus de souffle. Ses longs bras si nerveux, dans lesquels il avait emporté Lorenza comme un enfant, ses longs bras se soulevaient, mais inertes et flottants comme les membranes du polype ; la colère avait usé le peu de forces ressuscitées un instant en lui par le désespoir.
– Ah ! dit-il, ah ! tu trouves que je ne meurs pas assez vite ; ah ! tu veux me faire mourir de soif ! ah ! tu couves des yeux mes manuscrits, mes trésors ! ah ! tu crois déjà les tenir ! eh bien, attends ! attends !
Et Althotas, faisant un suprême effort, prit sous les coussins de son fauteuil un flacon qu’il déboucha. Au contact de l’air, une flamme liquide jaillit du récipient de verre et Althotas, pareil à une créature magique, secoua cette flamme autour de lui.
À l’instant même, ces manuscrits empilés autour du fauteuil du vieillard, ces livres épars dans la chambre, ces rouleaux de papier arrachés avec tant de peine aux pyramides de Chéops et aux premières fouilles d’Herculanum, prirent feu avec la rapidité de la poudre ; une nappe de flamme s’étendit sur le plancher de marbre, et présenta aux yeux de Balsamo quelque chose de pareil à un de ces cercles flamboyants de l’enfer dont parle Dante.
Althotas s’attendait sans doute à ce que Balsamo allait se précipiter au milieu de la flamme pour sauver ce premier héritage, que le vieillard anéantissait avec lui ; mais il se trompait : Balsamo demeura calme, il s’isola sur le plancher mobile, de manière que la flamme ne pût l’atteindre.
Cette flamme enveloppait Althotas ; mais, au lieu de l’épouvanter, on eût dit que le vieillard se retrouvait dans son élément, et que la flamme, comme elle fait sur la salamandre sculptée au fronton de nos vieux châteaux, le caressait au lieu de le brûler.
Balsamo le regardait toujours ; la flamme gagnait les boiseries, enveloppait complètement le vieillard ; elle rampait au pied du fauteuil de chêne massif sur lequel il était assis, et, chose étrange, quoiqu’elle dévorât déjà le bas de son corps, il semblait ne pas la sentir.
Au contraire, au contact de ce feu qui semblait épurateur, les muscles du moribond se détendirent graduellement, et une sérénité inconnue envahit comme un masque tous les traits de son visage. Isolé du corps à cette dernière heure, le vieux prophète, sur son char de feu, semblait prêt à monter au ciel. Tout-puissant à cette dernière heure, l’esprit oubliait la matière, et, sûr de n’avoir rien à attendre, il se porta énergiquement vers les sphères supérieures où le feu semblait l’enlever.
Dès ce moment, les yeux d’Althotas, qui semblaient retrouver leur vie au premier reflet de la flamme, prirent un point de vue vague, perdu, qui n’était ni le ciel ni la terre, mais qui semblait vouloir percer l’horizon. Calme et résigné, analysant toute sensation, écoutant toute douleur, comme une dernière voix de la terre, le vieux mage laissa échapper sourdement ses adieux à la puissance, à la vie, à l’espoir.
– Allons, allons, dit-il, je meurs sans regret ; j’ai tout possédé sur la terre ; j’ai tout connu ; j’ai pu tout ce qu’il est donné à la créature de pouvoir ; j’allais atteindre à l’immortalité.
Balsamo fit entendre un sombre rire dont le sinistre éclat rappela l’attention du vieillard.
Alors Althotas, lui lançant à travers les flammes qui lui faisaient comme un voile un regard empreint d’une majesté farouche :
– Oui, tu as raison, dit-il, il y a une chose que je n’avais pas prévue : je n’avais pas prévu Dieu.
Et, comme si ce mot puissant eût déraciné toute son âme, Althotas se renversa sur son fauteuil ; il avait rendu à Dieu ce dernier soupir qu’il avait espéré soustraire à Dieu.
Balsamo poussa un soupir ; et, sans essayer de rien soustraire au bûcher précieux sur lequel cet autre Zoroastre s’était couché pour mourir, il redescendit près de Lorenza et lâcha le ressort de la trappe, qui alla se rajuster au plafond, dérobant à ses yeux l’immense fournaise qui bouillonnait, pareille au cratère d’un volcan.
Pendant toute la nuit, la flamme gronda au-dessus de la tête de Balsamo comme un ouragan, sans que Balsamo fit rien pour l’éteindre ou pour la fuir, insensible qu’il était à tout danger près du corps insensible de Lorenza ; mais, contre son attente, après avoir tout dévoré, après avoir mis à nu la voûte de brique dont il avait anéanti les précieux ornements, le feu s’éteignit, et Balsamo entendit ses derniers rugissements, qui, pareils à ceux d’Althotas, dégénéraient en plaintes et mouraient en soupirs.
M. le duc de Richelieu était dans la chambre à coucher de son hôtel de Versailles, où il prenait son chocolat à la vanille, en compagnie de M. Rafté, lequel lui demandait ses comptes.
Le duc, fort occupé de son visage, qu’il regardait de loin dans une glace, ne prêtait qu’une fort médiocre attention aux calculs plus ou moins exacts de M. son secrétaire.
Tout à coup, un certain bruit de souliers craquant dans l’antichambre annonça une visite, et le duc expédia promptement le reste de son chocolat en regardant avec inquiétude du côté de la porte.
Il y avait des heures où M. de Richelieu, comme les vieilles coquettes, n’aimait pas à recevoir tout le monde.
Le valet de chambre annonça M. de Taverney.
Le duc allait sans doute répondre par quelque échappatoire, qui eut remis à un autre jour, ou du moins à une autre heure la visite de son ami ; mais, aussitôt la porte ouverte, le pétulant vieillard se précipita dans la chambre, tendit, en passant, un bout de doigt au maréchal et courut s’ensevelir dans une immense bergère qui gémit sous le choc bien plus que sous le poids.
Richelieu vit passer son ami, pareil à un de ces hommes fantastiques à l’existence desquels Hoffmann nous a fait croire depuis. Il entendit le craquement de la bergère, il entendit un soupir énorme et, se retournant vers son hôte :
– Eh ! baron, dit-il, qu’y a-t-il donc de nouveau ? Tu me sembles triste comme la mort.
– Triste, dit Taverney, triste !
– Pardieu ! ce n’est pas un soupir de joie que tu as poussé là, ce me semble.
Le baron regarda le maréchal d’un air qui voulait dire que, tant que Rafté serait là, on n’aurait pas l’explication de ce soupir.
Rafté comprit sans avoir la peine de se retourner ; car lui aussi, comme son maître, regardait parfois dans les glaces.
Ayant compris, il se retira donc discrètement.
Le baron le suivit des yeux, et, comme la porte se refermait derrière lui :
– Ne dis pas triste, duc, fit le baron ; dis inquiet, et inquiet mortellement.
– Bah !
– En vérité, s’écria Taverney en joignant les mains, je te conseille de faire l’étonné. Voilà près d’un grand mois que tu me promènes avec des mots vagues, tels que ceux-ci : « Je n’ai pas vu le roi » ; ou bien encore : « Le roi ne m’a pas vu » ou bien : « Le roi me boude. » Cordieu ! duc, ce n’est pas ainsi qu’on répond à un vieil ami. Un mois, comprends donc ! mais c’est l’éternité.
Richelieu haussa les épaules.
– Que diable veux-tu que je dise, baron ? répliqua-t-il.
– Eh ! la vérité.
– Mordieu ! je te l’ai dite, la vérité ; mordieu ! je te la corne aux oreilles, la vérité ; seulement, tu ne veux pas la croire, voilà tout.
– Comment, toi, un duc et pair, un maréchal de France, un gentilhomme de la chambre, tu veux me faire accroire que tu ne vois pas le roi, toi qui vas tous les matins au lever ? Allons donc !
– Je te l’ai dit et je te le répète, cela n’est pas croyable, mais c’est ainsi ; depuis trois semaines, je vais tous les jours au lever, moi duc et pair, moi maréchal de France, moi gentilhomme de la chambre !
– Et le roi ne te parle pas, interrompit Taverney, et tu ne parles pas au roi ? Et tu veux me faire avaler une pareille bourde ?
– Eh ! baron, mon cher, tu deviens impertinent ; tendre ami, tu me démens, en vérité, comme si nous avions quarante ans de moins et le coup de pointe facile.
– Mais c’est à enrager, duc.
– Ah ! cela, c’est autre chose ; enrage, mon cher ; j’enrage bien, moi.
– Tu enrages ?
– Il y a de quoi. Puisque je te dis que, depuis ce jour, le roi ne m’a pas regardé ! Puisque je te dis que Sa Majesté m’a constamment tourné le dos ! Puisque, chaque fois que j’ai cru devoir lui sourire agréablement, le roi m’a répondu par une affreuse grimace ! Puisque enfin je suis las d’aller me faire bafouer à Versailles ! Voyons, que veux-tu que j’y fasse ?
Taverney se mordait cruellement les ongles pendant cette réplique du maréchal.
– Je n’y comprends rien, dit-il enfin.
– Ni moi, baron.
– En vérité, c’est à croire que le roi s’amuse de tes inquiétudes ; car enfin…
– Oui, c’est ce que je me dis, baron. Enfin !…
– Voyons, duc, il s’agit de nous sortir de cet embarras ; il s’agit de tenter quelque adroite démarche par laquelle tout s’explique.
– Baron, baron, reprit Richelieu, il y a du danger à provoquer les explications des rois.
– Tu penses ?
– Oui. Veux-tu que je te dise ?
– Parle.
– Eh bien, je me défie de quelque chose.
– Et de quoi ? demanda le baron fièrement.
– Ah ! voilà que tu te fâches.
– Il y a de quoi, ce me semble.
– Alors, n’en parlons plus.
– Au contraire, parlons-en ; mais explique-toi.
– Tu as le diable au corps avec tes explications ; en vérité, c’est une monomanie. Prends-y garde.
– Je te trouve charmant, duc ; tu vois tous nos plans arrêtés, tu vois une stagnation inexplicable dans la marche de mes affaires, et tu me conseilles d’attendre !
– Quelle stagnation ? Voyons.
– D’abord, tiens.
– Une lettre ?
– Oui, de mon fils.
– Ah ! le colonel.
– Beau colonel !
– Bon ! qu’y a-t-il encore par là ?
– Il y a que, depuis près d’un mois aussi, Philippe attend à Reims la nomination que le roi lui a promise, que cette nomination n’arrive pas, et que le régiment va partir dans deux jours.
– Diable ! le régiment part ?
– Oui, pour Strasbourg. De sorte que, si dans deux jours Philippe n’a pas reçu ce brevet…
– Eh bien ?
– Dans deux jours, Philippe sera ici.
– Oui, je comprends, on l’a oublié, le pauvre garçon : c’est là l’ordinaire dans les bureaux organisés comme ceux du nouveau ministère. Ah ! si j’eusse été ministre, le brevet serait parti !
– Hum ! reprit Taverney.
– Tu dis ?
– Je dis que je n’en crois pas un mot.
– Comment ?
– Si tu eusses été ministre, tu eusses envoyé Philippe aux cinq cents diables.
– Oh !
– Et son père aussi.
– Oh ! oh !
– Et sa sœur encore plus loin.
– Il y a du plaisir à causer avec toi, Taverney ; tu es rempli d’esprit ; mais brisons là.
– Je ne demande pas mieux pour moi ; mais mon fils ne peut briser là, lui ! sa position n’est pas tenable. Duc, il faut absolument voir le roi.
– Eh ! je ne fais que cela, te dis-je.
– Lui parler.
– Eh ! mon cher, on ne parle pas au roi, s’il ne vous parle pas.
– Le forcer.
– Ah ! je ne suis pas le pape, moi.
– Alors, dit Taverney, je vais me décider à parler à ma fille ; car il y a dans tout ceci du louche, monsieur le duc.
Ce mot fut magique.
Richelieu avait sondé Taverney ; il le connaissait roué, comme M. Lafare ou M. de Nocé, ses amis de jeunesse, dont la belle réputation s’était conservée intacte. Il craignait l’alliance du père et de la fille ; il craignait quelque chose d’inconnu, enfin, qui lui causerait disgrâce.
– Eh bien, ne te fâche pas, dit-il ; je tenterai encore une démarche. Mais il me faut un prétexte.
– Ce prétexte, tu l’as.
– Moi ?
– Sans doute.
– Lequel ?
– Le roi a fait une promesse.
– À qui ?
– À mon fils. Et cette promesse…
– Eh bien ?
– On peut la lui rappeler.
– En effet, c’est un biais. As-tu cette lettre ?
– Oui.
– Donne-la-moi.
