Théophile Gautier
MADEMOISELLE DE MAUPIN
Publication en 1835

Table
des matières
Préface
Une
des choses les plus burlesques...
Une des choses les plus burlesques de la
glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est
incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les
journaux, de quelque couleur qu’ils soient, rouges, verts ou
tricolores.
La vertu est assurément quelque chose de fort
respectable, et nous n’avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en
préserve ! La bonne et digne femme ! – Nous trouvons que
ses yeux ont assez de brillant à travers leurs bésicles, que son
bas n’est pas trop mal tiré, qu’elle prend son tabac dans sa
boîte d’or avec toute la grâce imaginable, que son petit chien
fait la révérence comme un maître à danser. –
Nous trouvons tout cela. – Nous conviendrons même que pour son
âge elle n’est pas trop mal en point, et qu’elle porte ses
années on ne peut mieux. – C’est une grand-mère
très agréable, mais c’est une grand-mère... –
Il me semble naturel de lui préférer, surtout quand on a vingt
ans, quelque petite immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne
fille, les cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte
que longue, le pied et l’œil agaçants, la joue
légèrement allumée, le rire à la bouche et le
cœur sur la main. – Les journalistes les plus monstrueusement
vertueux ne sauraient être d’un avis différent ; et,
s’ils disent le contraire, il est très probable qu’ils ne le
pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les
jours, surtout aux gens vertueux.
Je me souviens des quolibets lancés
avant la révolution (c’est de celle de juillet que je parle) contre
ce malheureux et virginal vicomte Sosthène de La Rochefoucauld qui
allongea les robes des danseuses de l’Opéra, et appliqua de ses
mains patriciennes un pudique emplâtre sur le milieu de toutes les
statues. – M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld est
dépassé de bien loin. – La pudeur a été
très perfectionnée depuis ce temps, et l’on entre en des
raffinements qu’il n’aurait pas imaginés.
Moi qui n’ai pas l’habitude de regarder les
statues à de certains endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille
de vigne, découpée par les ciseaux de M. le chargé des
beaux-arts, la chose la plus ridicule du monde. Il parait que j’avais
tort, et que la feuille de vigne est une institution des plus
méritoires.
On m’a dit, j’ai refusé d’y ajouter
foi, tant cela me semblait singulier, qu’il existait des gens qui, devant
la fresque du Jugement dernier de
Michel-Ange, n’y avaient rien vu autre chose que l’épisode
des prélats libertins, et s’étaient voilé la face en
criant à l’abomination de la désolation !
Ces gens-là ne savent aussi de la romance de Rodrigue
que le couplet de la couleuvre. – S’il y a quelque nudité
dans un tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc à la
fange, et ne s’inquiètent pas des fleurs épanouies ni des
beaux fruits dorés qui pendent de toutes parts.
J’avoue que je ne suis pas assez
vertueux pour cela. Dorine, la soubrette effrontée, peut très bien
étaler devant moi sa gorge rebondie, certainement je ne tirerai pas mon
mouchoir de ma poche pour couvrir ce sein que l’on ne saurait voir.
– Je regarderai sa gorge comme sa figure, et, si elle l’a blanche et
bien formée, j’y prendrai plaisir. – Mais je ne tâterai
pas si la robe d’Elmire est moelleuse, et je ne la pousserai pas
saintement sur le bord de la table, comme faisait ce pauvre homme de
Tartuffe.
Cette grande affectation de morale qui règne
maintenant serait fort risible, si elle n’était fort ennuyeuse.
– Chaque feuilleton devient une chaire ; chaque journaliste, un
prédicateur ; il n’y manque que la tonsure et le petit collet.
Le temps est à la pluie et à l’homélie ; on se
défend de l’une et de l’autre en ne sortant qu’en
voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa pipe.
Mon doux Jésus ! quel
déchaînement ! quelle furie !
– Qui vous a mordu ? qui vous a
piqué ? que diable avez-vous donc pour crier si haut, et que vous a
fait ce pauvre vice pour lui en tant vouloir, lui qui est si bon homme, si
facile à vivre, et qui ne demande qu’à s’amuser
lui-même et à ne pas ennuyer les autres, si faire se peut ?
– Agissez avec le vice comme Serre avec le gendarme : embrassez-vous,
et que tout cela finisse. – Croyez-m’en, vous vous en trouverez
bien. – Eh ! mon Dieu ! messieurs les prédicateurs, que
feriez-vous donc sans le vice ? – Vous seriez réduits,
dès demain, à la mendicité, si l’on devenait vertueux
aujourd’hui.
Les théâtres seraient
fermés ce soir. – Sur quoi feriez-vous votre feuilleton ?
– Plus de bals de l’Opéra pour remplir vos colonnes, –
plus de romans à disséquer ; car bals, romans,
comédies, sont les vraies pompes de Satan, si l’on en croit notre
sainte Mère l’Église. – L’actrice renverrait son
entreteneur, et ne pourrait plus vous payer son éloge. – On ne
s’abonnerait plus à vos journaux ; on lirait saint Augustin,
on irait à l’église, on dirait son rosaire. Cela serait
peut-être très bien ; mais, à coup sûr, vous
n’y gagneriez pas. – Si l’on était vertueux, où
placeriez-vous vos articles sur l’immoralité du
siècle ? Vous voyez bien que le vice est bon à quelque
chose.
Mais c’est la mode maintenant d’être
vertueux et chrétien, c’est une tournure qu’on se
donne ; on se pose en saint Jérôme, comme autrefois en don
Juan ; l’on est pâle et macéré, l’on porte
les cheveux à l’apôtre, l’on marche les mains jointes
et les yeux fichés en terre ; on prend un petit air confit en
perfection ; on a une Bible ouverte sur sa cheminée, un crucifix et
du buis bénit à son lit ; l’on ne jure plus, l’on
fume peu, et l’on chique à peine. – Alors on est
chrétien, l’on parle de la sainteté de l’art, de la
haute mission de l’artiste, de la poésie du catholicisme, de
M. de Lamennais, des peintres de l’école
angélique, du concile de Trente, de l’humanité progressive
et de mille autres belles choses. – Quelques-uns font infuser dans leur
religion un peu de républicanisme ; ce ne sont pas les moins
curieux. Ils accouplent Robespierre et Jésus-Christ de la façon la
plus joviale, et amalgament avec un sérieux digne d’éloges
les Actes des Apôtres et les décrets de la
sainte convention,
c’est l’épithète sacramentelle ; d’autres y
ajoutent, pour dernier ingrédient, quelques idées
saint-simoniennes. – Ceux-là sont complets et carrés par la
base ; après eux, il faut tirer l’échelle. Il
n’est pas donné au ridicule humain d’aller plus loin, –
has ultra metas..., etc. Ce sont les
colonnes d’Hercule du burlesque.
Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie
qui court que le néo-christianisme lui-même jouit d’une
certaine faveur. On dit qu’il compte jusqu’à un adepte, y
compris M. Drouineau.
Une variété extrêmement curieuse du
journaliste proprement dit moral, c’est le journaliste à famille
féminine.
Celui-là pousse la susceptibilité pudique
jusqu’à l’anthropophagie, ou peu s’en faut.
Sa manière de procéder, pour être simple
et facile au premier coup d’œil, n’en est pas moins bouffonne
et superlativement récréative, et je crois qu’elle vaut
qu’on la conserve à la postérité, – à
nos derniers neveux, comme disaient les perruques du prétendu grand
siècle.
D’abord pour se poser en journaliste
de cette espèce, il faut quelques petits ustensiles préparatoires,
– tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères,
le plus de sœurs possible, un assortiment de filles complet et des cousines
innombrablement. – Ensuite il faut une pièce de
théâtre ou un roman quelconque, une plume, de l’encre, du
papier et un imprimeur. Il faudrait peut-être bien une idée et
plusieurs abonnés ; mais on s’en passe avec beaucoup de
philosophie et l’argent des actionnaires.
Quand on a tout cela, l’on peut s’établir
journaliste moral. Les deux recettes suivantes, convenablement variées,
suffisent à la rédaction.
Modèles
d’articles vertueux
sur une
première représentation.
« Après la littérature de sang, la
littérature de fange ; après la Morgue et le bagne,
l’alcôve et le lupanar ; après les guenilles
tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la
débauche ; après, etc. (selon le besoin et l’espace, on
peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusqu’à cinquante et
au-delà), – c’est justice. – Voilà où
mènent l’oubli des saines doctrines et le dévergondage
romantique : le théâtre est devenu une école de
prostitution où l’on n’ose se hasarder qu’en tremblant
avec une femme qu’on respecte. Vous venez sur la foi d’un nom
illustre, et vous êtes obligé de vous retirer au troisième
acte avec votre jeune fille toute troublée et toute
décontenancée. Votre femme cache sa rougeur derrière son
éventail ; votre sœur, votre cousine, etc. » (On peut
diversifier les titres de parenté ; il suffit que ce soient des
femelles.)
Nota. – Il y en a un qui a
poussé la moralité jusqu’à dire : Je
n’irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. – Celui-là,
je l’admire et je l’aime ; je le porte dans mon cœur,
comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien ; car il a eu
l’idée la plus triomphante, la plus pyramidale, la plus
ébouriffée, la plus luxorienne qui soit tombée dans une
cervelle d’homme, en ce benoît dix-neuvième siècle
où il en est tombé tant et de si drôles.
La méthode pour rendre compte d’un livre est
très expéditive et à la portée de toutes les
intelligences :
« Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous
soigneusement chez vous ; ne le laissez pas traîner sur la table. Si
votre femme et votre fille venaient à l’ouvrir, elles seraient
perdues. – Ce livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait
peut-être eu un grand succès, au temps de Crébillon, dans
les petites maisons, aux soupers fins des duchesses ; mais maintenant que
les mœurs se sont épurées, maintenant que la main du peuple a
fait crouler l’édifice vermoulu de l’aristocratie, etc.,
etc., que... que... que... – il faut, dans toute œuvre, une
idée, une idée... là, une idée morale et religieuse
qui... une vue haute et profonde répondant aux besoins de
l’humanité ; car il est déplorable que de jeunes
écrivains sacrifient au succès les choses les plus saintes, et
usent un talent, estimable d’ailleurs, à des peintures lubriques
qui feraient rougir des capitaines de dragons (la virginité du capitaine
de dragons est, après la découverte de l’Amérique, la
plus belle découverte que l’on ait faite depuis longtemps). –
Le roman dont nous faisons la critique rappelle Thérèse
philosophe, Félicia, le Compère Mathieu, les Contes de
Grécourt. » – Le journaliste vertueux est d’une
érudition immense en fait de romans orduriers ; – je serais
curieux de savoir pourquoi.
Il est effrayant de songer qu’il y
a, de par les journaux, beaucoup d’honnêtes industriels qui
n’ont que ces deux recettes pour subsister, eux et la nombreuse famille
qu’ils emploient.
Apparemment que je suis le personnage le plus
énormément immoral qu’il se puisse trouver en Europe et
ailleurs ; car je ne vois rien de plus licencieux dans les romans et les
comédies de maintenant que dans les romans et les comédies
d’autrefois, et je ne comprends guère pourquoi les oreilles de
messieurs des journaux sont devenues tout à coup si janséniquement
chatouilleuses.
Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire
que Pigault-Lebrun, Crébillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et tous
autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dépassent en
immoralité, puisque immoralité il y a, les productions les plus
échevelées et les plus dévergondées de MM. tels
et tels, que je ne nomme pas, par égard pour leur pudeur.
Il faudrait la plus insigne mauvaise foi
pour n’en pas convenir.
Qu’on ne m’objecte pas que j’ai
allégué ici des noms peu ou mal connus. Si je n’ai pas
touché aux noms éclatants et monumentaux, ce n’est pas
qu’ils ne puissent appuyer mon assertion de leur grande
autorité.
Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont
assurément pas, à la différence de mérite
près, beaucoup plus susceptibles d’être donnés en prix
aux petites tartines des pensionnats que les Contes immoraux de notre ami le
lycanthrope, ou même que les Contes moraux du doucereux Marmontel.
Que voit-on dans les comédies du grand
Molière ? La sainte institution du mariage (style de
catéchisme et de journaliste) bafouée et tournée en
ridicule à chaque scène.
Le mari est vieux et laid et cacochyme ; il met sa
perruque de travers ; son habit n’est plus à la mode ; il
a une canne à bec-de-corbin, le nez barbouillé de tabac, les
jambes courtes, l’abdomen gros comme un budget. – Il bredouille, et
ne dit que des sottises ; il en fait autant qu’il en dit ; il ne
voit rien, il n’entend rien ; on embrasse sa femme à sa
barbe ; il ne sait pas de quoi il est question : cela dure ainsi
jusqu’à ce qu’il soit bien et dûment constaté
cocu à ses yeux et aux yeux de toute la salle on ne peut plus
édifiée, et qui applaudit à tout rompre.
Ceux qui applaudissent le plus sont ceux
qui sont le plus mariés.
Le mariage s’appelle, chez Molière, George
Dandin ou Sganarelle.
L’adultère, Damis ou Clitandre ; il
n’y a pas de nom assez doucereux et charmant pour lui.
L’adultère est toujours jeune, beau, bien fait
et marqués pour le moins. Il entre en chantonnant à la cantonade
la courante la plus nouvelle ; il fait un ou deux pas en scène de
l’air le plus délibéré et le plus triomphant du
monde ; il se gratte l’oreille avec l’ongle rose de son petit
doigt coquettement écarquillé ; il peigne avec son peigne
d’écaille sa belle chevelure blondine, et rajuste ses canons qui
sont du grand volume. Son pourpoint et son haut-de-chausses disparaissent sous
les aiguillettes et les nœuds de ruban, son rabat est de la bonne
faiseuse ; ses gants flairent mieux que benjoin et civette ; ses
plumes ont coûté un louis le brin.
Comme son œil est en feu et sa joue en fleur ! que
sa bouche est souriante ! que ses dents sont blanches ! comme sa main
est douce et bien lavée.
Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries
parfumées en beau style précieux et du meilleur air ; il a lu
les romans et sait la poésie, il est vaillant et prompt à
dégainer, il sème l’or à pleines mains. – Aussi
Angélique, Agnès, Isabelle se peuvent à peine tenir de lui
sauter au cou, si bien élevées et si grandes dames qu’elles
soient ; aussi le mari est-il régulièrement trompé au
cinquième acte, bien heureux quand ce n’est pas dès le
premier.
Voilà comme le mariage est
traité par Molière, l’un des plus hauts et des plus graves
génies qui jamais aient été. – Croit-on qu’il y
ait rien de plus fort dans les réquisitoires
d’
Indiana et de
Valentine ?
La paternité est encore moins respectée,
s’il est possible. Voyez Orgon, voyez Géronte, voyez-les
tous.
Comme ils sont volés par leurs fils, battus par leurs
valets ! Comme on met à nu, sans pitié pour leur âge,
et leur avarice, et leur entêtement, et leur
imbécillité ! – Quelles plaisanteries ! quelles
mystifications !
Comme on les pousse par les épaules hors de la vie,
ces pauvres vieux qui sont longs à mourir, et qui ne veulent point donner
leur argent ! comme on parle de l’éternité des
parents ! quels plaidoyers contre l’hérédité, et
comme cela est plus convaincant que toutes les déclamations
saint-simoniennes !
Un père, c’est un ogre, c’est un Argus,
c’est un geôlier, un tyran, quelque chose qui n’est bon tout
au plus qu’à retarder un mariage pendant trois jusqu’à
la reconnaissance finale. – Un père est le mari ridicule au grand
complet. – Jamais un fils n’est ridicule dans Molière ;
car Molière, comme tous les auteurs de tous les temps possibles, faisait
sa cour à la jeune génération aux dépens de
l’ancienne.
Et les Scapins, avec leur cape
rayée à la napolitaine, et leur bonnet sur l’oreille, et
leur plume balayant les bandes d’air, ne sont-ils pas des gens bien pieux,
bien chastes et bien dignes d’être canonisés ? –
Les bagnes sont pleins d’honnêtes gens qui n’ont pas fait le
quart de ce qu’ils font. Les roueries de Trialph sont de pauvres roueries
en comparaison des leurs. Et les Lisettes et les Martons, quelles gaillardes,
tudieu ! – Les courtisanes des rues sont loin d’être
aussi délurées, aussi promptes à la riposte grivoise. Comme
elles s’entendent à remettre un billet ! comme elles font bien
la garde pendant les rendez-vous ! – Ce sont, sur ma parole, de
précieuses filles, serviables et de bon conseil.
C’est une charmante société qui
s’agite et se promène à travers ces comédies et ces
imbroglios. – Tuteurs dupés, maris cocus, suivantes libertines,
valets aigrefins, demoiselles folles d’amour, fils
débauchés, femmes adultères ; cela ne vaut-il pas bien
les jeunes beaux mélancoliques et les pauvres faibles femmes
opprimées et passionnées des drames et des romans de nos faiseurs
en vogue ?
Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse
de poison obligée : les dénouements sont aussi heureux que
les dénouements des contes de fées, et tout le monde,
jusqu’au mari, est on ne peut plus satisfait. Dans Molière, la
vertu est toujours honnie et rossée ; c’est elle qui porte les
cornes, et tend le dos à Mascarille ; à peine si la
moralité apparaît une fois à la fin de la pièce sous
la personnification un peu bourgeoise de l’exempt Loyal.
Tout ce que nous venons de dire ici
n’est pas pour écorner le piédestal de Molière ;
nous ne sommes pas assez fou pour aller secouer ce colosse de bronze avec nos
petits bras ; nous voulions simplement démontrer aux pieux
feuilletonistes, qu’effarouchent les ouvrages nouveaux et romantiques, que
les classiques anciens, dont ils recommandent chaque jour la lecture et
l’imitation, les surpassent de beaucoup en gaillardise et en
immoralité.
À Molière nous pourrions aisément
joindre et Marivaux et La Fontaine, ces deux expressions si opposées de
l’esprit français, et Régnier, et Rabelais, et Marot, et
bien d’autres. Mais notre intention n’est pas de faire ici, à
propos de morale, un cours de littérature à l’usage des
vierges du feuilleton.
Il me semble que l’on ne devrait pas faire tant de
tapage à propos de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps
d’Ève la blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience,
être aussi primitifs et aussi patriarcaux que l’on était dans
l’arche. Nous ne sommes pas des petites filles se préparant
à leur première communion ; et, quand nous jouons au
corbillon, nous ne répondons pas tarte
à la crème. Notre naïveté est assez
passablement savante, et il y a longtemps que notre virginité court la
ville ; ce sont là de ces choses que l’on n’a pas deux
fois ; et, quoi que nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il
n’y a rien au monde qui coure plus vite qu’une virginité qui
s’en va et qu’une illusion qui s’envole.
Après tout, il n’y a
peut-être pas grand mal, et la science de toutes choses est-elle
préférable à l’ignorance de toutes choses.
C’est une question que je laisse à débattre à de plus
savants que moi. Toujours est-il que le monde a passé l’âge
où l’on peut jouer la modestie et la pudeur, et je le crois trop
vieux barbon pour faire l’enfantin et le virginal sans se rendre
ridicule.
Depuis son hymen avec la civilisation, la
société a perdu le droit d’être ingénue et
pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont encore de mise au coucher de la
mariée, et qui ne peuvent plus servir le lendemain ; car la jeune
femme ne se souvient peut-être plus de la jeune fille, ou, si elle
s’en souvient, c’est une chose très indécente, et qui
compromet gravement la réputation du mari.
Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont
remplacé dans les feuilles publiques la critique littéraire, il me
prend quelquefois de grands remords et de grandes appréhensions, à
moi qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop fortement
épicées, comme un jeune homme qui a du feu et de l’entrain
peut en avoir à se reprocher.
À côté de ces
Bossuets du Café de Paris, de ces Bourdaloues du balcon de
l’Opéra, de ces Catons à tant la ligne qui gourmandent le
siècle d’une si belle façon, je me trouve en effet le plus
épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face
de la terre ; et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes
péchés, tant capitaux que véniels, avec les blancs et
interlignes de rigueur, pourrait à peine, entre les mains du plus habile
libraire, former un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour
quelqu’un qui n’a pas la prétention d’aller en paradis
dans l’autre monde, et de gagner le prix Montyon ou d’être
rosière en celui-ci.
Puis quand je pense que j’ai rencontré sous la
table, et même ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je
reviens à une meilleure opinion de moi-même, et j’estime
qu’avec tous les défauts que je puisse avoir ils en ont un autre
qui est bien, à mes yeux, le plus grand et le pire de tous : –
c’est l’hypocrisie que je veux dire.
En cherchant bien, on trouverait peut-être un autre
petit vice à ajouter ; mais celui-ci est tellement hideux
qu’en vérité je n’ose presque pas le nommer.
Approchez-vous, et je m’en vais vous couler son nom dans
l’oreille : – c’est l’envie.
L’envie, et pas autre chose.
C’est elle qui s’en va rampant et serpentant
à travers toutes ces paternes homélies : quelque soin
qu’elle prenne de se cacher, on voit briller de temps en temps, au-dessus
des métaphores et des figures de rhétorique, sa petite tête
plate de vipère ; on la surprend à lécher de sa langue
fourchue ses lèvres toutes bleues de venin, on l’entend siffloter
tout doucettement à l’ombre d’une épithète
insidieuse.
Je sais bien que c’est une
insupportable fatuité de prétendre qu’on vous envie, et que
cela est presque aussi nauséabond qu’un merveilleux qui se vante
d’une bonne fortune. – Je n’ai pas la forfanterie de me croire
des ennemis et des envieux ; c’est un bonheur qui n’est pas
donné à tout le monde, et je ne l’aurai probablement pas de
longtemps : aussi je parlerai librement et sans
arrière-pensée, comme quelqu’un de très
désintéressé dans cette question.
Une chose certaine et facile à démontrer
à ceux qui pourraient en douter, c’est l’antipathie naturelle
du critique contre le poète, – de celui qui ne fait rien contre
celui qui fait, – du frelon contre l’abeille – du cheval
hongre contre l’étalon.
Vous ne vous faites critique qu’après
qu’il est bien constaté à vos propres yeux que vous ne
pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste
rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon
de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps courtisé la
Muse, vous avez essayé de la dévirginer ; mais vous
n’avez pas assez de vigueur pour cela ; l’haleine vous a
manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué
au pied de la sainte montagne.
Je conçois cette haine. Il est
douloureux de voir un autre s’asseoir au banquet où l’on
n’est pas invité, et coucher avec la femme qui n’a pas voulu
de vous. Je plains de tout mon cœur le pauvre eunuque obligé
d’assister aux ébats du Grand Seigneur.
Il est admis dans les profondeurs les plus secrètes
de l’Oda ; il mène les sultanes au bain ; il voit luire
sous l’eau d’argent des grands réservoirs ces beaux corps
tout ruisselants de perles et plus polis que des agates ; les
beautés les plus cachées lui apparaissent sans voiles. On ne se
gêne pas devant lui. – C’est un eunuque. – Le sultan
caresse sa favorite en sa présence, et la baise sur sa bouche de grenade.
– En vérité, c’est une bien fausse situation que la
sienne, et il doit être bien embarrassé de sa contenance.
Il en est de même pour le critique qui voit le
poète se promener dans le jardin de poésie avec ses neuf belles
odalisques, et s’ébattre paresseusement à l’ombre de
grands lauriers verts. Il est bien difficile qu’il ne ramasse pas les
pierres du grand chemin pour les lui jeter et le blesser derrière son
mur, s’il est assez adroit pour cela.
Le critique qui n’a rien produit est un
lâche ; c’est comme un abbé qui courtise la femme
d’un laïque : celui-ci ne peut lui rendre la pareille ni se
battre avec lui.
Je crois que ce serait une histoire au
moins aussi curieuse que celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa
les souliers à poulaine, que l’histoire des différentes
manières de déprécier un ouvrage quelconque depuis un mois
jusqu’à nos jours.
Il y a assez de matières pour quinze ou seize volumes
in-folio ; mais nous aurons pitié du lecteurs, et nous nous
bornerons à quelques lignes, – bienfait pour lequel nous demandons
une reconnaissance plus qu’éternelle. – À une
époque très reculée, qui se perd dans la nuit des
âges, il y a bien tantôt trois semaines de cela, le roman moyen
âge florissait principalement à Paris et dans la banlieue. La cotte
armoriée était en grand honneur ; on ne méprisait pas
les coiffures à la hennin, on estimait fort le pantalon mi-parti ;
la dague était hors de prix ; le soulier à poulaine
était adoré comme un fétiche. – Ce
n’étaient qu’ogives, tourelles, colonnettes, verrières
coloriées, cathédrales et châteaux forts ; – ce
n’étaient que demoiselles et damoiseaux, pages et valets, truands
et soudards, galants chevaliers et châtelains féroces ;
– toutes choses certainement plus innocentes que les jeux innocents, et
qui ne faisaient de mal à personne.
Le critique n’avait pas attendu au second roman pour
commencer son œuvre de dépréciation ; dès le
premier qui avait paru, il s’était enveloppé de son cilice
de poil de chameau, et s’était répandu un boisseau de cendre
sur la tête : puis, prenant sa grande voix dolente, il
s’était mis à crier :
– Encore du moyen âge,
toujours du moyen âge ! qui me délivrera du moyen âge,
de ce moyen âge qui n’est pas le moyen âge ? –
Moyen âge de carton et de terre cuite qui n’a du moyen âge que
le nom. – Oh ! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur
cœur de fer, dans leur poitrine de fer ! – Oh ! les
cathédrales avec leurs rosaces toujours épanouies et leurs
verrières en fleurs, avec leurs dentelles de granit, avec leurs
trèfles découpés à jour, leurs pignons
tailladés en scie, avec leur chasuble de pierre brodée comme un
voile de mariée, avec leurs cierges, avec leurs chants, avec leurs
prêtres étincelants, avec leur peuple à genoux, avec leur
orgue qui bourdonne et leurs anges planant et battant de l’aile sous les
voûtes ! – comme ils m’ont gâté mon moyen
âge, mon moyen âge si fin et si coloré ! comme ils
l’ont fait disparaître sous une couche de grossier badigeon !
quelles criardes enluminures ! – Ah ! barbouilleurs ignorants,
qui croyez avoir fait de la couleur pour avoir plaqué rouge sur bleu,
blanc sur noir et vert sur jaune, vous n’avez vu du moyen âge que
l’écorce, vous n’avez pas deviné l’âme du
moyen âge, le sang ne circule pas dans la peau dont vous revêtez vos
fantômes, il n’y a pas de cœur dans vos corselets
d’acier, il n’y a pas de jambes dans vos pantalons de tricot, pas de
ventre ni de gorge derrière vos jupes armoriées : ce sont des
habits qui ont la forme d’hommes, et voilà tout. – Donc,
à bas le moyen âge tel que nous l’ont fait les faiseurs (le
grand mot est lâché ! les faiseurs) ! Le moyen âge
ne répond à rien maintenant, nous voulons autre chose.
Et le public, voyant que les
feuilletonistes aboyaient au moyen âge, se prit d’une belle passion
pour ce pauvre moyen âge, qu’ils prétendaient avoir
tué du coup. Le moyen âge envahit tout, aidé par
l’empêchement des journaux : – drames, mélodrames,
romances, nouvelles, poésies, il y eut jusqu’à des
vaudevilles moyen âge, et Momus répéta des flonflons
féodaux.
À côté du roman moyen âge
verdissait le roman charogne, genre de roman très agréable, et
dont les petites-maîtresses nerveuses et les cuisinières
blasées faisaient une très grande consommation.
Les feuilletonistes sont bien vite arrivés à
l’odeur comme des corbeaux à la curée, et ils ont
dépecé du bec de leurs plumes et méchamment mis à
mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait qu’à
prospérer et à se putréfier paisiblement sur les rayons
graisseux des cabinets de lecture. Que n’ont-ils pas dit ? que
n’ont-ils pas écrit ? – Littérature de morgue ou
de bagne, cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et
d’argousin qui a la fièvre chaude ! Ils donnaient
bénignement à entendre que les auteurs étaient des
assassins et des vampires, qu’ils avaient contracté la vicieuse
habitude de tuer leur père et leur mère, qu’ils buvaient du
sang dans des crânes, qu’ils se servaient de tibias pour fourchette
et coupaient leur pain avec une guillotine.
Et pourtant ils savaient mieux que
personne, pour avoir souvent déjeuné avec eux, que les auteurs de
ces charmantes tueries étaient de braves fils de famille, très
débonnaires et de bonne société, gantés de blanc,
fashionablement myopes, – se
nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes d’homme,
et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du sang de jeune fille ou
d’enfant nouveau-né. – Pour avoir vu et touché leurs
manuscrits, ils savaient parfaitement qu’ils étaient écrits
avec de l’encre de la grande vertu, sur du papier anglais, et non avec
sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif.
Mais, quoi qu’ils dissent ou qu’ils fissent, le
siècle était à la charogne, et le charnier lui plaisait
mieux que le boudoir ; le lecteur ne se prenait qu’à un
hameçon amorcé d’un petit cadavre déjà
bleuissant. – Chose très concevable ; mettez une rose au bout
de votre ligne, les araignées auront le temps de faire leur toile dans le
pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit fretin ;
accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes, barbillons, perches,
anguilles sauteront à trois pieds hors de l’eau pour le happer.
– Les hommes ne sont pas aussi différents des poissons qu’on
a l’air de le croire généralement.
On aurait dit que les journalistes
étaient devenus quakers, brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il
leur avait pris une subite horreur du rouge et du sang. – Jamais on ne les
avait vus si fondants, si émollients ; – c’était
de la crème et du petit lait. – Ils n’admettaient que deux
couleurs, le bleu de ciel ou le vert pomme. Le rose n’était que
souffert, et, si le public les eût laissés faire, ils
l’eussent mené paître des épinards sur les rives du
Lignon, côte à côte avec les moutons d’Amaryllis. Ils
avaient changé leur frac noir contre la veste tourterelle de
Céladon ou de Silvandre, et entouré leurs plumes d’oie de
roses pompons et de faveurs en manière de houlette pastorale. Ils
laissaient flotter leurs cheveux à l’enfant, et
s’étaient fait des virginités d’après la
recette de Marion Delorme, à quoi ils avaient aussi bien réussi
qu’elle.
Ils appliquaient à la littérature
l’article du Décalogue :
Homicide point ne seras.
On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre
dramatique, et le cinquième acte était devenu impossible.
Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux,
la hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les héros dramatiques
vécussent jusqu’à l’âge de
Melchisédech ; et cependant il est reconnu, depuis un temps
immémorial, que le but de toute tragédie est de faire assommer
à la dernière scène un pauvre diable de grand homme qui
n’en peut mais, comme le but de toute comédie est de conjoindre
matrimonialement deux imbéciles de jeunes premiers d’environ
soixante ans chacun.
C’est vers ce temps que j’ai
jeté au feu (après en avoir tiré un double, ainsi que cela
se fait toujours) deux superbes et magnifiques drames moyen âge,
l’un en vers et l’autre en prose, dont les héros
étaient écartelés et bouillis en plein
théâtre, ce qui eût été très jovial et
assez inédit.
Pour me conformer à leurs idées, j’ai
composé depuis une tragédie antique en cinq actes, nommée
Héliogabale, dont le
héros se jette dans les latrines, situation extrêmement neuve et
qui a l’avantage d’amener une décoration non encore vue au
théâtre. – J’ai fait aussi un drame moderne
extrêmement supérieur à
Antony, Arthur ou l’Homme fatal,
où l’idée providentielle
arrive sous la forme d’un pâté de foie gras de Strasbourg,
que le héros mange jusqu’à la dernière miette
après avoir consommé plusieurs viols, ce qui, joint à ses
remords, lui donne une abominable indigestion dont il meurt. – Fin morale
s’il en fut, qui prouve que Dieu est juste et que le vice est toujours
puni et la vertu récompensée.
Quant au genre monstre,
vous savez comme ils l’ont traité, comme ils ont arrangé Han
d’Islande, ce mangeur d’hommes, Habibrah l’obi, Quasimodo le
sonneur, et Triboulet, qui n’est que bossu, – toute cette famille si
étrangement fourmillante, – toutes ces crapauderies gigantesques
que mon cher voisin fait grouiller et sauteler à travers les forêts
vierges et les cathédrales de ses romans. Ni les grands traits à
la Michel-Ange, ni les curiosités dignes de Callot, ni les effets
d’Ombre et de Pair à la façon de Goya, rien n’a pu
trouver grâce devant eux ; ils l’ont renvoyé à
ses odes, quand il a fait des romans ; à ses romans, quand il a fait
des drames : tactique ordinaire des journalistes qui aiment toujours mieux
ce qu’on a fait que ce qu’on fait. Heureux homme, toutefois, que
celui qui est reconnu supérieur même par les feuilletonistes dans
tous ses ouvrages, excepté, bien entendu, celui dont ils rendent compte,
et qui n’aurait qu’à écrire un traité de
théologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son
théâtre admirable !
Pour le
roman de cœur, le roman ardent et passionné, qui a pour père
Werther l’Allemand, et pour mère Manon Lescaut la Française,
nous avons touché, au commencement de cette préface, quelques mots
de la teigne morale qui s’y est désespérément
attachée sous prétexte de religion et de bonnes mœurs. Les
poux critiques sont comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour
aller aux vivants. Du cadavre du roman moyen âge les critiques sont
passés au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur
pourrait bien ébrécher les dents.