Taverney la tira de la poche de sa veste, et la tendit au duc en lui recommandant la hardiesse et la circonspection tout à la fois.
– Le feu et l’eau, dit Richelieu ; allons, on voit bien que nous extravaguons. N’importe, le vin est tiré, il faut le boire.
Il sonna.
– Qu’on m’habille, et qu’on attelle, dit le duc.
Puis, se tournant vers Taverney :
– Est-ce que tu veux assister à ma toilette, baron ? demanda-t-il d’un air inquiet.
Taverney comprit qu’il désobligerait fort son ami en acceptant.
– Non, mon cher, impossible, dit-il ; j’ai une course à faire par la ville ; donne-moi un rendez-vous quelque part.
– Mais, au château.
– Soit, au château.
– Il importe que, toi aussi, tu voies Sa Majesté.
– Tu crois ? dit Taverney enchanté.
– Je l’exige ; je veux que tu t’assures par toi-même de l’exactitude de ma parole.
– Je ne doute pas ; mais enfin, puisque tu le veux…
– Tu aimes autant cela, hein ?
– Mais oui, franchement.
– Eh bien, dans la galerie des Glaces, à onze heures, pendant que moi, j’entrerai chez Sa Majesté.
– Soit, adieu.
– Sans rancune, cher baron, dit Richelieu, qui, jusqu’au dernier moment, tenait à ne pas se faire un ennemi dont la force était encore inconnue.
Taverney remonta dans son carrosse et partit pour faire, seul et pensif, une longue promenade dans le jardin, tandis que Richelieu, laissé aux soins de ses valets de chambre, se rajeunissait à son aise, importante occupation qui ne prit pas moins de deux heures à l’illustre vainqueur de Mahon.
C’était, cependant, bien moins de temps encore que Taverney ne lui en avait accordé dans son esprit, et le baron aux aguets vit, à onze heures précises, le carrosse du maréchal s’arrêter devant le perron du palais, où les officiers de service saluèrent Richelieu tandis que les huissiers l’introduisirent.
Le cœur de Taverney battait avec violence : il abandonna sa promenade, et lentement, plus lentement que son esprit ardent ne l’eût permis, il se rendit dans la galerie des Glaces, où bon nombre de courtisans peu favorisés, d’officiers porteurs de placets et de gentillâtres ambitieux, posaient comme des statues sur le parquet glissant, piédestal fort bien approprié au genre de figures amoureuses de la Fortune.
Taverney se perdit en soupirant dans la foule, avec cette précaution, cependant, de prendre une encoignure à portée du maréchal, lorsqu’il sortirait de chez Sa Majesté.
– Oh ! murmurait-il entre ses dents, être relégué avec les hobereaux et ces plumets sales, moi, moi qui, il y a un mois, soupais en tête à tête avec Sa Majesté !
Et de son sourcil plissé s’échappait plus d’un soupçon infâme qui eût fait rougir la pauvre Andrée.
Richelieu, comme il l’avait promis, s’était allé poster bravement sous le regard de Sa Majesté au moment où M. de Condé lui tendait sa chemise.
Le roi, en apercevant le maréchal, fit un si brusque mouvement pour se détourner, que la chemise faillit tomber à terre, et que le prince, tout surpris, se recula.
– Pardon, mon cousin, dit Louis XV, afin de bien prouver au prince qu’il n’y avait rien de personnel pour lui dans ce brusque mouvement.
Aussi Richelieu comprit-il parfaitement que la colère était pour lui.
Mais, comme il était venu décidé à provoquer toute cette colère, si besoin était, afin d’avoir une explication sérieuse, il changea de face comme à Fontenoy, et s’alla poster à l’endroit où le roi devait passer pour entrer dans son cabinet.
Le roi, ne voyant plus le maréchal, se remit à parler librement et gracieusement ; il s’habilla, projeta une chasse à Marly, et consulta longuement son cousin ; car MM. de Condé ont toujours eu la réputation d’être grands chasseurs.
Mais, au moment de passer dans son cabinet, alors que tout le monde était déjà parti, il aperçut Richelieu posant avec toutes ses grâces pour la plus charmante révérence qu’on eût faite depuis Lauzun, qui, on se le rappelle, saluait si bien.
Louis XV s’arrêta presque décontenancé.
– Encore ici, monsieur de Richelieu ? dit-il.
– Aux ordres de Sa Majesté ; oui, sire.
– Mais vous ne quittez donc pas Versailles ?
– Depuis quarante ans, sire, il est bien rare que je m’en sois éloigné pour autre chose que pour le service de Votre Majesté.
Le roi s’arrêta en face du maréchal.
– Voyons, dit-il, vous me voulez quelque chose, n’est-ce pas ?
– Moi, sire ? fit Richelieu souriant ; eh ! quoi donc ?
– Mais vous me poursuivez, duc, morbleu ! Je m’en aperçois bien, ce me semble.
– Oui ! sire, de mon amour et de mon respect ; merci, sire.
– Oh ! vous faites semblant de ne pas m’entendre ; mais vous me comprenez à merveille. Eh bien, moi, sachez-le, monsieur le maréchal, je n’ai rien à vous dire.
– Rien, sire ?
– Absolument rien.
Richelieu s’arma d’une profonde indifférence.
– Sire, dit-il, j’ai toujours eu le bonheur de me dire, en mon âme et conscience, que mon assiduité près du roi était désintéressée : un grand point, sire, depuis ces quarante ans dont je parlais à Votre Majesté ; aussi, les envieux ne diront pas que jamais le roi m’ait accordé quelque chose. Là dessus, heureusement, ma réputation est faite.
– Eh ! duc, demandez pour vous si vous avez besoin de quelque chose, mais demandez vite.
– Sire, je n’ai absolument besoin de rien et, pour le présent, je me borne à supplier Votre Majesté…
– De quoi ?
– De vouloir bien admettre à la remercier…
– Qui cela ?
– Sire, quelqu’un qui a une bien grande obligation au roi.
– Mais enfin ?
– Quelqu’un, sire, à qui Votre Majesté a fait l’honneur insigne… Ah ! c’est que, quand on a eu l’honneur de s’asseoir à la table de Votre Majesté, lorsqu’on a goûté de cette conversation si délicate, de cette gaieté si charmante, qui fait de Votre Majesté le plus divin convive, c’est qu’alors, sire, on n’oublie jamais, et qu’on prend vite une si douce habitude.
– Vous êtes une langue dorée, monsieur de Richelieu.
– Oh ! sire…
– En somme, de qui voulez-vous parler ?
– De mon ami Taverney.
– De votre ami ? s’écria le roi.
– Pardon, sire.
– Taverney ! reprit le roi avec une espèce d’épouvante qui étonna fort le duc.
– Que voulez-vous, sire ! un vieux camarade…
Il s’arrêta un instant.
– Un homme qui a servi sous Villars avec moi.
Il s’arrêta encore.
– Vous le savez, sire, on appelle ami, en ce monde, tout ce qu’on connaît, tout ce qui n’est pas ennemi ; c’est un mot poli qui ne couvre souvent pas grand-chose.
– C’est un mot compromettant, duc, reprit le roi avec aigreur ; c’est un mot dont il convient d’user avec réserve.
– Les conseils de Votre Majesté sont des préceptes de sagesse. M. de Taverney, donc…
– M. de Taverney est un homme immoral.
– Eh bien, sire, dit Richelieu, foi de gentilhomme, je m’en étais douté.
– Un homme sans délicatesse, monsieur le maréchal.
– Quant à sa délicatesse, sire, je n’en parlerai pas devant Sa Majesté ; je ne garantis que ce que je connais.
– Comment ! vous ne garantissez pas la délicatesse de votre ami, d’un vieux serviteur, d’un homme qui a servi avec vous sous Villars, d’un homme que vous m’avez présenté, enfin ? Vous le connaissez, cependant, lui !
– Lui, certainement, sire ; mais sa délicatesse, non. Sully disait à votre aïeul Henri IV qu’il avait vu sortir sa fièvre habillée d’une robe verte ; moi, j’avoue bien humblement, sire, que je n’ai jamais su comment s’habillait la délicatesse de Taverney.
– Enfin, maréchal, c’est moi qui vous le dis, c’est un vilain homme, et qui a joué un vilain rôle.
– Oh ! si c’est Votre Majesté qui me le dit…
– Oui, monsieur, c’est moi !
– Eh bien, répondit Richelieu, Votre Majesté me met tout à fait à mon aise en parlant de la sorte. Non, je l’avoue, Taverney n’est pas une fleur de délicatesse, et je m’en suis bien aperçu ; mais, enfin, sire, tant que Votre Majesté n’a pas daigné me faire connaître son opinion…
– La voici, monsieur : je le déteste.
– Ah ! l’arrêt est prononcé, sire ; heureusement pour cet infortuné, continua Richelieu, qu’une intercession puissante plaide pour lui près de Votre Majesté.
– Que voulez-vous dire ?
– Si le père a eu le malheur de déplaire au roi…
– Et très fort.
– Je ne dis pas non, sire.
– Que dites-vous alors ?
– Je dis que certain ange aux yeux bleus et aux cheveux blonds…
– Je ne vous comprends pas, duc.
– Cela se conçoit, sire.
– Cependant, je désirerais vous comprendre, je l’avoue.
– Un profane tel que moi, sire, tremble à l’idée de lever un coin du voile sous lequel s’abritent tant de mystères amoureux et charmants ; mais, je le répète, combien Taverney ne doit-il pas d’actions de grâces à celle qui adoucit en sa faveur l’indignation royale ! Oh ! oui, mademoiselle Andrée doit être un ange !
– Mademoiselle Andrée est un petit monstre au physique comme son père l’est au moral ! s’écria le roi.
– Bah ! fit Richelieu au comble de la stupeur, nous nous trompions tous, et cette belle apparence… ?
– Ne me parlez jamais de cette fille, duc ; le frisson me gagne rien que d’y penser.
Richelieu joignit hypocritement les deux mains.
– Oh ! mon Dieu ! dit-il, les dehors devenus… Si Votre Majesté, le premier appréciateur du royaume, si Votre Majesté, l’infaillibilité en personne, ne m’assurait cela, comment pourrais-je le croire ?… Quoi ! sire, contrefaite à ce point ?
– Plus que cela, monsieur : atteinte d’une maladie… affreuse… un guet-apens, duc. Mais, pour Dieu, plus un mot sur elle, vous me feriez mourir.
– O ciel ! s’écria Richelieu, je n’en ouvrirai plus la bouche, sire. Faire mourir Votre Majesté ! oh ! quelle tristesse ! Quelle famille ! doit-il être malheureux, ce pauvre garçon !
– Mais de qui donc me parlez-vous encore ?
– Oh ! cette fois, d’un fidèle, d’un sincère, d’un dévoué serviteur de Votre Majesté. Oh ! par exemple, sire, voilà un modèle, et vous l’avez bien jugé, celui-là. Pour cette fois, j’en réponds, vos faveurs ne sont point tombées à faux.
– Mais de qui donc est-il question, duc ? Achevez, j’ai hâte.
– Je veux parler, répondit moelleusement Richelieu, du fils de l’un, sire, et du frère de l’autre. Je veux parler de Philippe de Taverney, de ce brave jeune homme à qui Votre Majesté a donné un régiment.
– Moi ! j’ai donné un régiment à quelqu’un ?
– Oui, sire, un régiment que Philippe de Taverney attend toujours, c’est vrai, mais que vous avez donné, enfin.
– Moi ?
– Dame ! je le crois, sire.
– Vous êtes fou !
– Bah !
– Je n’ai rien donné du tout, maréchal.
– Vraiment ?
– Mais de quoi diable vous mêlez-vous ?
– Mais, sire…
– Est-ce que cela vous regarde ?
– Moi, pas le moins du monde.
– Vous avez donc juré alors de me brûler à petit feu avec ce fagot d’épines ?
– Que voulez-vous, sire ! il me semblait – je vois bien que je me trompe maintenant – il me semblait que Votre Majesté avait promis…
– Mais ce n’est pas mon affaire, duc. Mais j’ai un ministre de la Guerre. Je ne donne pas de régiment, moi… Un régiment ! la belle bourde qu’on vous a contée là. Ah ! vous êtes l’avocat de cette nichée ? Quand je vous disais que vous aviez tort de me parler ; voilà que vous m’avez mis tout le sang à l’envers.
– Oh ! sire.
– Oui, à l’envers. Le diable soit de l’avocat, je ne digérerai pas de toute la journée.
Et, là-dessus, le roi tourna le dos au duc et se réfugia tout furieux dans son cabinet, laissant Richelieu plus malheureux qu’on ne saurait dire.