Nous
pensons, malgré tout le respect que nous avons pour les modernes
apôtres, que les auteurs de ces romans appelés immoraux, sans
être aussi mariés que les journalistes vertueux, ont assez
généralement une mère, et que plusieurs d’entre eux
ont des sœurs et sont pourvus d’une abondante famille
féminine ; mais leurs mères et leurs sœurs ne lisent pas
de romans, même de romans immoraux ; elles cousent, brodent et
s’occupent des choses de la maison. – Leurs bas, comme dirait
M. Planard, sont d’une entière blancheur : vous les
pouvez regarder aux jambes, – elles ne sont pas bleues, et le bonhomme
Chrysale, lui qui haïssait tant les femmes savantes, les proposerait pour
exemple à la docte Philaminte.
Quant aux épouses
de ces messieurs, puisqu’ils en ont tant, si virginaux que soient leurs
maris, il me semble, à moi, qu’il est de certaines choses
qu’elles doivent savoir. – Au fait, il se peut bien qu’ils ne
leur aient rien montré. Alors je comprends qu’ils tiennent à
les maintenir dans cette précieuse et benoîte ignorance. Dieu est
grand et Mahomet est son prophète ! – Les femmes sont
curieuses ; fassent le ciel et la morale qu’elles contentent leur
curiosité d’une manière plus légitime
qu’Ève, leur grand-mère, et n’aillent pas faire des
questions au serpent !
Pour leurs filles, si
elles ont été en pension, je ne vois pas ce que les livres
pourraient leur apprendre.
Il est
aussi absurde de dire qu’un homme est un ivrogne parce qu’il
décrit une orgie, un débauché parce qu’il raconte une
débauche que de prétendre qu’un homme est vertueux parce
qu’il a fait un livre de morale ; tous les jours on voit le
contraire. – C’est le personnage qui parle et non
l’auteur ; son héros est athée, cela ne veut pas dire
qu’il soit athée ; il fait agir et parler les brigands en
brigands, il n’est pas pour cela un brigand. À ce compte, il
faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques ; ils ont
plus commis de meurtres que Mandrin et Cartouche ; on ne l’a pas fait
cependant, et je ne crois même pas qu’on le fasse de longtemps, si
vertueuse et si morale que puisse devenir la critique. C’est une des
manies de ces petits grimauds à cervelle étroite que de substituer
toujours l’auteur à l’ouvrage et de recourir à la
personnalité pour donner quelque pauvre intérêt de scandale
à leurs misérables rapsodies, qu’ils savent bien que
personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion
individuelle.
Nous ne concevons
guère à quoi tendent toutes ces criailleries, à quoi bon
toutes ces colères et tous ces abois, – et qui pousse messieurs les
Geoffroy au petit pied à se faire les don Quichotte de la morale, et,
vrais sergents de ville littéraires, à empoigner et à
bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promène dans
un livre la cornette posée de travers ou la jupe troussée un peu
trop haut. – C’est fort singulier.
L’époque,
quoi qu’ils en disent, est immorale (si ce mot-là signifie quelque
chose, ce dont nous doutons fort), et nous n’en voulons pas d’autre
preuve que la quantité de livres immoraux qu’elle produit et le
succès qu’ils ont. – Les livres suivent les mœurs et les
mœurs ne suivent pas les livres. – La Régence a fait
Crébillon, ce n’est pas Crébillon qui a fait la
Régence. Les petites bergères de Boucher étaient
fardées et débraillées, parce que les petites marquises
étaient fardées et débraillées. – Les tableaux
se font d’après les modèles et non les modèles
d’après les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais où que
la littérature et les arts influaient sur les mœurs. Qui que ce
soit, c’est indubitablement un grand sot. – C’est comme si
l’on disait : Les petits pois font pousser le printemps ; les
petits pois poussent au contraire parce que c’est le printemps, et les
cerises parce que c’est l’été. Les arbres portent les
fruits, et ce ne sont pas les fruits qui portent les arbres assurément,
loi éternelle et invariable dans sa variété ; les
siècles se succèdent, et chacun porte son fruit qui n’est
pas celui du siècle précédent ; les livres sont les
fruits des mœurs.
À côté
des journalistes moraux, sous cette pluie d’homélies comme sous une
pluie d’été dans quelque parc, il a surgi, entre les
planches du tréteau saint-simonien, une théorie de petits
champignons d’une nouvelle espèce assez curieuse, dont nous allons
faire l’histoire naturelle.
Ce sont
les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le nez court à ne le
pouvoir chausser de lunettes, et cependant n’y voyaient pas aussi loin que
leur nez.
Quand un auteur jetait sur
leur bureau un volume quelconque, roman ou poésie, – ces messieurs
se renversaient nonchalamment sur leur fauteuil, le mettaient en
équilibre sur ses pieds de derrière, et, se balançant
d’un air capable, ils se rengorgeaient et disaient :
–
À quoi sert
ce livre ? Comment peut-on l’appliquer à la moralisation et au
bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ?
Quoi ! pas un mot des besoins de la société, rien de
civilisant et de progressif ! Comment, au lieu de faire la grande
synthèse de l’humanité, et de suivre, à travers les
événements de l’histoire, les phases de l’idée
régénératrice et providentielle, peut-on faire des
poésies et des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font
pas avancer la génération dans le chemin de l’avenir ?
Comment peut-on s’occuper de la forme, du style, de la rime en
présence de si graves intérêts ? – Que nous font,
à nous, et le style et la rime, et la forme ? c’est bien de
cela qu’il s’agit (pauvres renards, ils sont trop verts) !
– La société soufre, elle est en proie à un grand
déchirement intérieur (traduisez : personne ne veut
s’abonner aux journaux utiles). C’est au poète à
chercher la cause de ce
malaise et à
le guérir. Le moyen, il le trouvera en sympathisant de cœur et
d’âme avec l’humanité (des poètes
philanthropes ! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce
poète, nous l’attendons, nous l’appelons de tous nos
vœux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la foule,
à lui les palmes, à lui les couronnes, à lui le
Prytanée...
À la bonne
heure ; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur se tienne
éveillé jusqu’à la fin de cette bienheureuse
Préface, nous ne continuerons pas cette imitation très
fidèle du style utilitaire, qui, de sa nature, est passablement
soporifique, et pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours
d’académie.
Préface
Non,
imbéciles, non, crétins et goitreux ...
Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que
vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la
gélatine ; – un roman n’est pas une paire de bottes sans
couture ; un sonnet, une seringue à jet continu ; un drame
n’est pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et
faisant marcher l’humanité dans la voie du progrès.
De par les boyaux de tous les papes passés,
présents et futurs, non et deux cent mille fois non.
On ne se fait pas un bonnet de coton d’une
métonymie, on ne chausse pas une comparaison en guise de pantoufle ;
on ne se peut servir d’une antithèse pour parapluie ;
malheureusement, on ne saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes
bariolées en manière de gilet. J’ai la conviction intime
qu’une ode est un vêtement trop léger pour l’hiver, et
qu’on ne serait pas mieux habillé avec la strophe,
l’antistrophe et l’épode que cette femme du cynique qui se
contentait de sa seule vertu pour chemise, et allait nue comme la main, à
ce que raconte l’histoire.
Cependant le célèbre
M. de La Calprenède eut une fois un habit, et, comme on lui
demandait quelle étoffe c’était, il répondit :
Du Silvandre. –
Silvandre
était une pièce qu’il venait de faire
représenter avec succès.
De pareils raisonnements font hausser les épaules
par-dessus la tête, et plus haut que le duc de Glocester.
Des gens qui ont la prétention d’être des
économistes, et qui veulent rebâtir la société de
fond en comble, avancent sérieusement de semblables
billevesées.
Un roman a deux utilités : – l’une
matérielle, l’autre spirituelle, si l’on peut se servir
d’une pareille expression à l’endroit d’un roman.
– L’utilité matérielle, ce sont d’abord les
quelques mille francs qui entrent dans la poche de l’auteur, et le lestent
de façon que le diable ou le vent ne l’emportent ; pour le
libraire, c’est un beau cheval de race qui piaffe et saute avec son
cabriolet d’ébène et d’acier, comme dit Figaro ;
pour le marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque, et
souvent le moyen de gâter un beau site ; pour les imprimeurs,
quelques tonnes de bois de campêche pour se mettre hebdomadairement le
gosier en couleur ; pour le cabinet de lecture, des tas de gros sous
très prolétairement vert-de-grisés, et une quantité
de graisse, qui, si elle était convenablement recueillie et
utilisée, rendrait superflue la pêche de la baleine. –
L’utilité spirituelle est que, pendant qu’on lit des romans,
on dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et progressifs, ou telles
autres drogues indigestes et abrutissantes.
Qu’on dise après cela que
les romans ne contribuent pas à la civilisation. – Je ne parlerai
pas des débitants de tabac, des épiciers et des marchands de
pommes de terre frites, qui ont un intérêt très grand dans
cette branche de littérature, le papier qu’elle emploie
étant, en général, de qualité supérieure
à celui des journaux.
En vérité, il y a de quoi rire d’un pied
en carré, en entendant disserter messieurs les utilitaires
républicains ou saint-simoniens. – Je voudrais bien savoir
d’abord ce que veut dire précisément ce grand flandrin de
substantif dont ils truffent quotidiennement le vide de leurs colonnes, et qui
leur sert de schibroleth et de terme sacramentel. – Utilité :
quel est ce mot, et à quoi s’applique-t-il ?
Il y a deux sortes d’utilité, et le sens de ce
vocable n’est jamais que relatif. Ce qui est utile pour l’un ne
l’est pas pour l’autre. Vous êtes savetier, je suis
poète. – Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec mon
second. – Un dictionnaire de rimes m’est d’une grande
utilité ; vous n’en avez que faire pour carreler une vieille
paire de bottes, et il est juste de dire qu’un tranchet ne me servirait
pas à grand-chose pour faire une ode. – Après cela, vous
objecterez qu’un savetier est bien au-dessus d’un poète, et
que l’on se passe mieux de l’un que de l’autre. Sans
prétendre rabaisser l’illustre profession de savetier, que
j’honore à l’égal de la profession de monarque
constitutionnel, j’avouerai humblement que j’aimerais mieux avoir
mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais
plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais et
marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j’use moins
de chaussures qu’un républicain vertueux qui ne fait que courir
d’un ministère à l’autre pour se faire jeter quelque
place.
Je sais qu’il y en a qui
préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps
à celui de l’âme. À ceux-là, je n’ai rien
à leur dire. Ils méritent d’être économistes
dans ce monde, et aussi dans l’autre.
Y a-t-il quelque chose d’absolument utile sur cette
terre et dans cette vie où nous sommes ? D’abord, il est
très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions. Je
défie le plus savant de la bande de dire à quoi nous servons, si
ce n’est à ne pas nous abonner au
Constitutionnel ni
à aucune espèce de journal quelconque.
Ensuite, l’utilité de notre existence admise
a priori, quelles sont les choses
réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de
viande deux fois par jour, c’est tout ce qu’il faut pour se remplir
le ventre, dans la stricte acception du mot. L’homme, à qui un
cercueil de deux pieds de large sur six de long suffit et au-delà
après sa mort, n’a pas besoin dans sa vie de beaucoup plus de
place. Un cube creux de sept à huit pieds dans tous les sens, avec un
trou pour respirer, une seule alvéole de la ruche, il n’en faut pas
plus pour le loger et empêcher qu’il ne lui pleuve sur le dos. Une
couverture, roulée convenablement autour du corps, le détendra
aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus
élégant et le mieux coupé.
Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit
bien qu’on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais
s’empêcher de mourir, ce n’est pas vivre ; et je ne vois
pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus
agréable à habiter que le Père-la-Chaise.
Rien de ce qui est beau n’est indispensable à
la vie. – On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas
matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y
eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre
qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire
au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des
choux.
À quoi sert la beauté des
femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien
conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez
bonne pour des économistes.
À quoi bon la musique ? à quoi bon la
peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à
M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde
blanche ?
Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir
à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est
l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et
dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. –
L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines.
Moi, n’en déplaise à ces messieurs, je
suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, – et
j’aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services
qu’ils me rendent. Je préfère à certain vase qui me
sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas
du tout, et celui de mes talents que j’estime le plus est de ne pas
deviner les logogriphes et les charades. Je renoncerais très joyeusement
à mes droits de Français et de citoyen pour voir un tableau
authentique de Raphaël, ou une belle femme nue : – la princesse
Borghèse, par exemple, quand elle a posé pour Canova, ou la Julia
Grisi quand elle entre au bain. Je consentirais très volontiers, pour ma
part, au retour de cet anthropophage de Charles X, s’il me rapportait, de
son château de Bohême, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je
trouverais les lois électorales assez larges, si quelques rues
l’étaient plus, et d’autres choses moins. Quoique je ne sois
pas un dilettante, j’aime mieux le bruit des crincrins et des tambours de
basque que celui de la sonnette de M. le président. Je vendrais ma
culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des confitures. –
L’occupation la plus séante à un homme policé me
paraît de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son cigare.
J’estime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et aussi ceux qui
font bien les vers. Vous voyez que les principes utilitaires sont bien loin
d’être les miens, et que je ne serai jamais rédacteur dans un
journal vertueux, à moins que je ne me convertisse, ce qui serait assez
drolatique.
Au lieu de faire un prix Montyon pour la
récompense de la vertu, j’aimerais mieux donner, comme Sardanapale,
ce grand philosophe que l’on a si mal compris, une forte prime à
celui qui inventerait un nouveau plaisir ; car la jouissance me
paraît le but de la vie, et la seule chose utile au monde. Dieu l’a
voulu ainsi, lui qui a fait les femmes, les parfums, la lumière, les
belles fleurs, les bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats
angoras ; lui qui n’a pas dit à ses anges : Ayez de la
vertu, mais : Ayez de l’amour, et qui nous a donné une bouche
plus sensible que le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux
levés en haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer
l’âme des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des
étalons, et voler aussi vite que la pensée sans chemin de fer ni
chaudière à vapeur, des mains délicates pour les passer sur
la tête longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur
l’épaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin,
n’a accordé qu’à nous seuls ce triple et glorieux
privilège de boire sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire
l’amour en toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus
que l’usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.
Mon Dieu ! que c’est une sotte
chose que cette prétendue perfectibilité du genre humain dont on
nous rebat les oreilles ! On dirait en vérité que
l’homme est une machine susceptible d’améliorations, et
qu’un rouage mieux engrené, un contrepoids plus convenablement
placé peuvent faire fonctionner d’une manière plus commode
et plus facile. Quand on sera parvenu à donner un estomac double à
l’homme, de façon à ce qu’il puisse ruminer comme un
bœuf, des yeux de l’autre côté de la tête, afin
qu’il puisse voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue
par-derrière, et contempler son
indignité dans une position
moins gênante que celle de la Vénus Callipyge
d’Athènes, à lui planter des ailes sur les omoplates afin
qu’il ne soit pas obligé de payer six sous pour aller en
omnibus ; quand on lui aura créé un nouvel organe, à
la bonne heure : le mot
perfectibilité
commencera à signifier quelque chose. Depuis
tous ces beaux perfectionnements, qu’a-t-on fait qu’on ne fît
aussi bien et mieux avant le déluge ?
Est-on parvenu à boire plus qu’on ne buvait au
temps de l’ignorance et de la barbarie (vieux style) ? Alexandre,
l’équivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal
quoiqu’il n’y eût pas de son temps de
Journal des Connaissances utiles, et je
ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans devenir oïnopique
et plus enflé que Lepeintre jeune ou qu’un hippopotame, la grande
coupe qu’il appelait la tasse d’Hercule. Le maréchal de
Bassompierre, qui vida sa grande batte à entonnoir à la
santé des treize cantons, me paraît singulièrement estimable
dans son genre et très difficile à perfectionner.
Quel économiste nous élargira l’estomac
de manière à contenir autant de beefsteaks que feu Milon le
Crotoniate qui mangeait un bœuf ? La carte du Café Anglais, de
Véfour, ou de telle autre célébrité culinaire que
vous voudrez, me paraît bien maigre et bien œcuménique,
comparée à la carte du dîner de Trimalcion. – À
quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins dans un seul
plat ? Qui a mangé des murènes et des lamproies
engraissées avec de l’homme ? Croyez-vous en
vérité que Brillat-Savarin ait perfectionné Apicius ?
– Est-ce chez Chevet que le gros tripier de Vitellius trouverait à
remplir son fameux bouclier de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de
langues de phénicoptères et de foies de scarrus ? – Vos
huîtres du Rocher de Cancale sent vraiment quelque chose de bien
recherché à côté des huîtres de Lucrin,
à qui l’on avait fait une mer tout exprès. – Les
petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Régence sont de
misérables vide-bouteilles, si on les compare aux villas des patriciens
romains, à Baïes, à Caprée et à Tibur. Les
magnificences cyclopéennes de ces grands voluptueux lui bâtissaient
des monuments éternels pour des plaisirs d’un jour ne
devraient-elles pas nous faire tomber à plat ventre devant le
génie antique, et rayer à tout jamais de nos dictionnaires le mot
perfectibilité ?
A-t-on inventé un seul péché capital de
plus ? Il n’y en a malheureusement que sept comme devant, le nombre
de chutes du juste pour un jour, ce qui est bien médiocre. – Je ne
pense même pas qu’après un siège de progrès, au
train dont nous y allons, aucun amoureux soit capable de renouveler le
treizième travail d’Hercule. – Peut-on être
agréable une seule fois de plus à sa divinité qu’au
temps de Salomon ? Beaucoup de savants très illustres et de dames
très respectables soutiennent l’opinion tout à fait
contraire, et prétendent que l’amabilité va
décroissant. Eh bien ! alors, que nous parlez-vous de
progrès ? – Je sais bien que vous me direz que l’on a
une chambre haute et une chambre basse, qu’on espère que
bientôt tout le monde sera électeur, et le nombre des
représentants doublé ou triplé. Est-ce que vous trouvez
qu’il ne se commet pas assez de fautes de français comme cela
à la tribune nationale, et qu’ils ne sont pas assez pour la
méchante besogne qu’ils ont à brasser ? Je ne comprends
guère l’utilité qu’il y a de parquer deux ou trois
cents provinciaux dans une baraque de bois, avec un plafond peint par
M. Fragonard, pour leur faire tripoter et gâcher je ne sais combien
de petites lois absurdes ou atroces. – Qu’importe que ce soit un
sabre, un goupillon ou un parapluie qui vous gouverne ! – C’est
toujours un bâton, et je m’étonne que des hommes de
progrès en soient à disputer sur le choix du gourdin qui leur doit
chatouiller l’épaule, tandis qu’il serait beaucoup plus
progressif et moins dispendieux de le casser et d’en jeter les morceaux
à tous les diables.
Le seul de vous qui ait le sens commun,
c’est un fou, un grand génie, un imbécile, un divin
poète bien au-dessus de Lamartine, de Hugo et de Byron ; c’est
Charles Fourier le phalanstérien qui est à lui seul tout
cela : lui seul a eu de la logique, et a l’audace de pousser ses
conséquences jusqu’au bout. – Il affirme, sans
hésiter, que les hommes ne tarderaient pas à avoir une queue de
quinze pieds de long avec un œil au bout ; ce qui, assurément,
est un progrès, et permet de faire mille belles choses qu’on ne
pouvait faire auparavant, telles que d’assommer les
éléphants sans coup férir, de se balancer aux arbres sans
escarpolettes, aussi commodément que le macaque le mieux
conditionné, de se passer de parapluie ou d’ombrelle, en
déployant la queue par-dessus sa tête en guise de panache, comme
font les écureuils qui se privent de riflards très
agréablement, et autres prérogatives qu’il serait trop long
d’énumérer. Plusieurs phalanstériens
prétendent même qu’ils en ont déjà une petite
qui ne demande qu’à devenir plus grande, pour peu que Dieu leur
prête vie.
Charles Fourier a inventé autant
d’espèces d’animaux que Georges Cuvier, le grand naturaliste.
Il a inventé des chevaux qui seront trois fois gros comme des
éléphants, des chiens grands comme des tigres, des poissons
capables de rassasier plus de monde que les trois poissons de
Jésus-Christ que les incrédules voltairiens pensent être des
poissons d’avril, et moi une magnifique parabole. Il a bâti des
villes auprès de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont que des
taupinières ; il a entassé des Babels l’une sur
l’autre, et fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que
celles de toutes les gravures de John Martinn ; il a imaginé je ne
sais combien d’ordres d’architecture et de nouveaux
assaisonnements ; il a fait un projet de théâtre qui
paraîtrait grandiose même à des Romains de l’empire, et
dressé un menu de dîner que Lucius ou Nomentanus eussent
peut-être trouvé suffisant pour un dîner d’amis ;
il promet de créer des plaisirs nouveaux, et de développer les
organes et les sens ; il doit rendre les femmes plus belles et plus
voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux ; il vous garantit
des enfants, et se propose de réduire le nombre des habitants du monde de
façon que chacun y soit à son aise ; ce qui est plus
raisonnable que de pousser les prolétaires à en faire
d’autres, sauf à les canonner ensuite dans les rues quand ils
pullulent trop, et à leur envoyer des boulets au lieu de pain.
Le progrès est possible de cette
façon seulement. – Tout le reste est une dérision
amère, une pantalonnade sans esprit, qui n’est pas même bonne
à duper des gobe-mouches idiots.
Le phalanstère est vraiment un progrès sur
l’abbaye de Thélème, et relègue définitivement
le paradis terrestre au nombre des choses tout à fait surannées et
perruques. Les Mille et une Nuits et les Contes de madame d’Aulnay peuvent
seuls lutter avantageusement avec le phalanstère. Quelle
fécondité ! quelle invention ! Il y a là de quoi
défrayer de merveilleux trois mille charretées de poèmes
romantiques ou classiques ; et nos versificateurs, académiciens ou
non, sont de bien piètres trouveurs, si on les compare à
M. Charles Fourier, l’inventeur des attractions passionnées.
– Cette idée de se servir de mouvements que l’on a
jusqu’ici cherché à réprimer est très
assurément une haute et puissante idée.
Ah ! vous dites que nous sommes en
progrès ! – Si, demain, un volcan ouvrait sa gueule à
Montmartre, et faisait à Paris un linceul de cendre et un tombeau de
lave, comme fit autrefois le Vésuve à Stabia, à
Pompéi et à Herculanum, et que, dans quelque mille ans, les
antiquaires de ce temps-là fissent des fouilles et exhumassent le cadavre
de la ville morte, dites quel monument serait resté debout pour
témoigner de la splendeur de la grande enterrée, Notre-Dame la
gothique ? – On aurait vraiment une belle idée de nos arts en
déblayant les Tuileries retouchées par M. Fontaine ! Les
statues du pont Louis XV feraient un bel effet, transportées dans les
musées d’alors ! Et, n’étaient les tableaux des
anciennes écoles et les statues de l’antiquité ou de la
Renaissance entassés dans la galerie du Louvre, ce long boyau
informe ; n’était le plafond d’Ingres, qui
empêcherait de croire que Paris ne fût qu’un campement de
Barbares, un village de Welches ou de Topinamboux, ce qu’on retirerait des
fouilles serait quelque chose de bien curieux. – Des briquets de gardes
nationaux et des casques de sapeurs pompiers, des écus frappés
d’un coin informe, voilà ce qu’on trouverait au lieu de ces
belles armes, si curieusement ciselées, que le moyen âge laisse au
fond de ses tours et de ses tombeaux en ruine, de ces médailles qui
remplissent les vases étrusques et pavent les fondements de toutes les
constructions romaines. Quant à nos misérables meubles de bois
plaqué, à tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins
que l’on appelle commodes ou secrétaires, tous ces ustensiles
informes et fragiles, j’espère que le temps en aurait assez
pitié pour en détruire jusqu’au moindre vestige.
Une belle fois cette
fantaisie nous a pris de faire un monument grandiose et magnifique. Nous avons
d’abord été obligés d’en emprunter le plan aux
vieux Romains ; et, avant même d’être achevé,
notre Panthéon a fléchi sur ses jambes comme un enfant rachitique,
et a titubé comme un invalide ivre-mort, si bien qu’il nous a fallu
lui mettre des béquilles de pierre, sans quoi il serait chu piteusement
tout de son long, devant tout le monde, et aurait apprêté aux
nations à rire pour plus de cent ans. – Nous avons voulu planter un
obélisque sur une de nos places ; il nous fallut l’aller
filouter à Luxor, et nous avons été deux ans à
l’amener chez nous. La vieille Égypte bordait ses routes
d’obélisques, comme nous les nôtres de peupliers ; elle
en portait des bottes sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes
d’asperges, et taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de
granit plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a
quelques siècles, on avait Raphaël, on avait Michel-Ange ;
maintenant l’on a M. Paul Delaroche, le tout parce que l’on est
en progrès. – Vous vantez votre Opéra ; dix
Opéras comme les vôtres danseraient la sarabande dans un cirque
romain. M. Martin lui-même avec son tigre apprivoisé et son
pauvre lion goutteux et endormi comme un abonné de la
Gazette, est quelque chose de bien
misérable à côté d’un gladiateur de
l’antiquité. Vos représentations à
bénéfice qui durent
jusqu’à deux
heures du matin, qu’est-ce que cela quand on pense à ces jeux qui
duraient cent jours, à ces représentations où de
véritables vaisseaux se battaient véritablement dans une
véritable mer ; où des milliers d’hommes se taillaient
consciencieusement en pièces ; – pâlis, Ô
héroïque Franconi ! – où, la mer retirée,
le désert arrivait avec ses tigres et ses lions rugissants, terribles
comparses qui ne servaient qu’une fois, où le premier rôle
était rempli par quelque robuste athlète Dace ou Pannonien que
l’on eût été bien souvent embarrassé de faire
revenir à la fin de la pièce, dont l’amoureuse était
quelque belle et friande lionne de Numidie à jeun depuis trois
jours ? – L’éléphant funambule ne vous parait-il
pas supérieur à mademoiselle George ? Croyez-vous que
mademoiselle Taglioni danse mieux qu’Arbuscula, et Perrot mieux que
Bathylle ? Je suis persuadé que Roscins eût rendu des points
à Bocage, tout excellent qu’il soit. – Galéria
Coppiola remplit un rôle d’ingénue à cent ans
passés. Il est juste de dire que la plus vieille de nos jeunes
premières n’a guère plus de soixante ans, et que
mademoiselle Mars n’est pas même en progrès de ce
côté-là : ils avaient trois ou quatre mille dieux
auxquels ils croyaient, et nous n’en avons qu’un auquel nous ne
croyons guère ; c’est progresser d’une étrange
sorte. – Jupiter n’est-il pas plus fort que Don Juan, et un bien
autre séducteur ? En vérité, je ne sais ce que nous
avons inventé ou seulement perfectionné.
Après les journalistes
progressifs, et comme pour leur servir d’antithèse, il y a les
journalistes blasés, qui ont habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui
ne sont jamais sortis de leur quartier et n’ont encore couché
qu’avec leur femme de ménage. Ceux-là, tout les ennuie, tout
les excède, tout les assomme ; ils sont rassasiés,
blasés, usés, inaccessibles. Ils connaissent d’avance ce que
vous allez leur dire ; ils ont vu, senti, éprouvé, entendu
tout ce qu’il est possible de voir, de sentir, d’éprouver et
d’entendre ; le cœur humain n’a pas de recoin si inconnu
qu’ils n’y aient porté la lanterne. Ils vous disent avec un
aplomb merveilleux : Le cœur humain n’est pas comme cela ;
les femmes ne sont pas faites ainsi ; ce caractère est faux ;
– ou bien : – Eh quoi ! toujours des amours ou des
haines ! toujours des hommes et des femmes ! Ne peut-on nous parler
d’autre chose ? Mais l’homme est usé
jusqu’à la corde, et la femme encore plus, depuis que
M. de Balzac s’en mêle.
Qui nous délivrera des hommes et des
femmes ?
– Vous croyez, monsieur, que votre fable est
neuve ? elle est neuve à la façon du Pont-Neuf : rien au
monde n’est plus commun ; j’ai lu cela je ne sais où,
quand j’étais en nourrice ou ailleurs ; on m’en rebat
les oreilles depuis dix ans. – Au reste, apprenez, monsieur, qu’il
n’y a rien que je ne sache, que tout est usé pour moi, et que votre
idée, fût-elle vierge comme la vierge Marie, je n’affirmerais
pas moins l’avoir vue se prostituer sur les bornes aux moindres grimauds
et aux plus minces cuistres.
Ces journalistes ont été
cause de Jocko, du Monstre Vert, des Lions de Mysore et de mille autres belles
inventions.
Ceux-là se plaignent continuellement
d’être obligés de lire des livres et de voir des
pièces de théâtre. À propos d’un méchant
vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls qui embaument,
de la brise du printemps, de l’odeur du jeune feuillage ; ils se font
amants de la nature à la façon du jeune Werther, et cependant
n’ont jamais mis le pied hors de Paris, et ne distingueraient pas un chou
d’avec une betterave. – Si c’est l’hiver, ils vous
diront les agréments du foyer domestique, et le feu qui pétille et
les chenets, et les pantoufles, et la rêverie, et le demi-sommeil ;
ils ne manqueront pas de citer le fameux vers de Tibulle :
Quam
juvat immites ventos audire cubantem
moyennant quoi ils se donneront une petite tournure à
la fois désillusionnée et naïve la plus charmante du monde.
Ils se poseront en hommes sur qui l’œuvre des hommes ne peut plus
rien, que les émotions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs
que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient cependant, comme J.-J.
Rousseau : Voilà la pervenche ! Ceux-là professent une
antipathie féroce pour les colonels du Gymnase, les oncles
d’Amérique, les cousins, les cousines, les vieux grognards
sensibles, les veuves romanesques, et tâchent de nous guérir du
vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que tous les
Français ne sont pas nés malins – En vérité,
nous ne trouvons pas grand mal à cela ; bien au contraire, et nous
nous plaisons à reconnaître que l’extinction du vaudeville ou
de l’opéra-comique en France (genre national) serait un des plus
grands bienfaits du ciel. – Mais je voudrais bien savoir quelle
espèce de littérature ces messieurs laisseraient
s’établir à la place de celle-là. Il est vrai que ce
ne pourrait être pis.
D’autres prêchent contre le
faux goût et traduisent Sénèque le tragique.
Dernièrement, et pour clore la marche, il s’est formé un
nouveau bataillon de critiques d’une espèce non encore vue.
Leur formule d’appréciation est la plus
commode, la plus extensible, la plus malléable, la plus
péremptoire, la plus superlative et la plus triomphante qu’un
critique ait jamais pu imaginer. Zoïle n’y eût certainement pas
perdu.
Jusqu’ici, lorsqu’on avait voulu
déprécier un ouvrage quelconque, ou le déconsidérer
aux yeux de l’abonné patriarcal et naïf, on avait fait des
citations fausses ou perfidement isolées ; on avait tronqué
des phrases et mutilé des vers, de façon que l’auteur
lui-même se fût trouvé le plus ridicule du monde ; on
lui avait intenté des plagiats imaginaires ; on rapprochait des
passages de son livre avec des passages d’auteurs anciens ou modernes, qui
n’y avaient pas le moindre rapport ; on l’accusait, en style de
cuisinière, et avec force solécismes, de ne pas savoir sa langue,
et de dénaturer le français de Racine et de Voltaire ; on
assurait sérieusement que son ouvrage poussait à
l’anthropophagie, et que les lecteurs devenaient immanquablement
cannibales ou hydrophobes dans le courant de la semaine ; mais tout cela
était pauvre, retardataire, faux toupet et fossile au possible À
force d’avoir traîné le long des feuilletons et des articles
Variétés,
l’accusation d’immoralité devenait insuffisante, et
tellement hors de service qu’il n’y avait plus guère que
le Constitutionnel, journal pudique et
progressif, comme on sait, qui eût ce désespéré
courage de l’employer encore.
L’on a donc inventé la critique d’avenir,
la critique prospective. Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant
et provient d’une belle imagination ? La recette est simple, et
l’on peut vous la dire – Le livre qui sera beau et qu’on
louera est le livre qui n’a pas encore paru. Celui qui paraît est
infailliblement détestable. Celui de demain sera superbe ; mais
c’est toujours aujourd’hui.
Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait
pour enseigne ces mots écrits en gros caractères :
ICI
L’ON RASERA GRATIS DEMAIN.
Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se
promettaient pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine
d’être barbifiés une fois en leur vie sans bourse
délier : et le poil en poussait d’aise d’un demi-pied au
menton pendant la nuitée qui précédait ce bien heureux
jour ; mais, quand ils avaient la serviette au cou, le frater leur
demandait s’ils avaient de l’argent, et qu’ils se
préparassent à cracher au bassin, sinon qu’il les
accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de pommes du Perche ;
et il jurait son grand sacredieu qu’il leur trancherait la gorge avec son
rasoir, à moins qu’ils ne le payassent, et les pauvres claquedents,
tout marmiteux et piteux, d’alléguer la pancarte et la sacro-sainte
inscription. – Hé ! hé ! mes petits bedons !
faisait le barbier, vous n’êtes pas grands clercs, et auriez bon
besoin de retourner aux écoles ! La pancarte dit : Demain. Je
ne suis pas si niais et fantastique d’humeur que de raser gratis
aujourd’hui ; mes confrères diraient que je perds le
métier. – Revenez l’autre fois ou la semaine des trois
jeudis, vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre vert ou
mézeau, si je ne vous le fais gratis, foi d’honnête
barbier.
Les auteurs qui lisent un article
prospectif, où l’on daube un ouvrage actuel, se flattent que le
livre qu’ils font sera le livre de l’avenir. Ils tâchent de
s’accommoder, autant que faire se peut, aux idées du critique, et
se font sociaux, progressifs, moralisants, palingénésiques,
mythiques, panthéistes, buchézistes, croyant par là
échapper au formidable anathème ; mais il leur arrive ce qui
arrivait aux pratiques du barbier : – aujourd’hui n’est
pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira jamais sur le
monde ; car cette formule est trop commode pour qu’on
l’abandonne de sitôt. Tout en décriant ce livre dont on est
jaloux, et qu’on voudrait anéantir, on se donne les gants de la
plus généreuse impartialité. On a l’air de ne pas
demander mieux que de trouver bien à louer, et cependant on ne le fait
jamais. Cette recette est bien supérieure à celle que l’on
pouvait appeler rétrospective et qui consiste à ne vanter que des
ouvrages anciens, qu’on ne lit plus et qui ne gênent personne, aux
dépens des livres modernes, dont on s’occupe et qui blessent plus
directement les amours-propres.
Nous avons dit, avant de commencer cette
revue de messieurs les critiques, que la matière pourrait fournir quinze
ou seize mille volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques
lignes ; je commence à craindre que ces quelques lignes ne soient
des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne ressemblent
à ces grosses brochures épaisses à ne les pouvoir pas
trouer d’un trou de canon, et qui portent perfidement pour titre : Un
mot sur la révolution, un mot sur ceci ou cela. L’histoire des
faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de Maupin courrait
grand risque d’être éconduite, et on concevra que ce
n’est pas trop d’un volume tout entier pour chanter dignement les
aventures de cette belle Bradamante. – C’est pourquoi, quelque envie
que nous ayons de continuer le blason des illustres Aristarques de
l’époque, nous nous contenterons du crayon commencé que nous
venons d’en tirer, en y ajoutant quelques réflexions sur la
bonhomie de nos débonnaires confrères en Apollon, qui, aussi
stupides que le Cassandre des pantomimes, restent là à recevoir
les coups de batte d’Arlequin et les coups de pied au cul de Paillasse,
sans bouger non plus que des idoles.
Ils ressemblent à un maître
d’armes qui, dans un assaut, croiserait ses bras derrière son dos,
et recevrait dans sa poitrine découverte toutes les bottes de son
adversaire, sans essayer une seule parade.
C’est comme un plaidoyer où le procureur du roi
aurait seul la parole, ou comme un débat où la réplique ne
serait pas permise.
Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et
taille en plein drap. Absurde, détestable, monstrueux : cela ne
ressemble à rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le
critique le va voir ; il se trouve qu’il ne répond en rien au
drame qu’il avait forgé dans sa tête sur le titre ;
alors, dans son feuilleton, il substitue son drame à lui au drame de
l’auteur. Il fait de grandes tartines d’érudition ; il
se débarrasse de toute la science qu’il a été se
faire la veille dans quelque bibliothèque et traite de Turc à More
des gens chez qui il devrait aller à l’école, et dont le
moindre en remontrerait à de plus forts que lui.
Les auteurs endurent cela avec une
magnanimité, une longanimité qui me paraît vraiment
inconcevable. Quels sont donc, au bout du compte, ces critiques au ton si
tranchant, à la parole si brève que l’on croirait les vrais
fils des dieux ? ce sont tout bonnement des hommes avec qui nous avons
été au collège, et à qui évidemment leurs
études ont moins profité qu’à nous, puisqu’ils
n’ont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier
et gâter ceux des autres comme de véritables stryges
stymphalides.
Ne serait-ce pas quelque chose à faire que la
critique des critiques ? car ces grands dégoûtés, qui
font tant les superbes et les difficiles, sont loin d’avoir
l’infaillibilité de notre saint père. Il y aurait de quoi
remplir un journal quotidien et du plus grand format. Leurs bévues
historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de
français, leurs plagiats, leur radotage, leurs plaisanteries rebattues et
de mauvais goût, leur pauvreté d’idées, leur manque
d’intelligence et de tact, leur ignorance des choses les plus simples qui
leur fait volontiers prendre le Pirée pour un homme et M. Delaroche
pour un peintre fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur
revanche, sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de les
reproduire textuellement ; car on ne reçoit pas avec le brevet de
critique le brevet de grand écrivain, et il ne suffit pas de reprocher
aux autres des fautes de langage ou de goût pour n’en point faire
soi-même ; nos critiques le prouvent tous les jours. – Que si
Chateaubriand, Lamartine et d’autres gens comme cela faisaient de la
critique, je comprendrais qu’on se mît à genoux et
qu’on adorât ; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle
autre lettre de l’alphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens et
vous gourmandent au nom de la morale et de la belle littérature,
c’est ce qui me révolte toujours et me fait entrer en des fureurs
nonpareilles. Je voudrais qu’on fît une ordonnance de police qui
défendît à certains noms de se heurter à certains
autres. Il est vrai qu’un chien peut regarder un évêque, et
que Saint-Pierre de Rome, tout géant qu’il soit, ne peut
empêcher que ces Transtévérins ne le salissent par en bas
d’une étrange sorte ; mais je n’en crois pas moins
qu’il serait fou d’écrire au long de certaines
réputations monumentales :
DEFENSE
DE DEPOSER DES ORDURES ICI.
Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant
la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la
civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers ou de maquignons
qui s’interposent entre les artistes et le public, entre le roi et le
peuple. On sait les belles choses qui en sont résultées. Ces
aboiements perpétuels assourdissent l’inspiration, et jettent une
telle méfiance dans les cœurs et dans les esprits que l’on
n’ose se fier ni à un poète, ni à un
gouvernement ; ce qui fait que la royauté et la poésie, ces
deux plus grandes choses du monde, deviennent impossibles, au grand malheur des
peuples, qui sacrifient leur bien-être au pauvre plaisir de lire, tous les
matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier, barbouillées de
mauvaise encre et de mauvais style. Il n’y avait point de critique
d’art sous Jules II, et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de
Volterre, Sébastien del Piombo, Michel-Ange, Raphaël, ni sur
Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto Cellini ; et cependant je pense que,
pour des gens qui n’avaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le
mot
art ni le mot
artistique, ils avaient assez de talent
comme cela, et ne s’acquittaient point trop mal de leur métier. La
lecture des journaux empêche qu’il n’y ait de vrais savants et
de vrais artistes ; c’est comme un excès quotidien qui vous
fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces
filles dures et difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le
journal tue le livre, comme le livre a tué l’architecture, comme
l’artillerie a tué le courage et la force musculaire. On ne se
doute pas des plaisirs que nous enlèvent les journaux. Ils nous
ôtent la virginité de tout ; ils font qu’on n’a
rien en propre, et qu’on ne peut posséder un livre à soi
seul ; ils vous ôtent la surprise du théâtre, et vous
apprennent d’avance tous les dénouements ; ils vous privent du
plaisir de papoter, de cancaner, de commérer et de médire, de
faire une nouvelle ou d’en colporter une vraie pendant huit jours dans
tous les salons du monde. Ils nous entonnent, malgré nous, des jugements
tout faits, et nous préviennent contre des choses que nous
aimerions ; ils font que les marchands de briquets phosphoriques, pour peu
qu’ils aient de la mémoire, déraisonnent aussi
impertinemment littérature que des académiciens de province ;
ils font que, toute la journée, nous entendons, à la place
d’idées naïves ou d’âneries individuelles, des
lambeaux de journal mal digérés qui ressemblent à des
omelettes crues d’un côté et brûlées de
l’autre, et qu’on nous rassasie impitoyablement de nouvelles meules
de trois ou quatre heures, et que les enfants à la mamelle savent
déjà ; ils nous émoussent le goût, et nous
rendent pareils à ces buveurs d’eau-de-vie poivrée, à
ces avaleurs de limes et de râpes qui ne trouvent plus aucune saveur aux
vins les plus généreux et n’en peuvent saisir le bouquet
fleuri et parfumé. Si Louis-Philippe, une bonne fois pour toutes,
supprimait tous les journaux littéraires et politiques je lui en saurais
un gré infini, et je lui rimerais sur-le-champ un beau dithyrambe
échevelé en vers libres et à rimes croisées ;
signé : votre très humble et très fidèle sujet
etc. Que l’on ne s’imagine pas que l’on ne s’occuperait
plus de littérature ; au temps où il n’y avait pas de
journaux, un quatrain occupait tout Paris huit jours et une première
représentation six mois.
Il est vrai que
l’on perdrait à cela les annonces et les éloges à
trente sous la ligne, et la notoriété serait moins prompte et
moins foudroyante. Mais j’ai imaginé un moyen très
ingénieux de remplacer les annonces Si d’ici à la mise en
vente de ce glorieux roman, mon gracieux monarque a supprimé les
journaux, je m’en servirai très assurément, et je m’en
promets monts et merveilles. Le grand jour arrivé, vingt-quatre crieurs
à cheval, aux livrées de l’éditeur, avec son adresse
sur le dos et sur la poitrine, portant en main une bannière où
serait brodé des deux côtés le titre du roman,
précédés chacun d’un tambourineur et d’un
timbalier, parcourront la ville, et, s’arrêtant aux places et aux
carrefours, crieront à haute et intelligible voix :
C’est aujourd’hui et non hier ou demain que
l’on met en vente l’admirable, l’inimitable, le divin et plus
que divin roman du très célèbre Théophile Gautier,
Mademoiselle de Maupin, que
l’Europe et même les autres parties du monde et la Polynésie
attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s’en vend cinq cents
à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en
demi-heure ; on est déjà à la dix-neuvième. Un
piquet de gardes municipaux est à la porte du magasin, contient la foule
et prévient tous les désordres. – Certes, cela vaudrait bien
une annonce de trois lignes dans les
Débats et le
Courrier français, entre les
ceintures élastiques, les cols en crinoline, les biberons en
tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre le
mal de dents.
Chapitre 1
Tu te plains, mon cher ami, de la
rareté de mes lettres. – Que veux-tu que je t’écrive,
sinon que je me porte bien et que j’ai toujours la même affection
pour toi ? – Ce sont choses que tu sais parfaitement, et qui sont si
naturelles à l’âge que j’ai et avec les belles
qualités qu’on te voit, qu’il y a presque du ridicule
à faire parcourir cent lieues à une misérable feuille de
papier pour ne rien dire de plus. – J’ai beau chercher, je
n’ai rien qui vaille la peine d’être rapporté ;
– ma vie est la plus unie du monde, et rien n’en vient couper la
monotonie. Aujourd’hui amène demain comme hier avait amené
aujourd’hui ; et, sans avoir la fatuité d’être
prophète, je puis prédire hardiment le matin ce qui
m’arrivera le soir.
Voici la disposition de ma journée : – je
me lève, cela va sans dire, et c’est le commencement de toute
journée ; je déjeune, je fais des armes, je sors, je rentre,
je dîne, fais quelques visites ou m’occupe de quelque lecture :
puis je me couche précisément comme j’avais fait la
veille ; je m’endors, et mon imagination, n’étant pas
excitée par des objets nouveaux, ne me fournit que des songes usés
et rebattus, aussi monotones que ma vie réelle : cela n’est
pas fort récréatif, comme tu vois. Cependant je m’accommode
mieux de cette existence que je n’aurais fait il y a six mois. – Je
m’ennuie, il est vrai, mais d’une manière tranquille et
résignée, qui ne manque pas d’une certaine douceur que je
comparerais assez volontiers à ces jours d’automne pâles et
tièdes auxquels on trouve un charme secret après les ardeurs
excessives de l’été.
Cette existence-là, quoique je
l’aie acceptée en apparence, n’est guère faite pour
moi cependant, ou du moins elle ressemble fort peu à celle que je me
rêve et à laquelle je me crois propre. – Peut-être me
trompé-je, et ne suis-je fait effectivement que pour ce genre de
vie ; mais j’ai peine à le croire, car, si
c’était ma vraie destinée, je m’y serais plus
aisément emboîté, et je n’aurais pas été
meurtri par ses angles à tant d’endroits et si
douloureusement.
Tu sais comme les aventures étranges ont un attrait
tout-puissant sur moi, comme j’adore tout ce qui est singulier, excessif
et périlleux, et avec quelle avidité je dévore les romans
et les histoires de voyages ; il n’y a peut-être pas sur la
terre de fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mienne : eh bien, je
ne sais par quelle fatalité cela s’arrange, je n’ai jamais eu
une aventure, je n’ai jamais fait un voyage. Pour moi, le tour du monde
est le tour de la ville où je suis ; je touche mon horizon de tous
les côtés ; je me coudoie avec le réel. Ma vie est
celle du coquillage sur le banc de sable, du lierre autour de l’arbre, du
grillon dans la cheminée. – En vérité, je suis
étonné que mes pieds n’aient pas encore pris racine.
On peint l’Amour avec un bandeau sur les yeux ;
c’est le Destin qu’on devrait peindre ainsi.
J’ai pour valet une espèce
de manant assez lourd et assez stupide, qui a autant couru que le vent de bise,
qui a été au diable, je ne sais où, qui a vu de ses yeux
tout ce dont je me forme de si belles idées et s’en soucie comme
d’un verre d’eau ; il s’est trouvé dans les
situations les plus bizarres ; il a eu les plus étonnantes aventures
qu’on puisse avoir. Je le fais parler quelquefois, et j’enrage en
pensant que toutes ces belles choses sont arrivées à un butor qui
n’est capable ni de sentiment ni de réflexion, et qui n’est
bon qu’à faire ce qu’il fait, c’est-à-dire
à battre des habits et à décrotter des bottes.
Il est évident que la vie de ce maraud devait
être la mienne. – Pour lui, il me trouve fort heureux et entre en de
grands étonnements de me voir triste comme je suis.
Tout cela n’est pas fort intéressant, mon
pauvre ami, et ne vaut guère la peine d’être écrit,
n’est-ce pas ? Mais, puisque tu veux absolument que je
t’écrive, il faut bien que je te raconte ce que je pense et ce que
je sens, et que je te fasse l’histoire de mes idées, à
défaut d’événements et d’actions. – Il
n’y aura peut-être pas grand ordre ni grande nouveauté dans
ce que j’aurai à te dire ; mais il ne faudra t’en
prendre qu’à toi. Tu l’auras voulu.
Tu es mon ami d’enfance, j’ai été
élevé avec toi ; notre vie a été commune bien
longtemps, et nous sommes accoutumés à échanger nos plus
intimes pensées. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes les
niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupée ; je
n’ajouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je n’ai pas
d’amour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, –
même dans les choses petites et honteuses ; ce n’est pas devant
toi, à coup sûr, que je me draperai.
Sous ce linceul d’ennui nonchalant
et affaissé dont je t’ai parlé tout à l’heure
remue parfois une pensée plutôt engourdie que morte, et je
n’ai pas toujours le calme doux et triste que donne la mélancolie.
– J’ai des rechutes et je retombe dans mes anciennes agitations.
Rien n’est fatigant au monde comme ces tourbillons sans motif et ces
élans sans but. – Ces jours-là, quoique je n’aie rien
à faire non plus que les autres, je me lève de très grand
matin, avant le soleil, tant il me semble que je suis pressé et que je
n’aurai jamais le temps qu’il faut ; je m’habille en
toute hâte, comme si le feu était à la maison, mettant mes
vêtements au hasard et me lamentant pour une minute perdue. –
Quelqu’un qui me verrait croirait que je vais à un rendez-vous
d’amour ou chercher de l’argent. – Point du tout. – Je
ne sais pas seulement où j’irai ; mais il faut que
j’aille, et je croirais mon salut compromis si je restais. – Il me
semble que l’on m’appelle du dehors, que mon destin passe à
cet instant-là dans la rue, et que la question de ma vie va se
décider.
Je descends, l’air effaré et surpris, les
habits en désordre, les cheveux mal peignés ; les gens se
retournent et rient à ma rencontre, et pensent que c’est un jeune
débauché qui a passé la nuit à la taverne ou
ailleurs. Je suis ivre en effet, quoique je n’aie pas bu, et j’ai
d’un ivrogne jusqu’à la démarche incertaine,
tantôt lente, tantôt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien
qui a perdu son maître, cherchant à tout hasard, très
inquiet, très en éveil, me retournant au moindre bruit, me
glissant dans chaque groupe sans prendre souci des rebuffades des gens que je
heurte, et regardant partout avec une netteté de vision que je n’ai
pas dans d’autres moments. – Puis il m’est
démontré tout d’un coup que je me trompe, que ce n’est
pas là assurément, qu’il faut aller plus loin, à
l’autre bout de la ville, que sais-je ? Et je prends ma course comme
si diable m’emportait. – Je ne touche le sol que du bout des pieds,
et ne pèse pas une once. – Je dois en vérité avoir
l’air singulier avec ma mine affairée et furieuse, mes bras
gesticulants et les cris inarticulés que je pousse. – Quand
j’y songe de sang-froid, je me ris au nez à moi-même de tout
mon cœur, ce qui ne m’empêche pas, je te prie de le croire, de
recommencer à la prochaine occasion.
Si l’on me demandait pourquoi je
cours amas, je serais certainement fort embarrassé de répondre. Je
n’ai pas de hâte d’arriver, puisque je ne vais nulle part. Je
ne crains pas d’être en retard, puisque je n’ai pas
d’heure. – Personne ne m’attend, – et je n’ai
aucune raison de me presser ici.
Est-ce une occasion d’aimer, une
aventure, une femme, une idée ou une fortune, quelque chose qui manque
à ma vie et que je cherche sans m’en rendre compte, et
poussé par un instinct confus ? est-ce mon existence qui se veut
compléter ? est-ce l’envie de sortir de chez moi et de
moi-même, l’ennui de ma situation et le désir d’une
autre ? C’est quelque chose de cela, et peut-être tout cela
ensemble. – Toujours est-il que c’est un état fort
déplaisant, une irritation fébrile à laquelle
succède ordinairement la plus plate atonie.
Souvent j’ai cette idée que, si
j’étais parti une heure plus tôt, ou si j’avais
doublé le pas, je serais arrivé à temps ; que, pendant
que je passais par cette rue, ce que je cherche passait par l’autre, et
qu’il a suffi d’un embarras de voitures pour me faire manquer ce que
je poursuis à tout hasard depuis si longtemps. – Tu ne peux
t’imaginer les grandes tristesses et les profonds désespoirs
où je tombe quand je vois que tout cela n’aboutit à rien, et
que ma jeunesse se passe et qu’aucune perspective ne s’ouvre devant
moi ; alors toutes mes passions inoccupées grondent sourdement dans
mon cœur, et se dévorent entre elles faute d’autre aliment,
comme les bêtes d’une ménagerie auxquelles le gardien a
oublié de donner leur nourriture. Malgré les
désappointements étouffés et souterrains de tous les jours,
il y a quelque chose en moi qui résiste et ne veut pas mourir. Je
n’ai pas d’espérance, car, pour espérer, il faut un
désir, une certaine propension à souhaiter que les choses tournent
d’une manière plutôt que d’une autre. Je ne
désire rien, car je désire tout. Je n’espère pas, ou
plutôt je n’espère plus ; – cela est trop niais,
– et il m’est profondément égal qu’une chose
soit ou ne soit pas. – J’attends, – quoi ? Je ne sais,
mais j’attends.
C’est une attente
frémissante, pleine d’impatience coupée de soubresauts et de
mouvements nerveux comme doit l’être celle d’un amant qui
attend sa maîtresse. – Rien ne vient ; – j’entre en
furie ou me mets à pleurer. – J’attends que le ciel
s’ouvre et qu’il en descende un ange qui me fasse une
révélation qu’une révolution éclate et
qu’on me donne un trône qu’une vierge de Raphaël se
détache de sa toile, et me vienne embrasser, que des parents que je
n’ai pas meurent et me laissent de quoi faire voguer ma fantaisie sur un
fleuve d’or, qu’un hippogriffe me prenne et m’emporte dans des
régions inconnues. – Mais quoi que j’attende, ce n’est
à coup sûr rien d’ordinaire et de médiocre.
Cela est poussé au point que, lorsque je rentre chez
moi, je ne manque jamais à dire : – Il n’est venu
personne ? Il n’y a pas de lettre pour moi ? rien de
nouveau ? – Je sais parfaitement qu’il n’y a rien
qu’il ne peut rien y avoir. C’est égal ; je suis
toujours fort surpris et fort désappointé quand on me fait la
réponse habituelle : – Non, monsieur, – absolument
rien.
Quelquefois, – cependant cela est
rare, – l’idée se précise davantage. – Ce sera
quelque belle femme que je ne connais pas et qui ne me connaît pas, avec
qui je me serai rencontré au théâtre ou à
l’église et qui n’aura pas pris garde à moi le moins
du monde. – Je parcours toute la maison, et jusqu’à ce que
j’aie ouvert la porte de la dernière chambre, j’ose à
peine le dire, tant cela est fou, j’espère qu’elle est venue
et qu’elle est là. – Ce n’est pas fatuité de ma
part. – Je suis si peu fat que plusieurs femmes se sont
préoccupées fort doucement de moi, à ce que d’autres
personnes m’ont dit que je croyais très indifférentes
à mon égard, et n’avoir jamais rien pensé de
particulier sur mon propos. – Cela vient d’autre part.
Quand je ne suis pas hébété par
l’ennui et le découragement, mon âme se réveille et
reprend toute son ancienne vigueur.
J’espère, j’aime, je désire, et
mes désirs sont tellement violents que je m’imagine qu’ils
feront tout venir à eux comme un aimant doué d’une grande
puissance attire à lui les parcelles de fer, encore qu’elles en
soient fort éloignées. – C’est pourquoi
j’attends les choses que je souhaite, au lieu d’aller à
elles, et je néglige assez souvent les facilités qui
s’ouvrent le plus favorablement devant mes espérances. – Un
autre écrirait un billet le plus amoureux du monde à la
divinité de son cœur, ou chercherait l’occasion de s’en
rapprocher. – Moi, je demande au messager la réponse à une
lettre que je n’ai pas écrite, et passe mon temps à
bâtir dans ma tête les situations les plus merveilleuses pour me
faire voir à celle que j’aime sous le jour le plus inattendu et le
plus favorable. – On ferait un livre plus gros et plus ingénieux
que les Stratagèmes de Polybe de tous les stratagèmes que
j’imagine pour m’introduire auprès d’elle et lui
découvrir ma passion. Il suffirait le plus souvent de dire à un de
mes amis : – Présentez-moi chez madame une telle, – et
d’un compliment mythologique convenablement ponctué de
soupirs.
À entendre tout cela, on me
croirait propre à mettre aux Petites-Maisons ; je suis cependant
assez raisonnable garçon, et je n’ai pas mis beaucoup de folles en
action. Tout cela se passe dans les caves de mon âme, et toutes ces
idées saugrenues sont ensevelies très soigneusement au fond de
moi ; du dehors on ne voit rien, et j’ai la réputation
d’un jeune homme tranquille et froid, peu sensible aux femmes et
indifférent aux choses de son âge ; ce qui est aussi loin de
la vérité que le sont habituellement les jugements du monde.
Cependant, malgré toutes les choses qui m’ont
rebuté, quelques-uns de mes désirs se sont réalisés
et, par le peu de joie que leur accomplissement m’a causé,
j’en suis venu à craindre l’accomplissement des autres. Tu te
souviens de l’ardeur enfantine avec laquelle je désirais avoir un
cheval à moi ; ma mère m’en a donné un tout
dernièrement ; il est noir d’ébène, une petite
étoile blanche au front, à tous crins, le poil luisant, la jambe
fine, précisément comme je le voulais. Quand on me l’a
amené, cela m’a fait un tel saisissement que je suis resté
un grand quart d’heure tout pâle, sans me pouvoir remettre ;
puis j’ai monté dessus, et, sans dire un seul mot, je suis parti au
grand galop, et j’ai couru plus d’une heure devant moi à
travers champs dans un ravissement difficile à concevoir :
j’en ai fait tous les jours autant pendant plus d’une semaine, et je
ne sais pas, en vérité, comment je ne l’ai pas fait crever
ou rendu tout au moins poussif. – Peu à peu toute cette grande
ardeur s’est apaisée. J’ai mis mon cheval au trot, puis au
pas, puis j’en suis venu à le monter si nonchalamment que souvent
il s’arrête et que je ne m’en aperçois pas le plaisir
s’est tourné en habitude beaucoup plus promptement que je ne
l’aurais cru. – Quant à Ferragus, c’est ainsi que je
l’ai nommé, c’est bien la plus charmante bête que
l’on puisse voir. Il a des barbes aux pieds comme du duvet
d’aigle ; il est vif comme une chèvre et doux comme un agneau.
Tu auras le plus grand plaisir à galoper dessus quand tu viendras
ici ; et quoique ma fureur d’équitation soit bien
tombée, je l’aime toujours beaucoup, car il a un très
estimable caractère de cheval, et je le préfère
sincèrement à beaucoup de personnes. Si tu entendais comme il
hennit joyeusement quand je vais le voir à son écurie, et avec
quels yeux intelligents il me regarde ! J’avoue que je suis
touché de ces témoignages d’affection, que je lui prends le
cou et que je l’embrasse aussi tendrement, ma foi, que si
c’était une belle fille.
J’avais aussi un
autre désir, plus vif, plus ardent, plus perpétuellement
éveillé, plus chèrement caressé, et auquel
j’avais bâti dans mon âme un ravissant château de
cartes, un palais de chimères, détruit bien souvent et
relevé avec une constance désespérée –
c’était d’avoir une maîtresse, – une
maîtresse tout à fait à moi, – comme le cheval.
– Je ne sais pas si la réalisation de ce rêve m’aurait
aussi promptement trouvé froid que la réalisation de
l’autre ; – j’en doute. Mais peut-être ai-je tort,
et en serai-je aussi vite lassé. – Par une disposition
spéciale, je désire si frénétiquement ce que je
désire, sans toutefois rien faire pour me le procurer, que si par hasard,
ou autrement, j’arrive à l’objet de mon vœu, j’ai
une courbature morale si forte et suis tellement harassé, qu’il me
prend des défaillances et que je n’ai plus assez de vigueur pour en
jouir : aussi des choses qui me viennent sans que je les aie
souhaitées me font-elles ordinairement plus de plaisir que celles que
j’ai le plus ardemment convoitées.
J’ai vingt-deux ans ; je ne suis pas vierge.
– Hélas ! on ne l’est plus à cet
âge-là, maintenant, ni de corps, – ni de cœur, –
ce qui est bien pis. – Outre celles qui font plaisir aux gens pour la
somme et qui ne doivent pas plus compter qu’un rêve lascif,
j’ai bien eu par-ci par-là, dans quelque coin obscur, quelques
femmes honnêtes ou à peu près, ni belles ni laides, ni
jeunes ni vieilles, comme il s’en offre aux jeunes gens qui n’ont
point d’affaire réglée, et dont le cœur est dans le
désœuvrement. – Avec un peu de bonne volonté et une
assez forte dose d’illusions romanesques, on appelle cela une
maîtresse, si l’on veut. – Quant à moi, ce m’est
une chose impossible, et l’en aurais mille de cette espèce que je
n’en croirais pas moins mon désir aussi inaccompli que
jamais.
Je n’ai donc pas encore eu de
maîtresse, et tout mon désir est d’en avoir une. –
C’est une idée qui me tracasse singulièrement ; ce
n’est pas effervescence de tempérament, bouillon du sang, premier
épanouissement de puberté. Ce n’est pas la femme que je
veux, c’est une femme, une maîtresse ; je la veux, je
l’aurai, et d’ici à peu ; si je ne réussissais
pas, je t’avoue que je ne me relèverais pas de là, et que
j’en garderais devant moi-même une timidité
intérieure, un découragement sourd qui influerait gravement sur le
reste de ma vie. – Je me croirais manqué sous de certains rapports,
inharmonique ou dépareillé, – contrefait d’esprit ou
de cœur ; car enfin ce que je demande est juste, et la nature le doit
à tout homme. Tant que je ne serai pas parvenu à mon but, je ne me
regarderai moi-même que comme un enfant, et je n’aurai pas en moi la
confiance que j’y dois avoir. – Une maîtresse pour moi,
c’est la robe virile pour un jeune Romain.
Je vois tant d’hommes, ignobles
sous tous les rapports, avoir de belles femmes dont ils sont à peine
dignes d’être les laquais que la rougeur m’en monte au front
pour elles – et pour moi. – Cela me fait prendre une pitoyable
opinion des femmes de les voir s’enticher de tels goujats qui les
méprisent et les trompent, plutôt que de se donner à quelque
jeune homme loyal et sincère qui s’estimerait fort heureux, et les
adorerait à genoux ; à moi, par exemple. Il est vrai que ces
espèces encombrent les salons, font la roue devant tous les soleils et
sont toujours couchées au dos de quelque fauteuil, tandis que moi je
reste à la maison, le front appuyé contre la vitre, à
regarder fumer la rivière et monter le brouillard, tout en élevant
silencieusement dans mon cœur le sanctuaire parfumé, le temple
merveilleux où je dois loger l’idole future de mon âme.
– Chaste et poétique occupation, dont les femmes vous savent aussi
peu gré que possible.
Les femmes ont fort peu de goût pour les
contemplateurs et prisent singulièrement ceux qui mettent leurs
idées en action. Après tout, elles n’ont pas tort.
Obligées par leur éducation et leur position sociale à se
taire et à attendre, elles préfèrent naturellement ceux qui
viennent à elles et parlent, ils les tirent d’une situation fausse
et ennuyeuse : je sens tout cela ; mais jamais de ma vie je ne pourrai
prendre sur moi, comme j’en vois beaucoup qui le font, de me lever de ma
place, de traverser un salon, et d’aller dire inopinément à
une femme : – Votre robe vous va comme un ange, ou : –
Vous avez ce soir les yeux d’un lumineux particulier.
Tout cela n’empêche pas
qu’il ne me faille absolument une maîtresse. Je ne sais pas qui ce
sera, mais je ne vois personne dans les femmes que je connais qui puisse
convenablement remplir cette importante dignité. Je ne leur trouve que
très peu des qualités qu’il me faut. Celles qui auraient
assez de jeunesse n’ont pas assez de beauté ou
d’agréments dans l’esprit ; celles qui sont belles et
jeunes sont d’une vertu ignoble et rebutante, ou manquent de la
liberté nécessaire ; et puis il y a toujours par là
quelque mari, quelque frère, quelque mère ou quelque tante, je ne
sais quoi, qui a de gros yeux et de grandes oreilles, et qu’il faut
amadouer ou jeter par la fenêtre. – Toute rose a son puceron, toute
femme a des tas de parents dont il faut l’écheniller soigneusement,
si l’on veut cueillir un jour le fruit de sa beauté. Il n’y a
pas jusqu’aux arrières-petits-cousins de la province, et
qu’on n’a jamais vus, qui ne veuillent maintenir dans toute sa
blancheur la pureté immaculée de la chère cousine. Cela est
nauséabond, et je n’aurai jamais la patience qu’il faut pour
arracher toutes les mauvaises herbes et élaguer toutes les ronces qui
obstruent fatalement les avenues d’une jolie femme.
Je n’aime pas beaucoup les mamans,
et j’aime encore moins les petites filles. Je dois avouer aussi que les
femmes mariées n’ont qu’un très médiocre
attrait pour moi. – Il y a là-dedans une confusion et un
mélange qui me révoltent ; je ne puis souffrir cette
idée de partage. La femme qui a un mari et un amant est une
prostituée pour l’un des deux et souvent pour tous deux, et puis je
ne saurais consentir à céder la place à un autre. Ma
fierté naturelle ne saurait se plier à un tel abaissement. Jamais
je ne m’en irai parce qu’un autre homme arrive. Dût la femme
être compromise et perdue, dussions-nous nous battre à coups de
couteau, chacun un pied sur son corps, – je resterai. – Les
escaliers dérobés, les armoires, les cabinets et toutes les
machines de l’adultère seraient de pauvre ressource avec moi.
Je suis peu épris de ce qu’on appelle candeur
virginale, innocence du bel âge, pureté de cœur, et autres
charmantes choses qui sont du plus bel effet en vers ; j’appelle tout
bonnement cela niaiserie, ignorance, imbécillité ou hypocrisie.
– Cette candeur virginale, qui consiste à s’asseoir tout au
bord du fauteuil, les bras serrés contre le corps, l’œil sur
la pointe du corset, et à ne parler que sur un permis des grands-parents,
cette innocence qui a le monopole des cheveux sans frisure et des robes
blanches, cette pureté de cœur qui porte des corsages
colletés, parce qu’elle n’a pas encore de gorge ni
d’épaules, ne me paraissent pas, en vérité, un fort
merveilleux ragoût.
Je me soucie assez peu de faire
épeler l’alphabet d’amour à de petites niaises.
– Je ne suis ni assez vieux ni assez corrompu pour prendre grand plaisir
à cela : j’y réussirais mal d’ailleurs, car je
n’ai jamais rien su montrer à personne, même ce que je savais
le mieux. Je préfère les femmes qui lisent couramment, on est plus
tôt arrivé à la fin du chapitre ; et en toutes choses,
et surtout en amour, ce qu’il faut considérer, c’est la fin.