– Ah ! pour cette fois, murmura le vieux maréchal, on sait à quoi s’en tenir.
Et, s’époussetant avec son mouchoir, car dans la chaleur du choc il s’était tout empoudré, Richelieu se dirigea vers la galerie à l’angle de laquelle son ami l’attendait avec une impatience dévorante.
À peine le maréchal parut-il que, semblable à l’araignée qui fond sur sa proie, le baron courut sur les nouvelles fraîches.
L’œil éveillé, la bouche en cœur, les bras en guirlande, il se présenta.
– Eh bien, quoi de nouveau ? demanda-t-il.
– Il y a de nouveau, monsieur, répondit Richelieu en se redressant avec une bouche dédaigneuse et une méprisante attaque à son jabot, il y a que je vous prie de ne plus m’adresser la parole.
Taverney regarda le duc avec des yeux ébahis.
– Oui, vous avez fort déplu au roi, continua Richelieu, et qui déplaît au roi m’offense.
Taverney, comme si ses pieds eussent pris racine dans le marbre, resta cloué dans sa stupéfaction.
Cependant Richelieu continua son chemin.
Puis, arrivé à la porte de la galerie des Glaces où l’attendait son valet de pied :
– À Luciennes ! cria-t-il.
Et il disparut.
Taverney, lorsqu’il eut repris ses sens et approfondi ce qu’il appelait son malheur, comprit que le moment était venu d’avoir une explication sérieuse avec la cause première de tant d’alarmes.
En conséquence, bouillant de colère et d’indignation, il se dirigea vers la demeure d’Andrée.
La jeune fille donnait la dernière main à sa toilette, levant ses bras arrondis pour boucler derrière l’oreille deux tresses de cheveux rebelles.
Andrée entendit le pas de son père dans l’antichambre, au moment où, son livre sous le bras, elle allait franchir le seuil de son appartement.
– Ah ! bonjour, Andrée, dit M. de Taverney ; vous sortez ?
– Oui, mon père.
– Seule ?
– Vous voyez.
– Vous êtes donc encore seule ?
– Depuis la disparition de Nicole, je n’ai pas repris de fille de chambre.
– Mais vous ne pouvez vous habiller, Andrée, cela vous fait tort ; une femme ainsi mise n’a aucun succès à la cour ; je vous avais recommandé tout autre chose, Andrée.
– Pardon, mon père, mais madame la dauphine m’attend.
– Je vous assure, Andrée, répliqua Taverney s’échauffant à mesure qu’il parlait, je vous assure, mademoiselle, qu’avec cette simplicité, vous finirez par être ridiculisée ici.
– Mon père…
– Le ridicule tue partout, et fait plus à la cour.
– Monsieur, j’aviserai. Mais, pour l’instant, madame la dauphine me saura gré de me vêtir moins élégamment, en faveur de mon empressement à me rendre auprès d’elle.
– Allez donc et revenez, je vous prie, aussitôt que vous serez libre ; car j’ai à vous entretenir d’une affaire sérieuse.
– Oui, mon père, dit Andrée.
Et elle essaya de continuer son chemin.
Le baron la regardait de tous ses yeux.
– Attendez, attendez, cria-t-il, vous ne pouvez sortir ainsi ; vous avez oublié votre rouge, mademoiselle ; vous êtes d’une pâleur repoussante.
– Moi, mon père ? fit Andrée s’arrêtant.
– Mais, en vérité, quand vous vous regardez au miroir, à quoi pensez-vous donc ? Vos joues sont blanches comme cire, vos yeux cernés d’un demi-pied. On ne sort pas comme cela, mademoiselle, sous peine de faire peur aux gens.
– Je n’ai plus le temps de rien changer à ma toilette, mon père.
– C’est odieux, en vérité, c’est odieux ! s’écria Taverney en haussant les épaules ; il n’y a qu’une femme comme celle-là au monde, et je l’ai pour fille ! Quelle atroce chance ! Andrée ! Andrée !
Mais Andrée était déjà au bas de l’escalier.
Elle se retourna.
– Au moins, s’écria Taverney, dites que vous êtes malade ; rendez-vous intéressante, mordieu ! si vous ne voulez pas vous faire belle !
– Oh ! quant à cela, mon père, ce me sera chose facile, et je dirai que je suis malade sans mentir, car je me sens réellement souffrante en ce moment.
– Bien, grommela le baron ; il ne nous manque plus que cela… malade !
Puis, entre ses dents :
– Peste soit des bégueules ! ajouta-t-il.
Et il rentra dans la chambre de sa fille, où minutieusement il s’occupa de chercher tout ce qui pouvait aider ses conjectures et lui faire une opinion.
Pendant ce temps, Andrée traversait l’esplanade et longeait les parterres. Elle levait parfois la tête pour chercher en l’air de plus vigoureuses aspirations ; car le parfum des fleurs nouvelles montait trop violemment à son cerveau et en ébranlait chaque fibre.
Ainsi frappée, chancelante sous le soleil, et cherchant un appui autour d’elle, la jeune fille parvint, en combattant un malaise inconnu, jusqu’aux antichambres de Trianon, où madame de Noailles, debout sur le seuil du cabinet de la dauphine, fit comprendre du premier mot à Andrée qu’il était l’heure et qu’on l’attendait.
En effet, l’abbé ***, lecteur en titre de la princesse, déjeunait avec Son Altesse royale, qui admettait souvent à de pareilles faveurs les personnes de son intimité.
L’abbé vantait l’excellence de ces pains au beurre que les ménagères allemandes savent entasser si industrieusement autour d’une tasse de café à la crème.
L’abbé parlait au lieu de lire et racontait à la dauphine toutes les nouvelles de Vienne qu’il avait recueillies chez les gazetiers et chez les diplomates ; car, à cette époque, la politique se faisait en plein air, aussi bonne, ma foi, que dans les antres les plus secrets des chancelleries, et il n’était point rare, au ministère, d’apprendre des nouvelles que ces messieurs du Palais-Royal ou des quinconces de Versailles avaient devinées, sinon forgées.
L’abbé causait surtout des dernières rumeurs d’une émeute clandestine à propos de la cherté des grains, émeute, disait-il, que M. de Sartine avait arrêtée tout net en faisant conduire à la Bastille cinq des plus forts accapareurs.
Andrée entra : la dauphine, elle aussi, avait ses jours de fantaisie et de migraine ; l’abbé l’avait intéressée : le livre d’Andrée arrivant après la causerie l’ennuya.
En conséquence, elle dit à sa lectrice en second de faire en sorte de ne pas manquer l’heure, ajoutant que telle chose bonne en soi l’était surtout dans son opportunité.
Andrée, confuse du reproche et pénétrée surtout de l’injustice, ne répliqua rien, quoiqu’elle eût pu dire qu’elle avait été retenue par son père et forcée de venir lentement, attendu qu’elle était souffrante.
Non, troublée, oppressée, elle pencha la tête, et, comme ci elle allait mourir, ferma les yeux et perdit l’équilibre.
Sans madame de Noailles, elle tombait.
– Que vous avez peu de maintien, mademoiselle ! murmura madame l’Étiquette.
Andrée ne répondit pas.
– Mais, duchesse, elle se trouve mal ! s’écria la dauphine en se levant pour courir à Andrée.
– Non, non, répliqua vivement Andrée, les yeux pleins de larmes, non, Votre Altesse, je suis bien, ou plutôt je suis mieux.
– Mais elle est blanche comme son mouchoir, duchesse, voyez donc. Au fait, c’est ma faute, je l’ai grondée. Pauvre enfant, asseyez-vous, je le veux.
– Madame…
– Voyons, quand j’ordonne !… Donnez-lui votre pliant, l’abbé.
Andrée s’assit, et peu à peu, sous la douce influence de cette bonté, son esprit se rasséréna, les couleurs remontèrent à ses joues.
– Eh bien, mademoiselle, pouvez-vous lire, maintenant ? demanda la dauphine.
– Oh ! oui, bien certainement ; je l’espère, du moins.
Et Andrée ouvrit le livre à l’endroit où elle avait abandonné sa lecture de la veille, et, d’une voix qu’elle essayait de poser pour la rendre la plus intelligible et la plus agréable possible, elle commença.
Mais à peine ses regards eurent-ils parcouru la valeur de deux ou trois pages, que des petits atomes noirs voltigeant devant ses yeux se mirent à tourbillonner, à trembloter, et devinrent indéchiffrables.
Andrée pâlit de nouveau ; une sueur froide monta de sa poitrine à son front, et ce cercle noir que Taverney reprochait si amèrement aux paupières de sa fille s’agrandit, s’agrandit de telle façon, que la dauphine, à qui l’hésitation d’Andrée avait fait lever la tête, s’écria :
– Encore !… Voyez, duchesse, en vérité cette enfant est malade, elle perd connaissance.
Et, cette fois, la dauphine elle-même recourut à un flacon de sels qu’elle fit respirer à sa lectrice. Ainsi ranimée, Andrée voulut essayer de ramasser le livre, mais ce fut en vain ; ses mains avaient conservé un tremblement nerveux que rien ne put apaiser durant quelques minutes.
– Décidément, duchesse, dit la dauphine, Andrée est souffrante, et je ne veux pas qu’elle aggrave son mal en restant ici.
– Alors il faut que mademoiselle retourne promptement chez elle, fit la duchesse.
– Et pourquoi cela, madame ? demanda la dauphine.
– Parce que, répliqua la dame d’honneur avec une profonde révérence, parce que c’est ainsi que commence la petite vérole.
– La petite vérole ?…
– Oui, des évanouissements, des syncopes, des frissons.
L’abbé se crut essentiellement compromis dans le danger que signalait madame de Noailles, car il leva le siège et, grâce à la liberté que lui donnait cette indisposition d’une femme, il s’esquiva sur la pointe du pied et si adroitement, que personne ne remarqua sa disparition.
Lorsque Andrée se vit pour ainsi dire entre les bras de la dauphine, la honte d’avoir incommodé à ce point une aussi grande princesse lui rendit des forces, ou plutôt du courage ; elle s’approcha donc de la fenêtre pour respirer.
– Ce n’est pas ainsi qu’il faut prendre l’air, ma chère demoiselle, dit madame la dauphine ; retournez chez vous, je vous ferai accompagner.
– Oh ! je vous assure, madame, dit Andrée, que me voilà tout à fait remise ; j’irai bien chez moi seule, puisque Votre Altesse veut bien me donner la permission de me retirer.
– Oui, oui et, soyez tranquille, reprit la dauphine, on ne vous grondera plus, puisque vous êtes si sensible, petite rusée.
Andrée, touchée de cette bonté, qui ressemblait à une amitié de sœur, baisa la main de sa protectrice et sortit de l’appartement, tandis que la dauphine la suivait des yeux avec inquiétude.
Lorsqu’elle fut au bas des degrés, la dauphine lui cria de la fenêtre :
– Ne rentrez pas tout de suite, mademoiselle, promenez-vous un peu dans les parterres, ce soleil vous fera du bien.
– Oh ! mon Dieu, madame, que de grâces ! murmura Andrée.
– Et puis faites-moi le plaisir de me renvoyer l’abbé, qui fait là-bas son cours de botanique dans un carré de tulipes de Hollande.
Andrée, pour aller joindre l’abbé, fut contrainte de faire un détour ; elle traversa le parterre.
Elle allait tête baissée, un peu lourde encore du poids des étourdissements étranges qui la faisaient souffrir depuis le matin ; elle ne donnait aucune attention aux oiseaux qui se poursuivaient effarouchés sur les haies et les charmilles en fleurs, ni aux abeilles bourdonnant sur le thym et le lilas.
Elle ne remarquait pas même, à vingt pas d’elle, deux hommes qui causaient ensemble, et dont l’un la suivait d’un regard troublé et inquiet.
C’étaient Gilbert et M. de Jussieu.
Le premier, appuyé sur sa bêche, écoutait le savant professeur, qui lui expliquait la manière d’arroser les plantes légères, de façon à ce que l’eau passât seulement par les terres sans y séjourner.
Gilbert semblait écouter la démonstration avec avidité, et M. de Jussieu ne trouvait rien que de naturel dans cette ardeur pour la science, car la démonstration était de celles qui soulèvent les applaudissements sur les bancs des écoliers, dans un cours public ; or, pour un pauvre garçon jardinier, n’était-ce point une bonne fortune inappréciable que la leçon d’un si grand maître donnée en présence même de la nature ?
– Vous avez, voyez-vous, mon enfant, vous avez ici quatre sortes de terrains, disait M. de Jussieu, et, si je voulais, j’en découvrirais dix autres mêlés à ces quatre principaux. Mais, pour l’apprenti jardinier, la distinction serait un peu subtile. Toujours est-il que le fleuriste doit goûter la terre, comme le jardinier doit goûter les fruits. Vous m’entendez bien, n’est-ce pas, Gilbert ?