Je ressemble assez, de ce côté-là, à ces gens qui
prennent le roman par la queue, et en lisent tout d’abord le
dénouement, sauf à rétrograder ensuite jusqu’à
la première page.
Cette manière de lire et d’aimer a son charme.
On savoure mieux les détails quand on est tranquille sur la fin, et le
renversement amène l’imprévu.
Voilà donc les petites filles et les femmes
mariées exclues de la catégorie. – Ce sera donc parmi les
veuves que nous choisirons notre divinité. – Hélas !
j’ai bien peur, quoiqu’il ne reste plus que cela, que nous n’y
trouvions pas encore ce que nous voulons.
Si je venais à aimer un de ces pâles narcisses
tout baignés d’une tiède rosée de pleurs, et se
penchant avec une grâce mélancolique sur le tombeau de marbre neuf
de quelque mari heureusement et fraîchement décédé,
je serais certainement, et au bout de peu de temps, aussi malheureux que
l’époux défunt en son vivant. Les veuves, si jeunes et si
charmantes qu’elles soient, ont un terrible inconvénient que
n’ont pas les autres femmes : pour peu que l’on ne soit pas au
mieux avec elles et qu’il passe un nuage dans le ciel d’amour, elles
vous disent tout de suite avec un petit air superlatif et
méprisant : – Ah ! comme vous êtes
aujourd’hui ! C’est absolument comme monsieur : –
quand nous nous querellions, il n’avait pas autre chose à me
dire ; c’est singulier, vous avez le même son de voix et le
même regard ; quand vous prenez de l’humeur, vous ne sauriez
vous imaginer combien vous ressemblez à mon mari ; –
c’est à faire peur. – Cela est agréable de
s’entendre dire de ces choses-là en face et à bout
portant ! Il y en a même qui poussent l’impudence
jusqu’à louer le défunt comme une épitaphe et
à exalter son cœur et sa jambe aux dépens de votre jambe et
de votre cœur. – Au moins, avec les femmes qui n’ont
qu’un ou plusieurs amants, on a cet ineffable avantage de ne
s’entendre jamais parler de son prédécesseur, ce qui
n’est pas une considération d’un médiocre
intérêt. Les femmes ont un trop grand amour du convenable et du
légitime pour ne pas se taire soigneusement en pareille occurrence, et
toutes ces choses sont mises le plus tôt possible au rang des olim.
– Il est bien entendu qu’on est toujours le premier amant
d’une femme.
Je ne pense pas qu’il y ait quelque
chose de sérieux à répondre à une aversion aussi
bien fondée. Ce n’est pas que je trouve les veuves tout à
fait sans agrément, quand elles sont jeunes et jolies et n’ont
point encore quitté le deuil. Ce sont de petits airs languissants, de
petites façons de laisser tomber les bras, de ployer le cou et de se
rengorger comme une tourterelle dépareillée ; un tas de
charmantes minauderies doucement voilées sous la transparence du
crêpe, une coquetterie de désespoir si bien entendue, des soupirs
si adroitement ménagés, des larmes qui tombent si à propos
et donnent aux yeux tant de brillant ! – Certes, après le vin,
si ce n’est avant, la liqueur que j’aime le mieux à boire est
une belle larme bien limpide et bien claire qui tremble au bout d’un cil
brun ou blonde. – Le moyen qu’on résiste à cela !
– On n’y résiste pas ; – et puis le noir va si
bien aux femmes ! – La peau blanche, poésie à part,
tourne à l’ivoire, à la neige, au lait, à
l’albâtre, à tout ce qu’il y a de candide au monde
à l’usage des faiseurs de madrigaux : la peau bise n’a
plus qu’une pointe de brun pleine de vivacité et de feu. – Un
deuil est une bonne fortune pour une femme, et la raison pourquoi je ne me
marierai jamais, c’est de peur que ma femme ne se défasse de moi
pour porter mon deuil. – Il y a cependant des femmes qui ne savent point
tirer parti de leur douleur et pleurent de façon à se rendre le
nez rouge et à se décomposer la figure comme les mascarons
qu’on voit aux fontaines : c’est un grand écueil. Il
faut beaucoup de charmes et d’art pour pleurer agréablement ;
faute de cela, l’on court risque de n’être pas consolée
de longtemps. – Si grand néanmoins que soit le plaisir de rendre
quelque Artémise infidèle à l’ombre de son Mausole,
je ne veux pas décidément choisir, parmi cet essaim
gémissant, celle à qui je demanderai son cœur en
échange du mien.
Je t’entends
dire d’ici : – Qui prendras-tu donc ? – Tu ne veux
ni des jeunes personnes, ni des femmes mariées, ni des veuves. – Tu
n’aimes pas les mamans ; je ne présume pas que tu aimes mieux
les grand-mères. – Que diable aimes-tu donc ? C’est le
mot de la charade, et si je le savais, je ne me tourmenterais pas tant.
Jusqu’ici, je n’ai aimé aucune femme, mais j’ai
aimé et j’aime
l’amour.
Quoique je n’aie pas eu de maîtresses et que les femmes que
j’ai eues ne m’aient inspiré que du désir, j’ai
éprouvé et je connais l’amour même : je
n’aimais pas celle-ci ou celle-là, l’une plutôt que
l’autre, mais quelqu’une que je n’ai jamais vue et qui doit
exister quelque part, et que je trouverai, s’il plaît à Dieu.
Je sais bien comme elle est, et, quand je la rencontrerai, je la
reconnaîtrai.
Je me suis figuré bien souvent l’endroit
qu’elle habite, le costume qu’elle porte, les yeux et les cheveux
qu’elle a. – J’entends sa voix ; je reconnaîtrais
son pas entre mille autres, et si, par hasard, quelqu’un prononçait
son nom, je me retournerais ; il est impossible qu’elle n’ait
pas un des cinq ou six noms que je lui ai assignés dans ma
tête.
– Elle a vingt-six ans, pas plus, ni moins non plus.
– Elle n’est plus ignorante, et n’est pas encore
blasée. C’est un âge charmant pour faire l’amour comme
il faut, sans puérilité et sans libertinage. – Elle est
d’une taille moyenne. Je n’aime pas une géante ni une naine.
Je veux pouvoir porter tout seul ma déité du sofa au lit ;
mais il me déplairait de l’y chercher. Il faut que, se haussant un
peu sur la pointe du pied, sa bouche soit à la hauteur de mon baiser.
C’est la bonne taille. Quant à son embonpoint, elle est
plutôt grasse que maigre. Je suis un peu Turc sur ce point, et il ne me
plairait guère de rencontrer une arête où je cherche un
contour ; il faut que la peau d’une femme soit bien remplie, sa chair
dure et ferme comme la pulpe d’une pêche un peu verte :
c’est exactement ainsi qu’est faite la maîtresse que
j’aurai. Elle est blonde avec des yeux noirs, blanche comme une blonde,
colorée comme une brune, quelque chose de rouge et de scintillant dans le
sourire. La lèvre inférieure un peu large, la prunelle nageant
dans un flot d’humide radical, la gorge ronde et petite, et en
arrêt, les poignets minces, les mains longues et potelées, la
démarche onduleuse comme une couleuvre debout sur sa queue, les hanches
étoffées et mouvantes, l’épaule large, le
derrière du cou couvert de duvet : – un caractère de
beauté fin et ferme à la fois, élégant et vivace,
poétique et réel ; un motif de Giorgione
exécuté par Rubens.
Voici son costume : elle porte une
robe de velours écarlate ou noir avec des crevés de satin blanc ou
de toile d’argent, un corsage ouvert, une grande fraise à la
Médicis, un chapeau de feutre capricieusement rompu comme celui
d’Héléna Systerman, et de longues plumes blanches
frisées et crespelées, une chaîne d’or ou une
rivière de diamants au cou, et quantité de grosses bagues de
différents émaux à tous les doigts des mains.
Je ne lui ferais pas grâce
d’un anneau ou d’un bracelet. Il faut que la robe soit
littéralement en velours ou en brocart ; c’est tout au plus si
je lui permettrais de descendre jusqu’au satin. J’aime mieux
chiffonner une jupe de soie qu’une jupe de toile, et faire tomber
d’une tête des perles ou des plumes que des fleurs naturelles ou un
simple nœud : je sais que la doublure de la jupe de toile est souvent
aussi appétissante au moins que la doublure de la jupe de soie ;
mais je préfère la jupe de soie. – Aussi, dans mes
rêveries, je me suis donné pour maîtresse bien des reines,
bien des impératrices, bien des princesses, bien des sultanes, bien des
courtisanes célèbres, mais jamais des bourgeoises ou des
bergères ; et dans mes désirs les plus vagabonds, je
n’ai abusé de personne sur un tapis de gazon ou dans un lit de
serge d’Aumale. Je trouve que la beauté est un diamant qui doit
être monté et enchâssé dans l’or. Je ne
conçois pas une belle femme qui n’ait pas voiture, chevaux, laquais
et tout ce qu’on a avec cent mille francs de rente : il y a une
harmonie entre la beauté et la richesse. L’une demande
l’autre : un joli pied appelle un joli soulier ? un joli soulier
appelle des tapis et une voiture, et ce qui s’ensuit. Une belle femme avec
de pauvres habits dans une vilaine maison est, selon moi, le spectacle le plus
pénible qu’on puisse voir, et je ne saurais avoir d’amour
pour elle. Il n’y a que les beaux et les riches qui puissent être
amoureux sans être ridicules ou à plaindre. – À ce
compte, peu de gens auraient le droit d’être amoureux :
moi-même, tout le premier, je serais exclu ; cependant c’est
là mon opinion.
Ce sera le soir que nous nous
rencontrerons pour la première fois, – par un beau coucher de
soleil ; – le ciel aura de ces tons orangés jaune clair et
vert pâle que l’on voit dans quelques tableaux des grands
maîtres d’autrefois : il y aura une grande allée de
châtaigniers en fleurs et d’ormes séculaires tout couverts de
ramiers, – de beaux arbres d’un vert frais et sombre, des ombrages
pleins de mystères et de moiteur ; çà et là
quelques statues, quelques vases de marbre se détachant sur le fond de
verdure avec leur blancheur de neige, une pièce d’eau où se
joue le cygne familier, – et tout au fond un château de briques et
de pierres comme du temps de Henri IV, toit d’ardoises pointu, hautes
cheminées, girouettes à tous les pignons, fenêtres
étroites et longues. – À une de ces fenêtres,
mélancoliquement appuyée sur le balcon, la reine de mon âme
dans l’équipage que je t’ai décrit tout à
l’heure ; – derrière elle un petit nègre tenant
son éventail et sa perruche. – Tu vois qu’il n’y manque
rien, et que tout cela est parfaitement absurde. – La belle laisse tomber
son gant ; – je le ramasse, le baise et le rapporte. La conversation
s’engage ; je montre tout l’esprit que je n’ai pas ;
je dis des choses charmantes ; on m’en répond, je
réplique, c’est un feu d’artifice, une pluie lumineuse de
mots éblouissants. – Bref, je suis adorable – et
adoré. – Vient l’heure du souper, on me convie ; –
j’accepte. – Quel souper, mon cher ami, et quelle cuisinière
que mon imagination ! – Le vin rit dans le cristal, le faisan
doré et blond fume dans un plat armorié : le festin se
prolonge bien avant dans la nuit, et tu penses bien que ce n’est pas chez
moi que je la termine. – Ne voilà-t-il pas quelque chose de bien
imaginé ? – Rien au monde n’est plus simple, et, en
vérité, il est bien étonnant que cela ne soit pas
arrivé plutôt dix fois qu’une.
Quelquefois c’est dans une grande
forêt. – Voilà la chasse qui passe ; le cor sonne, la
meute aboie et traverse le chemin avec la rapidité de
l’éclair ; la belle en amazone monte un cheval turc, blanc
comme le lait, fringant et vif au possible. Bien qu’elle soit excellente
écuyère, il piaffe, il caracole, il se cabre, et elle a toutes les
peines du monde à le contenir ; il prend le mors aux dents et la
mène droit à un précipice. Je tombe là du ciel tout
exprès, je retiens le cheval, je prends dans mes bras la princesse
évanouie, je la fais revenir à elle et la reconduis à son
château. Quelle est la femme bien née qui refuserait son cœur
à un homme qui a exposé sa vie pour elle ? –
aucune ; – et la reconnaissance est un chemin de traverse qui
mène bien vite à l’amour.
– Tu conviendras au moins que,
lorsque je donne dans le romanesque, ce n’est pas à demi, et que je
suis aussi fou qu’il est possible de l’être. C’est
toujours cela, car rien au monde n’est plus maussade qu’une folie
raisonnable. Tu conviendras aussi que, lorsque j’écris des lettres,
ce sont plutôt des volumes que de simples billets. En tout j’aime ce
qui dépasse les bornes ordinaires. – C’est pourquoi je
t’aime. Ne te moque pas trop de toutes les niaiseries que je t’ai
griffonnées : je quitte la plume pour les mettre en action ;
car j’en reviens toujours à mon refrain : – je veux
avoir une maîtresse. J’ignore si ce sera la dame du parc, la
beauté du balcon, mais je te dis adieu pour me mettre en quête. Ma
résolution est prise. Dût celle que je cherche se cacher au fond du
royaume de Cathay ou de Samarcande, je la saurai bien dénicher. Je te
ferai savoir le succès de mon entreprise ou sa non-réussite.
J’espère que ce sera le succès : fais des vœux
pour moi, mon cher ami. Quant à moi, je m’habille de mon plus bel
habit, et sors de la maison bien décidé à n’y rentrer
qu’avec une maîtresse selon mes idées. – J’ai
assez rêvé ; à l’action maintenant.
Chapitre 2
Eh bien ! mon ami, je suis
rentré à la maison, je n’ai pas été au Cathay,
à Cachemire ni à Samarcande ; – mais il est juste de
dire que je n’ai pas plus de maîtresse que jamais. – Je
m’étais pourtant pris la main à moi-même, et
juré mon grand jurement que j’irais au bout du monde : je
n’ai pas été seulement au bout de la ville. Je ne sais
comment je m’y prends, je n’ai jamais pu tenir parole à
personne, pas même à moi : il faut que le diable s’en
mêle. Si je dis : J’irai là demain, il est sûr que
je resterai ; si je me propose d’aller au cabaret, je vais à
l’église ; si je veux aller à l’église,
les chemins s’embrouillent sous mes pieds comme des écheveaux de
fil, et je me trouve dans un endroit tout différent. Je jeûne quand
j’ai décidé de faire une orgie, et ainsi de suite. Aussi je
crois que ce qui m’empêche d’avoir une maîtresse,
c’est que j’ai résolu d’en avoir une.
Il faut que je te raconte mon expédition de point en
point : cela vaut bien les honneurs de la narration. J’avais
passé ce jour-là deux grandes heures au moins à ma
toilette. J’avais fait peigner et friser mes cheveux, retrousser et cirer
le peu que j’ai de moustaches, et, l’émotion du désir
animant un peu la pâleur ordinaire de ma figure, je n’étais
réellement pas trop mal. Enfin, après m’être
attentivement regardé au miroir sous des jours différents pour
voir si j’étais assez beau et si j’avais la mine assez
galante, je suis sorti résolument de la maison le front haut, le menton
relevé, le regard direct, une main sur la hanche, faisant sonner les
talons de mes bottes comme un anspessade, coudoyant les bourgeois et ayant
l’air parfaitement vainqueur et triomphal.
J’étais comme un autre Jason
allant à la conquête de la toison d’or. – Mais,
hélas ! Jason a été plus heureux que moi : outre
la conquête de la toison, il a fait en même temps la conquête
d’une belle princesse, et moi, je n’ai ni princesse ni toison.
Je m’en allais donc par les rues, avisant toutes les
femmes, et courant à elles et les regardant au plus près quand
elles me semblaient valoir la peine d’être examinées. –
Les unes prenaient leur grand air vertueux et passaient sans lever
l’œil. – Les autres s’étonnaient d’abord, et
puis souriaient quand elles avaient les dents belles. – Quelques-unes se
retournaient au bout de quelque temps pour me voir lorsqu’elles croyaient
que je ne les regardais plus, et rougissaient comme des cerises en se trouvant
nez à nez avec moi. – Le temps était beau ; il y avait
foule à la promenade. – Et cependant, je dois l’avouer,
malgré tout le respect que je porte à cette intéressante
moitié du genre humain, ce qu’on est convenu d’appeler le
beau sexe est diablement laid : sur cent femmes il y en avait à
peine une de passable. Celle-ci avait de la moustache ; celle-là
avait le nez bleu ; d’autres avaient des taches rouges en place de
sourcils ; une n’était pas mal faite, mais elle avait le
visage couperosé. La tête d’une seconde était
charmante, mais elle pouvait se gratter l’oreille avec
l’épaule ; la troisième eût fait honte à
Praxitèle pour la rondeur et le moelleux de certains contours, mais elle
patinait sur des pieds pareils à des étriers turcs. Une autre
faisait montre des plus magnifiques épaules qu’on pût
voir ; en revanche, ses mains ressemblaient, pour la forme et la dimension,
à ces énormes gants écarlates qui servent d’enseigne
aux mercières. – En général, que de fatigue sur ces
figures ! comme elles sont flétries, étiolées,
usées ignoblement par de petites passions et de petits vices !
Quelle expression d’envie, de curiosité méchante,
d’avidité, de coquetterie effrontée ! et qu’une
femme qui n’est pas belle est plus laide qu’un homme qui n’est
pas beau !
Je n’ai rien vu de bien, –
excepté quelques grisettes ; – mais il y a là plus de
toile à chiffonner que de soie, et ce n’est pas mon affaire.
– En vérité, je crois que l’homme, et par
l’homme j’entends aussi la femme, est le plus vilain animal qui soit
sur la terre. Ce quadrupède qui marche sur ses pieds de derrière
me paraît singulièrement présomptueux de se donner de son
plein droit le premier rang dans la création. Un lion, un tigre sont plus
beaux que les hommes, et dans leur espèce beaucoup d’individus
atteignent à toute la beauté qui leur est propre. Cela est
extrêmement rare chez l’homme. – Que d’avortons pour un
Antinoüs ! que de Gothons pour une Philis.
J’ai bien peur, mon cher ami, de ne
pouvoir jamais embrasser mon idéal, et cependant il n’a rien
d’extravagant et de hors nature. – Ce n’est pas
l’idéal d’un écolier de troisième. Je ne
demande ni des globes d’ivoire, ni des colonnes d’albâtre, ni
des réseaux d’azur ; je n’ai employé dans sa
composition ni lis, ni neige, ni rose, ni jais, ni ébène, ni
corail, ni ambroisie, ni perles, ni diamants ; j’ai laissé les
étoiles du ciel en repos, et je n’ai pas décroché le
soleil hors de saison. C’est un idéal presque bourgeois, tant il
est simple, et il me semble qu’avec un sac ou deux de piastres je le
trouverais tout fait et tout réalisé dans le premier bazar venu de
Constantinople ou de Smyrne ; il me coûterait probablement moins
qu’un cheval ou qu’un chien de race : et dire que je
n’arriverai pas à cela, car je sens que je n’y arriverai
pas ! il y a de quoi en enrager, et j’entre contre le sort dans les
plus belles colères du monde.
Toi, – tu n’es pas aussi fou que moi, tu es
heureux, toi ; – tu t’es laissé aller tout bonnement
à ta vie sans te tourmenter à la faire, et tu as pris les choses
comme elles se présentaient. Tu n’as pas cherché le bonheur,
et il est venu te chercher ; tu es aimé, et tu aimes. – Je ne
t’envie pas ; – ne va pas croire cela au moins : mais je
me trouve moins joyeux en pensant à ta félicité que je ne
devrais l’être, et je me dis, en soupirant, que je voudrais bien
jouir d’une félicité pareille.
Peut-être mon bonheur a-t-il
passé à côté de moi, et je ne l’aurai pas vu,
aveugle que j’étais ; peut-être la voix a-t-elle
parlé, et le bruit de mes tempêtes m’aura
empêché de l’entendre.
Peut-être ai-je été aimé
obscurément par un humble cœur que j’aurai méconnu ou
brisé ; peut-être ai-je été moi-même
l’idéal d’un autre, le pôle d’une âme en
souffrance, – le rêve d’une nuit et la pensée
d’un jour. – Si j’avais regardé à mes pieds,
peut-être y aurais-je vu quelque belle Madeleine avec son urne de parfums
et sa chevelure éplorée. J’allais levant les bras au ciel,
désireux de cueillir les étoiles qui me fuyaient, et
dédaignant de ramasser la petite pâquerette qui m’ouvrait son
cœur d’or dans la rosée et le gazon. J’ai commis une
grande faute : j’ai demandé à l’amour autre chose
que l’amour et ce qu’il ne pouvait pas donner. J’ai
oublié que l’amour était nu, je n’ai pas compris le
sens de ce magnifique symbole. – Je lui ai demandé des robes de
brocart, des plumes, des diamants, un esprit sublime, la science, la
poésie, la beauté, la jeunesse, la puissance suprême,
– tout ce qui n’est pas lui ; – l’amour ne peut
offrir que lui-même, et qui en veut tirer autre chose n’est pas
digne d’être aimé.
Je me suis sans doute trop hâté : mon
heure n’est pas venue ; Dieu qui m’a prêté la vie
ne me la reprendra pas sans que j’aie vécu. À quoi bon
donner au poète une lyre sans cordes, à l’homme une vie sans
amour ? Dieu ne peut pas commettre une pareille inconséquence ;
et sans doute, au moment voulu, il mettra sur mon chemin celle que je dois aimer
et dont je dois être aimé. – Mais pourquoi l’amour
m’est-il venu avant la maîtresse ! pourquoi ai-je soif sans
avoir de fontaine où m’étancher ? ou pourquoi ne
sais-je pas voler, comme ces oiseaux du désert, à l’endroit
où est l’eau ? Le monde est pour moi un Sahara sans puits et
sans dattiers. Je n’ai pas dans ma vie un seul coin d’ombre
où m’abriter du soleil : je souffre toutes les ardeurs de la
passion sans en avoir les extases et les délices ineffables ;
j’en connais les tourments, et n’en ai pas les plaisirs. Je suis
jaloux de ce qui n’existe pas ; je m’inquiète pour
l’ombre d’une ombre ; je pousse des soupirs qui n’ont
point de but ; j’ai des insomnies que ne vient pas embellir un
fantôme adoré ; je verse des larmes qui coulent
jusqu’à terre sans être essuyées ; je donne au
vent des baisers qui ne me sont point rendus ; j’use mes yeux
à vouloir saisir dans le lointain une forme incertaine et
trompeuse ; j’attends ce qui ne doit point venir, et je compte les
heures avec anxiété, comme si j’avais un rendez-vous.
Qui que tu sois, ange ou démon,
vierge ou courtisane, bergère ou princesse, que tu viennes du nord ou du
midi, toi que je ne connais pas et que j’aime ! oh ! ne te fais
pas attendre plus longtemps, ou la flamme brûlera l’autel, et tu ne
trouveras plus à la place de mon cœur qu’un morceau de cendre
froide. Descends de la sphère où tu es ; quitte le ciel de
cristal, esprit consolateur, et viens jeter sur mon âme l’ombre de
tes grandes ailes. Toi, femme que j’aimerai, viens, que je ferme sur toi
mes bras ouverts depuis si longtemps. Portes d’or du palais qu’elle
habite, roulez-vous sur vos gonds ; humble loquet de sa cabane,
lève-toi ; rameaux des bois, ronces des chemins,
décroisez-vous ; enchantements de la tourelle, charmes des
magiciens, soyez rompus ; ouvrez-vous, rangs de la foule, et la laissez
passer.
Si tu viens trop tard, ô mon
idéal ! je n’aurai plus la force de t’aimer :
– mon âme est comme un colombier tout plein de colombes. À
toute heure du jour, il s’en envole quelque désir. Les colombes
reviennent au colombier, mais les désirs ne reviennent point au
cœur. – L’azur du ciel blanchit sous leurs innombrables
essaims ; ils s’en vont, à travers l’espace, de monde en
monde, de ciel en ciel, chercher quelque amour pour s’y poser et y passer
la nuit : presse le pas, ô mon rêve ! ou tu ne trouveras
plus dans le nid vide que les coquilles des oiseaux envolés.
Mon ami, mon compagnon d’enfance, tu es le seul
à qui je puisse conter de pareilles choses. Écris-moi que tu me
plains, et que tu ne me trouves pas hypocondriaque ; console-moi, je
n’en ai jamais eu plus besoin : que ceux qui ont une passion
qu’ils peuvent satisfaire sont dignes d’envie ! L’ivrogne
ne rencontre de cruauté dans aucune bouteille ; il tombe du cabaret
au ruisseau, et se trouve plus heureux sur son tas d’ordures qu’un
roi sur son trône. Le sensuel va chez les courtisanes chercher de faciles
amours, ou des raffinements impudiques : une joue fardée, une jupe
courte, une gorge débraillée, un propos libertin, il est
heureux ; son œil blanchit, sa lèvre se trempe ; il
atteint au dernier degré de son bonheur, il a l’extase de sa
grossière volupté. Le joueur n’a besoin que d’un tapis
vert et d’un jeu de cartes gras et usé pour se procurer les
angoisses poignantes, les spasmes nerveux et les diaboliques jouissances de son
horrible passion. Ces gens-là peuvent s’assouvir ou se
distraire ; – moi, cela m’est impossible ; Cette
idée s’est tellement emparée de moi que je n’aime
presque plus les arts, et que la poésie n’a plus pour moi aucun
charme ; ce qui me ravissait autrefois ne me fait pas la moindre
impression.
Je commence à le croire, –
je suis dans mon tort, je demande à la nature et à la
société plus qu’elles ne peuvent donner Ce que je cherche
n’existe point, et je ne dois pas me plaindre de ne pas le trouver.
Cependant, si la femme que nous rêvons n’est pas dans les conditions
de la nature humaine, qui fait donc que nous n’aimons que celle-là
et point les autres, puisque nous sommes des hommes, et que notre instinct
devrait nous y porter d’une invincible manière ? Qui nous a
donné l’idée de cette femme imaginaire ? de quelle
argile avons-nous pétri cette statue invisible ? où
avons-nous pris les plumes que nous avons attachées au dos de cette
chimère ? quel oiseau mystique a déposé dans un coin
obscur de notre âme l’œuf inaperçu dont notre rêve
est éclos ? quelle est donc cette beauté abstraite que nous
sentons, et que nous ne pouvons définir ? pourquoi, devant une femme
souvent charmante, disons-nous quelquefois qu’elle est belle, –
tandis que nous la trouvons fort laide ? Où est donc le
modèle, le type, le patron intérieur qui nous sert de point de
comparaison ? car la beauté n’est pas une idée absolue,
et ne peut s’apprécier que par le contraste. – Est-ce au ciel
que nous l’avons vue, – dans une étoile, – au bal,
à l’ombre d’une mère, frais bouton d’une rose
effeuillée ? – est-ce en Italie ou en Espagne ? est-ce
ici ou là-bas, hier ou il y a longtemps ? était-ce la
courtisane adorée, la cantatrice en vogue, la fille du prince ? une
tête fière et noble ployant sous un lourd diadème de perles
et de rubis ? un visage jeune et enfantin se penchant entre les capucines
et les volubilis de la fenêtre ? – À quelle école
appartenait le tableau où cette beauté ressortait blanche et
rayonnante au milieu des noires ombres ? Est-ce Raphaël qui a
caressé le contour qui vous plaît ? est-ce
Cléomène qui a poli le marbre que vous adorez ? –
êtes-vous amoureux d’une madone ou d’une Diane ? –
votre idéal est-il un ange, une sylphide ou une femme ?
Hélas ! c’est un peu de tout cela, et ce n’est pas
cela.
Cette transparence de
ton, cette fraîcheur charmante et pleine d’éclat, ces chairs
où courent tant de sang et tant de vie, ces belles chevelures blondes se
déroulant comme des manteaux d’or, ces rires étincelants,
ces fossettes amoureuses, ces formes ondoyantes comme des flammes, cette force,
cette souplesse, ces luisants de satin, ces lignes si bien nourries, ces bras
potelés, ces dos charnus et polis, toute cette belle santé
appartient à Rubens. – Raphaël lui seul a pu remplir de cette
couleur d’ambre pâle un aussi chaste linéament. Quel autre
que lui a courbé ces longs sourcils si fins et si noirs, et effilé
les franges de ces paupières si modestement baissées ?
– Croyez-vous qu’Allegri ne soit pour rien dans votre
idéal ? C’est à lui que la dame de vos pensées a
volé cette blancheur mate et chaude qui vous ravit. Elle s’est
arrêtée bien longtemps devant ses toiles pour surprendre le secret
de cet angélique sourire toujours épanoui ; elle a
modelé l’ovale de son visage sur l’ovale d’une nymphe
ou d’une sainte. Cette ligne de la hanche qui serpente si voluptueusement
est de l’Antiope endormie. – Ces mains grasses et fines peuvent
être réclamées par Danaé ou Madeleine. La poudreuse
antiquité elle-même a fourni bien des matériaux pour la
composition de votre jeune chimère ; ces reins souples et forts que
vous enlacez de vos bras avec tant de passion ont été
sculptés par Praxitèle. Cette divinité a laissé tout
exprès passer le petit bout de son pied charmant hors des cendres
d’Herculanum pour que votre idole ne fût pas boiteuse. La nature a
aussi contribué pour sa part. Vous avez vu au prisme du désir,
çà et là, un bel œil sous une jalousie, un front
d’ivoire appuyé contre une vitre, une bouche souriant
derrière un éventail. – Vous avez deviné un bras
d’après la main, un genou d’après une cheville. Ce que
vous voyiez était parfait : – vous supposiez le reste comme ce
que vous voyiez, et vous l’acheviez avec les morceaux d’autres
beautés enlevés ailleurs. – La beauté idéale,
réalisée par les peintres, ne vous a pas même suffi, et vous
êtes allé demander aux poètes des contours encore plus
arrondis, des formes plus éthérées, des grâces plus
divines, des recherches plus exquises ; vous les aviez priés de
donner le souffle et la parole à votre fantôme, tout leur amour,
toute leur rêverie, toute leur joie et leur tristesse, leur
mélancolie et leur morbidesse, tous leurs souvenirs et toutes leurs
espérances, leur science et leur passion, leur esprit et leur
cœur ; vous leur avez pris tout cela, et vous avez ajouté, pour
mettre le comble à l’impossible, votre passion à vous, votre
esprit à vous, votre rêve et votre pensée.
L’étoile a prêté son rayon, la fleur son parfum, la
palette sa couleur, le poète son harmonie, le marbre sa forme, vous votre
désir. – Le moyen qu’une femme réelle, mangeant et
buvant, se levant le matin et se couchant le soir, si adorable et si
pétrie de grâces qu’elle soit d’ailleurs, puisse
soutenir la comparaison avec une pareille créature ! on ne peut
raisonnablement l’espérer, et cependant on l’espère,
on cherche. – Quel singulier aveuglement ! cela est sublime ou
absurde. Que je plains et que j’admire ceux qui poursuivent à
travers toute la réalité de leur rêve, et qui meurent
contents, pourvu qu’ils aient baisé une fois leur chimère
à la bouche ! Mais quel sort affreux que celui des Colombs qui
n’ont pas trouvé leur monde, et des amants qui n’ont pas
trouvé leur maîtresse !
Ah ! si
j’étais poète, c’est à ceux dont
l’existence est manquée ; dont les flèches n’ont
pas été au but, qui sont morts avec le mot qu’ils avaient
à dire et sans presser la main qui leur était
destinée ; c’est à tout ce qui a avorté et
à tout ce qui a passé sans être aperçu, au feu
étouffé, au génie sans issue, à la perle inconnue au
fond des mers, à tout ce qui a aimé sans être aimé,
à tout ce qui a souffert et que l’on n’a pas plaint que je
consacrerais mes chants ; – ce serait une noble tâche.
Que Platon avait raison de vouloir vous bannir de sa
république, et quel mal vous nous avez fait, ô poètes !
Que votre ambroisie nous a rendu notre absinthe encore plus amère ;
et comme nous avons trouvé notre vie encore plus aride et plus
dévastée après avoir plongé nos yeux dans les
perspectives que vous nous ouvrez sur l’infini ! que vos rêves
ont amené une lutte terrible contre nos réalités ! et
comme, durant le combat, notre cœur a été
piétiné et foulé par ces rudes athlètes !
Nous nous sommes assis comme Adam au pied
des murs du paradis terrestre, sur les marches de l’escalier qui
mène au monde que vous avez créé, voyant étinceler
à travers les fentes de la porte une lumière plus vive que le
soleil, entendant confusément quelques notes éparses d’une
harmonie séraphique. Toutes les fois qu’un élu entre ou sort
au milieu d’un flot de splendeur, nous tendons le cou pour tâcher de
voir quelque chose par le battant ouvert. C’est une architecture
féerique qui n’a son égale que dans les contes arabes. Des
entassements de colonnes, des arcades superposées, des piliers tordus en
spirale, des feuillages merveilleusement découpés, des
trèfles évidés, du porphyre, du jaspe, du lapis-lazuli, que
sais-je, moi ! des transparences et des reflets éblouissants, des
profusions de pierreries étranges, des sardoines, du chrysobéryl,
des aigues-marines, des opales irisées, de l’azerodrach, des jets
de cristal, des flambeaux à faire pâlir les étoiles, une
vapeur splendide pleine de bruit et de vertige, – luxe tout
assyrien !