– Oui, monsieur, répondit Gilbert, les yeux fixes, la bouche entrouverte, car il avait vu Andrée et, placé comme il l’était, il pouvait continuer à la regarder sans laisser au professeur le soupçon que sa démonstration n’était pas religieusement écoutée et comprise.
– Pour goûter la terre, dit M. de Jussieu, toujours abusé par l’hiatus de Gilbert, renfermez-en une poignée dans un clayon, versez quelques gouttes d’eau doucement par-dessus et goûtez cette eau lorsqu’elle sortira filtrée par la terre même en dessous du clayon. Les saveurs salines, ou âcres, ou fades, ou parfumées de certaines essences naturelles s’approprieront à merveille aux sucs des plantes que vous voulez y faire pousser ; car, dans la nature, dit M. Rousseau, votre ancien patron, tout n’est qu’analogie, assimilation, tendance à l’homogénéité.
– Oh ! mon Dieu ! s’écria Gilbert en étendant les bras devant lui.
– Qu’y a-t-il donc ?
– Elle s’évanouit, monsieur, elle s’évanouit !
– Qui cela ? Êtes-vous fou ?
– Elle, elle !
– Elle ?
– Oui, reprit vivement Gilbert, une dame.
Et son épouvante et sa pâleur l’eussent trahi aussi bien que le mot elle, si M. de Jussieu n’eût pas détourné les yeux de dessus lui pour suivre la direction de sa main.
En suivant cette direction, M. de Jussieu vit, en effet, Andrée qui s’était traînée derrière une charmille et qui, arrivée là, était tombée sur un banc et qui, là, demeurait immobile et près de perdre le dernier souffle de sentiment qui lui restât.
C’était l’heure à laquelle le roi avait l’habitude de faire sa visite à madame la dauphine et débouchait par le verger, passant du grand au petit Trianon.
Sa Majesté déboucha donc tout à coup.
Elle tenait une pêche vermeille, miracle de précocité, et se demandait, en vrai roi égoïste, s’il ne vaudrait pas beaucoup mieux, pour le bonheur de la France, que cette pêche fût savourée par lui que par madame la dauphine.
L’empressement de M. de Jussieu à courir vers Andrée, que le roi, avec sa vue faible, distinguait à peine et ne reconnaissait pas du tout ; les cris étouffés de Gilbert qui indiquaient la terreur la plus profonde, accélérèrent la marche de Sa Majesté.
– Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? demanda Louis XV en s’approchant de la charmille, dont il n’était plus séparé que par la largeur d’une allée.
– Le roi ! s’écria M. de Jussieu soutenant dans ses bras la jeune fille.
– Le roi ! murmura Andrée en s’évanouissant tout à fait.
– Mais qui donc est là ? répéta Louis XV ; une femme ? Que lui arrive-t-il, à cette femme ?
– Sire, un évanouissement.
– Ah ! voyons, dit Louis XV.
– Elle est sans connaissance, sire, ajouta M. de Jussieu en montrant la jeune fille étendue raide et immobile sur le banc où il venait de la déposer.
Le roi s’approcha, reconnut Andrée et s’écria en frissonnant :
– Encore !… Oh ! mais c’est épouvantable, cela ; quand on a de pareilles maladies, on reste chez soi ; ce n’est pas propre de mourir comme cela toute la journée devant le monde !
Et Louis XV rebroussa chemin pour gagner le pavillon du petit Trianon, en grommelant mille choses désagréables pour la pauvre Andrée.
M. de Jussieu, qui ignorait les antécédents, demeura un instant stupéfait ; puis, se retournant et voyant Gilbert à dix pas dans l’attitude de la crainte et de l’anxiété :
– Arrive ici, Gilbert, cria-t-il ; tu es fort ; tu vas emporter mademoiselle de Taverney jusque chez elle.
– Moi ! s’écria Gilbert frémissant, moi, l’emporter, la toucher ? Non, non, elle ne me le pardonnerait pas ; non, jamais !
Et il s’enfuit éperdu en appelant au secours.
À quelques pas de l’endroit où Andrée s’était évanouie, travaillaient deux aides jardiniers, qui accoururent aux cris de Gilbert et, s’étant mis aux ordres de M. de Jussieu, transportèrent Andrée dans sa chambre, tandis que Gilbert suivait de loin, et la tête baissée, ce corps inerte, morne, comme l’assassin qui marche derrière le corps de sa victime.
M. de Jussieu, arrivé au perron des communs, débarrassa les jardiniers de leur fardeau ; Andrée venait d’ouvrir les yeux.
Le bruit des voix et cet empressement significatif qui a lieu autour de tout accident attira M. de Taverney hors de la chambre : il vit sa fille, chancelante encore, essayer de se redresser pour monter les degrés avec l’appui de M. de Jussieu.
Il accourut en demandant, comme le roi :
– Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ?
– Rien, mon père, répliqua faiblement Andrée, un malaise, une migraine.
– Mademoiselle est votre fille, monsieur ? dit M. de Jussieu en saluant le baron.
– Oui, monsieur.
– Je ne puis donc la laisser en de meilleures mains ; mais, au nom du Ciel, consultez un médecin.
– Oh ! ce n’est rien, dit Andrée.
Et Taverney répéta :
– Certainement, ce n’est rien.
– Je le souhaite, dit M. de Jussieu ; mais, en vérité, mademoiselle était bien pâle.
Et, là-dessus, après avoir donné la main à Andrée jusqu’au haut du perron, M. de Jussieu prit congé.
Le père et la fille demeurèrent seuls.
Taverney, qui, pendant l’absence d’Andrée, avait mis certainement le temps à profit pour de bonnes réflexions, vint prendre la main d’Andrée, restée debout, la conduisit à un sofa, la fit asseoir et s’assit près d’elle.
– Pardon, monsieur, dit Andrée ; mais soyez assez bon pour ouvrir la fenêtre ; je manque d’air.
– C’est que je voulais causer un peu sérieusement avec vous, Andrée, et, dans cette cage que l’on vous a donnée pour demeure, un souffle s’entend de tous les côtés ; mais il n’importe, je parlerai bas.
Et il ouvrit la fenêtre.
Puis, revenant s’asseoir en secouant la tête près de sa fille :
– Il faut avouer, dit-il, que le roi, qui nous avait d’abord témoigné tant d’intérêt, ne fait pas preuve de galanterie en vous laissant habiter un pareil taudis.
– Mon père, répondit Andrée, il n’y a pas de logement à Trianon ; vous savez que c’est le grand défaut de cette résidence.
– Qu’il n’y ait pas de logement pour d’autres, dit Taverney avec un sourire insinuant, je le concevrais à la rigueur, ma fille ; mais, pour vous, en vérité, je ne le conçois pas.
– Vous avez trop bonne opinion de moi, monsieur, répliqua Andrée en souriant, et, malheureusement, tout le monde n’est pas comme vous.
– Tous ceux qui vous connaissent, ma fille, sont, au contraire, comme moi.
Andrée s’inclina comme elle eût fait pour remercier un étranger ; car ces compliments, de la part de son père, commençaient à lui donner quelque inquiétude.
– Et, continua Taverney avec son même ton doucereux, et… le roi vous connaît, je suppose ?
Et, tout en parlant, il dardait sur la jeune fille un regard dont l’inquisition était insupportable.
– Mais le roi me connaît à peine, répliqua Andrée le plus naturellement du monde, et je suis peu de chose pour lui, à ce que je présume.
Ces mots firent bondir le baron.
– Peu de chose ! s’écria-t-il ; mais, en vérité, je ne conçois rien à vos paroles, mademoiselle ; peu de chose ! par exemple, vous mettez un bien bas prix à votre personne !
Andrée regarda son père avec étonnement.
– Oui, oui, continua le baron, je le dis et je le répète, vous êtes d’une modestie qui va jusqu’à l’oubli de la dignité personnelle.
– Oh ! monsieur, vous exagérez tout : le roi s’est intéressé aux malheurs de notre famille, c’est vrai ; le roi a daigné faire quelque chose pour nous ; mais il y a tant d’infortunes autour du trône de Sa Majesté, il s’échappe tant de largesses de sa main royale, que l’oubli devait nécessairement nous envelopper après le bienfait.
Taverney regarda fixement sa fille, et non sans une certaine admiration de sa réserve et de sa discrétion impénétrable.
– Voyons, lui dit-il en se rapprochant d’elle, voyons, ma chère Andrée, votre père sera le premier solliciteur qui s’adresse à vous et, à ce titre, j’espère que vous ne le repousserez pas.
Andrée, à son tour, regarda son père en femme qui demande une explication.
– Voyons, continua-t-il, nous vous en prions tous, intercédez pour nous, faites quelque chose pour votre famille…
– Mais à quel propos me dites-vous cela ? Mais que voulez-vous donc que je fasse ? s’écria Andrée, stupéfaite du ton et du sens des paroles.
– Êtes-vous disposée, oui ou non, à demander quelque chose pour moi et pour votre frère ? Dites.
– Monsieur, répondit Andrée, je ferai tout ce que vous m’ordonnerez de faire ; mais, en vérité, ne craignez-vous pas que nous ne paraissions trop avides ? Déjà le roi m’a fait don d’une parure qui vaut, dites-vous, plus de cent mille livres. Sa Majesté a, en outre, promis un régiment à mon frère ; nous absorbons ainsi une part considérable des bienfaits de la cour.
Taverney ne put retenir un éclat de rire strident et dédaigneux.
– Ainsi, dit-il, vous trouvez que c’est assez payé, mademoiselle ?
– Je sais, monsieur, que vos services valent beaucoup, répondit Andrée.
– Eh ! s’écria Taverney impatienté, qui diable vous parle de mes services ?
– Mais de quoi me parlez-vous donc, alors ?
– En vérité, vous jouez avec moi un jeu de dissimulation absurde !
– Qu’ai-je donc à dissimuler, mon Dieu ? demanda Andrée.
– Mais je sais tout, ma fille !
– Vous savez ?…
– Tout, vous dis-je.
– Tout, quoi, monsieur ?
Et le visage d’Andrée se couvrit d’une rougeur instinctive née de cette attaque grossière à la plus pudique des consciences.
Le respect du père envers l’enfant arrêta Taverney sur la pente devenue si rapide de ses interrogations.
– Allons ! soit, tant qu’il vous plaira, dit-il ; vous voulez faire la réservée, à ce qu’il paraît, la mystérieuse ! soit. Vous laissez croupir votre père et votre frère dans l’obscurité de l’oubli, c’est bien ; mais rappelez-vous mes paroles : quand ce n’est pas dès le début qu’on prend de l’empire, on s’expose à n’avoir de l’empire jamais.
Et Taverney fit une pirouette sur le talon.
– Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Andrée.
– Très bien ; mais je me comprends, moi, répondit Taverney.
– Cela ne suffit point, lorsqu’on parle à deux.
– Eh bien, je serai plus clair : employez toute la diplomatie dont vous êtes pourvue naturellement, et qui est une vertu de la famille, à faire, pendant que l’occasion s’en présente, la fortune de votre famille et la vôtre ; et, la première fois que vous verrez le roi, dites-lui que votre frère attend son brevet, et que vous vous étiolez dans un logement sans air et sans vue ; en un mot, ne soyez pas assez ridicule pour avoir trop d’amour ou trop de désintéressement.
– Mais, monsieur…
– Dites cela au roi, dès ce soir.
– Mais où voulez-vous que je voie le roi ?
– Et ajoutez qu’il n’est pas même convenable pour Sa Majesté de venir…
Au moment où Taverney allait sans doute, par des paroles plus explicites, soulever la tempête qui s’amassait sourdement dans la poitrine d’Andrée et provoquer l’explication qui eut éclairci le mystère, on entendit des pas dans l’escalier.
Le baron s’interrompit aussitôt et courut à la rampe pour voir qui venait chez sa fille.
Andrée vit avec étonnement son père se ranger contre la muraille.
Presque au même moment, la dauphine, suivie d’un homme vêtu de noir et appuyé sur une longue canne, entra dans le petit appartement.
– Votre Altesse ! s’écria Andrée en réunissant toutes ses forces pour aller au-devant de la dauphine.
– Oui, petite malade, répondit la princesse, je vous amène la consolation et le médecin. Venez, docteur. Ah ! monsieur de Taverney, continua la princesse en reconnaissant le baron, votre fille est souffrante, et vous n’avez guère soin de cette enfant.
– Madame…, balbutia Taverney.