Le battant retombe ; vous ne voyez plus rien, –
et vos yeux se baissent, pleins de larmes corrosives, sur cette pauvre terre
décharnée et pâle, sur ces masures en ruine, sur ce peuple
en haillons, sur votre âme, rocher aride où rien ne germe, sur
toutes les misères et toutes les infortunes de la réalité
Ah ! du moins, si nous pouvions voler jusque-là, si les
degrés de cet escalier de feu ne nous brûlaient pas les
pieds ; mais, hélas ! l’échelle de Jacob ne peut
être montée que par les anges !
Quel sort que celui du pauvre à la
porte du riche ! quelle ironie sanglante qu’un palais en face
d’une cabane, que l’idéal en face du réel, que la
poésie en face de la prose ! quelle haine enracinée doit
tordre les nœuds au fond du cœur des misérables ! quels
grincements de dents doivent retentir la nuit sur leur grabat, tandis que le
vent apporte jusqu’à leur oreille les soupirs des téorbes et
des violes d’amour ! Poètes, peintres, sculpteurs, musiciens,
pourquoi nous avez-vous menti ? Poètes, pourquoi nous avez-vous
raconté vos rêves ? Peintres, pourquoi avez-vous fixé
sur la toile ce fantôme insaisissable qui montait et descendait de votre
cœur à votre tête avec les bouillons de votre sang, et nous
avez-vous dit : Ceci est une femme ? Sculpteurs, pourquoi avez-vous
tiré le marbre des profondeurs de Carrare pour lui faire exprimer
éternellement, et aux yeux de tous, votre plus secret et plus fugitif
désir ? Musiciens, pourquoi avez-vous écouté, pendant
la nuit, le chant des étoiles et des fleurs, et l’avez-vous
noté ? Pourquoi avez-vous fait de si belles chansons que la voix la
plus douce qui nous dit : – Je t’aime ! – nous
parait rauque comme le grincement d’une scie ou le croassement d’un
corbeau ? – Soyez maudits, imposteurs !... et puisse le feu du
ciel brûler et détruire tous les tableaux, tous les poèmes,
toutes les statues et toutes les partitions... Ouf ! voilà une
tirade d’une longueur interminable, et qui sort un peu du style
épistolaire. – Quelle tartine !
Je me suis joliment laissé aller
au lyrisme, mon très cher ami, et voilà déjà bien du
temps que je pindarise assez ridiculement. Tout ceci est fort loin de notre
sujet, qui est, si je m’en souviens bien, l’histoire glorieuse et
triomphante du chevalier d’Albert au pourchas de Daraïde, la plus
belle princesse du monde, comme disent les vieux romans.
Mais en vérité, l’histoire est si pauvre
que je suis forcé d’avoir recours aux digressions et aux
réflexions.
J’espère qu’il n’en sera pas
toujours ainsi, et qu’avant peu le roman de ma vie sera plus
entortillé et plus compliqué qu’un imbroglio espagnol.
Après avoir erré de rue en rue, je me
décidai à aller trouver un de mes amis qui devait me
présenter dans une maison, où, à ce qu’il m’a
dit, on voyait un monde de jolies femmes, – une collection
d’idéalités réelles, – de quoi satisfaire une
vingtaine de poètes. – Il y en a pour tous les goûts :
– des beautés aristocratiques avec des regards d’aigle, des
yeux vert de mer, des nez droits, des mentons orgueilleusement relevés,
des mains royales et des démarches de déesse ; des lis
d’argent montés sur des tiges d’or ; – de simples
violettes aux pâles couleurs, au doux parfum, œil humide et
baissé, cou frêle, chair diaphane ; – des beautés
vives et piquantes ; des beautés précieuses, des
beautés de tous les genres ; – car c’est un vrai
sérail que cette maison-là, moins les eunuques et le
kislar aga. –
Mon ami me dit qu’il y a déjà fait cinq ou six passions,
– tout autant ; – cela me paraît extrêmement
prodigieux, et j’ai bien peur de ne pas avoir un pareil
succès ; de C*** prétend que si, et que je réussirai
bientôt plus que je ne le voudrai. Je n’ai, suivant lui, qu’un
défaut dont je me corrigerai avec l’âge et en prenant du
monde, c’est de faire trop de cas de la femme, et pas assez des femmes.
– Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai là-dedans. –
Il dit que je serai parfaitement aimable quand je me serai défait de ce
petit travers. Dieu le veuille ! Il faut que les femmes sentent que je les
méprise ; car un compliment, qu’elles trouveraient adorable et
du dernier charmant dans la bouche d’un autre, les met en colère et
leur déplaît dans la mienne, autant que l’épigramme la
plus sanglante. Cela tient probablement à ce que de C*** me
reproche.
Le cœur me battait un peu en montant l’escalier,
et j’étais à peine remis de mon émotion que de C***,
me poussant par le coude, me mit face à face avec une femme d’une
trentaine d’années environ, – assez belle, –
parée avec un luxe sourd et une prétention extrême de
simplicité enfantine, – ce qui ne l’empêchait pas
d’être plaquée de rouge comme une roue de carrosse :
– c’était la dame du lieu.
De C***, prenant cette voix grêle
et moqueuse si différente de sa voix habituelle, et dont il se sert dans
le monde quand il veut faire le charmant, lui dit avec force
démonstrations de respect ironique, où perçait visiblement
le plus profond mépris, moitié bas, moitié
haut :
– C’est ce jeune homme dont je vous ai
parlé l’autre jour, – un homme d’un mérite
très distingué ; – il est on ne peut mieux né,
et je pense qu’il ne pourra que vous être agréable de le
recevoir ; c’est pourquoi j’ai pris la liberté de vous
le présenter.
– Assurément, monsieur, vous avez très
bien fait, répliqua la dame en minaudant de la manière la plus
outrée. Puis elle se retourna vers moi, et, après m’avoir
détaillé du coin de l’œil en connaisseuse habile, et
d’une façon qui me fit rougir par-dessus les oreilles :
– Vous pouvez vous regarder comme invité une fois pour toutes, et
venir aussi souvent que vous aurez une soirée à perdre.
Je m’inclinai assez gauchement et balbutiai quelques
mots sans suite qui ne durent pas lui donner une haute idée de mes
moyens ; d’autres personnes entrèrent, ce qui me
délivra des ennuis inséparables de la présentation. De C***
me tira dans un coin de fenêtre, et se mit à me sermonner
d’importance.
– Que diable ! tu vas me compromettre ; je
t’ai annoncé comme un phénix d’esprit, un homme
à imagination effrénée, un poète lyrique, tout ce
qu’il y a de plus transcendant et de plus passionné, et tu restes
là comme une souche, sans sonner mot ! Quelle pauvre
imaginative ! Je te croyais la veine plus féconde ; allons
donc, lâche la bride à ta langue, babille à tort et à
travers ; tu n’as pas besoin de dire des choses sensées et
judicieuses, au contraire, cela pourrait t’être nuisible ;
parle, voilà l’essentiel ; parle beaucoup, parle
longtemps ; attire l’attention sur toi ; jette-moi de
côté toute crainte et toute modestie ; mets-toi bien dans la
tête que tous ceux qui sont ici sont des sots, ou à peu
près, et n’oublie pas qu’un orateur qui veut réussir
ne peut mépriser assez son auditoire. – Que te semble de la
maîtresse de la maison ?
– Elle me déplaît
déjà considérablement ; et, quoique je lui aie
parlé à peine trois minutes, je m’ennuyais autant que si
j’eusse été son mari.
– Ah ! voilà ce que tu en
penses ?
– Mais oui.
– Ta répugnance pour elle est donc tout
à fait insurmontable ? – Tant pis ; il aurait
été décent pour toi de l’avoir, ne fût-ce
qu’un mois, cela est du bon air, et un jeune homme un peu bien ne peut
être mis dans le monde que par elle.
– Eh bien ! je l’aurai, fis-je d’un
air assez piteux, puisqu’il le faut ; mais cela est-il aussi
nécessaire que tu as l’air de le croire ?
– Hélas, oui ! cela
est du dernier indispensable, et je m’en vais t’en expliquer les
raisons. Mme de Thémines est à la mode maintenant ;
elle a tous les ridicules du jour d’une manière supérieure,
quelquefois ceux de demain, mais jamais ceux d’hier : elle est
parfaitement au courant. On portera ce qu’elle porte, et elle ne porte pas
ce qu’on a porté. Elle est riche d’ailleurs, et ses
équipages sont du meilleur goût. – Elle n’a pas
d’esprit, mais beaucoup de jargon ; elle a des goûts fort vifs
et peu de passion. On lui plaît, mais on ne la touche pas ;
c’est un cœur froid et une tête libertine. Quant à son
âme, si elle en a une, ce qui est douteux, elle est des plus noires, et il
n’y a pas de méchancetés et de bassesses dont elle ne soit
capable ; mais elle est extrêmement adroite et conserve les dehors,
juste ce qu’il est nécessaire pour qu’on ne puisse rien
prouver contre elle. Ainsi, elle couchera très bien avec un homme et ne
lui écrira pas le billet le plus simple. Aussi ses ennemis les plus
intimes ne trouvent rien à dire sur elle, sinon qu’elle met son
rouge trop haut, et que certaines portions de sa personne n’ont pas, en
vérité, toute la rondeur qu’elles paraissent avoir, –
ce qui est faux.
– Comment le sais-tu ?
– La question est bonne ! – comme on sait
ces sortes de choses, en m’en assurant par moi-même.
– Tu as donc eu aussi
Mme de Thémines !
– Certainement ! Pourquoi donc ne
l’aurais-je pas eue ? Il eût été de la
dernière inconvenance que je ne l’eusse pas. – Elle m’a
rendu de grands services, et je lui en suis fort reconnaissant.
– Je ne comprends pas le genre de services
qu’elle peut t’avoir rendus...
– Serais-tu réellement un sot ? me dit
alors de C*** en me regardant avec la mine la plus comique du monde.
– Ma foi, j’en ai bien peur ; – et
faut-il donc tout te dire ? Mme de Thémines passe, et
à juste titre, pour avoir des lumières spéciales à
de certains endroits, et un jeune homme qu’elle a pris et gardé
pendant quelque temps peut hardiment se présenter partout, et être
sûr qu’il ne restera pas longtemps sans avoir une affaire, et deux
plutôt qu’une. – Outre cet ineffable avantage, il y en a un
autre qui n’est pas moindre, c’est que, dès que les femmes de
cette société te verront l’amant en titre de
Mme de Thémines, n’eussent-elles pas le plus léger
goût pour toi, elles se feront un plaisir et un devoir de t’enlever
à une femme à la mode comme est celle-ci ; et, au lieu des
avances et des démarches que tu aurais à faire, tu n’auras
que l’embarras du choix, et tu deviendras nécessairement le point
de mire de toutes les agaceries et de toutes les minauderies possibles.
Cependant si elle t’inspire une
répugnance trop forte, ne la prends pas. Tu n’y es pas
précisément obligé, quoique cela eût
été dans la politesse et les convenances. Mais fais vite un choix
et attaque-toi à celle qui te plaira le mieux ou qui semblera offrir le
plus de facilités, car tu perdrais, en différant, le
bénéfice de la nouveauté et l’avantage qu’elle
te donne pendant quelques jours sur tous les cavaliers qui sont ici. Toutes ces
dames ne conçoivent rien à ces passions qui naissent dans
l’intimité et se développent lentement dans le respect et
dans le silence : elles sont pour les coups de foudre et les sympathies
occultes ; – chose merveilleusement bien imaginée pour
épargner les ennuis de la résistance et toutes ces longueurs et
ces redites que le sentiment entremêle au roman de l’amour, et qui
ne font qu’en différer inutilement la conclusion. – Ces dames
sont très économes de leur temps, et il leur paraît
tellement précieux qu’elles seraient au désespoir d’en
laisser une seule minute inemployée. – Elles ont une envie
d’obliger le genre humain qu’on ne saurait trop louer, et elles
aiment leur prochain comme elles-mêmes, – ce qui est parfaitement
évangélique et méritoire ; ce sont de très
charitables créatures, qui ne voudraient, pour rien au monde, faire
mourir un homme de désespoir.
Il doit déjà y en avoir trois ou quatre de
frappées en ta faveur, et je te
conseillerais amicalement de pousser ta pointe avec vivacité de ce
côté-là, au lieu de t’amuser à bavarder avec
moi dans l’embrasure d’une fenêtre, ce qui ne t’avancera
pas à grand-chose.
– Mais, mon cher C***, je suis
tout à fait neuf sur ces matières-là. Je n’ai point
ce qu’il faut du monde pour distinguer au premier coup d’œil
une femme frappée d’avec une qui ne l’est point ; et je
pourrais commettre d’étranges bévues, si tu ne
m’aidais de ton expérience.
– En vérité, tu es d’un primitif
qui n’a pas de nom, et je ne croyais pas qu’il fût possible
d’être aussi pastoral et aussi bucolique que cela dans le
bienheureux siècle où nous sommes ! – Que diable
fais-tu donc de cette grande paire d’yeux noirs que tu as là, et
qui serait de l’effet le plus vainqueur, si tu savais t’en
servir ? – Regarde-moi là-bas un peu, dans ce coin
auprès de la cheminée, cette petite femme en rose qui joue avec
son éventail : elle te lorgne depuis un quart d’heure avec une
assiduité et une fixité tout à fait significatives :
il n’y a qu’elle au monde pour être indécente
d’une manière aussi supérieure, et déployer une aussi
noble effronterie. Elle déplaît beaucoup aux femmes, qui
désespèrent de parvenir jamais à cette hauteur
d’impudence, mais, en revanche, elle plaît beaucoup aux hommes, qui
lui trouvent tout le piquant d’une courtisane. – Il est vrai
qu’elle est d’une dépravation charmante, pleine
d’esprit, de verve et de caprice – C’est une excellente
maîtresse pour un jeune homme qui a des préjugés. – En
huit jours elle vous débarrasse une conscience de tout scrupule, et vous
corrompt le cœur de manière à ce que vous ne soyez jamais
ridicule ni élégiaque. Elle a sur toutes choses des idées
d’un positif inexprimable ; elle va au fond de tout avec une
rapidité et une sûreté qui étonnent. C’est
l’algèbre incarnée que cette petite femme-là ;
c’est précisément ce qu’il faut à un
rêveur et à un enthousiaste. Elle t’aura bientôt
corrigé de ton vaporeux idéalisme : c’est un grand
service qu’elle te rendra. Elle le fera du reste avec le plus grand
plaisir, car son instinct est de désenchanter des poètes.
Ma curiosité étant
éveillée par la description de C***, je sortis de ma retraite, et,
me glissant entre les groupes, je m’approchai de la dame et je la regardai
fort attentivement : – elle pouvait avoir vingt-cinq ou vingt-six
ans. Sa taille était petite, mais assez bien prise, quoique un peu
chargée d’embonpoint ; elle avait le bras blanc et
potelé, la main assez noble, le pied joli et même trop mignon,
– les épaules grasses et lustrées, peu de gorge, mais ce
qu’il y en avait fort satisfaisant et ne donnant pas mauvaise idée
du reste ; pour les cheveux, ils étaient extrêmement brillants
et d’un noir bleu comme des ailes de geai ; – le coin de
l’œil troussé assez haut vers la tempe, le nez mince et les
narines fort ouvertes, la bouche humide et sensuelle, une petite raie à
la lèvre inférieure, et un duvet presque imperceptible aux
commissures. Et dans tout cela une vie, une animation, une santé, une
force, et je ne sais quelle expression de luxe adroitement
tempérée par la coquetterie et le manège, qui en faisaient
en somme une très désirable créature et justifiaient et
au-delà les goûts très vifs qu’elle avait
inspirés et qu’elle inspirait tous les jours.
Je la désirai ; – mais
je compris néanmoins que ce ne serait pas cette femme, tout
agréable qu’elle fût, qui réaliserait mon vœu et
me ferait dire : – Enfin j’ai une maîtresse !
Je revins à de C***, et je lui dis : – La
dame me plaît assez, et je m’arrangerai peut-être avec elle.
Mais, avant de rien dire de précis et qui m’engage, je voudrais
bien que tu eusses la bonté de me faire voir celles des indulgentes
beautés qui ont eu l’obligeance de se frapper pour moi, afin que je
puisse choisir. – Tu me ferais plaisir aussi, puisque tu me sers ici de
démonstrateur, d’y ajouter une petite notice et la nomenclature de
leurs défauts et qualités ; la manière dont il faut
les attaquer et le ton qu’on doit employer avec elles pour que je
n’aie pas trop l’air d’un provincial ou d’un
littérateur.
– Je veux bien, dit de C***. – Vois-tu ce beau
cygne mélancolique qui déploie son cou si harmonieusement et fait
remuer ses manches comme des ailes ; c’est la modestie même,
tout ce qu’il y a de plus chaste et de plus virginal au monde ;
c’est un front de neige, un cœur de glace, des regards de madone, un
sourire d’Agnès, elle a une robe blanche et l’âme
pareille ; elle ne met dans ses cheveux que des fleurs d’oranger ou
des feuilles de nénuphar, et ne tient à la terre que par un fil.
Elle n’a jamais eu une mauvaise pensée et ignore
profondément en quoi un homme diffère d’une femme. La sainte
Vierge est une bacchante à côté d’elle, ce qui
d’ailleurs ne l’empêche pas d’avoir eu plus
d’amants qu’aucune femme que je connaisse, et assurément ce
n’est pas peu dire. Examine-moi un peu la gorge de cette discrète
personne ; – c’est un petit chef-d’œuvre, et
réellement il est difficile de montrer autant en cachant davantage ;
dis-moi si, avec toutes ses restrictions et toute sa pruderie, elle n’est
pas dix fois plus indécente que cette bonne dame qui est à sa
gauche et qui étale bravement deux hémisphères qui,
s’ils étaient réunis, formeraient une mappemonde d’une
grandeur naturelle, ou que cette autre qui est à sa droite,
décolletée jusqu’au ventre et qui fait parade de son
néant avec une intrépidité charmante ? – Cette
virginale créature, ou je me trompe fort, a déjà
supputé dans sa tête ce que les promesses de ta pâleur et de
tes yeux noirs pouvaient tenir d’amour et de passion ; et ce qui me
fait dire cela, c’est qu’elle n’a pas regardé une seule
fois de ton côté, du moins en apparence ; car elle sait faire
jouer sa prunelle avec tant d’art et la faire couler si adroitement dans
le coin de ses yeux que rien ne lui échappe ; on croirait
qu’elle y voit par le derrière de la tête, car elle sait
parfaitement ce qui se passe derrière elle. – C’est un Janus
féminin. – Si tu veux réussir auprès d’elle, il
faut laisser là les manières débraillées et
victorieuses. Il faut lui parler sans la regarder, sans faire de mouvement, dans
une attitude contrite, et d’un ton de voix étouffé et
respectueux ; de cette façon, tu pourras lui dire tout ce que tu
voudras, pourvu que cela soit convenablement gazé, et elle te permettra
les choses les plus libres en paroles d’abord, et ensuite en action. Aie
soin seulement de rouler tendrement les yeux quand elle aura les siens
baissés, et parle-lui des douceurs de l’amour platonique et du
commerce des âmes, tout en employant avec elle la pantomime la moins
platonique et la moins idéale du monde ! Elle est fort sensuelle et
très susceptible ; embrasse-la tant que tu voudras ; mais, dans
l’abandon le plus intime, n’oublie pas de l’appeler
madame
au moins trois fois par phrase : elle s’est brouillée
avec moi, parce qu’étant couché dans son lit je lui ai dit
je ne sais plus quoi en la tutoyant. Que diable ! on n’est pas
honnête femme pour rien.
– Je n’ai pas grande envie, d’après
ce que tu me dis, de risquer l’aventure : une Messaline prude !
l’alliance est monstrueuse et nouvelle.
– Vieille comme le monde, mon cher ! cela se voit
tous les jours, et rien n’est plus commun. – Tu as tort de ne pas te
fixer à celle-là : – Elle a un grand agrément,
c’est qu’avec elle on a toujours l’air de commettre un
péché mortel, et le moindre baiser paraît tout à fait
damnable ; tandis qu’avec les autres on croit à peine faire un
péché véniel, et souvent même on ne croit rien faire
du tout. – C’est la raison pourquoi je l’ai gardée plus
longtemps qu’aucune maîtresse. – Je l’aurais encore, si
elle ne m’avait pas quitté elle-même ; c’est la
seule femme qui m’ait devancé, et je lui porte un certain respect
à cause de cela. – Elle a de petits raffinements de volupté
on ne peut plus délicats, et ce grand art de paraître se faire
extorquer ce qu’elle accorde très librement : ce qui donne
à chacune de ses faveurs le charme d’un viol. Tu trouveras dans le
monde dix de ses amants qui te jureront sur leur honneur que c’est la plus
vertueuse créature qui soit. – Elle est précisément
le contraire. – C’est une curieuse étude que
d’anatomiser cette vertu-là sur un oreiller. – Étant
prévenu, tu ne cours aucun risque, et tu n’auras pas la maladresse
d’en devenir sincèrement amoureux.
– Quel âge a donc cette
adorable personne ? demandai-je à de C***, car il
m’était impossible de le déterminer en l’examinant
avec l’attention la plus scrupuleuse.
– Ah ! voilà, quel âge
a-t-elle ? c’est le mystère, et Dieu seul le sait. Pour moi,
qui me pique d’assigner leur âge aux femmes à une minute
près, je n’ai jamais pu trouver le sien. Seulement, d’une
manière approximative, j’estime qu’elle peut avoir de
dix-huit à trente-six ans. – Je l’ai vue en grande toilette,
en déshabillé, sous le linge, et je ne puis rien t’apprendre
à cet égard : ma science est en défaut ;
l’âge qu’elle semble le plus avoir, c’est dix-huit ans,
et cependant ce ne peut être son âge. – C’est un corps
de vierge et une âme de fille de joie, et, pour se corrompre aussi
profondément et aussi spacieusement, il faut beaucoup de temps ou de
génie ; il faut un cœur de bronze dans une poitrine
d’acier : elle n’a ni l’un ni l’autre ; alors
je pense qu’elle a trente-six ans, mais au fond je ne sais rien.
– Est-ce qu’elle n’a
pas d’amie intime qui te pourrait donner des lumières à ce
sujet ?
– Non ; elle est arrivée dans cette ville
il y a deux ans. Elle venait de la province ou de l’étranger, je ne
sais plus lequel – c’est une admirable position pour une femme qui
sait en profiter. Avec une figure comme elle en a une, elle peut se donner
l’âge qu’elle veut et ne dater que du jour où elle est
arrivée ici.
– Voilà qui est on ne peut plus
agréable, surtout quand quelque ride impertinente ne vient pas vous
démentir, et que le temps, ce grand destructeur, a la bonté de se
prêter à cette falsification de l’extrait de
baptême.
Il m’en fit voir encore quelques-unes qui, selon lui,
recevraient favorablement toutes les requêtes qu’il me plairait de
leur adresser et me traiteraient avec une philanthropie toute
particulière. Mais la femme en rose du coin de la cheminée et la
modeste colombe qui lui servait d’antithèse étaient
incomparablement mieux que toutes les autres ; et, si elles n’avaient
pas toutes les qualités que je demande, elles en avaient quelques-unes,
du moins en apparence.
Je parlai toute la soirée avec
elles, surtout avec la dernière, et j’eus soin de jeter mes
idées dans le moule le plus respectueux ; – quoiqu’elle
me regardât à peine, je crus voir quelquefois luire ses prunelles
sous leur rideau de cils, et à quelques galanteries assez vives, mais
habillées de la gaze la plus pudique que je hasardai, passer à
deux ou trois lignes sous sa chair une petite rougeur contenue et
étouffée, assez pareille à celle que produit une liqueur
rose versée dans une tasse à moitié opaque. – Ses
réponses, en général, étaient sobres,
mesurées, mais pourtant aiguës et pleines de trait, et donnaient
à penser beaucoup plus qu’elles n’exprimaient. Tout cela
était entremêlé de réticences, de demi-mots,
d’allusions détournées, chaque syllabe avait son intention,
chaque silence sa portée ; rien au monde n’était plus
diplomatique et plus charmant. – Et pourtant, quelque plaisir que
j’y aie pris momentanément, je ne pourrais supporter longtemps une
pareille conversation. Il faut être perpétuellement en éveil
et sur ses gardes, et ce que j’aime le mieux dans une causerie,
c’est l’abandon et la familiarité. – Nous avons
parlé d’abord de musique, ce qui nous a conduits tout naturellement
à parler de l’opéra, et ensuite des femmes, puis de
l’amour, sujet dans lequel il est plus facile que dans tout autre de
trouver des transitions pour passer de la généralité
à la spécialité. – Nous avons fait du
beau cœur
à qui mieux mieux ; – tu aurais ri de m’entendre.
– En vérité, Amadis sur la Roche pauvre n’était
qu’un cuistre sans flamme auprès de moi. C’étaient des
générosités, des abnégations, des dévouements
à faire rougir de honte feu le Romain Curtius. – Je ne me croyais
sincèrement pas capable d’un galimatias et d’un pathos aussi
transcendants. – Moi, faisant du platonisme le plus quintessencié,
cela ne te parait-il pas une des choses les plus bouffonnes, la meilleure
scène de comédie qu’il se puisse voir ? Et puis cet air
confit en perfection, ces petites façons papelardes et chattemites que je
vous avais ! tubleu ! – Je n’avais pas la mine d’y
toucher, et toute mère qui m’aurait entendu raisonner
n’aurait pas hésité à me laisser coucher avec sa
fille, tout mari m’aurait confié sa femme. C’est la
soirée de ma vie où j’ai eu le plus l’air vertueux et
où je l’ai été le moins. – Je pensais
qu’il fût plus difficile que cela d’être hypocrite et de
dire des choses que l’on ne croyait point. – Il faut que ce soit
assez aisé ou que j’aie de fort belles dispositions pour avoir
aussi agréablement réussi du premier coup. – J’ai en
vérité de fort beaux moments.
Quant à la dame, elle a dit beaucoup de choses
très finement détaillées, et qui, malgré l’air
de candeur qu’elle y mettait, prouvent une expérience des plus
consommées ; on ne peut se faire une idée de la
subtilité de ses distinctions. Cette femme-là scierait un cheveu
en trois dans sa longueur, et elle ferait quinauds tous les docteurs
angéliques et séraphiques. Au reste, à la manière
dont elle parle, il est impossible de croire qu’elle ait même
l’ombre d’un corps. – C’est d’un
immatériel, d’un vaporeux, d’un idéal à vous
casser les bras ; et, si de C*** ne m’avait prévenu des
allures de la bête, j’aurais assurément
désespéré du succès de mes affaires, et je me serais
tenu piteusement à l’écart. Comment diable aussi,
lorsqu’une femme vous dit pendant deux heures, de l’air le plus
détaché du monde, que l’amour ne vit que de privations et de
sacrifices et autres belles choses de ce genre, peut-on décemment
espérer de lui persuader un jour de se mettre entre deux draps avec vous,
pour vous fomenter la complexion et voir si vous êtes faits l’un
comme l’autre ?
Bref, nous nous sommes
séparés très amis, et nous félicitant
réciproquement de l’élévation, de la pureté de
nos sentiments.
La conversation avec l’autre a été,
comme tu l’imagines, d’un genre tout à fait opposé.
Nous avons ri autant que parlé. Nous nous sommes moqués, et fort
spirituellement, de toutes les femmes qui étaient là ;
– quand je dis : Nous nous sommes moqués et fort
spirituellement, je me trompe ; je devrais dire : Elle s’est
moquée ; un homme ne se moque jamais bien d’une femme. Moi,
j’écoutais et j’approuvais, car il est impossible de
crayonner un trait plus vif et de le colorer plus ardemment ; c’est
la plus curieuse galerie de caricatures que j’aie jamais vue.
Malgré l’exagération, on sentait la vérité
là-dessous ; de C*** avait bien raison : la mission de cette
femme est de désenchanter des poètes. Il y a autour d’elle
une atmosphère de prose dans laquelle une idée poétique ne
peut vivre. Elle est charmante et pétillante d’esprit, et
cependant, à côté d’elle, on ne pense
qu’à des choses ignobles et vulgaires ; tout en lui parlant,
je me sentais une foule d’envies incongrues et impraticables dans le lieu
où je me trouvais, comme de me faire apporter du vin et de me
soûler, de la camper sur un de mes genoux et de lui baiser la gorge,
– de relever le bord de sa jupe et de voir si sa jarretière
était au-dessus ou au-dessous du genou, de chanter à
tue-tête un refrain ordurier, de fumer une pipe ou de casser les
carreaux : que sais-je ? – Toute la partie animale, toute la
brute se soulevait en moi ; j’aurais très volontiers
craché sur
l’Iliade
d’Homère et je me serais mis à genoux devant un
jambon. – Je comprends parfaitement aujourd’hui
l’allégorie des compagnons d’Ulysse changés en
pourceaux par Circé. Circé était probablement quelque
égrillarde comme ma petite femme en rose.
Chose honteuse à dire, j’éprouvais un
grand délice à me sentir gagné par
l’abrutissement ; je ne m’y opposais pas, j’y aidais de
toutes mes forces, tant la corruption est naturelle à l’homme, et
tant il y a de boue dans l’argile dont il est pétri.
Cependant j’eus une minute peur de
cette gangrène qui me gagnait, et je voulus quitter la corruptrice ;
mais le parquet semblait avoir monté jusqu’à mes genoux, et
j’étais comme enchâssé à ma place.
À la fin je pris sur moi de la quitter, et, la
soirée étant fort avancée, je m’en retournai chez moi
très perplexe, très troublé et ne sachant trop ce que je
devais faire. – J’hésitais entre la prude et la galante,
– Je trouvais de la volupté dans l’une et du piquant dans
l’autre ; et, après un examen de conscience très
détaillé et très approfondi, je m’aperçus non
que je les aimais toutes les deux, mais que je les désirais toutes les
deux, l’une autant que l’autre, avec assez de vivacité pour
en prendre de la rêverie et de la préoccupation.
Selon toute apparence, ô mon ami ! j’aurai
une de ces deux femmes, je les aurai peut-être toutes les deux, et
pourtant je t’avoue que leur possession ne me satisfait qu’à
moitié : ce n’est pas qu’elles ne soient fort jolies,
mais à leur vue rien n’a crié dans moi, rien n’a
palpité, rien n’a dit. – C’est elles ; je ne les
ai pas reconnues. – Cependant je ne crois pas que je rencontrerai beaucoup
mieux du côté de la naissance et de la beauté, et de C*** me
conseille de m’en tenir là. Assurément je le ferai, et
l’une ou l’autre sera ma maîtresse, ou le diable
m’emportera avant qu’il soit bien longtemps ; mais au fond de
mon cœur, une secrète voix me reproche de mentir à mon amour,
et de m’arrêter ainsi au premier sourire d’une femme que je
n’aime point, au lieu de chercher infatigablement à travers le
monde, dans les cloîtres et dans les mauvais lieux, dans les palais et
dans les auberges, celle qui a été faite pour moi et que Dieu me
destine, princesse ou servante, religieuse ou femme galante.
Puis je me dis que je me fais des
chimères, qu’il est bien égal après tout que je
couche avec cette femme ou avec une autre ; que la terre n’en
déviera pas d’une ligne dans sa marche, et que les quatre saisons
n’intervertiront pas leur ordre pour cela ; que rien au monde
n’est plus indifférent, et que je suis bien bon de me tourmenter de
pareilles billevesées : voilà ce que je me dis. – Mais
j’ai beau dire, je n’en suis ni plus tranquille ni plus
résolu.
Cela tient peut-être à ce que je vis beaucoup
avec moi-même, et que les plus petits détails dans une vie aussi
monotone que la mienne prennent une trop grande importance. Je
m’écoute trop vivre et penser : j’entends le battement
de mes artères, les pulsations de mon cœur ; je dégage,
à force d’attention, mes idées les plus insaisissables de la
vapeur trouble où elles flottaient et je leur donne un corps. – Si
j’agissais davantage, je n’apercevrais pas toutes ces petites
choses, et je n’aurais pas le temps de regarder mon âme au
microscope, comme je le fais toute la journée. Le bruit de l’action
ferait envoler cet essaim de pensées oisives qui voltigent dans ma
tête et m’étourdissent du bourdonnement de leurs ailes :
au lieu de poursuivre des fantômes, je me colletterais avec des
réalités ; je ne demanderais aux femmes que ce qu’elles
peuvent donner : – du plaisir, – et je ne chercherais pas
à embrasser je ne sais quelle fantastique idéalité
parée de nuageuses perfections. – Cette tension acharnée de
l’œil de mon âme vers un objet invisible m’a
faussé la vue. Je ne sais pas voir ce qui est, à force
d’avoir regardé ce qui n’est pas, et mon œil si subtil
pour l’idéal est tout à fait myope dans la
réalité ; – ainsi, j’ai connu des femmes que tout
le monde assure être ravissantes, et qui ne me paraissent rien moins que
cela. – J’ai beaucoup admiré des peintures
généralement jugées mauvaises, et des vers bizarres ou
inintelligibles m’ont fait plus de plaisir que les plus galantes
productions. – Je ne serais pas étonné qu’après
avoir tant adressé de soupirs à la lune et regardé les
étoiles entre les deux yeux, après avoir tant fait
d’élégies et d’apostrophes sentimentales, je ne
devienne amoureux de quelque fille de joie bien ignoble ou de quelque femme
laide et vieille ; – ce serait une belle chute. – La
réalité se vengera peut-être ainsi du peu de soin que
j’ai mis à lui faire la cour : – cela ne serait-il pas
bien fait, si j’allais m’éprendre d’une belle passion
romanesque pour quelque maritorne ou quelque abominable gaupe ? Me vois-tu
jouant de la guitare sous la fenêtre d’une cuisine et
supplanté par un marmiton portant le roquet d’une vieille
douairière crachant sa dernière dent ? –
Peut-être aussi que, ne trouvant rien en ce monde qui soit digne de mon
amour, je finirai par m’y adorer moi-même, comme feu Narcisse
d’égoïste mémoire. – Pour me garantir d’un
aussi grand malheur, je me regarde dans tous les miroirs et dans tous les
ruisseaux que je rencontre. Au vrai, à force de rêveries et
d’aberrations, j’ai une peur énorme de tomber dans le
monstrueux et le hors nature. Cela est sérieux, et il y faut prendre
garde. – Adieu, mon ami ; – je vais de ce pas chez la dame
rose, de peur de me laisser aller à mes contemplations habituelles.
– Je ne pense pas que nous nous occupions beaucoup de
l’entéléchie, et je crois que, si nous faisons quelque
chose, ce ne sera pas à coup sûr du spiritualisme, bien que la
créature soit fort spirituelle : je roule soigneusement et serre
dans un tiroir le patron de ma maîtresse idéale pour ne pas
l’essayer sur celle-ci. Je veux jouir tranquillement des beautés et
des mérites qu’elle a. Je veux la laisser habillée
d’une robe à sa taille, sans tâcher de lui adapter le
vêtement que j’ai taillé d’avance et à tout
événement pour la dame de mes pensées. – Ce sont de
fort sages résolutions, je ne sais pas si je les tiendrai – Encore
une fois, adieu.
Chapitre
3
Je suis l’amant en pied de la dame
en rose ; c’est presque un état, une charge, et cela donne de
la consistance dans le monde. Je n’ai plus l’air d’un
écolier qui cherche une bonne fortune parmi les aïeules et qui
n’ose débiter un madrigal à une femme, à moins
qu’elle ne soit centenaire : je m’aperçois, depuis mon
installation, que l’on me considère beaucoup plus, que toutes les
femmes me parlent avec une coquetterie jalouse et font de grands frais pour moi.
– Les hommes, au contraire, y mettent plus de froideur, et, dans le peu de
mots que nous échangeons, il y a quelque chose d’hostile et de
contraint ; ils sentent qu’ils ont en moi un rival déjà
redoutable et qui peut le devenir davantage. – Il m’est revenu que
beaucoup d’entre eux avaient amèrement critiqué ma
façon de me mettre, et avaient dit que je m’habillais d’une
manière trop efféminée : que mes cheveux
étaient bouclés et lustrés avec plus de soin qu’il ne
convenait ; que cela, joint à ma figure imberbe, me donnait un air
damoiseau on ne peut plus ridicule ; que j’affectais pour mes
vêtements des étoffes riches et brillantes qui sentaient leur
théâtre, et que je ressemblais plus à un comédien
qu’à un homme : – toutes les banalités
qu’on dit pour se donner le droit d’être sale et de porter des
habits pauvres et mal coupés. Mais tout cela ne fait que blanchir, et
toutes les dames trouvent que mes cheveux sont les plus beaux du monde, que mes
recherches sont du meilleur goût, et semblent fort disposées
à me dédommager des frais que je fais pour elles, car elles ne
sont point assez sottes pour croire que toute cette élégance
n’ait pour but que mon embellissement particulier.
La dame du logis a d’abord paru un
peu piquée de mon choix, qu’elle croyait devoir
nécessairement tomber sur elle, et pendant quelques jours elle en a
gardé une certaine aigreur (envers sa rivale seulement ; car, moi,
elle m’a toujours parlé de même), qui se manifestait par
quelques petits : – Ma chère, – dits avec cette
manière sèche et découpée que les femmes ont seules,
et par quelques avis désobligeants sur sa toilette donnés à
aussi haute voix que possible, comme : – Vous êtes
coiffée beaucoup trop haut et pas du tout à l’air de votre
visage ; ou : – Votre corsage poche sous les bras ; qui
vous a donc fait cette robe ? Ou : – Vous avez les yeux bien
battus ; je vous trouve toute changée ; et mille autres menues
observations à quoi l’autre ne manquait pas de riposter avec toute
la méchanceté désirable quand l’occasion s’en
présentait ; et, si l’occasion tardait trop, elle s’en
faisait elle-même une pour son usage, et rendait, et au-delà, ce
qu’on lui avait donné. Mais bientôt, un autre objet ayant
détourné l’attention de l’infante
dédaignée, cette petite guerre de mots cessa et tout rentra dans
l’ordre habituel.
Je t’ai dit sommairement que j’étais
l’amant en pied de la dame rose ; cela ne suffit pas pour un homme
aussi ponctuel que tu l’es. Tu me demanderas sans doute comment elle
s’appelle : quant à son nom, je ne te le dirai pas ; mais
si tu veux, pour la facilité du récit, et en mémoire de la
couleur de la robe avec laquelle je l’ai vue pour la première fois,
– nous l’appellerons Rosette ; c’est un joli nom :
ma petite chienne s’appelait comme cela.
Tu voudras savoir de point en point, car
tu aimes la précision dans ces sortes de choses, l’histoire de nos
amours avec cette belle Bradamante, et par quelles gradations successives
j’ai passé du général au particulier, et de
l’état de simple spectateur à celui d’acteur ;
comment, de public que j’étais, je suis devenu amant. Je
contenterai ton envie avec le plus grand plaisir. Il n’y a rien de
sinistre dans notre roman ; il est couleur de rose, et l’on n’y
verse d’autres larmes que celles du plaisir ; on n’y rencontre
ni longueurs ni redites, et tout y marche vers la fin avec cette hâte et
cette rapidité si recommandées par Horace ; –
c’est un véritable roman français. – Toutefois ne va
pas t’imaginer que j’ai emporté la place au premier assaut.
– La princesse, quoique fort humaine pour ses sujets, n’est pas
aussi prodigue de ses faveurs qu’on pourrait le croire
d’abord ; elle en connaît trop le prix pour ne pas vous les
faire acheter ; elle sait trop bien aussi ce qu’un juste retard donne
de vivacité au désir, et le ragoût qu’une
demi-résistance ajoute au plaisir, pour se livrer à vous tout
d’abord, si vif que soit le goût que vous lui ayez
inspiré.
Pour te conter la chose tout au long, il
faut remonter un peu plus haut. Je t’ai fait un récit assez
circonstancié de notre première entrevue. J’en ai eu encore
une ou deux autres dans la même maison ou même trois, puis elle
m’a invité à aller chez elle ; je ne me suis pas fait
prier, comme tu peux le croire ; j’y suis allé avec
discrétion d’abord, puis un peu plus souvent, puis encore plus
souvent, puis enfin toutes les fois que l’envie m’en prenait, et je
dois avouer qu’elle m’en prenait au moins trois ou quatre fois par
jour.
– La dame, après quelques heures
d’absence, me recevait toujours comme si je fusse revenu des Indes
orientales ; ce à quoi j’étais on ne peut plus
sensible, et ce qui m’obligeait à montrer ma reconnaissance
d’une manière marquée par les choses les plus galantes et
les plus tendres du monde, auxquelles elle répondait de son mieux.
Rosette, puisque nous sommes convenus de l’appeler
ainsi, est une femme d’un grand esprit et qui comprend l’homme de la
manière la plus aimable ; quoiqu’elle ait retardé
quelques temps la conclusion du chapitre, je n’ai pas pris une seule fois
de l’humeur contre elle : ce qui est vraiment merveilleux ; car
tu sais les belles fureurs où j’entre lorsque je n’ai pas
sur-le-champ ce que je désire, et qu’une femme dépasse le
temps que je lui ai assigné dans ma tête pour se rendre. – Je
ne sais pas comment elle a fait ; dès la première entrevue
elle m’a fait comprendre que je l’aurais, et j’en étais
plus sûr que si j’en eusse tenu la promesse écrite et
signée de sa main. On dira peut-être que la hardiesse et la
facilité de ses manières laissaient le champ libre à la
témérité des espérances. Je ne pense pas que ce soit
là le véritable motif : j’ai vu quelques femmes dont la
prodigieuse liberté excluait, en quelque sorte, jusqu’à
l’ombre d’un doute, qui ne m’ont pas produit cet effet, et
auprès desquelles j’avais des timidités et des
inquiétudes pour le moins déplacées.
Ce qui fait qu’en
général je suis bien moins aimable avec les femmes que je veux
avoir qu’avec celles qui me sont indifférentes, c’est
l’attente passionnée de l’occasion et l’incertitude
où je suis de la réussite de mon projet : cela me donne du
sombre et me jette dans une rêverie qui m’ôte beaucoup de mes
moyens et de ma présence d’esprit. Quand je vois
s’échapper une à une les heures que j’avais
destinées à un autre emploi, la colère me gagne
malgré moi, et je ne puis m’empêcher de dire des choses fort
sèches et fort aigres, qui vont quelquefois jusqu’à la
brutalité et qui reculent mes affaires à cent lieues. Avec
Rosette, je n’ai rien senti de tout cela ; jamais, même au
moment où elle me résistait le plus, je n’ai eu cette
idée qu’elle voulût échapper à mon amour. Je
lui ai laissé déployer tranquillement toutes ses petites
coquetteries, et j’ai pris en patience les délais assez longs
qu’il lui a plu d’apporter à mon ardeur : sa rigueur
avait quelque chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et
dans ses cruautés les plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond
d’humanité qui ne vous permettait guère d’avoir une
peur bien sérieuse. – Les honnêtes femmes, même
lorsqu’elles le sont moins, ont une façon rechignée et
dédaigneuse qui m’est parfaitement insupportable. Elles vous ont
l’air toujours prêtes à sonner et à vous faire jeter
à la porte par leurs laquais ; – et il me semble, en
vérité, qu’un homme qui prend la peine de faire la cour
à une femme (ce qui n’est pas déjà aussi
agréable qu’on veut le croire) ne mérite pas
d’être regardé de cette manière-là. La
chère Rosette n’a pas de ces regards-là, elle ; –
et je t’assure qu’elle y trouve son profit ; –
c’est la seule femme avec qui j’aie été moi, et
j’ai la fatuité de dire que je n’ai jamais été
aussi bien. – Mon esprit s’est déployé
librement ; et, par l’adresse et le feu de ses répliques, elle
m’en a fait trouver plus que je ne m’en croyais et plus que je
n’en ai peut-être réellement. – Il est vrai que
j’ai été assez peu lyrique, – cela n’est
guère possible avec elle ; – ce n’est pas cependant
qu’elle n’ait son côté poétique, malgré
ce que de C*** en a dit ; mais elle est si pleine de vie et de force et de
mouvement, elle a l’air d’être si bien dans le milieu
où elle est qu’on n’a pas envie d’en sortir pour monter
dans les nuages. Elle remplit la vie réelle si agréablement et en
fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que la rêverie
n’a rien à vous offrir de mieux.
Chose
miraculeuse ! voilà près de deux mois que je la connais, et
depuis ce temps je ne me suis ennuyé que lorsque je n’étais
pas avec elle. Tu conviendras que cela n’est pas d’une femme
médiocre de produire un pareil effet, car habituellement les femmes
produisent sur moi l’effet précisément inverse, et me
plaisent beaucoup plus de loin que de près.
Rosette a le meilleur caractère du monde, avec les
hommes s’entend, car avec les femmes elle est méchante comme un
diable ; elle est gaie, vive, alerte, prête à tout,
très originale dans sa manière de parler, et a toujours à
vous dire quelques charmantes drôleries auxquelles on ne s’attend
pas : – c’est un délicieux compagnon, un joli camarade
avec lequel on couche, plutôt qu’une maîtresse ; et, si
j’avais quelques années de plus et quelques idées
romanesques de moins, cela me serait parfaitement égal, et même je
m’estimerais le plus fortuné mortel qui soit. Mais... mais...
– voilà une particule qui n’annonce rien de bon, et ce diable
de petit mot restrictif est malheureusement celui de toutes les langues humaines
qui est le plus employé ; – mais je suis un imbécile,
un idiot, un véritable oison, qui ne sais me contenter de rien et qui
vais toujours chercher midi à quatorze heures ; et, au lieu
d’être tout à fait heureux, je ne le suis qu’à
moitié ; – à moitié, c’est
déjà beaucoup pour ce monde-ci, et cependant je trouve que ce
n’est pas assez.
Aux yeux de tout le monde, j’ai
une maîtresse que plusieurs désirent et m’envient, et que
personne ne dédaignerait. Mon désir est donc rempli en apparence,
et je n’ai plus le droit de chercher des querelles au sort. Cependant il
ne me semble pas avoir une maîtresse ; je le comprends par
raisonnement, mais je ne le sens pas ; et, si quelqu’un me demandait
inopinément si j’en ai une, je crois que je répondrais que
non. – Pourtant la possession d’une femme qui a de la beauté,
de la jeunesse et de l’esprit constitue ce que, dans tous les temps et
dans tous les pays, on a appelé et appelle avoir une maîtresse, et
je ne pense pas qu’il y ait une autre manière. Cela
n’empêche pas que je n’aie les plus étranges doutes
à cet égard, et cela est poussé au point que, si plusieurs
personnes s’entendaient pour me soutenir que je ne suis pas l’amant
favorisé de Rosette, malgré l’évidence palpable de la
chose, je finirais par les croire.
Ne va pas imaginer, d’après ce que je te dis,
que je ne l’aime pas, ou qu’elle me déplaise en quelque
chose : je l’aime au contraire beaucoup et je la trouve ce que tout
le monde la trouvera : une jolie et piquante créature. Simplement je
ne me sens pas l’avoir, voilà tout. Et pourtant aucune femme ne
m’a donné autant de plaisir, et si jamais j’ai compris la
volupté, c’est dans ses bras. – Un seul de ses baisers, la
plus chaste de ses caresses me fait frissonner jusqu’à la plante
des pieds et fait refluer tout mon sang au cœur. Arrangez tout cela. La
chose est pourtant comme je te la conte. Mais le cœur de l’homme est
plein de ces absurdités-là ; et, s’il fallait concilier
toutes les contradictions qu’il renferme, on aurait fort à
faire.
D’où cela peut-il
venir ? En vérité, je ne sais.
Je la vois toute la journée, et même toute la
nuit, si je veux. Je lui fais toutes les caresses qu’il me plaît de
lui faire ; je l’ai nue ou habillée, à la ville ou
à la campagne. Elle est d’une complaisance inépuisable, et
entre parfaitement dans tous mes caprices, si bizarres qu’ils
soient : un soir, il m’a pris cette fantaisie de la posséder
au milieu du salon, le lustre et les bougies allumées, le feu dans la
cheminée, les fauteuils rangés en cercle comme pour une grande
soirée de réception, elle en toilette de bal avec son bouquet et
son éventail, tous ses diamants aux doigts et au cou, des plumes sur la
tête, le costume le plus splendide possible, et moi habillé en
ours ; elle y a consenti. – Quand tout fut prêt, les
domestiques furent très surpris de recevoir l’ordre de fermer les
portes et de ne laisser monter personne ; ils n’avaient pas
l’air de comprendre le moins du monde, et s’en allèrent avec
une mine hébétée qui nous fit bien rire. À coup
sûr, ils pensèrent que leur maîtresse était
décidément folle ; mais ce qu’ils pensaient ou ne
pensaient pas ne nous importait guère.
Cette soirée est la plus
bouffonne de ma vie. Te figures-tu l’air que je devais avoir avec mon
chapeau à plumes sous la patte, des bagues à toutes les griffes,
une petite épée à garde d’argent et un ruban bleu de
ciel à la poignée ? Je me suis approché de la
belle ; et, après lui avoir fait la plus gracieuse
révérence, je m’assis à côté
d’elle et je l’assiégeai dans toutes les formes. Les
madrigaux musqués, les galanteries exagérées que je lui
adressais, tout le jargon de la circonstance prenait un relief singulier en
passant par mon mufle d’ours ; car j’avais une superbe
tête en carton peint que je fus bientôt obligé de jeter sous
la table tellement ma déité était adorable ce
soir-là et tant j’avais envie de lui baiser la main et mieux que la
main. La peau suivit la tête à peu de distance ; car,
n’ayant pas l’habitude d’être ours j’y
étouffais très bien et plus qu’il n’était
nécessaire. Alors la toilette de bal eut beau jeu, comme tu peux le
croire ; les plumes tombaient comme une neige autour de ma beauté,
les épaules sortirent bientôt des manches, les seins du corset, les
pieds des souliers, et les jambes des bas : les colliers
défilés roulèrent sur le plancher, et je crois que jamais
robe plus fraîche n’a été plus impitoyablement
fripée et chiffonnée ; la robe était de gaze
d’argent, et la doublure de satin blanc. Rosette a déployé
dans cette occasion un héroïsme tout à fait au-dessus de son
sexe, et qui m’a donné d’elle la plus haute opinion. –
Elle a assisté au sac de sa toilette comme un témoin
désintéressé, et n’a pas montré un seul
instant le moindre regret pour sa robe et ses dentelles ; elle était
au contraire de la gaieté la plus folle, et aidait elle-même
à déchirer et à rompre ce qui ne se dénouait pas ou
ne se dégrafait pas assez vite à mon gré et au sien.
– Ne trouves-tu pas cela d’un beau à consigner dans
l’histoire à côté des plus éclatantes actions
des héros de l’antiquité ? C’est la plus grande
preuve d’amour qu’une femme puisse donner à son amant que de
ne pas lui dire : Prenez garde de me chiffonner ou de me faire des taches,
surtout si sa robe est neuve. – Une robe neuve est un plus grand motif de
sécurité pour un mari qu’on ne le croit communément.
– Il faut que Rosette m’adore, ou qu’elle ait une philosophie
supérieure à celle d’Épictète.
Toujours est-il que je crois bien avoir
payé à Rosette la valeur de sa robe et au-delà en une
monnaie qui, pour n’avoir pas cours chez les marchands, n’en est pas
moins estimée et prisée. – Tant d’héroïsme
méritait bien une pareille récompense. Au reste, en femme
généreuse, elle m’a bien rendu ce que je lui ai
donné. – J’ai eu un plaisir fou, presque convulsif et comme
je ne me croyais pas capable d’en éprouver. Ces baisers sonores
mêlés de rires éclatants, ces caresses frémissantes
et pleines d’impatience, toutes ces voluptés âcres et
irritantes, ce plaisir goûté incomplètement à cause
du costume et de la situation, mais plus vif cent fois que s’il eût
été sans entraves, me donnèrent tellement sur les nerfs
qu’il me prit des spasmes dont j’eus quelque peine à me
remettre. – Tu ne saurais t’imaginer l’air tendre et fier dont
Rosette me regardait tout en cherchant à me faire revenir, et la
manière pleine de joie et d’inquiétude dont elle
s’empressait autour de moi : sa figure rayonnait encore du plaisir
qu’elle ressentait de produire sur moi un effet semblable en même
temps que ses yeux, tout trempés de douces larmes, témoignaient de
la peur qu’elle avait de me voir malade et de l’intérêt
qu’elle prenait à ma santé. – Jamais elle ne m’a
paru aussi belle qu’à ce moment-là. Il y avait quelque chose
de si maternel et de si chaste dans son regard que j’oubliai totalement la
scène plus qu’anacréontique qui venait de se passer, et me
mis à genoux devant elle en lui demandant la permission de baiser sa
main ; ce qu’elle m’accorda avec une gravité et une
dignité singulières.
Assurément, cette femme-là
n’est pas aussi dépravée que de C*** le prétend, et
qu’elle me l’a paru bien souvent à moi-même ; sa
corruption est dans son esprit et non pas dans son cœur.
Je t’ai cité cette scène entre vingt
autres : il me semble qu’après cela on peut, sans
fatuité excessive, se croire l’amant d’une femme. – Eh
bien ! c’est ce que je ne fais pas. – J’étais
à peine de retour chez moi que cette pensée me reprit et se mit
à me travailler comme d’habitude. – Je me souvenais
parfaitement de tout ce que j’avais fait et vu faire. – Les moindres
gestes, les moindres poses, tous les plus petits détails se dessinaient
très nettement dans ma mémoire ; je me rappelais tout,
jusqu’aux plus légères inflexions de voix, jusqu’aux
plus insaisissables nuances de la volupté : seulement il ne me
paraissait ; pas que ce fût à moi plutôt
qu’à un autre que toutes ces choses fussent arrivées. Je
n’étais pas sûr que ce ne fût une illusion, une
fantasmagorie, un rêve, ou que je n’eusse lu cela quelque part, ou
même que ce ne fût une histoire composée par moi, comme je
m’en suis fait bien souvent. Je craignais d’être la dupe de ma
crédulité et le jouet de quelque mystification ; et,
malgré le témoignage de ma lassitude et les preuves
matérielles que j’avais couché dehors, j’aurais cru
volontiers que je m’étais mis dans mes couvertures à mon
heure ordinaire, et que j’avais dormi jusqu’au matin.
Je suis très malheureux de ne
pouvoir acquérir la certitude morale d’une chose dont j’ai la
certitude physique. – C’est ordinairement l’inverse qui a lieu
et c’est le fait qui prouve l’idée. Je voudrais me prouver le
fait par l’idée ; je ne le puis ; quoique la chose soit
assez singulière, elle est. Il dépend de moi, jusqu’à
un certain point, d’avoir une maîtresse ; mais je ne puis me
forcer à croire que j’en aie une tout en l’ayant. Si je
n’ai pas en moi la foi nécessaire, même pour une chose aussi
évidente, il m’est aussi impossible de croire à un fait
aussi simple qu’à un autre de croire à la Trinité. La
foi ne s’acquiert pas, et c’est un pur don, une grâce
spéciale du ciel.
Jamais personne autant que moi n’a
désiré vivre de la vie des autres, et s’assimiler une autre
nature ; – jamais personne n’y a moins réussi. –
Quoi que je fasse, les autres hommes ne sont guère pour moi que des
fantômes, et je ne sens pas leur existence ; ce n’est pourtant
pas le désir de reconnaître leur vie et d’y participer qui me
manque. – C’est la puissance ou le défaut de sympathie
réelle pour quoi que ce soit. L’existence ou la non-existence
d’une chose ou d’une personne ne m’intéresse pas assez
pour que j’en sois affecté d’une manière sensible et
convaincante. – La vue d’une femme ou d’un homme qui
m’apparaît dans la réalité ne laisse pas sur mon
âme des traces plus fortes que la vision fantastique du rêve :
– il s’agite autour de moi un pâle monde d’ombres et de
semblants faux ou vrais qui bourdonnent sourdement, au milieu duquel je me
trouve aussi parfaitement seul que possible, car aucun n’agit sur moi en
bien ou en mal, et ils me paraissent d’une nature tout à fait
différente. – Si je leur parle et qu’ils me répondent
quelque chose qui ait à peu près le sens commun, je suis aussi
surpris que si mon chien ou mon chat prenait tout à coup la parole et se
mêlait à la conversation : – le son de leur voix
m’étonne toujours, et je croirais très volontiers
qu’ils ne sont que de fugitives apparences dont je suis le miroir
objectif. Inférieur ou supérieur, à coup sûr je ne
suis pas de leur espèce. Il y a des moments où je ne reconnais que
Dieu au-dessus de moi, et d’autres où je me juge à peine
l’égal du cloporte sous sa pierre ou du mollusque sur son banc de
sable ; mais dans quelque situation d’esprit que je me trouve, haut
ou bas, je n’ai jamais pu me persuader que les hommes étaient
vraiment mes semblables. Quand on m’appelle monsieur, ou qu’en
parlant de moi on dit : – Cet homme, – cela me paraît
fort singulier. Mon nom même me semble un nom en l’air et qui
n’est pas mon véritable nom ; cependant, si bas qu’il
soit prononcé au milieu du bruit le plus fort, je me retourne subitement
avec une vivacité convulsive et fébrile dont je n’ai jamais
bien pu me rendre compte. – Est-ce la crainte de trouver dans cet homme
qui sait mon nom et pour qui le ne suis plus la foule un antagoniste ou un
ennemi ?
C’est surtout lorsque j’ai
vécu avec une femme que j’ai le mieux senti combien ma nature
repoussait invinciblement toute alliance et toute miction. Je suis comme une
goutte d’huile dans un verre d’eau. Vous aurez beau tourner et
remuer, jamais l’huile ne se pourra lier avec elle ; elle se divisera
en cent mille petits globules qui se réuniront et remonteront à la
surface, au premier moment de calme : la goutte d’huile et le verre
d’eau, voilà mon histoire. La volupté même, cette
chaîne de diamant qui lie tous les êtres, ce feu dévorant qui
fond les rochers et les métaux de l’âme et les fait retomber
en pleurs, comme le feu matériel fait fondre le fer et le granit, toute
puissante qu’elle est, n’a jamais pu me dompter ou
m’attendrir. Cependant j’ai les sens très vifs ; mais
mon âme est pour mon corps une sœur ennemie, et le malheureux couple,
comme tout couple possible, légal ou illégal, vit dans un
état de guerre perpétuel. – Les bras d’une femme, ce
qui lie le mieux sur la terre, à ce qu’on dit, sont pour moi de
bien faibles attaches, et je n’ai jamais été plus loin de ma
maîtresse que lorsqu’elle me serrait sur son cœur. –
J’étouffais, voilà tout.
Que de fois je me suis coloré
contre moi-même ! que d’efforts j’ai faits pour ne pas
être ainsi ! Comme je me suis exhorté à être
tendre, amoureux, passionné ! que souvent j’ai pris mon
âme par les cheveux et l’ai traînée sur mes
lèvres au beau milieu d’un baiser !
Quoi que j’aie fait, elle s’est toujours
reculée en s’essuyant, aussitôt que je l’ai
lâchée. Quel supplice pour cette pauvre âme d’assister
aux débauches de mon corps et de s’asseoir perpétuellement
à des festins où elle n’a rien à manger !
C’est avec Rosette que j’ai résolu, une
fois pour toutes, d’éprouver si je ne suis pas
décidément insociable, et si je puis prendre assez
d’intérêt dans l’existence d’une autre pour y
croire. J’ai poussé les expériences jusqu’à
l’épuisement, et je ne me suis pas beaucoup éclairci dans
mes doutes. Avec elle, le plaisir est si vif que l’âme se trouve
assez souvent, sinon touchée, au moins distraite, ce qui nuit un peu
à l’exactitude des observations. Après tout, j’ai
reconnu que cela ne passait pas la peau, et que je n’avais qu’une
jouissance d’épiderme à laquelle l’âme ne
participait que par curiosité. J’ai du plaisir, parce que je suis
jeune et ardent ; mais ce plaisir me vient de moi et non d’un autre.
La cause est dans moi-même plutôt que dans Rosette.
J’ai beau faire, je n’ai pu
sortir de moi une minute.
– Je suis toujours ce que j’étais,
c’est-à-dire quelque chose de très ennuyé et de
très ennuyeux, qui me déplaît fort. Je n’ai pu venir
à bout de faire entrer dans ma cervelle l’idée d’un
autre, dans mon âme le sentiment d’un autre, dans mon corps la
douleur ou la jouissance d’un autre. – Je suis prisonnier dans
moi-même, et toute évasion est impossible : le prisonnier veut
s’échapper, les murs ne demandent pas mieux que de crouler, les
portes que de s’ouvrir pour lui livrer passage ; je ne sais quelle
fatalité retient invinciblement chaque pierre à sa place, et
chaque verrou dans ses ferrures ; il m’est aussi impossible
d’admettre quelqu’un chez moi que d’aller moi-même chez
les autres ; je ne saurais ni faire ni recevoir de visites et je vis dans
le plus triste isolement au milieu de la foule : mon lit peut
n’être pas veuf, mais mon cœur l’est toujours.
Ah ! ne pouvoir s’augmenter
d’une seule parcelle, d’un seul atome ; ne pouvoir faire couler
le sang des autres dans ses veines ; voir toujours de ses yeux, ni plus
clair, ni plus loin, ni autrement ; entendre les sons avec les mêmes
oreilles et la même émotion ; toucher avec les mêmes
doigts ; percevoir des choses variées avec un organe
invariable ; être condamné au même timbre de voix, au
retour des mêmes tons, des mêmes phrases et des mêmes paroles,
et ne pouvoir s’en aller, se dérober à soi-même, se
réfugier dans quelque coin où l’on ne se suive pas ;
être forcé de se garder toujours, de dîner et de coucher avec
soi, – d’être le même homme pour vingt femmes
nouvelles ; traîner, au milieu des situations les plus
étranges du drame de notre vie, un personnage obligé et dont vous
savez le rôle par cœur ; penser les mêmes choses, avoir
les mêmes rêves : – quel supplice, quel
ennui !
J’ai désiré le cor des frères
Tangut, le chapeau de Fortunatus, le bâton d’Abaris, l’anneau
de Gygès ; j’aurais vendu mon âme pour arracher la
baguette magique de la main d’une fée, mais je n’ai jamais
rien tant souhaité que de rencontrer sur la montagne, comme
Tirésias le devin, ces serpents qui font changer de sexe ; et ce que
j’envie le plus aux dieux monstrueux et bizarres de l’Inde, ce sont
leurs perpétuels
avatars et leurs
transformations innombrables.
J’ai commencé par avoir envie
d’être un autre homme ; – puis, faisant réflexion
que je pouvais par l’analogie prévoir à peu près ce
que je sentirais, et alors ne pas éprouver la surprise et le changement
attendus, j’aurais préféré d’être
femme ; cette idée m’est toujours venue, lorsque j’avais
une maîtresse qui n’était pas laide ; car une femme
laide est un homme pour moi, et aux instants de plaisirs j’aurais
volontiers changé de rôle, car il est bien impatientant de ne pas
avoir la conscience de l’effet qu’on produit et de ne juger de la
jouissance des autres que par la sienne. Ces pensées et beaucoup
d’autres m’ont souvent donné, dans les moments où il
était le plus déplacé, un air méditatif et
rêveur qui m’a fait accuser bien à tort vraiment de froideur
et d’infidélité.
Rosette, qui ne sait pas tout cela, fort heureusement, me
croit l’homme le plus amoureux de la terre ; elle prend cette
impuissante fureur pour une fureur de
passion, et elle se prête de son mieux à tous les caprices
expérimentaux qui me passent par la tête.
J’ai fait tout ce que j’ai pu pour me convaincre
de sa possession : j’ai tâché de descendre dans son
cœur, mais je me suis toujours arrêté à la
première marche de l’escalier, à sa peau ou sur sa bouche.
Malgré l’intimité de nos relations corporelles, je sens bien
qu’il n’y a rien de commun entre nous. Jamais une idée
pareille aux miennes n’a ouvert ses ailes dans cette tête jeune et
souriante ; jamais ce cœur de vie et de feu, qui soulève
palpitant une gorge si ferme et si pure, n’a battu à
l’unisson de mon cœur. Mon âme ne s’est jamais unie avec
cette âme. Cupidon, le dieu aux ailes d’épervier, n’a
pas embrassé Psyché sur son beau front d’ivoire. Non !
– cette femme n’est pas ma maîtresse.
Si tu savais tout ce que j’ai fait
pour forcer mon âme à partager l’amour de mon corps !
avec quelle furie j’ai plongé ma bouche dans sa bouche,
trempé mes bras dans ses cheveux, et comme j’ai serré
étroitement sa taille ronde et souple. Comme l’antique Salmacis,
l’amoureuse du jeune Hermaphrodite, je tâchais de fondre son corps
avec le mien ; je buvais son haleine et les tièdes larmes que la
volupté faisait déborder du calice trop plein de ses yeux. Plus
nos corps s’enlaçaient et plus nos étreintes étaient
intimes, moins je l’aimais. Mon âme, assise tristement, regardait
d’un air de pitié ce déplorable hymen où elle
n’était pas invitée, ou se voilait le front de
dégoût et pleurait silencieusement sous le pan de son manteau.
– Tout cela tient peut-être à ce que réellement je
n’aime pas Rosette, toute digne d’être aimée
qu’elle soit, et quelque envie que j’en aie.
Pour me débarrasser de l’idée que
j’étais moi, je me suis composé des milieux très
étranges, où il était tout à fait improbable que je
me rencontrasse, et j’ai tâché, ne pouvant jeter mon
individualité aux orties, de la dépayser de façon
qu’elle ne se reconnût plus. J’y ai assez médiocrement
réussi, et ce diable de moi me suit obstinément ; il
n’y a pas moyen de s’en défaire ; – je n’ai
pas la ressource de lui faire dire, comme aux autres importuns, que je suis
sorti ou que je suis allé à la campagne.
J’ai eu ma maîtresse au
bain, et j’ai fait le Triton de mon mieux. – La mer était une
fort grande cuve de marbre. – Quant à la Néréide, ce
qu’elle faisait voir accusait l’eau, toute transparente
qu’elle fût, de ne pas l’être encore assez pour
l’exquise beauté des choses qu’elle cachait. – Je
l’aie eue la nuit, au clair de lune, dans une gondole avec de la
musique.