– Venez, docteur, dit la dauphine avec cette bonté charmante qui n’appartenait qu’à elle ; venez, tâtez ce pouls, interrogez ces yeux battus, et dites-moi la maladie de ma protégée.
– Oh ! madame, madame, que de bonté !… murmura la jeune fille. Comment osé-je recevoir Votre Altesse royale… ?
– Dans ce taudis, voulez-vous dire, chère enfant ; tant pis pour moi, pour moi qui vous loge si mal ; j’aviserai à cela. Voyons, mon enfant, donnez votre main à M. Louis, mon chirurgien, et prenez garde : c’est un philosophe qui devine, en même temps que c’est un savant qui voit.
Andrée, souriante, tendit sa main au docteur.
Celui-ci, homme jeune encore et dont la physionomie intelligente tenait tout ce que la dauphine avait promis pour lui, n’avait point cessé, depuis son entrée dans la chambre, de considérer la malade d’abord, puis la localité, puis cette étrange figure de père qui n’annonçait que la gêne et pas du tout l’inquiétude.
Le savant allait voir, le philosophe avait peut-être déjà deviné.
Le docteur Louis étudia longtemps le pouls de la jeune fille, et l’interrogea sur ce qu’elle ressentait.
– Un profond dégoût pour toute nourriture, répondit Andrée ; des tiraillements subits, des chaleurs qui montent tout à coup à la tête, des spasmes, des palpitations, des défaillances.
À mesure qu’Andrée parlait, le docteur s’assombrissait de plus en plus.
Il finit par abandonner la main de la jeune fille et par détourner les yeux.
– Eh bien, docteur, dit la princesse au médecin, quid ? comme disent les consultants. L’enfant est-elle menacée, et la condamnez-vous à mort ?
Le docteur reporta ses yeux sur Andrée, et l’examina une fois encore en silence.
– Madame, dit-il, la maladie de mademoiselle est des plus naturelles.
– Et dangereuse ?
– Non, pas ordinairement, répondit le docteur en souriant.
– Ah ! fort bien, dit la princesse en respirant plus librement ; ne la tourmentez pas trop.
– Oh ! je ne la tourmenterai pas du tout, madame.
– Comment ! vous n’ordonnez aucune prescription ?
– Il n’y a absolument rien à faire à la maladie de mademoiselle.
– Vrai ?
– Non, madame.
– Rien ?
– Rien.
Et le docteur, comme pour éviter une plus longue explication, prit congé de la princesse sous prétexte que ses malades le réclamaient.
– Docteur, docteur, dit la dauphine, si ce que vous dites n’est pas seulement pour me rassurer, je suis bien plus malade alors que mademoiselle de Taverney ; apportez-moi donc sans faute, à votre visite de ce soir, les dragées que vous m’avez promises pour me faire dormir.
– Madame, je les préparerai moi-même en rentrant chez moi.
Et il partit.
La dauphine resta près de sa lectrice.
– Rassurez-vous donc, ma chère Andrée, dit-elle avec un bienveillant sourire. votre maladie n’offre rien de bien inquiétant, car je docteur Louis s’en va sans vous rien prescrire.
– Tant mieux, madame, répliqua Andrée ; car alors rien n’interrompra mon service auprès de Votre Altesse royale, et c’est cette interruption que je craignais par-dessus toute chose ; cependant, n’en déplaise au savant docteur, je souffre bien, madame, je vous jure.
– Ce ne doit cependant pas être une grande souffrance qu’un mal dont rit le médecin. Dormez donc, mon enfant ; je vais vous envoyer quelqu’un pour vous servir, car je remarque que vous êtes seule. Veuillez m’accompagner, monsieur de Taverney.
Elle tendit la main à Andrée et partit après l’avoir consolée, ainsi qu’elle l’avait promis.
M. le duc de Richelieu, comme nous l’avons vu, s’était porté sur Luciennes avec cette rapidité de décision et cette sûreté d’intelligence qui caractérisaient l’ambassadeur à Vienne et le vainqueur de Mahon.
Il arriva l’air joyeux et dégagé, monta comme un jeune homme les marches du perron, tira les oreilles de Zamore ainsi qu’aux beaux jours de leur intelligence, et força pour ainsi dire la porte de ce fameux boudoir de satin bleu où la pauvre Lorenza avait vu madame du Barry préparant son voyage de la rue Saint-Claude.
La comtesse, couchée sur son sofa, donnait à M. d’Aiguillon ses ordres du matin.
Tous deux se retournèrent au bruit et demeurèrent stupéfaits en apercevant le maréchal.
– Ah ! M. le duc ! s’écria la comtesse.
– Ah ! mon oncle ! fit M. d’Aiguillon.
– Eh ! oui, madame ! eh ! oui, mon neveu.
– Comment, c’est vous ?
– C’est moi, moi-même, en personne.
– Mieux vaut tard que jamais, répliqua la comtesse.
– Madame, dit le maréchal, quand on vieillit, on devient capricieux.
– Ce qui veut dire que vous êtes repris pour Luciennes…
– D’un grand amour qui ne m’avait quitté que par caprice. C’est tout à fait cela, et vous achevez admirablement ma pensée.
– De sorte que vous revenez…
– De sorte que je reviens ; c’est cela, dit Richelieu en s’installant dans le meilleur fauteuil qu’il avait distingué du premier regard.
– Oh ! oh ! dit la comtesse, il y a peut-être bien encore quelque autre chose que vous ne dites pas ; le caprice… ce n’est guère pour un homme comme vous.
– Comtesse, vous auriez tort de m’accabler, je vaux mieux que ma réputation, et, si je reviens, voyez-vous, c’est…
– C’est… ? interrogea la comtesse.
– De tout cœur.
M. d’Aiguillon et la comtesse éclatèrent de rire.
– Que nous sommes heureux d’avoir un peu d’esprit, dit la comtesse, pour comprendre tout l’esprit que vous avez !
– Comment ?
– Oui, je vous jure que des imbéciles ne comprendraient pas, resteraient tout ébahis, et chercheraient tout autre part la cause de ce retour ; en vérité, foi de du Barry, il n’y a que vous, cher duc, pour faire des entrées et des sorties ; Molé, Molé lui-même, est un acteur de bois auprès de vous.
– Alors, vous ne croyez pas que c’est le cœur qui me ramène ? s’écria Richelieu. Comtesse, comtesse, prenez garde ! vous me donnerez de vous une mauvaise idée ; oh ! ne riez pas, mon neveu, ou je vous appelle Pierre, et je ne bâtis rien sur vous.
– Pas même un petit ministère ? demanda la comtesse.
Et, pour la seconde fois, la comtesse éclata de rire avec une franchise qu’elle ne cherchait point à déguiser.
– Bon ! frappez, frappez, fit Richelieu en faisant le gros dos, je ne vous le rendrai pas, hélas ! je suis trop vieux, je n’ai plus de défense ; abusez, comtesse, abusez, c’est maintenant un plaisir sans danger.
– Prenez garde, au contraire, comtesse, dit d’Aiguillon ; si mon oncle vous parle encore une fois de sa faiblesse, nous sommes perdus. Non, monsieur le duc, nous ne vous battrons pas, car, tout faible que vous êtes ou que vous prétendez être, vous nous rendriez les coups avec usure ; non, voici toute la vérité, on vous voit revenir avec joie.
– Oui, dit la folle comtesse, et, en honneur de ce retour, on tire les boîtes, les fusées ; et vous le savez, duc…
– Je ne sais rien, madame, dit le maréchal avec une naïveté d’enfant.
– Eh bien, dans les feux d’artifice, il y a toujours quelque perruque roussie par les étincelles, quelque chapeau crevé par les baguettes.
Le duc porta la main à sa perruque et regarda son chapeau.
– C’est cela, c’est cela, dit la comtesse ; mais vous nous revenez, c’est au mieux ; quant à moi, je suis, comme vous le disait M. d’Aiguillon, d’une gaieté folle ; savez-vous pourquoi ?
– Comtesse, comtesse, vous allez encore me dire quelque méchanceté.
– Oui ; mais ce sera la dernière.
– Eh bien, dites.
– Je suis gaie, maréchal, parce que votre retour m’annonce le beau temps.
Richelieu s’inclina.
– Oui, continua la comtesse, vous êtes comme les oiseaux poétiques qui prédisent le calme ; comment appelle-t-on ces oiseaux-là, monsieur d’Aiguillon, vous qui faites des vers ?
– Des alcyons, madame.
– Justement ! Ah ! maréchal, vous ne vous fâcherez pas, j’espère ; je vous compare à un oiseau qui a un bien joli nom.
– Je me fâcherai d’autant moins, madame, fit Richelieu avec sa petite grimace qui annonçait la satisfaction, et la satisfaction de Richelieu présageait toujours quelque bonne noirceur, je me fâcherai d’autant moins que la comparaison est exacte.
– Voyez-vous !
– Oui, j’apporte de bonnes, d’excellentes nouvelles.
– Ah ! fit la comtesse.
– Lesquelles ? demanda d’Aiguillon.
– Que diable ! mon cher duc, vous êtes bien pressé, dit la comtesse ; laissez donc le temps au maréchal de les faire.
– Non, le diable m’emporte ; je puis vous les dire tout de suite ; elles sont toutes faites, et même elles sont déjà d’ancienne date.
– Maréchal, si vous nous apportez des vieilleries…
– Dame ! fit le maréchal, c’est à prendre ou à laisser, comtesse.
– Eh bien, soit ! prenons.
– Il paraît, comtesse, que le roi a donné dans le piège.
– Dans le piège ?
– Oui, complètement.
– Dans quel piège ?
– Dans celui que vous lui aviez tendu.
– Moi, fit la comtesse, j’avais tendu un piège au roi ?
– Parbleu ! vous le savez bien.
– Non, sur ma parole, je ne le sais pas.
– Ah ! comtesse, ce n’est pas aimable de me mystifier ainsi.
– Vrai, maréchal, je n’y suis pas ; expliquez-vous donc, je vous en supplie.
– Oui, mon oncle, expliquez-vous, dit d’Aiguillon, qui devinait quelque méchant dessein sous le sourire ambigu du maréchal ; madame attend et est tout inquiète.
Le vieux duc se retourna vers son neveu.
– Pardieu ! dit-il, il serait drôle que madame la comtesse ne vous eût pas mis dans sa confidence, mon cher d’Aiguillon ; ah ! dans ce cas, ce serait bien autrement profond encore que je ne croyais.
– Moi, mon oncle ?
– Lui ?
– Sans doute, toi ; sans doute, lui ; voyons, comtesse, de la franchise : l’avez-vous mis de moitié dans vos petites conspirations contre Sa Majesté… ce pauvre duc, qui y a joué un si grand rôle ?
Madame du Barry rougit. Il était si matin, qu’elle n’avait encore ni rouge ni mouches ; rougir était donc possible.
Mais rougir était surtout dangereux.
– Vous me regardez tous deux avec vos grands beaux yeux étonnés, dit Richelieu ; il faut donc que je vous instruise de vos propres affaires ?
– Instruisez, instruisez, dirent à la fois le duc et la comtesse.
– Eh bien, le roi aura pénétré tout, grâce à sa merveilleuse sagacité, et il aura pris peur.
– Qu’aura-t-il pénétré ? Voyons, demanda la comtesse ; car, en vérité, maréchal, vous me faites mourir d’impatience.
– Mais votre semblant d’intelligence avec mon beau neveu que voici…
D’Aiguillon pâlit et sembla dire par son regard à la comtesse : « Voyez vous, j’étais sûr d’une méchanceté. »
Les femmes sont braves, en pareil cas, beaucoup plus braves que les hommes. La comtesse en vint tout de suite au combat.
– Duc, dit-elle, je crains les énigmes lorsque vous remplissez le rôle de sphinx ; car alors, un peu plus tôt, un peu plus tard, il me semble que je vais être immanquablement dévorée : tirez-moi d’inquiétude, et, si c’est une plaisanterie, eh bien, permettez-moi de la trouver mauvaise.
– Mauvaise, comtesse ! mais c’est qu’au contraire elle est excellente, s’écria Richelieu ; pas la mienne, la vôtre, bien entendu.
– Je n’y suis aucunement, maréchal, fit madame du Barry en pinçant ses lèvres avec une impatience que son petit pied mutin décelait plus visiblement encore.
– Allons, allons, pas d’amour-propre, comtesse, continua Richelieu. C’est bien ; vous avez redouté que le roi ne s’attachât à mademoiselle de Taverney. Oh ! ne contestez pas, c’est démontré pour moi jusqu’à l’évidence.
– Oh ! c’est vrai, je ne m’en cache point.
– Eh bien ! ayant redouté cela, vous avez voulu de votre côté, autant que possible, piquer au jeu Sa Majesté.
– Je n’en disconviens pas. Après ?
– Nous arrivons, comtesse nous arrivons. Mais, pour piquer Sa Majesté, dont l’épiderme est un peu coriace, il fallait quelque aiguillon bien fin… Ah ! ah ! ah ! voila, ma foi ! un méchant jeu de mots qui m’est échappé. Comprenez-vous ?
Et le maréchal se mit à rire ou à feindre de rire aux éclats, pour observer mieux, dans les convulsions de cette hilarité, la physionomie tout anxieuse de ses deux victimes.
– Quel jeu de mots voyez-vous donc là, mon oncle ? demanda d’Aiguillon, remis le premier et jouant la naïveté.
– Tu ne l’as pas compris ? dit le maréchal. Ah ! tant mieux ! il était exécrable. Eh bien, je voulais dire que madame la comtesse avait voulu donner de la jalousie au roi, et qu’elle avait choisi pour cela un seigneur de bonne mine, d’esprit, une merveille de la nature enfin.
– Qui dit cela ? s’écria la comtesse, furieuse comme tous ceux qui sont puissants et qui ont tort.
– Qui dit cela ?… Mais tout le monde, madame.
– Tout le monde, ce n’est personne. vous le savez bien, duc.
– Au contraire, madame ; tout le monde, c’est cent mille âmes pour Versailles seulement ; c’est six cent mille pour Paris ; c’est vingt-cinq millions pour la France ! et remarquez bien que je ne compte pas La Haye, Hambourg, Rotterdam, Londres, Berlin, où il se fait autant de gazettes qu’il se fait de propos à Paris.
– Et l’on dit à Versailles, à Paris, en France, à La Haye, à Hambourg, à Rotterdam, à Londres et à Berlin ?…
– Eh bien, on dit que vous êtes la plus spirituelle, la plus charmante femme de l’Europe ; on dit que, grâce à cet ingénieux stratagème de paraître avoir pris un amant…
– Un amant ! et sur quoi fonde-t-on, je vous prie, cette stupide accusation ?
– Accusation ! que dites-vous, comtesse ? admiration ! On sait qu’au fond il n’en est rien ; mais on admire le stratagème. Sur quoi on fonde cette admiration, cet enthousiasme ? On le fonde sur votre conduite étincelante d’esprit, sur votre tactique savante ; on le fonde sur ce que vous avez feint, avec un art miraculeux, de rester seule la nuit, vous savez, la nuit où j’étais chez vous, où le roi était chez vous, et où M. d’Aiguillon était chez vous, la nuit où je suis sorti le premier, où le roi est sorti le second, et M. d’Aiguillon le troisième…
– Eh bien, achevez.
– Sur ce que vous avez feint de rester seule avec d’Aiguillon, comme s’il était votre amant ; de le faire sortir à petit bruit, le matin, de Luciennes, toujours comme s’il était votre amant ; et cela de façon que deux ou trois imbéciles, deux ou trois gobe-mouches, comme moi, par exemple, le vissent pour l’aller crier sur les toits ; de sorte que le roi l’aura su, aura pris peur, et vite, vite, pour ne pas vous perdre, aura quitté la petite Taverney.
Madame du Barry et d’Aiguillon ne savaient plus quelle contenance tenir.
Richelieu ne les gênait cependant ni par ses regards, ni par ses gestes ; sa tabatière et son jabot paraissaient, au contraire, absorber tout son attention.
– Car enfin, continua le maréchal tout en chiquenaudant son jabot, il paraît certain que le roi a quitté cette petite.
– Duc, reprit madame du Barry, je vous déclare que je ne comprends pas un mot à toutes vos imaginations ; et je suis certaine d’une chose, c’est que le roi, si on lui en parlait, n’y comprendrait pas davantage.
– Vraiment ! fit le duc.
– Oui, vraiment ; et vous m’attribuez, et le monde m’attribue beaucoup plus d’imagination que je n’en ai ; jamais je n’ai voulu piquer la jalousie de Sa Majesté par les moyens que vous dites.
– Comtesse !
– Je vous jure.
– Comtesse, la parfaite diplomatie, et il n’y a pas de meilleurs diplomates que les femmes, la parfaite diplomatie n’avoue jamais qu’elle a rusé en vain ; car il y a un axiome en politique, je le sais, moi qui fus ambassadeur, un axiome qui dit : « Ne donnez à personne le moyen qui vous a réussi une fois, car il peut vous réussir deux fois. »
– Mais, duc…
– Le moyen a réussi, voilà tout. Et le roi est au plus mal avec tous les Taverney.
– Mais, en vérité, duc, s’écria madame du Barry, vous avez une façon de supposer les choses qui n’appartient qu’à vous.
– Ah ! vous ne croyez pas le roi brouillé avec les Taverney ? fit Richelieu en éludant la querelle.
– Ce n’est pas cela que je veux dire.
Richelieu essaya de prendre la main de la comtesse.
– Vous êtes un oiseau, dit-il.
– Et vous, un serpent.
– Ah ! c’est bien ; une autre fois, on s’empressera de vous apporter de bonnes nouvelles pour être récompensé ainsi.
– Mon oncle, détrompez-vous, dit vivement d’Aiguillon, qui avait senti toute la portée de la manœuvre de Richelieu, nul ne vous apprécie autant que madame la comtesse, et elle me le disait encore au moment où l’on vous a annoncé.
– Le fait est, dit le maréchal, que j’aime fort mes amis ; aussi ai-je voulu le premier vous apporter l’assurance de votre triomphe, comtesse. Savez-vous que Taverney le père voulait vendre sa fille au roi ?
– Mais c’est fait, je pense, dit madame du Barry.
– Oh ! comtesse, que cet homme est adroit ! C’est lui qui est un serpent ; figurez-vous que, moi, je m’étais laissé endormir à ses contes d’amitié, de vieille fraternité d’armes. On me prend toujours par le cœur, moi ; et puis comment croire que cet Aristide de province viendra exprès à Paris pour essayer de couper l’herbe sous le pied à Jean du Barry, c’est-à-dire au plus spirituel des hommes ? Il a, en vérité, fallu tout mon dévouement à vos intérêts, comtesse, pour me rendre un peu de bon sens et de clairvoyance : d’honneur, j’étais aveugle…
– Et c’est fini, à ce que vous dites du moins ? demanda madame du Barry.
– Oh ! tout à fait fini, je vous en réponds. J’ai tancé si vertement ce digne pourvoyeur, qu’il doit avoir pris son parti maintenant, et que nous sommes maîtres du terrain.
– Mais le roi ?
– Le roi ?
– Oui.
– Sur trois points, j’ai confessé Sa Majesté.
– Le premier ?
– Le père.
– Le second ?
– La fille.
– Et le troisième ?
– Le fils… Or, Sa Majesté a daigné nommer le père un… complaisant ; sa fille, une pimbêche ; et quant au fils, Sa Majesté ne l’a pas nommé du tout, car elle ne s’en est pas même souvenue.
– Très bien ; nous voilà débarrassés de la race tout entière.
– Je le crois.
– Est-ce la peine de faire renvoyer cela dans son trou ?
– Je ne le pense pas : ils en sont aux expédients.
– Et vous dites que ce fils, à qui le roi avait promis un régiment… ?
– Ah ! vous avez meilleure mémoire que le roi, comtesse. Il est vrai que messire Philippe est un fort joli garçon qui vous envoyait force œillades, et des plus assassines, même. Dame ! il n’est plus ni colonel, ni capitaine, ni frère de favorite ; mais il lui reste d’avoir été distingué par vous.
En disant cela, le vieux duc essayait d’égratigner le cœur de son neveu avec les ongles de la jalousie.
Mais M. d’Aiguillon ne songeait pas à la jalousie pour le moment.
Il cherchait à se rendre compte de la démarche du vieux maréchal et à distinguer le véritable motif de son retour.
Après quelques réflexions, il espéra que le vent de la faveur avait seul poussé Richelieu à Luciennes.
Il fit à madame du Barry un signe que le vieux duc aperçut dans un trumeau, tout en ajustant sa perruque, et aussitôt la comtesse invita Richelieu à prendre le chocolat avec elle.
D’Aiguillon prit congé avec mille caresses faites à son oncle et rendues par Richelieu.
Ce dernier resta seul avec la comtesse devant le guéridon que venait de charger Zamore.
Le vieux maréchal regardait tout ce manège de la favorite en murmurant tout bas :
– Il y a vingt ans, j’eusse regardé la pendule en disant : « Dans une heure, il faut que je sois ministre », et je l’eusse été. Quelle sotte chose que la vie, continua-t-il, toujours se parlant à lui-même : pendant la première partie, on met le corps au service de l’esprit ; pendant la seconde, l’esprit, qui seul a survécu, devient le valet du corps : c’est absurde.
– Cher maréchal, dit la comtesse interrompant le monologue intérieur de son hôte, maintenant que nous sommes bien amis, et surtout maintenant que nous ne sommes plus que deux, dites-moi pourquoi vous vous êtes donné tant de mal à pousser cette petite mijaurée dans le lit du roi ?
– Ma foi, comtesse, répondit Richelieu en effleurant sa tasse de chocolat du bout de ses lèvres, c’est ce que je me demandais à moi-même : je n’en sais rien.
M. de Richelieu savait à quoi s’en tenir sur Philippe et il aurait pu sciemment annoncer son retour ; car, le matin, en sortant de Versailles pour se rendre à Luciennes, il l’avait rencontré sur la grand-route, se dirigeant vers Trianon, et il l’avait croisé d’assez près pour avoir remarqué sur son visage tous les symptômes de la tristesse et de l’inquiétude.
Philippe, en effet, oublié à Reims ; Philippe, après avoir passé par tous les degrés de la faveur, puis de l’indifférence et de l’oubli ; Philippe, ennuyé d’abord de recevoir toutes les marques d’amitié de tous les officiers jaloux de son avancement, puis les attentions même de ses supérieurs ; Philippe, au fur et à mesure que la défaveur avait terni de son souffle cette brillante fortune, Philippe s’était dégoûté de voir les amitiés changées en froideur, les attentions en rebuffades ; et, dans cette âme si délicate, la douleur avait pris tous les caractères du regret.
Philippe regrettait donc bien sa lieutenance de Strasbourg, alors que la dauphine était entrée en France ; il regrettait ses bons amis, ses égaux, ses camarades ; il regrettait surtout l’intérieur calme et pur de la maison paternelle, auprès du foyer dont La Brie était le grand prêtre. Toute peine trouvait sa consolation dans le silence et l’oubli, ce sommeil des esprits actifs ; puis la solitude de Taverney, qui attestait la décadence des choses aussi bien que la ruine des individus, avait quelque chose de philosophique qui parlait d’une voix puissante au cœur du jeune homme.
Mais ce que Philippe regrettait surtout, c’était de n’avoir plus le bras de sa sœur, et son conseil presque toujours si juste, conseil né de la fierté bien plutôt que de l’expérience ; car les âmes nobles ont cela de remarquable et d’éminent, qu’elles planent involontairement et par leur nature même au-dessus du vulgaire, et souvent aussi, par leur élévation même, échappent aux froissements, aux blessures et aux pièges, ce que l’adresse des insectes humains d’un ordre inférieur, si habitués qu’ils soient à louvoyer, à ruser, à méditer dans la fange, ne réussit pas toujours à éviter.
Aussitôt que Philippe eut senti l’ennui, le découragement lui vint, et le jeune homme se trouva si malheureux dans son isolement, qu’il ne voulut pas croire qu’Andrée, cette moitié de lui-même, pût être heureuse à Versailles, lorsque lui, moitié d’Andrée, souffrait si cruellement à Reims.
Il écrivit donc au baron la lettre que l’on connaît, et dans laquelle il lui annonçait son prochain retour. Cette lettre n’étonna personne et surtout pas le baron ; ce qui l’étonnait, au contraire, c’était que Philippe eût eu cette patience d’attendre ainsi, lorsque lui était sur des charbons ardents et, depuis quinze jours, suppliait Richelieu, chaque fois qu’il le voyait, de brusquer l’aventure.
Philippe, n’ayant pas reçu le brevet dans le délai qu’il avait fixé lui-même, prit donc congé de ses officiers sans paraître remarquer leurs dédains et leurs sarcasmes, dédains et sarcasmes assez voilés d’ailleurs par la politesse, qui était encore une vertu française à cette époque, et par le respect naturel qu’inspire toujours un homme de cœur.
En conséquence, à l’heure où il était convenu avec lui-même qu’il partirait, heure jusqu’à laquelle il avait attendu son brevet avec plus de crainte que de désir de le voir arriver, il monta à cheval et reprit la route de Paris.