Cela serait fort commun à Venise, mais ici cela
l’est fort peu. – Dans sa voiture lancée au grand galop, au
milieu du bruit des roues, des sauts et des cahots, tantôt
illuminés par les lanternes, tantôt plongés dans la plus
profonde obscurité... – C’est une manière qui ne
manque pas d’un certain piquant, et je te conseille d’en user :
mais j’oubliais que tu es un vénérable patriarche, et que tu
ne donnes point dans de pareils raffinements. – Je suis entré chez
elle par la fenêtre, ayant la clef de la porte dans ma poche. – Je
l’ai fait venir chez moi en plein jour, et enfin je l’ai compromise
de telle façon que personne maintenant (excepté moi, bien entendu)
ne doute qu’elle ne soit ma maîtresse.
À cause de toutes ces inventions
qui, si je n’étais aussi jeune, auraient l’air des ressources
d’un libertin blasé, Rosette m’adore principalement et
par-dessus tous autres. Elle y voit l’ardeur d’un amour
pétulant que rien ne peut contenir, et qui est le même
malgré la diversité des temps et des lieux. Elle y voit
l’effet sans cesse renaissant de ses charmes et le triomphe de sa
beauté, et, en vérité, je voudrais qu’elle eût
raison, et ce n’est point ma faute ni la sienne non plus, il faut
être juste, si elle ne l’a pas.
Le seul tort que j’aie envers elle, c’est
d’être moi. Si je lui disais cela, l’enfant répondrait
bien vite que c’est précisément mon plus grand mérite
à ses yeux ; ce qui serait plus obligeant que sensé.
Une fois, – c’était dans les
commencements de notre liaison, – j’ai cru être arrivé
à mon but, une minute j’ai cru avoir aimé ; –
j’ai aimé. – Ô mon ami ! je n’ai vécu
que cette minute-là, et, si cette minute eût été une
heure, je fusse devenu un dieu – Nous étions sortis tous les deux
à cheval, moi sur mon cher Ferragus, elle sur une jument couleur de neige
qui a l’air d’une licorne, tant elle a les pieds
déliés et l’encolure svelte. Nous suivions une grande
allée d’ormes d’une hauteur prodigieuse ; le soleil
descendait sur nous, tiède et blond, tamisé par les
déchiquetures du feuillage, – des losanges d’outremer
scintillaient par places dans des nuages pommelés, de grandes lignes
d’un bleu pâle jonchaient les bords de l’horizon et se
changeaient en un vert pomme extrêmement tendre, lorsqu’elles se
rencontraient avec les tons orangés du couchant. – L’aspect
du ciel était charmant et singulier ; la brise nous apportait je ne
sais quelle odeur de fleurs sauvages on ne peut plus ravissante. – De
temps en temps un oiseau partait devant nous et traversait l’allée
en chantant. – La cloche d’un village que l’on ne voyait pas
sonnait doucement l’Angélus, et les sons argentins, qui ne nous
arrivaient qu’atténués par l’éloignement,
avaient une douceur infinie. Nos bêtes allaient le pas et marchaient
côte à côte d’une manière si égale que
l’une ne dépassait pas l’autre. – Mon cœur se
dilatait, et mon âme débordait sur mon corps. – Je
n’avais jamais été si heureux. Je ne disais rien, ni Rosette
non plus, et pourtant nous ne nous étions jamais aussi bien entendus.
– Nous étions si près l’un de l’autre que ma
jambe touchait le ventre du cheval de Rosette. Je me penchai vers elle et passai
mon bras autour de sa taille ; elle fit le même mouvement de son
côté, et renversa sa tête sur mon épaule. Nos bouches
se prirent ; ô quel chaste et délicieux baiser ! –
Nos chevaux marchaient toujours avec leur bride flottante sur le cou. – Je
sentais le bras de Rosette se relâcher et ses reins ployer de plus en
plus. – Moi-même je faiblissais et j’étais près
de m’évanouir. – Ah ! je t’assure que dans ce
moment-là je ne songeais guère si j’étais moi ou un
autre. Nous allâmes ainsi jusqu’au bout de l’allée,
où un bruit de pas nous fit reprendre brusquement notre position ;
c’étaient des gens de connaissance aussi à cheval qui
vinrent à nous et nous parlèrent. Si j’avais eu des
pistolets, je crois que j’aurais tiré sur eux.
Je les regardais
d’un air sombre et furieux, qui aura dû leur paraître bien
singulier. – Après tout, j’avais tort de me mettre si fort en
colère contre eux, car ils m’avaient rendu, sans le vouloir, le
service de couper mon plaisir à point, au moment où, par son
intensité même, il allait devenir une douleur ou s’affaisser
sous sa violence. – C’est une science que l’on ne regarde pas
avec tout le respect qu’on lui doit que celle de s’arrêter
à temps. – Quelquefois, en étant couché avec une
femme, on lui passe le bras sous la taille : c’est d’abord une
grande volupté de sentir la tiède chaleur de son corps, la chair
douce et veloutée de ses reins, l’ivoire poli de ses flancs et de
refermer sa main sur sa gorge qui se dresse et frissonne. – La belle
s’endort dans cette position amoureuse et charmante ; la cambrure de
ses reins devient moins prononcée ; sa gorge s’apaise ;
son flanc est soulevé par la respiration plus large et plus
régulière du sommeil ; ses muscles se dénouent, sa
tête roule dans ses cheveux. – Cependant votre bras est plus
pressé, vous commencez à vous apercevoir que c’est une femme
et non pas une sylphide : – mais vous n’ôteriez votre
bras pour rien au monde, il y a beaucoup de raisons pour cela : la
première, c’est qu’il est assez dangereux de réveiller
une femme avec qui l’on est couché ; il faut être en
état de substituer au rêve délicieux qu’elle fait sans
doute une réalité encore plus délicieuse ; la seconde,
c’est qu’en la priant de se soulever pour retirer votre bras vous
lui dites d’une manière indirecte qu’elle est lourde et
qu’elle vous gêne, ce qui n’est pas honnête, ou bien
vous lui faites entendre que vous êtes faible ou fatigué, chose
extrêmement humiliante pour vous et qui vous nuira infiniment dans son
esprit ; – la troisième est que, comme l’on a eu du
plaisir dans cette position, l’on croit qu’en la gardant on pourra
en éprouver encore, en quoi l’on se trompe. – Le pauvre bras
se trouve pris sous la masse qui l’opprime, le sang s’arrête,
les nerfs sont tiraillés, et l’engourdissement vous picote avec ses
millions d’aiguilles : vous êtes une manière de petit
Milon Crotoniate, et le matelas de votre lit et le dos de votre divinité
représentent assez exactement les deux parties de l’arbre qui se
sont rejointes. – Le jour vient enfin, qui vous délivre de ce
martyre, et vous sautez à bas de ce chevalet avec plus
d’empressement qu’aucun mari n’en met à descendre de
l’échafaud nuptial.
Ceci est
l’histoire de bien des passions.
– C’est celle de tous les plaisirs.
Quoi qu’il en soit, – malgré
l’interruption ou à cause de l’interruption, jamais
volupté pareille n’a passé sur ma tête : je me
sentais réellement un autre. L’âme de Rosette était
entrée tout entière dans mon corps. – Mon âme
m’avait quitté et remplissait son cœur comme son âme
à elle remplissait le mien. – Sans doute, elles
s’étaient rencontrées au passage dans ce long baiser
équestre, comme Rosette l’a appelé depuis (ce qui m’a
fâché par parenthèse), et s’étaient
traversées et confondues aussi intimement que le peuvent faire les
âmes de deux créatures mortelles sur un grain de boue
périssable.
Les anges doivent assurément s’embrasser ainsi,
et le vrai paradis n’est pas au ciel, mais sur la bouche d’une
personne aimée.
J’ai attendu vainement une minute pareille, et
j’en ai sans succès provoqué le retour. Nous avons
été bien souvent nous promener à cheval dans
l’allée du bois, par de beaux couchers de soleil ; les arbres
avaient la même verdure, les oiseaux chantaient la même chanson,
mais nous trouvions le soleil terne, le feuillage jauni : le chant des
oiseaux nous paraissait aigre et discordant, l’harmonie
n’était plus en nous. Nous avons mis nos chevaux au pas, et nous
avons essayé le même baiser. – Hélas ! nos
lèvres seules se joignaient, et ce n’était que le spectre de
l’ancien baiser. – Le beau, le sublime, le divin, le seul vrai
baiser que j’aie donné et reçu en ma vie était
envolé à tout jamais. – Depuis ce jour-là je suis
toujours revenu du bois avec un fond de tristesse inexprimable. – Rosette,
toute gaie et folâtre qu’elle soit habituellement, ne peut
échapper à cette impression, et sa rêverie se trahit par une
petite moue délicatement plissée qui vaut au moins son
sourire.
Il n’y a guère que la
fumée du vin et le grand éclat des bougies qui me puissent faire
revenir de ces mélancolies-là. Nous buvons tous les deux comme des
condamnés à mort, silencieusement et coup sur coup,
jusqu’à ce que nous ayons atteint la dose qu’il nous
faut ; alors nous commençons à rire et à nous moquer
du meilleur cœur de ce que nous appelons notre sentimentalité.
Nous rions, – parce que nous ne pouvons pleurer.
– Ah ! qui pourra faire germer une larme au fond de mon œil
tari ?
Pourquoi ai-je eu tant de plaisir ce soir-là ?
Il me serait bien difficile de le dire. J’étais pourtant le
même homme, Rosette la même femme. Ce n’était pas la
première fois que je me promenais à cheval, ni elle non plus. Nous
avions déjà vu se coucher le soleil, et ce spectacle ne nous a pas
autrement touchés que la vue d’un tableau que l’on admire,
selon que les couleurs en sont plus ou moins brillantes. Il y a plus d’une
allée d’ormes et de marronniers dans le monde, et celle-là
n’était pas la première que nous parcourions ; qui donc
nous y a fait trouver un charme si souverain, qui métamorphosait les
feuilles mortes en topazes, les feuilles vertes en émeraudes, qui avait
doré tous ces atomes voltigeants, et changé en perles toutes ces
gouttes d’eau égrenées sur la pelouse, qui donnait une
harmonie si douce aux sons d’une cloche habituellement discordante, et aux
piaillements de je ne sais quels oisillons ? – Il fallait qu’il
y eût dans l’air une poésie bien pénétrante
puisque nos chevaux mêmes paraissaient la sentir.
Rien au monde cependant
n’était plus pastoral et plus simple : quelques arbres,
quelques nuages, cinq ou six brins de serpolet, une femme et un rayon de soleil
brochant sur le tout comme un chevron d’or sur un blason. – Il
n’y avait d’ailleurs, dans ma sensation, ni surprise ni
étonnement. Je me reconnaissais bien. Je n’étais jamais venu
dans cet endroit, mais je me rappelais parfaitement et la forme des feuilles et
la position des nuées, cette colombe blanche qui traversait le ciel,
s’envolait dans la même direction ; cette petite cloche
argentine, que j’entendais pour la première fois, avait bien
souvent tinté à mon oreille, et sa voix me semblait une voix
d’amie ; j’avais, sans y être jamais passé,
parcouru cette allée bien des fois avec des princesses montées sur
des licornes ; les plus voluptueux de mes rêves s’y allaient
promener tous les soirs, et mes désirs s’y étaient
donné des baisers absolument pareils à celui échangé
par moi et Rosette. – Ce baiser n’avait rien de nouveau pour
moi ; mais il était tel que j’avais pensé qu’il
serait. C’est peut-être la seule fois de ma vie que je n’ai
pas été désappointé, et que la réalité
m’a paru aussi belle que l’idéal. – Si je pouvais
trouver une femme, un paysage, une architecture, quelque chose qui
répondit à mon désir intime aussi parfaitement que cette
minute-là a répondu à la minute que j’avais
rêvée, je n’aurais rien à envier aux dieux, et je
renoncerais très volontiers à ma stalle du paradis. – Mais,
en vérité, je ne crois pas qu’un homme de chair pût
résister une heure à des voluptés si
pénétrantes ; deux baisers comme cela pomperaient une
existence entière, et feraient vide complet dans une âme et dans un
corps. – Ce n’est pas cette considération-là qui
m’arrêterait ; car, ne pouvant prolonger ma vie
indéfiniment, il m’est égal de mourir, et j’aimerais
mieux mourir de plaisir que de vieillesse ou d’ennui. Mais cette femme
n’existe pas. – Si, elle existe ; – je n’en suis
peut-être séparé que par une cloison. – Je l’ai
peut-être coudoyée hier ou aujourd’hui.
Que manque-t-il à Rosette pour
être cette femme-là ? – Il lui manque que je le croie.
Quelle fatalité me fait donc avoir toujours pour maîtresses des
femmes que je n’aime pas. Son cou est assez poli pour y suspendre les
colliers les mieux ouvrés ; ses doigts sont assez effilés
pour faire honneur aux plus belles et aux plus riches bagues ; le rubis
rougirait de plaisir de briller au bout vermeil de son oreille
délicate ; sa taille pourrait ceindre le ceste de
Vénus ; mais c’est l’amour seul qui sait nouer
l’écharpe de sa mère.
Tout le mérite qu’a Rosette
est en elle, je ne lui ai rien prêté. Je n’ai pas jeté
sur sa beauté ce voile de perfection dont l’amour enveloppe la
personne aimée ; – le voile d’Isis est un voile
transparent à côté de celui-là. – Il n’y
a que la satiété qui en puisse lever le coin.
Je n’aime pas Rosette ; du moins l’amour
que j’ai pour elle, si j’en ai, ne ressemble pas à
l’idée que je me suis faite de l’amour. – Après
cela mon idée n’est peut-être pas juste. Je n’ose rien
décider. Toujours est-il qu’elle me rend tout à fait
insensible au mérite des autres femmes, et je n’ai
désiré personne avec un peu de suite depuis que je la
possède. – Si elle a à être jalouse, ce n’est
que de fantômes, ce dont elle s’inquiète assez peu, et
pourtant mon imagination est sa plus redoutable rivale ; c’est une
chose dont, avec toute sa finesse, elle ne s’apercevra probablement
jamais.
Si les femmes savaient cela ! – Que
d’infidélités l’amant le moins volage fait à la
maîtresse la plus adorée ! – Il est à
présumer que les femmes nous le rendent et au-delà ; mais
elles font comme nous, et n’en disent rien. – Une maîtresse
est un thème obligé qui disparaît ordinairement sous les
fioritures et les broderies. – Bien souvent les baisers qu’on lui
donne ne sont pas pour elle ; c’est l’idée d’une
autre femme que l’on embrasse dans sa personne, et elle profite plus
d’une fois (si cela peut s’appeler un profit) des désirs
inspirés par une autre. Ah ! que de fois, pauvre Rosette, tu as
servi de corps à mes rêves et donné une
réalité à tes rivales ; que
d’infidélités dont tu as été involontairement
la complice ! Si tu avais pu penser, aux moments où mes bras te
serraient avec tant de force, où ma bouche s’unissait le plus
étroitement à la tienne, que ta beauté et ton amour
n’y étaient pour rien, que ton idée était à
mille lieues de moi ; si l’on t’avait dit que ces yeux,
voilés d’amoureuses langueurs, ne s’abaissaient que pour ne
pas te voir et ne pas dissiper l’illusion que tu ne servais
qu’à compléter, et qu’au lieu d’être une
maîtresse tu n’étais qu’un instrument de
volupté, un moyen de tromper un désir impossible à
réaliser !
Ô célestes
créatures, belles vierges frêles et diaphanes qui penchez vos yeux
de pervenche et joignez vos mains de lis sur les tableaux à fond
d’or des vieux maîtres allemands, saintes des vitraux, martyres des
missels qui souriez si doucement au milieu des enroulements des arabesques, et
qui sortez si blondes et si fraîches de la cloche des fleurs !
– ô vous, belles courtisanes couchées toutes nues dans vos
cheveux sur des lits semés de roses, sous de larges rideaux pourpres,
avec vos bracelets et vos colliers de grosses perles, votre éventail et
vos miroirs où le couchant accroche dans l’ombre une flamboyante
paillette ! – brunes filles du Titien, qui nous étalez si
voluptueusement vos hanches ondoyantes, vos cuisses fermes et dures, vos ventres
polis et vos reins souples et musculeux ! – antiques déesses,
qui dressez votre blanc fantôme sous les ombrages du jardin ! –
vous faites partie de mon sérail ; je vous ai
possédées tour à tour. – Sainte Ursule, j’ai
baisé tes mains sur les belles mains de Rosette ; – j’ai
joué avec les noirs cheveux de la Muranèse, et jamais Rosette
n’a eu tant de peine à se recoiffer ; virginale Diane,
j’ai été avec toi plus qu’Actéon, et je
n’ai pas été changé en cerf : c’est moi
qui ai remplacé ton bel Endymion ! – Que de rivales dont on ne
se défie pas, et dont on ne peut se venger ! encore ne sont-elles
pas toujours peintes ou sculptées !
Femmes, quand vous voyez votre amant
devenir plus tendre que de coutume, vous étreindre dans ses bras avec une
émotion extraordinaire ; quand il plongera sa tête dans vos
genoux et la relèvera pour vous regarder avec des yeux humides et
errants ; quand la jouissance ne fera qu’augmenter son désir,
et qu’il éteindra votre voix sous ses baisers, comme s’il
craignait de l’entendre, soyez certaines qu’il ne sait seulement pas
si vous êtes là ; qu’il a, en ce moment, rendez-vous
avec une chimère que vous rendez palpable, et dont vous jouez le
rôle. – Bien des chambrières ont profité de
l’amour qu’inspiraient des reines. – Bien des femmes ont
profité de l’amour qu’inspiraient des déesses, et une
réalité assez vulgaire a souvent servi de socle à
l’idole idéale. C’est pourquoi les poètes prennent
habituellement d’assez sales guenipes pour maîtresses. – On
peut coucher dix ans avec une femme sans l’avoir jamais vue ; –
c’est l’histoire de beaucoup de grands génies et dont les
relations ignobles ou obscures ont fait l’étonnement du
monde.
Je n’ai fait à Rosette que
des infidélités de ce genre-là. Je ne l’ai trahie que
pour des tableaux et des statues, et elle a été de moitié
dans la trahison. Je n’ai pas sur la conscience le plus petit
péché matériel à me reprocher. Je suis, de ce
côté, aussi blanc que la neige Jung-Frau, et pourtant, sans
être amoureux de personne, je désirerais l’être de
quelqu’un. – Je ne cherche pas l’occasion, et je ne serais pas
fâché qu’elle vînt ; si elle venait, je ne
m’en servirais peut-être pas, car j’ai la conviction intime
qu’il en serait de même avec une autre, et j’aime mieux
qu’il en soit ainsi avec Rosette qu’avec toute autre ; car, la
femme ôtée, il me reste du moins un joli compagnon plein
d’esprit, et très agréablement
démoralisé ; et cette considération n’est pas
une des moindres qui me retiennent, car, en perdant la maîtresse, je
serais désolé de perdre l’amie.
Chapitre 4
Sais-tu que voilà tantôt
cinq mois, – oui, cinq mois, tout autant, cinq éternités que
je suis le Céladon en pied de madame Rosette ? Cela est du dernier
beau. Je ne me serais pas cru aussi constant, ni elle non plus, je gage. Nous
sommes en vérité un couple de pigeons plumés, car il
n’y a que des tourterelles pour avoir de ces tendresses-là.
Avons-nous roucoulé ! nous sommes-nous becquetés ! quels
enlacements de lierre ! quelle existence à deux ! Rien au monde
n’était plus touchant, et nos deux pauvres petits cœurs
auraient pu se mettre sur un cartel, enfilés par la même broche,
avec une flamme en coup de vent.
Cinq mois en tête à tête, pour ainsi
dire, car nous nous voyions tous les jours et presque toutes les nuits, –
la porte toujours fermée à tout le monde ; – n’y
a-t-il pas de quoi avoir la peau de poule rien que d’y songer ! Eh
bien ! c’est une chose qu’il faut dire à la gloire de
l’incomparable Rosette, je ne me suis pas trop ennuyé, et ce
temps-là sera sans doute le plus agréablement passé de ma
vie. Je ne crois pas qu’il soit possible d’occuper d’une
manière plus soutenue et plus amusante un homme qui n’a point de
passion, et Dieu sait quel terrible désœuvrement est celui qui
provient d’un cœur vide ! On ne peut se faire une idée
des ressources de cette femme. – Elle a commencé à les tirer
de son esprit, puis de son cœur, car elle m’aime à
l’adoration. – Avec quel art elle profite de la moindre
étincelle, et comme elle sait en faire un incendie ! comme elle
dirige habilement les petits mouvements de l’âme ! comme elle
fait tourner la langueur en rêverie tendre ! et par combien de
chemins détournés fait-elle revenir à elle l’esprit
qui s’en éloigne ! – C’est
merveilleux !
– Et je l’admire comme un
des plus hauts génies qui soient.
Je suis venu chez elle fort maussade, de fort mauvaise
humeur et cherchant une querelle. Je ne sais comment la sorcière faisait,
au bout de quelques minutes elle m’avait forcé à lui dire
des choses galantes, quoique je n’en eusse pas la moindre envie, à
lui baiser les mains et à rire de tout mon cœur, quoique je fusse
d’une colère épouvantable. A-t-on une idée
d’une tyrannie pareille ? – Cependant, si habile qu’elle
soit, le tête-à-tête ne peut se prolonger plus longtemps, et,
dans cette dernière quinzaine, il m’est arrivé assez
souvent, ce que je n’avais jamais fait jusque-là, d’ouvrir
les livres qui sont sur la table, et d’en lire quelques lignes dans les
interstices de la conversation. Rosette l’a remarqué et en a
conçu un effroi qu’elle a eu peine à dissimuler, et elle a
fait emporter tous les livres de son cabinet. J’avoue que je les regrette,
quoique je n’ose pas les redemander. – L’autre jour, –
symptôme effrayant ! – quelqu’un est venu pendant que
nous étions ensemble, et, au lieu d’enrager comme je faisais dans
les commencements, j’en ai éprouvé une espèce de
joie. J’ai presque été aimable : j’ai soutenu la
conversation que Rosette tâchait de laisser tomber afin que le monsieur
s’en allât, et, quand il fut parti, je me mis à dire
qu’il ne manquait pas d’esprit et que sa société
était assez agréable. Rosette me fit souvenir qu’il y avait
deux mois que je l’avais précisément trouvé stupide
et le plus sot fâcheux qui fût sur la terre, ce à quoi je
n’eus rien à répondre, car en vérité je
l’avais dit ; et j’avais cependant raison, malgré ma
contradiction apparente : car la première fois il dérangeait
un tête-à-tête charmant, et la seconde fois il venait au
secours d’une conversation épuisée et languissante
(d’un côté du moins), et m’évitait, pour ce
jour-là, une scène de tendresse assez fatigante à
jouer.
Voilà où nous en
sommes ; – la position est grave, – surtout quand il y en a un
des deux qui est encore épris et qui s’attache
désespérément aux restes de l’amour de l’autre.
Je suis dans une perplexité grande. – Quoique je ne sois pas
amoureux de Rosette, j’ai pour elle une très grande affection, et
je ne voudrais rien faire qui lui causât de la peine. – Je veux
qu’elle croie, aussi longtemps que possible, que je l’aime.
En reconnaissance de toutes ces heures qu’elle a
rendues ailées, en reconnaissance de l’amour qu’elle
m’a donné pour du plaisir, je le veux. – Je la
tromperai ; mais une tromperie agréable ne vaut-elle pas mieux
qu’une vérité affligeante ? – car jamais je
n’aurai le cœur de lui dire que je ne l’aime pas. – La
vaine ombre d’amour dont elle se repaît lui paraît si adorable
et si chère, elle embrasse ce pâle spectre avec tant
d’ivresse et d’effusion que je n’ose le faire
évanouir ; cependant j’ai peur qu’elle ne
s’aperçoive à la fin que ce n’est après tout
qu’un fantôme. Ce matin nous avons eu ensemble un entretien que je
vais rapporter sous sa forme dramatique pour plus de fidélité, et
qui me fait craindre de ne pouvoir prolonger notre liaison bien longtemps.
La scène représente le lit
de Rosette. Un rayon de soleil plonge à travers les rideaux : il est
dix heures. Rosette a un bras sous mon cou et ne remue pas, de peur de
m’éveiller. De temps en temps, elle se soulève un peu sur le
coude et penche sa figure sur la mienne en retenant son souffle. Je vois tout
cela à travers le grillage de mes cils, car il y a une heure que je ne
dors plus. La chemise de Rosette a un tour de gorge de malines toute
déchirée : la nuit a été orageuse ; ses
cheveux s’échappent confusément de son petit bonnet. Elle
est aussi jolie que peut l’être une femme que l’on
n’aime point et avec qui l’on est couché.
ROSETTE, voyant que je ne
dors plus. – Ô le vilain dormeur !
Moi, baillant.
– Haaa !
ROSETTE. – Ne bâillez donc pas comme cela, ou je
ne vous embrasserai pas de huit jours.
ROSETTE. – Il paraît, monsieur, que vous ne
tenez pas beaucoup à ce que je vous embrasse ?
Moi. – Si fait.
ROSETTE. – Comme vous dites cela d’une
manière dégagée ! – C’est bon ; vous
pouvez compter que, d’ici à huit jours, je ne vous toucherai du
bout des lèvres. – C’est aujourd’hui mardi : ainsi
à mardi prochain.
Moi. – Bah !
ROSETTE. – Comment Bah !
Moi. – Oui, bah ! tu m’embrasseras avant ce
soir, ou je meurs.
ROSETTE. – Vous mourrez ! Est-il fat ? Je
vous ai gâté, monsieur.
Moi. – Je vivrai. – Je ne suis pas fat et tu ne
m’as pas gâté, au contraire. – D’abord, le
demande la suppression du monsieur ;
je suis assez de tes connaissances pour que tu m’appelles par mon
nom et que tu me tutoies.
ROSETTE. – Je t’ai gâté,
d’Albert !
Moi. – Bien. – Maintenant approche ta
bouche.
ROSETTE. – Non, mardi prochain.
Moi. – Allons donc ! est-ce que nous ne nous
caresserons plus maintenant que le calendrier à la main ? nous
sommes un peu trop jeunes tous les deux pour cela. – Çà,
votre bouche, mon infante, ou je m’en vais attraper un torticolis.
Moi. – Ah ! vous voulez qu’on vous viole,
mignonne ; pardieu ! l’on vous violera. – La chose est
faisable, quoique peut-être elle n’ait pas encore été
faite.
ROSETTE. – Impertinent !
Moi. – Remarque, ma toute belle, que je t’ai
fait la galanterie d’un
peut-être ; c’est fort
honnête de ma part. – Mais nous nous éloignons du sujet.
Penche ta tête. Voyons : qu’est-ce que cela, ma sultane
favorite ? et quelle mine maussade nous avons ! Nous voulons baiser un
sourire et non pas une moue.
ROSETTE, se baissant pour
m’embrasser. – Comment veux-tu que je rie ? tu me dis
des choses si dures !
Moi. – Mon intention est de t’en dire de fort
tendres. – Pourquoi veux-tu que je te dise des choses dures ?
ROSETTE. – Je ne sais – ; mais vous
m’en dites.
Moi. – Tu prends pour des duretés des
plaisanteries sans conséquence.
ROSETTE. – Sans conséquence ! Vous appelez
cela sans conséquence ? tout en a en amour. – Tenez,
j’aimerais mieux que vous me battissiez que de rire comme vous
faites.
Moi – Tu voudrais donc me voir pleurer ?
ROSETTE. – Vous allez toujours d’une
extrémité à l’autre. On ne vous demande pas de
pleurer, mais de parler raisonnablement et de quitter ce petit ton persifleur
qui vous va fort mal.
Moi. – Il m’est impossible
de parler raisonnablement et de ne pas persifler ; alors je vais te battre,
puisque c’est dans tes goûts.
ROSETTE. – Faites.
Moi, lui
donnant quelques petites tapes sur les
épaules. – J’aimerais mieux me couper la tête
moi-même que de me gâter ton adorable corps et de marbrer de bleu la
blancheur de ce dos charmant. – Ma déesse, quel que soit le plaisir
qu’une femme ait à être battue, en vérité, vous
ne le serez point.
ROSETTE. – Vous ne m’aimez plus.
Moi. – Voici qui ne découle pas très
directement de ce qui précède ; cela est à peu
près aussi logique que de dire : – Il pleut, donc ne me donnez
pas mon parapluie ; ou : Il fait froid, ouvrez la fenêtre.
ROSETTE. – Vous ne m’aimez pas, vous ne
m’avez jamais aimée.
Moi. – Ah ! la chose se complique : vous ne
m’aimez plus et vous ne m’avez jamais aimée. Ceci est
passablement contradictoire : comment puis-je cesser de faire une chose que
je n’ai jamais commencée ? – Tu vois bien, petite reine,
que tu ne sais ce que tu dis et que tu es très parfaitement
absurde.
ROSETTE. – J’avais tant envie d’être
aimée de vous que j’ai aidé moi-même à me faire
illusion. On croit aisément ce que l’on désire ; mais
maintenant je vois bien que je me suis trompée. – Vous vous
êtes trompé vous-même ; vous avez pris un goût
pour de l’amour, et du désir pour de la passion. – La chose
arrive tous les jours. Je ne vous en veux pas : il n’a pas
dépendu de vous que vous ne soyez amoureux ; c’est à
mon peu de charmes que je dois m’en prendre. J’aurais dû
être plus belle, plus enjouée, plus coquette ; j’aurais
dû tâcher de monter jusqu’à toi, ô mon
poète ! au lieu de vouloir te faire descendre jusqu’à
moi : j’ai eu peur de te perdre dans les nuages, et j’ai craint
que ta tête ne me dérobât ton cœur. – Je
t’ai emprisonné dans mon amour, et j’ai cru, en me donnant
à toi tout entière, que tu en garderais quelque chose...
Moi. – Rosette, recule-toi un
peu ; ta cuisse me brûle, – tu es comme un charbon
ardent.
ROSETTE. – Si je vous gêne, je vais me lever.
– Ah ! cœur de rocher, les gouttes d’eau percent la
pierre, et mes larmes ne te peuvent pénétrer.
(Elle pleure.)
Moi. – Si vous pleurez comme cela, vous allez
assurément changer notre lit en baignoire. – Que dis-je, en
baignoire ? en océan. – Savez-vous nager, Rosette ?
ROSETTE. – Scélérat !
Moi. – Allons, voilà que je suis un
scélérat ! Vous me flattez, Rosette, je n’ai point cet
honneur : je suis un bourgeois débonnaire, hélas ! et je
n’ai pas commis le plus petit crime ; j’ai peut-être fait
une sottise, qui est de vous avoir aimée éperdument :
voilà tout. – Voulez-vous donc à toute force m’en
faire repentir ? – Je vous ai aimée, et je vous aime le plus
que je peux. Depuis que je suis votre amant, j’ai toujours marché
dans votre ombre : je vous ai donné tout mon temps, mes jours et mes
nuits. Je n’ai point fait de grandes phrases avec vous, parce que je ne
les aime qu’écrites ; mais je vous ai donné mille
preuves de ma tendresse. Je ne vous parlerai pas de la fidélité la
plus exacte, cela va sans dire ; enfin je suis maigri de sept quarterons
depuis que vous êtes ma maîtresse. Que voulez-vous de plus ? Me
voilà dans votre lit ; j’y étais hier, j’y serai
demain. Est-ce ainsi que l’on se conduit avec les gens que l’on
n’aime pas ? Je fais tout ce que tu veux ; tu dis : Allons,
je vais ; restons, je reste ; je suis le plus admirable amoureux du
monde, ce me semble.
ROSETTE. – C’est
précisément ce dont je me plains, – le plus parfait amoureux
du monde en effet.
Moi. – Qu’avez-vous à me
reprocher ?
ROSETTE. – Rien, et j’aimerais mieux avoir
à me plaindre de vous.
Moi. – Voici une étrange querelle.
ROSETTE. – C’est bien pis. – Vous ne
m’aimez pas. – Je n’y puis rien, ni vous non plus. – Que
voulez-vous qu’on fasse à cela ? Assurément, je
préférerais avoir quelque faute à vous pardonner. –
Je vous gronderais, vous vous excuseriez tant bien que mal, et nous nous
raccommoderions.
Moi. – Ce serait tout bénéfice pour toi.
Plus le crime serait grand, plus la réparation serait
éclatante.
ROSETTE. – Vous savez bien,
monsieur, que je ne suis pas encore réduite à employer cette
ressource et que si je voulais tout à l’heure, quoique vous ne
m’aimiez pas, et que nous nous querellions...
Moi. – Oui, je conviens que c’est un pur effet
de ta clémence... Veuille donc un peu ; cela vaudrait mieux que de
syllogiser à perte de vue comme nous faisons.
ROSETTE. – Vous voulez couper court à une
conversation qui vous embarrasse ; mais, s’il vous plaît, mon
bel ami, nous nous contenterons de parler.
Moi. – C’est un régal peu cher. –
Je t’assure que tu as tort ; car tu es jolie à ravir, et je
sens pour toi des choses...
ROSETTE. – Que vous m’exprimerez une autre
fois.