Les trois jours de voyage qu’il avait à faire lui parurent d’une longueur mortelle et, plus il approchait, plus le silence de son père à son égard, et surtout celui de sa sœur, qui avait tant promis de lui écrire au moins deux fois la semaine, prenaient des proportions effrayantes.
Philippe arrivait donc vers midi à Versailles, nous l’avons dit, comme M. de Richelieu en sortait. Philippe avait marché une partie de la nuit, n’ayant défini que quelques heures à Melun ; il était si préoccupé, qu’il ne vit pas M. de Richelieu dans sa voiture et ne reconnut même pas sa livrée.
Il se dirigea tout droit vers la grille du parc où il avait fait ses adieux à Andrée, le jour de son départ, alors que la jeune fille, sans raison aucune de s’affliger, puisque la prospérité de la famille était au comble, sentait pourtant monter à son cerveau les prophétiques vapeurs d’une tristesse incompréhensible.
Aussi, ce jour-là, Philippe avait-il été frappé d’une crédulité superstitieuse aux douleurs d’Andrée ; mais, peu à peu, l’esprit redevenu maître de lui-même avait secoué le joug et, par un étrange hasard, c’était lui, Philippe, qui, sans raison, après tout, revenait aux mêmes lieux en proie aux mêmes alarmes, et sans trouver, hélas ! même dans sa pensée, de consolation probable à cette insurmontable tristesse qui semblait un pressentiment, n’ayant pas de cause.
Au moment où son cheval, lancé sur les cailloux de la contre-allée, faisait jaillir le bruit avec les étincelles, quelqu’un, attiré sans doute par ce bruit, sortit des haies taillées en charmilles.
C’était Gilbert tenant une serpe à la main.
Le jardinier reconnut son ancien maître.
De son côté, Philippe reconnut Gilbert.
Gilbert errait ainsi depuis un mois ; ainsi qu’une âme en peine, il ne savait où faire halte.
Ce jour-là, habile comme il l’était à suivre l’exécution de sa pensée, il était occupé à choisir des points de vue dans les allées pour apercevoir le pavillon ou la fenêtre d’Andrée, et pour avoir constamment un regard sur cette maison, sans que nul regard remarquât sa préoccupation, ses frissons et ses soupirs.
La serpe en main pour se donner une contenance, il parcourait taillis et plates-bandes, tranchant ici les branches chargées de fleurs, sous prétexte d’émonder ; arrachant là l’écorce toute saine des jeunes tilleuls, sous prétexte d’enlever la résine et la gomme ; d’ailleurs, toujours écoutant, toujours regardant, souhaitant et regrettant.
Le jeune homme avait bien pâli depuis ce mois qui venait de s’écouler ; la jeunesse ne se connaissait plus sur son visage qu’au feu étrange de ses yeux et à la blancheur mate et unie de son teint ; mais sa bouche, crispée par la dissimulation, son regard oblique, la mobilité frissonnante des muscles de son visage, appartenaient déjà aux années plus sombres de l’âge mûr.
Gilbert avait reconnu Philippe, nous l’avons dit, et, en le reconnaissant, il avait fait un mouvement pour rentrer dans le taillis.
Mais Philippe poussa son cheval vers lui en criant :
– Gilbert ! hé ! Gilbert !
Le premier mouvement de Gilbert avait été de fuir ; encore une seconde et le vertige de la terreur, et ce délire sans explication possible, que les anciens, qui cherchaient une cause à tout, attribuaient au dieu Pan, allait s’emparer de lui et l’entraîner comme un fou par les allées, par les bosquets, à travers les charmilles, dans les pièces d’eau même.
Une parole pleine de douceur que prononça Philippe fut heureusement entendue et comprise du sauvage enfant.
– Tu ne me reconnais donc pas, Gilbert ? lui cria Philippe.
Gilbert comprit sa folie et s’arrêta court.
Puis il revint sur ses pas, mais lentement et avec défiance.
– Non, monsieur le chevalier, dit le jeune homme tout tremblant ; non, je ne vous reconnaissais pas ; je vous avais pris pour un des gardes et, comme je ne suis pas à mon ouvrage, j’ai craint d’être reconnu ici et noté pour une punition.
Philippe se contenta de l’explication, mit pied à terre, passa dans son bras la bride de son cheval et, appuyant l’autre main sur l’épaule de Gilbert, qui frissonna visiblement :
– Qu’as-tu donc, Gilbert ? demanda-t-il.
– Rien, monsieur, répondit celui-ci.
Philippe sourit avec tristesse.
– Tu ne nous aimes pas, Gilbert, dit-il.
Le jeune homme tressaillit une seconde fois.
– Oui, je comprends, continua Philippe ; mon père t’a traité avec injustice et dureté ; mais moi, Gilbert ?
– Oh ! vous…, murmura le jeune homme.
– Moi, je t’ai toujours aimé, soutenu.
– C’est vrai.
– Ainsi, oublie le mal pour le bien ; ma sœur aussi a toujours été bonne pour toi.
– Oh ! non, pour cela non ! répondit vivement l’enfant avec une expression que nul n’eut pu comprendre ; car elle renfermait une accusation contre Andrée, une excuse pour lui-même ; car elle éclatait comme l’orgueil, en même temps qu’elle gémissait comme un remords.
– Oui, oui, dit à son tour Philippe, oui, je comprends ; ma sœur est un peu hautaine, mais au fond elle est bonne.
Puis, après une pause, car toute cette conversation n’avait eu lieu que pour retarder une entrevue qu’un pressentiment lui faisait pleine de crainte :
– Sais-tu où elle est en ce moment, ma bonne Andrée ? Dis, Gilbert.
Ce nom frappa Gilbert douloureusement au cœur ; il répondit d’une voix étranglée :
– Mais chez elle, monsieur, à ce que je présume… Comment voulez-vous que, moi, je sache… ?
– Seule, comme toujours, et s’ennuyant, pauvre sœur ! interrompit Philippe.
– Seule en ce moment, oui, monsieur, selon toute probabilité ; car, depuis la fuite de mademoiselle Nicole…
– Comment ! Nicole a fui ?
– Oui, monsieur, avec son amant.
– Avec son amant ?
– Du moins à ce que je présume, dit Gilbert, qui vit qu’il s’était trop avancé. On disait cela aux communs.
– Mais, en vérité, Gilbert, dit Philippe de plus en plus inquiet, je n’y comprends rien. Il faut t’arracher les paroles. Sois donc un peu plus aimable. Tu as de l’esprit, tu ne manques pas de distinction naturelle ; voyons, ne gâte pas ces bonnes qualités par une sauvagerie affectée, par une brusquerie qui ne va pas à ta condition, qui n’irait à aucune.
– Mais c’est que je ne sais pas tout ce que vous me demandez, vous, monsieur, et que, si vous y réfléchissez, vous verrez que je ne puis le savoir. Je travaille toute la journée dans les jardins, et ce qu’on fait au château, dame ! je l’ignore.
– Gilbert, Gilbert, j’aurais cru cependant que tu avais des yeux.
– Moi ?
– Oui, et que tu t’intéressais à ceux qui portent mon nom ; car enfin, si mauvaise qu’ait été l’hospitalité de Taverney, tu l’as eue.
– Aussi, monsieur Philippe, je m’intéresse beaucoup à vous, dit Gilbert d’un son de voix strident et rauque, car la mansuétude de Philippe et un autre sentiment que celui-ci ne pouvait deviner avaient amolli ce cœur farouche ; oui, je vous aime, vous ; voilà pourquoi je vous dirai que mademoiselle votre sœur est bien malade.
– Bien malade ! ma sœur ! s’écria Philippe avec explosion ; bien malade, ma sœur ! bien malade ! et tu ne me dis pas cela tout de suite !
Et aussitôt, quittant le pas mesuré pour prendre le pas de course :
– Qu’a-t-elle, mon Dieu ? demanda-t-il.
– Dame ! dit Gilbert, on ne sait.
– Mais enfin ?
– Seulement, elle s’est évanouie trois fois aujourd’hui en plein parterre, et même, à l’heure qu’il est, le médecin de madame la dauphine l’a déjà visitée, M. le baron aussi.
Philippe n’en entendit pas davantage ; ses pressentiments s’étaient réalisés et, en face du danger réel, il avait retrouvé tout son courage.
Il laissa son cheval aux mains de Gilbert, et courut à toutes jambes vers le bâtiment des communs.
Quant à Gilbert, demeuré seul, il conduisit précipitamment le cheval aux écuries, et s’enfuit comme ces oiseaux sauvages ou malfaisants qui ne veulent jamais rester à la portée de l’homme.
Philippe trouva sa sœur couchée sur le petit sofa dont nous avons déjà eu occasion de parler.
En entrant dans l’antichambre, le jeune homme remarqua qu’Andrée avait soigneusement écarté toutes les fleurs, elle qui les aimait tant ; car, depuis son malaise, le parfum des fleurs lui causait des douleurs insupportables, et elle rapportait à cette irritation des fibres cérébrales toutes les indispositions qui s’étaient succédé depuis quinze jours.
Au moment où Philippe entra, Andrée rêvait ; son beau front chargé d’un nuage penchait lourdement, et ses yeux vacillaient dans leurs orbites douloureuses. Elle avait les mains pendantes et, quoique dans cette situation le sang eût dû y descendre, ses mains étaient blanches comme celles d’une statue de cire.
Son immobilité était telle, qu’elle ne vivait point en apparence, et que, pour bien se convaincre qu’elle n’était pas morte, il fallait l’entendre respirer.
Philippe avait toujours été d’un pas plus rapide depuis le moment où Gilbert lui avait dit que sa sœur était malade, de sorte qu’il était arrivé tout haletant au bas de l’escalier ; mais, là, il avait fait une halte, la raison était revenue, et il avait monté les degrés d’un pas plus calme, en sorte qu’au seuil de la chambre, il ne faisait plus que poser le pied sans bruit et sans mouvement comme s’il eût été un sylphe.
Il voulait se rendre compte par lui-même, avec cette sollicitude particulière aux gens qui aiment, de la maladie par les symptômes ; il savait Andrée si tendre et si bonne que, aussitôt après l’avoir vu et entendu, elle composerait son geste et son maintien pour ne pas l’alarmer.
Il entra donc en poussant si doucement la porte vitrée, qu’Andrée ne l’entendit pas, de sorte qu’il fut au milieu de la chambre avant qu’elle se doutât de rien.
Philippe eut donc le temps de la regarder, de voir cette pâleur, cette immobilité, cette atonie ; il surprit l’expression étrange de ces yeux qui s’abîmaient dans le vide et, plus alarmé qu’il ne croyait lui-même pouvoir l’être, il prit tout de suite cette idée que le moral entrait pour une notable part dans les souffrances de sa sœur.
À cet aspect qui faisait courir un frisson dans son cœur, Philippe ne put retenir un mouvement d’effroi.
Andrée leva les yeux et, poussant un grand cri, elle se dressa comme une morte qui ressuscite ; et, toute haletante à son tour, elle courut se pendre au cou de son frère.
– Vous, vous, Philippe ! dit-elle.
Et la force l’abandonna avant qu’elle pût en dire davantage.
D’ailleurs, que pouvait-elle dire autre chose, puisqu’elle ne pensait que cela ?
– Oui, oui, moi, répondit Philippe en l’embrassant et en la soutenant, car il la sentait fléchir entre ses bras, moi qui reviens et qui vous trouve malade ! Ah ! pauvre sœur, qu’as-tu donc ?
Andrée se mit à rire d’un rire nerveux qui fit mal à Philippe, bien loin de le rassurer, comme la malade l’aurait voulu.
– Ce que j’ai, demandez-vous ? ai-je donc l’air malade, Philippe ?
– Oh ! oui, Andrée, vous êtes toute pâle et toute tremblante.
– Mais où donc avez-vous vu cela, mon frère ? Je ne suis pas même indisposée ; qui donc vous a si mal renseigné, mon Dieu ? Qui donc a eu la sottise de vous alarmer ? Mais, en vérité, je ne sais ce que vous voulez dire et je me porte à merveille, sauf quelques légers éblouissements qui passeront comme ils sont venus.
– Oh ! mais vous êtes si pâle, Andrée…
– Ai-je donc ordinairement beaucoup de couleurs ?
– Non ; mais vous vivez au moins, tandis qu’aujourd’hui…
– Ce n’est rien.
– Tenez, tenez, vos mains, qui étaient brûlantes tout à l’heure, sont froides maintenant comme la glace.
– C’est tout simple, Philippe, quand je vous ai vu entrer…
– Eh bien ?…
– J’ai éprouvé une vive sensation de joie, et le sang s’est porté au cœur, voilà tout.
– Mais vous chancelez, Andrée, vous vous retenez après moi.
– Non, je vous embrasse, voilà tout ; ne voulez-vous point que je vous embrasse, Philippe ?
– Oh ! chère Andrée !
Et il serra la jeune fille sur son cœur.
Au même instant, Andrée sentit ses forces l’abandonner de nouveau ; vainement elle essaya de se retenir au cou de son frère, sa main glissa raide et presque morte, et elle retomba sur le sofa, plus blanche que les rideaux de mousseline sur lesquels se profilait sa charmante figure.
– Voyez-vous, voyez-vous que vous me trompiez ! cria Philippe. Ah ! chère sœur, vous souffrez, vous vous trouvez mal.
– Le flacon ! le flacon ! murmura Andrée en contraignant l’expression de son visage à un sourire qui l’accompagnait jusque dans la mort.
Et son œil défaillant, et sa main soulevée avec peine, indiquaient à Philippe un flacon placé sur le petit chiffonnier près de la fenêtre.
Philippe se précipita vers le meuble, les yeux toujours fixés vers sa sœur, qu’il quittait à regret.
Puis, ouvrant la fenêtre, il revint placer le flacon sous les narines crispées de la jeune fille.
– Là, là, fit-elle en respirant à longs traits l’air et la vie, vous voyez que me voilà ressuscitée ; allons, me croyez-vous bien malade ? Parlez.
Mais Philippe ne songeait pas même à répondre ; il regardait sa sœur.
Andrée se remit peu à peu, se redressa sur le sofa, prit entre ses mains moites la main tremblante de Philippe, et son regard s’adoucissant, le sang remontant à ses joues, elle parut plus belle qu’elle n’avait jamais été.
– Ah ! mon Dieu ! dit-elle, vous le voyez bien, Philippe, c’est fini, et je gage que, sans la surprise que vous m’avez faite à si bonne intention, les spasmes n’eussent point reparu, et que j’étais guérie ; mais arriver ainsi devant moi, vous comprenez, Philippe, devant moi qui vous aime tant… vous, vous qui êtes le mobile, l’événement de ma vie, mais ce serait vouloir me tuer, même si je me portais bien.
– Oui, tout cela est très gracieux et très charmant, Andrée ; en attendant, dites-moi, je vous prie, à quoi vous attribuez ce malaise ?
– Que sais-je, ami ? au retour du printemps, à la saison des fleurs ; vous savez comme je suis nerveuse ; hier déjà, l’odeur des lilas perses du parterre m’a suffoquée ; vous savez combien ces plumets magnifiques, qui se balancent aux premières brises de l’année, dégagent de senteurs enivrantes ; eh bien, hier… Oh ! mon Dieu ! tenez, Philippe, je n’y veux plus penser, car je crois que le mal me reprendrait.
– Oui, vous avez raison, et peut-être est-ce cela. c’est fort dangereux, les fleurs ; vous rappelez-vous qu’étant enfant, je m’avisai, à Taverney, d’entourer mon lit d’une bordure de lilas coupés dans la haie ? C’était joli comme un reposoir, disions-nous tous deux ; mais, le lendemain, je ne me réveillai pas, vous le savez ; le lendemain, tout le monde me crut mort, excepté vous, qui ne voulûtes jamais comprendre que je vous eusse quittée ainsi sans vous dire adieu, et ce fut vous seule, pauvre Andrée – vous aviez six ans à peine à cette époque –, et ce fut vous seule qui me fîtes revenir à force de baisers et de larmes.
– Et d’air, Philippe, car c’est de l’air qu’il faut en pareille occurrence ; l’air semble toujours me manquer, à moi.
– Ah ! ma sœur, ma sœur, vous ne vous êtes plus souvenue de cela, vous aurez fait apporter des fleurs dans votre chambre.
– Non, Philippe, non, en vérité, il y a plus de quinze jours qu’il n’y est entré une pâquerette ! Chose étrange ! moi qui aimais tant les fleurs, je les ai prises en exécration. Mais laissons là les fleurs. Donc, j’ai eu la migraine ; mademoiselle de Taverney a eu la migraine, cher Philippe, et comme c’est une heureuse personne que cette demoiselle de Taverney !… car, pour cette migraine, qui a amené un évanouissement, elle a intéressé à son sort la cour et la ville.
– Comment cela ?
– Sans doute : madame la dauphine a eu la bonté de me venir voir… Oh ! Philippe, quelle charmante protectrice, quelle délicate amie que madame la dauphine ; elle m’a soignée, dorlotée, amené son premier médecin, et, quand ce grave personnage, dont les arrêts sont infaillibles, m’a eu palpé le pouls, et regardé les yeux et la langue, savez-vous le dernier bonheur que j’ai eu ?
– Non.
– Eh bien, il s’est trouvé purement et simplement que je n’étais pas malade le moins du monde, que le docteur Louis n’a pas trouvé une seule potion à m’ordonner, une seule pilule à me prescrire, lui qui abat chaque jour des bras et des jambes à faire frémir, à ce qu’on dit ; donc, Philippe, vous le voyez, je me porte à merveille. Maintenant, dites-moi qui vous a effrayé ?
– C’est ce petit niais de Gilbert, pardieu !
– Gilbert ? dit Andrée avec un mouvement visible d’impatience.
– Oui, il m’a dit que vous étiez fort malade.
– Et vous avez cru ce petit idiot, ce fainéant qui n’est bon qu’à faire le mal ou à le dire ?
– Andrée, Andrée !
– Eh bien ?
– Vous pâlissez encore.
– Non, mais c’est que ce Gilbert m’agace ; ce n’est pas assez de le rencontrer sur mon chemin, il faut que j’entende encore parler de lui quand il n’est pas là.
– Allons, vous allez encore vous évanouir.
– Oh ! oui, oui, mon Dieu !… Mais c’est qu’aussi…
Et les lèvres d’Andrée blêmirent et sa voix s’arrêta.
– Voilà qui est étrange ! murmura Philippe.
Andrée fit un effort.
– Non, ce n’est rien, dit-elle ; ne faites point attention à toutes ces bluettes et à toutes ces vapeurs ; me voilà sur mes pieds, Philippe ; tenez, si vous m’en croyez, nous irons faire un tour ensemble et, dans dix minutes, je serai guérie.
– Je crois que vous vous abusez sur vos propres forces, Andrée.
– Non ; Philippe revenu serait la santé au cas où je serais mourante ; voulez-vous que nous sortions, Philippe ?
– Tout à l’heure, chère Andrée, dit Philippe en arrêtant doucement sa sœur ; vous ne m’avez pas encore rassuré complètement, laissez-vous remettre.
– Soit.
Andrée se laissa retomber sur le sofa, entraînant auprès d’elle Philippe, qu’elle tenait par la main.
– Et pourquoi, continua-t-elle, vous voit-on ainsi tout à coup sans nouvelles de vous ?
– Mais, répondez-moi, chère Andrée, pourquoi vous-même avez-vous cessé de m’écrire ?
– Oui, c’est vrai ; mais depuis quelques jours seulement.
– Depuis près de quinze jours, Andrée.
Andrée baissa la tête.
– Négligente ! dit Philippe avec un doux reproche.
– Non, mais souffrante, Philippe. Tenez, vous avez raison, mon malaise remonte au jour où vous avez cessé de recevoir des nouvelles de moi : depuis ce jour, les choses les plus chères m’ont été une fatigue, un dégoût.
– Enfin, je suis fort content, au milieu de tout cela, du mot que vous avez dit tout à l’heure.
– Quel mot ai-je dit ?
– Vous avez dit que vous étiez bien heureuse ; tant mieux, car, si l’on vous aime ici et si l’on y pense bien à vous, il n’en est pas de même pour moi.
– Pour vous ?
– Oui, pour moi, qui étais complètement oublié là-bas, même par ma sœur.
– Oh ! Philippe !
– Croiriez-vous, ma chère Andrée, que, depuis mon départ, que l’on m’avait dit si pressé, je n’ai eu aucune nouvelle de ce prétendu régiment dont on m’envoyait prendre possession, et que le roi m’avait fait promettre par M. de Richelieu, par mon père même ?
– Oh ! cela ne m’étonne pas, dit Andrée.
– Comment, cela ne vous étonne pas ?
– Non. Si vous saviez, Philippe. M. de Richelieu et mon père sont tout bouleversés, ils semblent deux corps sans âme. Je ne comprends rien à la vie de tous ces gens-là. Le matin, mon père s’en va courir après son vieil ami, comme il l’appelle ; il le pousse à Versailles, chez le roi ; puis il revient l’attendre ici, où il passe son temps à me faire des questions que je ne comprends pas. La journée s’écoule ; pas de nouvelles. Alors M. de Taverney entre dans ses grandes colères. Le duc le fait aller, dit-il, le duc trahit. Qui le duc trahit-il ? Je vous le demande ; car, moi, je n’en sais rien, et je vous avoue que je tiens peu à le savoir. M. de Taverney vit ainsi comme un damné dans le purgatoire, attendant toujours quelque chose qu’on n’apporte pas, quelqu’un qui ne vient jamais.
– Mais le roi, Andrée, le roi ?
– Comment, le roi ?
– Oui, le roi, si bien disposé pour nous.
Andrée regarda timidement autour d’elle.
– Quoi ?
– Écoutez ! le roi – parlons bas – je crois le roi très capricieux, Philippe. Sa Majesté m’avait d’abord, comme vous savez, témoigné beaucoup d’intérêt, comme à vous, comme à notre père, comme à la famille ; mais tout à coup cet intérêt s’est refroidi sans que je puisse deviner ni pourquoi ni comment. Le fait est que Sa Majesté ne me regarde plus, me tourne le dos même, et qu’hier encore, quand je me suis évanouie dans le parterre…
– Ah ! voyez-vous, Gilbert avait raison ; vous vous êtes donc évanouie, Andrée ?
– Ce misérable petit M. Gilbert avait, en vérité, bien besoin de vous dire cela, de le dire à tout le monde, peut-être ! Que lui importe, que je m’évanouisse, oui ou non ? Je sais bien, cher Philippe, ajouta Andrée en riant, qu’il n’est pas convenable de s’évanouir dans une maison royale ; mais, enfin, on ne s’évanouit pas par plaisir et je ne l’ai point fait exprès.
– Mais qui vous en blâme, chère sœur ?
– Eh ! mais, le roi.
– Le roi ?
– Oui ; Sa Majesté débouchait du grand Trianon par le verger, juste au moment fatal. J’étais toute sotte et toute stupide étendue sur un banc, dans les bras de ce bon M. de Jussieu, qui me secourait de son mieux, lorsque le roi m’a aperçue. Vous le savez, Philippe, l’évanouissement n’ôte point toute perception, toute conscience de ce qui se passe autour de nous. Eh bien, lorsque le roi m’a aperçue, si insensible que je fusse en apparence, j’ai cru remarquer un froncement de sourcils, un regard de colère et quelques paroles fort désobligeantes que le roi grommelait entre ses dents ; puis Sa Majesté s’est sauvée, fort scandalisée, je suppose, que je me sois permis de me trouver mal dans ses jardins. En vérité, cher Philippe, ce n’était cependant point ma faute.
– Pauvre chère, dit Philippe en serrant affectueusement les mains de la jeune fille, je le crois bien que ce n’était point ta faute ; ensuite, ensuite ?
– Voilà tout, mon ami ; et M. Gilbert aurait dû me faire grâce de ses commentaires.
– Allons, voilà que tu écrases encore le pauvre enfant.
– Oh ! oui, prenez sa défense, un charmant sujet !
– Andrée, par grâce, ne sois pas si rude envers ce garçon, tu le froisses, tu le rudoies, je t’ai vue à l’œuvre !… Oh ! mon Dieu, mon Dieu, Andrée, qu’as-tu encore ?
Cette fois, Andrée était tombée à la renverse sur les coussins du sofa, sans proférer une parole ; cette fois, le flacon ne put la faire revenir ; il fallut attendre que l’éblouissement fût fini, que la circulation fût rétablie.
– Décidément, murmura Philippe, vous souffrez, ma sœur, de façon à effrayer des gens plus courageux que je ne le suis lorsqu’il s’agit de vos souffrances ; vous direz tout ce qu’il vous plaira, mais cette indisposition ne me paraît pas devoir être traitée avec la légèreté que vous affectez.
– Mais enfin, Philippe, puisque le docteur a dit…
– Le docteur ne me persuade pas et ne me persuadera jamais. Que ne lui ai-je parlé moi-même ! Où le voit-on, ce docteur ?
– Il vient tous les jours à Trianon.
– Mais à quelle heure, tous les jours ? Est-ce le matin ?