Moi. – Oh çà, – mon adorable, vous
êtes donc une petite tigresse d’Hyrcanie, vous êtes
aujourd’hui d’une cruauté non pareille ! – Est-ce
que cette démangeaison vous est venue, de vous faire vestale ?
– Le caprice serait original.
ROSETTE. – Pourquoi pas ? l’on en a vu de
plus bizarres ; mais, à coup sûr, je serai vestale pour vous.
– Apprenez, monsieur, que je ne me livre qu’aux gens qui
m’aiment ou dont je crois être aimée. – Vous
n’êtes dans aucun de ces deux cas. – Permettez que je me
lève.
Moi. – Si tu te lèves, je
me lèverai aussi. – Tu auras la peine de te recoucher :
voilà tout.
ROSETTE. – Laissez-moi !
Moi. – Pardieu non !
ROSETTE, se
débattant. – Oh ! vous me lâcherez !
Moi. – J’ose, madame, vous assurer le
contraire.
ROSETTE, voyant
qu’elle n’est pas la plus forte. – Eh bien ! je
reste ; vous me serrez le bras d’une force !... Que voulez-vous
de moi ?
Moi. – Je pense que vous le savez. – Je ne me
permettrais pas de dire ce que je me permets de faire ; je respecte trop la
décence.
ROSETTE,
déjà dans
l’impossibilité de se défendre. – À
condition que tu m’aimeras beaucoup... Je me rends.
Moi. – Il est un peu tard pour capituler, lorsque
l’ennemi est déjà dans la place.
ROSETTE, me jetant les
bras autour du cou, à moitié pâmée. –
Sans condition... Je m’en remets à ta
générosité.
Moi. – Tu fais bien.
Ici, mon cher ami, je pense qu’il ne serait pas hors
de propos de mettre une ligne de points, car le reste de ce dialogue ne se
pourrait guère traduire que par des onomatopées.
. . . . . . .
. . . . . . . . .
Le rayon de soleil, depuis le commencement de cette
scène, a eu le temps de faire le tour de la chambre. Une odeur de tilleul
arrive du jardin, suave et pénétrante. Le temps est le plus beau
qui se puisse voir ; le ciel est bleu comme la prunelle d’une
Anglaise. Nous nous levons, et, après avoir déjeuné de
grand appétit, nous allons faire une longue promenade champêtre. La
transparence de l’air, la splendeur de la campagne et l’aspect de
cette nature en joie m’ont jeté dans l’âme assez de
sentimentalité et de tendresse pour faire convenir Rosette qu’au
bout du compte j’avais une manière de cœur tout comme un
autre.
N’as-tu jamais remarqué
comme l’ombre des bois, le murmure des fontaines, le chant des oiseaux,
les riantes perspectives, l’odeur du feuillage et des fleurs, tout ce
bagage de l’églogue et de la description, dont nous sommes convenus
de nous moquer, n’en conserve pas moins sur nous, si
dépravés que nous soyons, une puissance occulte à laquelle
il est impossible de résister ? Je te confierai, sous le sceau du
plus grand secret, que je me suis surpris tout récemment encore dans
l’attendrissement le plus provincial à l’endroit du rossignol
qui chantait. – C’était dans le jardin de *** ; le ciel,
quoiqu’il fit tout à fait nuit, avait une clarté presque
égale à celle du plus beau jour ; il était si profond
et si transparent que le regard pénétrait aisément
jusqu’à Dieu. Il me semblait voir flotter les derniers plis de la
robe des anges sur les blanches sinuosités du chemin de saint Jacques. La
lune était levée, mais un grand arbre la cachait
entièrement ; elle criblait son noir feuillage d’un million de
petits trous lumineux, et y attachait plus de paillettes que n’en eut
jamais l’éventail d’une marquise. Un silence plein de bruits
et de soupirs étouffés se faisait entendre par tout le jardin
(ceci ressemble peut-être à du pathos, mais ce n’est pas ma
faute) ; quoique je ne visse rien que la lueur bleue de la lune, il me
semblait être entouré d’une population de fantômes
inconnus et adorés, et je ne me sentais pas seul, bien qu’il
n’y eût plus que moi sur la terrasse. – Je ne pensais pas, je
ne rêvais pas, j’étais confondu avec la nature qui
m’environnait, je me sentais frissonner avec le feuillage, miroiter avec
l’eau, reluire avec le rayon, m’épanouir avec la fleur ;
je n’étais pas plus moi que l’arbre, l’eau ou la
belle-de-nuit. J’étais tout cela, et je ne crois pas qu’il
soit possible d’être plus absent de soi-même que je
l’étais à cet instant-là. Tout à coup, comme
s’il allait arriver quelque chose d’extraordinaire, la feuille
s’arrêta au bout de la branche, la goutte d’eau de la fontaine
resta suspendue en l’air et n’acheva pas de tomber. Le filet
d’argent, parti du bord de la lune, demeura en chemin : mon cœur
seul battait avec une telle sonorité qu’il me semblait remplir de
bruit tout ce grand espace. – Mon cœur cessa de battre, et il se fit
un tel silence que l’on eût entendu pousser l’herbe et
prononcer un mot tout bas à deux cents lieues. Alors le rossignol, qui
probablement n’attendait que cet instant pour commencer à chanter,
fit jaillir de son petit gosier une note tellement aiguë et
éclatante que je l’entendis par la poitrine autant que par les
oreilles. Le son se répandit subitement dans ce ciel cristallin, vide de
bruits, et y fit une atmosphère harmonieuse, où les autres notes
qui le suivirent voltigeaient en battant des ailes. – Je comprenais
parfaitement ce qu’il disait, comme si j’eusse eu le secret du
langage des oiseaux. C’était l’histoire des amours que je
n’ai pas eues que chantait ce rossignol. Jamais histoire n’a
été plus exacte et plus vraie. Il n’omettait pas le plus
petit détail, la plus imperceptible nuance. Il me disait ce que je
n’avais pas pu me dire, il m’expliquait ce que je n’avais pu
comprendre ; il donnait une voix à ma rêverie, et faisait
répondre le fantôme jusqu’alors muet. Je savais que
j’étais aimé, et la roulade la plus langoureusement
filée m’apprenait que je serais heureux bientôt. Il me
semblait voir à travers les trilles de son chant et sous la pluie de
notes s’étendre vers moi, dans un rayon de lune, les bras blancs de
ma bien-aimée. Elle s’élevait lentement avec le parfum du
cœur d’une large rose à cent feuilles. – Je
n’essayerai pas de te décrire sa beauté. Il est des choses
auxquelles les mots se refusent. Comment dire l’indicible ? comment
peindre ce qui n’a ni forme ni couleur ? comment noter une voix sans
timbre et sans paroles ?
– Jamais je
n’ai eu tant d’amour dans le cœur ; j’aurais
pressé la nature sur mon sein, je serrais le vide entre mes bras comme si
je les eusse refermés sur une taille de vierge ; je donnais des
baisers à l’air qui passait sur mes lèvres ; je nageais
dans les effluves qui sortaient de mon corps rayonnant. Ah ! si Rosette se
fût trouvée là ! quel adorable galimatias je lui eusse
débité ! Mais les femmes ne savent jamais arriver à
propos. – Le rossignol cessa de chanter ; la lune, qui n’en
pouvait plus de sommeil, tira sur ses yeux son bonnet de nuages, et moi je
quittai le jardin ; car le froid de la nuit commençait à me
gagner.
Comme j’avais froid, je pensai
tout naturellement que j’aurais plus chaud dans le lit de Rosette que dans
le mien, et je fus couché avec elle. – J’entrai avec mon
passe-partout, car tout le monde dormait dans la maison. – Rosette
elle-même était endormie et j’eus la satisfaction de voir que
c’était sur un volume, non coupé, de mes dernières
poésies. Elle avait deux bras au-dessus de la tête, la bouche
souriante et entrouverte, une jambe étendue et l’autre un peu
repliée, dans une pose pleine de grâce et d’abandon ;
elle était si bien ainsi que je sentis un regret mortel de n’en pas
être plus amoureux.
En la regardant, je songeai à cela, que
j’étais aussi stupide qu’une autruche. J’avais ce que
je désirais depuis si longtemps, une maîtresse à moi comme
mon cheval et mon épée, jeune, jolie, amoureuse et
spirituelle ; – sans mère à grands principes, sans
père décoré, sans tante revêche, sans frère
spadassin, avec cet agrément ineffable d’un mari dûment
scellé et cloué dans un beau cercueil de chêne doublé
de plomb, le tout recouvert d’un gros quartier de pierre de taille, ce qui
n’est pas à dédaigner ; car, après tout,
c’est un mince divertissement que d’être
appréhendé au milieu d’un spasme voluptueux, et
d’aller compléter sa sensation sur le pavé après
avoir décrit un arc de 40 à 45 degrés, selon
l’étage où l’on se trouve ; – une
maîtresse libre comme l’air des montagnes, et assez riche pour
entrer dans les raffinements et les élégances les plus exquises,
n’ayant d’ailleurs aucune espèce d’idée morale,
ne vous parlant jamais de sa vertu tout en essayant une nouvelle posture, ni de
sa réputation non plus que si elle n’en avait jamais eu, ne voyant
intimement aucune femme, et les méprisant toutes presque autant que si
elle était un homme, faisant fort peu de cas du platonisme et ne
s’en cachant point, et toutefois mettant toujours le cœur de la
partie ; – une femme qui, si elle avait été
posée dans une autre sphère, serait indubitablement devenue la
plus admirable courtisane du monde, et aurait fait pâlir la gloire des
Aspasies et des Impérias !
Or, cette femme ainsi faite était
à moi. – J’en faisais ce que je voulais ; j’avais
la clef de sa chambre et de son tiroir ; je décachetais ses
lettres ; je lui avais ôté son nom et je lui en avais
donné un autre. C’était ma chose, ma
propriété. Sa jeunesse, sa beauté, son amour, tout cela
m’appartenait, j’en usais, j’en abusais. Je la faisais coucher
dans le jour et se lever la nuit, si la fantaisie m’en prenait, et elle
obéissait simplement et sans avoir l’air de me faire un sacrifice,
et sans prendre de petits airs de victime résignée. – Elle
était attentive, caressante, et, chose monstrueuse, exactement
fidèle ; – c’est-à-dire que si, il y a six mois,
au temps où je me dolentais de ne pas avoir de maîtresse, on
m’avait fait entrevoir, même lointainement, un pareil bonheur,
j’en serais devenu fou de joie, et j’eusse envoyé mon chapeau
cogner le ciel en signe de réjouissance. Eh bien ! maintenant que je
l’ai, ce bonheur me laisse froid ; je le sens à peine, je ne
le sens pas, et la situation où je suis prend si peu sur moi que je doute
souvent que j’en aie changé. – Je quitterais Rosette,
j’en ai la conviction intime, qu’au bout d’un mois,
peut-être de moins, je l’aurais si parfaitement et si soigneusement
oubliée que je ne saurais plus si je l’ai connue ou non ! En
fera-t-elle autant de son côté ? – Je crois que
non.
Je réfléchissais donc
à toutes ces choses, et, par une espèce de sentiment de repentir,
je déposai sur le front de la belle dormeuse le baiser le plus chaste et
le plus mélancolique que jamais jeune homme ait donné à une
jeune femme, sur le coup de minuit. – Elle fit un petit mouvement ;
le sourire de sa bouche se prononça un peu plus, mais elle ne se
réveilla pas. – Je me déshabillai lentement, et, me glissant
sous les couvertures, je m’étendis tout au long d’elle comme
une couleuvre. – La fraîcheur de mon corps la surprit ; elle
ouvrit ses yeux et, sans me parler, elle colla sa bouche à ma bouche, et
s’entortilla si bien autour de moi que je fus réchauffé en
moins de rien. Tout le lyrisme de la soirée se tourna en prose, mais en
prose poétique du moins. – Cette nuit est une des plus belles nuits
blanches que j’aie passées : je ne puis plus en espérer
de pareilles.
Nous avons encore des moments
agréables, mais il faut qu’ils aient été
amenés et préparés par quelque circonstance
extérieure comme celle-ci, et dans les commencements, je n’avais
pas besoin de m’être monté l’imagination en regardant
la lune et en écoutant chanter le rossignol pour avoir tout le plaisir
qu’on peut avoir quand on n’est pas réellement amoureux. Il
n’y a pas encore de fils cassés dans notre trame, mais il y a
çà et là des nœuds, et la chaîne n’est pas
à beaucoup près aussi unie.
Rosette, qui est encore amoureuse, fait ce qu’elle
peut pour parer à tous ces inconvénients. Malheureusement il y a
deux choses au monde qui ne se peuvent commander : l’amour et
l’ennui. – Je fais de mon côté des efforts surhumains
pour vaincre cette somnolence qui me gagne malgré moi, et, comme ces
provinciaux qui s’endorment à dix heures dans les salons des
villes, je tiens mes yeux le plus écarquillés possible, et je
relève mes paupières avec mes doigts ! – rien n’y
fait, et je prends un laisser-aller conjugal on ne peut plus
déplaisant.
La chère enfant, qui s’est
bien trouvée l’autre jour du système champêtre,
m’a emmené hier à la campagne.
Il ne serait peut-être pas hors de propos que je te
fisse une petite description de la susdite campagne, qui est assez jolie ;
cela égayerait un peu toute cette métaphysique, et
d’ailleurs il faut bien un fond pour les personnages, et les figures ne
peuvent pas se détacher sur le vide ou sur cette teinte brune et vague
dont les peintres remplissent le champ de leur toile.
Les abords en sont très pittoresques. – On
arrive, par une grande route bordée de vieux arbres, à une
étoile dont le milieu est marqué par un obélisque de pierre
surmonté d’une boule de cuivre doré : cinq chemins font
les pointes ; – puis le terrain se creuse tout à coup. –
La route plonge dans une vallée assez étroite, dont le fond est
occupé par une petite rivière qu’elle enjambe par un pont
d’une seule arche, puis remonte à grands pas par le revers
opposé, où est assis le village dont on voit poindre le clocher
d’ardoises entre les toits de chaume et les têtes rondes des
pommiers. – L’horizon n’est pas très vaste, car il est
borné, des deux côtés, par la crête du coteau, mais il
est riant, et repose l’œil. – À côté du
pont, il y a un moulin et une fabrique en pierres rouges en forme de tour ;
des aboiements presque perpétuels, quelques braques et quelques jeunes
bassets à jambes torses qui se chauffent au soleil devant la porte vous
apprendraient que c’est là que demeure le garde-chasse, si les
buses et les fouines, clouées aux volets, pouvaient vous laisser un
moment dans l’incertitude. – À cet endroit commence une
avenue de sorbiers dont les fruits écarlates attirent des nuées
d’oiseaux ; comme on n’y passe pas fort souvent, il n’y a
au milieu qu’une bande de couleur blanche ; tout le reste est
recouvert d’une mousse courte et fine, et, dans la double ornière
tracée par les roues des voitures, bourdonnent et sautillent de petites
grenouilles vertes comme des chrysoprases. – Après avoir
cheminé quelque temps, on se trouve devant une grille en fer qui a
été dorée et peinte, et dont les côtés sont
garnis d’artichauts et de chevaux de frise. Puis le chemin se dirige vers
le château, que l’on ne voit pas encore, car il est enfoui dans la
verdure comme un nid d’oiseau, sans trop se presser toutefois et se
détournant assez souvent pour aller visiter un ruisseau et une fontaine,
un kiosque élégant ou un beau point de vue, passant et repassant
la rivière sur des ponts chinois ou rustiques. –
L’inégalité du terrain et les batardeaux
élevés pour le service du moulin font qu’en plusieurs
endroits la rivière a des chutes de quatre à cinq pieds de
hauteur, et rien n’est plus agréable que d’entendre
gazouiller toutes ces cascatelles à côté de soi, le plus
souvent sans les voir, car les osiers et les sureaux qui bordent le rivage y
forment un rideau presque impénétrable ; mais toute cette
portion du parc n’est en quelque sorte que l’antichambre de
l’autre partie : une grande route qui passe au travers de cette
propriété la coupe malheureusement en deux, inconvénient
auquel on a remédié d’une manière fort
ingénieuse. Deux grands murs crénelés, remplis de
barbacanes et de meurtrières imitant une forteresse ruinée, se
dressent de chaque côté de la route ; une tour où
s’accrochent des lierres gigantesques, et qui est du côté du
château, laisse tomber sur le bastion opposé un véritable
pont-levis avec des chaînes de fer qu’on baisse tous les matins.
– On passe par une belle arcade ogive dans l’intérieur du
donjon, et de là dans la seconde enceinte, où les arbres, qui
n’ont pas été coupés depuis plus d’un
siècle, sont d’une hauteur extraordinaire, avec des troncs noueux
emmaillotés de plantes parasites, et les plus beaux et les plus
singuliers que j’aie jamais vus. Quelques-uns n’ont de feuilles
qu’au sommet, et se terminent en larges ombrelles ; d’autres
s’effilent en panaches : – d’autres, au contraire, ont
près de leur tige une large touffe, d’où le tronc
dépouillé s’élance vers le ciel comme un second arbre
planté dans le premier ; on dirait des plans de devant d’un
paysage composé ou des coulisses d’une décoration de
théâtre, tellement ils sont d’une difformité
curieuse ; – des lierres, qui vont de l’un à
l’autre et les embrassent à les étouffer, mêlent leurs
cœurs noirs aux feuilles vertes, et semblent en être l’ombre.
– Rien au monde n’est plus pittoresque. – La rivière
s’élargit, à cet endroit, de manière à former
un petit lac, et le peu de profondeur permet de distinguer, sous la transparence
de l’eau, les belles plantes aquatiques qui en tapissent le lit. Ce sont
des nymphéas et des lotus qui nagent nonchalamment dans le plus pur
cristal avec les reflets des nuées et des saules pleureurs qui se
penchent sur la rive : le château est de l’autre
côté, et ce petit batelet peint de vert pomme et de rouge vif vous
évitera de faire un assez long détour pour aller chercher le pont.
– C’est un assemblage de bâtiments construits à
différentes époques, avec des pignons inégaux et une foule
de petits clochetons. Ce pavillon est en brique avec des coins de pierre ;
ce corps de logis est d’un ordre rustique, plein de bossages et de
vermiculages. Cet autre pavillon est tout moderne ; il a un toit plat
à l’italienne avec des vases et une balustrade de tuiles et un
vestibule de coutil en forme de tente : les fenêtres sont toutes de
grandeurs différentes, et ne se correspondent pas ; il y en a de
toutes les façons : on y trouve jusqu’au trèfle et
à l’ogive, car la chapelle est gothique. Certaines portions sont
treillissées, comme les maisons chinoises, de treillis peints de
différentes couleurs, où grimpent des chèvrefeuilles, des
jasmins, des capucines et de la vigne vierge dont les brindilles entrent
familièrement dans les chambres, et semblent vous tendre la main en vous
disant bonjour.
Malgré
ce manque de régularité, ou plutôt à cause de ce
manque de régularité, l’aspect de l’édifice est
charmant : au moins, l’on n’a pas tout vu d’un seul
coup ; il y a de quoi choisir, et l’on s’avise toujours de
quelque chose dont on ne s’était pas aperçu. Cette
habitation que je ne connaissais pas, car elle est à une vingtaine de
lieues, me plut tout d’abord, et je sus à Rosette le plus grand
gré d’avoir eu cette idée triomphante de choisir un pareil
nid à nos amours.
Nous y arrivâmes à la tombée du
jour ; et, comme nous étions las, après avoir soupé de
grand appétit, nous n’eûmes rien de plus pressé que de
nous aller coucher (séparément bien entendu), car nous avions
l’intention de dormir sérieusement.
Je faisais je ne sais quel rêve couleur de rose, plein
de fleurs, de parfums et d’oiseaux, quand je sentis une tiède
haleine effleurer mon front, et un baiser y descendre en palpitant des ailes. Un
mignard clappement de lèvres et une douce moiteur à la place
effleurée me firent juger que je ne rêvais pas :
j’ouvris les yeux, et la première chose que j’aperçus,
ce fut le cou frais et blanc de Rosette qui se penchait sur le lit pour
m’embrasser. – Je lui jetai les bras autour de la taille, et lui
rendis son baiser plus amoureusement que je ne l’avais fait depuis
longtemps.
Elle s’en fut tirer le rideau et ouvrir la
fenêtre, puis revint s’asseoir sur le bord de mon lit, tenant ma
main entre les deux siennes et jouant avec mes bagues. – Son habillement
était de la simplicité la plus coquette. – Elle était
sans corset, sans jupon, et n’avait absolument sur elle qu’un grand
peignoir de batiste blanc comme le lait, fort ample et largement
plissé ; ses cheveux étaient relevés sur le haut de sa
tête avec une petite rose blanche de l’espèce de celles qui
n’ont que trois ou quatre feuilles ; ses pieds d’ivoire
louaient dans des pantoufles de tapisserie de couleurs éclatantes et
bigarrées, mignonnes au possible, quoiqu’elles fussent encore trop
grandes, et sans quartier comme celles des jeunes Romaines. – Je
regrettai, en la voyant ainsi, d’être son amant et de n’avoir
pas à le devenir.
Le rêve que je faisais au moment
où elle est venue m’éveiller d’une aussi
agréable manière n’était pas fort
éloigné de la réalité. – Ma chambre donnait
sur le petit lac que j’ai décrit tout à l’heure.
– Un jasmin encadrait la fenêtre, et secouait ses étoiles en
pluie d’argent sur mon parquet : de larges fleurs
étrangères balançaient leurs urnes sous mon balcon comme
pour m’encenser ; une odeur suave et indécise, formée
de mille parfums différents, pénétrait jusqu’à
mon lit, d’où je voyais l’eau miroiter et
s’écailler en millions de paillettes ; les oiseaux
jargonnaient, gazouillaient, pépiaient et sifflaient : –
c’était un bruit harmonieux et confus comme le bourdonnement
d’une fête. – En face, sur un coteau éclairé par
le soleil, se déployait une pelouse d’un vert doré,
où paissaient, sous la conduite d’un petit garçon, quelques
grands bœufs dispersés çà et là. – Tout
en haut et plus dans le lointain, on apercevait d’immenses carrés
de bois d’un vert plus noir, d’où montait, en se contournant
en spirales, la bleuâtre fumée des charbonnières.
Tout, dans ce tableau, était
calme, frais et souriant, et, où que je portasse les yeux, je ne voyais
rien que de beau et de jeune. Ma chambre était tendue de Perse avec des
nattes sur le parquet, des pots bleus du Japon aux ventres arrondis et aux cols
effilés, tout pleins de fleurs singulières, artistement
arrangés sur les étagères et sur la cheminée de
marbre turquin aussi remplie de fleurs ; des dessus de portes,
représentant des scènes de nature champêtre ou pastorale
d’une couleur gaie et d’un dessin mignard, des sofas et des divans
à toutes les encoignures ; – puis une belle et jeune femme
tout en blanc, dont la chair rasait délicatement la robe transparente aux
endroits où elle la touchait : on ne pouvait rien imaginer de mieux
entendu pour le plaisir de l’âme, ainsi que pour celui des
yeux.
Aussi mon regard satisfait et nonchalant allait, avec un
plaisir égal, d’un magnifique pot tout semé de dragons et de
mandarins à la pantoufle de Rosette, et de là au coin de son
épaule qui luisait sous la batiste ; il se suspendait aux
tremblantes étoiles du jasmin et aux blonds cheveux des saules du rivage,
passait l’eau et se promenait sur la colline, et puis revenait dans la
chambre se fixer aux nœuds couleur de rose du long corset de quelque
bergère.
À travers les
déchiquetures du feuillage, le ciel ouvrait des milliers d’yeux
bleus ; l’eau gazouillait tout doucement, et moi, je me laissais
faire à toute cette joie, plongé dans une extase tranquille, ne
parlant pas, et ma main toujours entre les deux petites mains de Rosette.
On a beau faire : le bonheur est blanc et rose ;
on ne peut guère le représenter autrement. Les couleurs tendres
lui reviennent de droit. – Il n’a sur sa palette que du vert
d’eau, du bleu de ciel et du jaune paille : ses tableaux sont tout
dans le clair comme ceux des peintres chinois. – Des fleurs, de la
lumière, des parfums, une peau soyeuse et douce qui touche la
vôtre, une harmonie voilée et qui vient on ne sait
d’où, on est parfaitement heureux avec cela ; il n’y a
pas moyen d’être heureux différemment. Moi-même, qui ai
le commun en horreur, qui ne rêve qu’aventures étranges,
passions fortes, extases délirantes, situations bizarres et difficiles,
il faut que je sois tout bêtement heureux de cette
manière-là, et, quoi que j’aie fait, je n’ai pu en
trouver d’autre.
Je te prie de croire que je ne faisais aucune de ces
réflexions ; c’est après coup et en
t’écrivant qu’elles me sont venues ; à cet
instant-là, je n’étais occupé qu’à
jouir, – la seule occupation d’un homme raisonnable.
Je ne te décrirai pas la vie que
nous menons ici, elle est facile à imaginer. Ce sont des promenades dans
les grands bois, des violettes et des fraises, des baisers et de petites fleurs
bleues, des goûters sur l’herbe, des lectures et des livres
oubliés sous les arbres ; – des parties sur l’eau avec
un bout d’écharpe ou une main blanche qui trempe au courant, de
longues chansons et de longs rires redits par l’écho de la
rive ; – la vie la plus arcadique qu’il se puisse
imaginer !
Rosette me comble de caresses et de
prévenances ; elle, plus roucoulante qu’une colombe au mois de
mai, elle se roule autour de moi et m’entoure de ses replis ; elle
tâche que je n’aie d’autre atmosphère que son souffle
et d’autre horizon que ses yeux ; elle fait mon blocus très
exactement et ne laisse rien entrer ni sortir sans permission ; elle
s’est bâti un petit corps de garde à côté de mon
cœur, d’où elle le surveille nuit et jour. – Elle me dit
des choses ravissantes ; elle me fait des madrigaux fort galants ;
elle s’assoit à mes genoux et se conduit tout à fait devant
moi comme une humble esclave devant son seigneur et maître : ce qui
me convient assez, car j’aime ces petites façons soumises et
j’ai de la pente au despotisme oriental. – Elle ne fait pas la plus
petite chose sans prendre mon avis, et semble avoir fait abnégation
complète de sa fantaisie et de sa volonté ; elle cherche
à deviner ma pensée et à la prévenir ; –
elle est assommante d’esprit, de tendresse et de complaisance ; elle
est d’une perfection à jeter par les fenêtres. –
Comment diable pourrai-je quitter une femme aussi adorable sans avoir
l’air d’un monstre ? – Il y a de quoi
décréditer mon cœur à tout jamais.
Oh ! que je souhaiterais la prendre
en faute, lui trouver un tort ! comme j’attends avec impatience une
occasion de dispute ! mais il n’y a pas de danger que la
scélérate me la fournisse ! Quand, pour amener une
altercation, je lui parle brusquement et d’un ton dur, elle me
répond des choses si douces, avec une voix si argentine, des yeux si
trempés, d’un air si triste et si amoureux que je me fais à
moi-même l’effet d’un plus que tigre ou tout au moins
d’un crocodile, et que, tout en enrageant, je suis forcé de lui
demander pardon.
À la lettre, elle m’assassine
d’amour ; elle me donne la question, et chaque jour elle resserre
d’un cran les ais entre lesquels je suis pris. – Elle veut
probablement m’amener à lui dire que je la déteste,
qu’elle m’ennuie à la mort, et que, si elle ne me laisse en
repos, je lui couperai la figure à coups de cravache. –
Pardieu ! elle y arrivera, et, si elle continue à être aussi
aimable, ce sera avant peu, ou le diable m’emportera.
Malgré toutes ces belles apparences, Rosette est
soûle de moi comme je suis soûl d’elle ; mais, comme elle
a fait d’éclatantes folies pour moi, elle ne veut pas se donner aux
yeux de l’honnête corporation des femmes sensibles le tort
d’une rupture. – Toute grande passion a la prétention
d’être éternelle, et il est fort commode de se donner les
bénéfices de cette éternité sans en supporter les
inconvénients. – Rosette raisonne ainsi : Voici un jeune homme
qui n’a plus qu’un reste de goût pour moi, et, comme il est
assez naïf et débonnaire, il n’ose pas le témoigner
ouvertement, et ne sait de quel bois faire flèche ; il est
évident que je l’ennuie, mais il crèvera plutôt
à la peine que de prendre sur lui de me quitter. Comme c’est une
manière de poète, il a la tête pleine de belles phrases sur
l’amour et la passion, il se croit obligé, en conscience,
d’être un Tristan ou un Amadis. – Or, comme rien au monde
n’est plus insupportable que les caresses d’une personne que
l’on commence à n’aimer plus (et n’aimer plus une
femme, c’est la haïr violemment), je m’en vais les lui
prodiguer de manière à l’indigestionner, et, de toutes les
façons, il faudra qu’il m’envoie à tous les diables ou
qu’il se remette à m’aimer comme au premier jour, ce
qu’il se gardera soigneusement de faire.
Rien n’est mieux imaginé.
– N’est-il pas charmant de faire l’Ariane
délaissée ? – L’on vous plaint, l’on vous
admire, l’on n’a pas assez d’imprécations pour
l’infâme qui a eu la monstruosité d’abandonner une
créature aussi adorable ; on prend des airs résignés
et douloureux, on se met la main sous le menton et le coude sur le genou, de
façon à faire ressortir les jolies veines bleues de son poignet.
On porte des cheveux plus éplorés, et l’on met, pendant
quelque temps, des robes d’une couleur plus sombre. On évite de
prononcer le nom de l’ingrat, mais on y fait des allusions
détournées, tout en poussant de petits soupirs admirablement
modulés.
Une femme si bonne, si belle, si
passionnée, qui a fait de si grands sacrifices, à qui l’on
n’a pas à reprocher la moindre chose, un vase
d’élection, une perle d’amour, un miroir sans taches, une
goutte de lait, une rose blanche, une essence idéale à parfumer
une vie ; – une femme qu’on aurait dû adorer à
genoux, et qu’il faudra couper en petits morceaux, après sa mort,
afin d’en faire des reliques : la laisser là iniquement,
frauduleusement, scélératement ! Mais un corsaire ne ferait
pas pis ! Lui donner le coup de la mort ! – car elle en mourra
assurément. – Il faut avoir un pavé dans le ventre, au lieu
du cœur, pour se conduire de la sorte.
Ô hommes ! hommes !
Je me dis cela ; mais peut-être n’est-ce
pas vrai.
Si grandes comédiennes que soient naturellement les
femmes, j’ai peine à croire qu’elles le soient à ce
point-là ; et, au bout du compte, toutes les démonstrations
de Rosette ne sont-elles que l’expression exacte de ses sentiments pour
moi ? – Quoi qu’il en soit, la continuation du
tête-à-tête n’est plus possible, et la belle
châtelaine vient d’envoyer enfin des invitations à ses
connaissances du voisinage. Nous sommes occupés à faire des
préparatifs pour recevoir ces dignes provinciaux et provinciales. –
Adieu, cher.
Chapitre
5
Je m’étais trompé.
– Mon mauvais cœur, incapable d’amour, s’était
donné cette raison pour se délivrer du poids d’une
reconnaissance qu’il ne veut pas supporter ; j’avais saisi avec
joie cette idée pour m’excuser devant moi-même ; je
m’y étais attaché, mais rien au monde n’est plus faux.
Rosette ne jouait pas de rôle, et si jamais femme fut vraie, c’est
elle. – Eh bien ! je lui en veux presque de la
sincérité de sa passion qui est un lien de plus et qui rend une
rupture plus difficile ou moins excusable ; je la préférerais
fausse et volage. – Quelle singulière position que
celle-là ! – On voudrait s’en aller, et l’on
reste ; on voudrait dire : Je te hais, et l’on dit : Je
t’aime ; – votre passé vous pousse en avant et vous
empêche de vous retourner ou de vous arrêter. – L’on est
fidèle avec des regrets de l’être. Je ne sais quelle
espèce de honte vous empêche de vous livrer tout à fait
à d’autres connaissances et vous fait entrer en composition avec
vous-même. On donne à l’un tout ce que l’on peut
dérober à l’autre en sauvant les apparences ; le temps
et les occasions de se voir qui se présentaient autrefois si
naturellement ne se trouvent plus aujourd’hui que difficilement. –
L’on commence à se souvenir que l’on a des affaires qui sont
d’importance. – Cette situation pleine de tiraillements est des plus
pénibles, mais elle ne l’est pas encore autant que celle où
je me trouve. – Quand c’est une nouvelle amitié qui vous
enlève à l’ancienne, il est plus facile de se
dégager. – L’espérance vous sourit doucement du seuil
de la maison qui renferme vos jeunes amours. – Une illusion plus blonde et
plus rosée voltige avec ses blanches ailes sur le tombeau, à peine
fermé, de sa sœur qui vient de mourir ; une autre fleur plus
épanouie et plus embaumée, où tremble une larme
céleste, a poussé subitement du milieu des calices flétris
du vieux bouquet ; de belles perspectives azurées s’ouvrent
devant vous ; des allées de charmilles discrètes et humides
se prolongent jusqu’à l’horizon ; ce sont des jardins
avec quelques pâles statues ou quelque banc adossé à un mur
tapissé de lierre, des pelouses étoilées de marguerites,
des balcons étroits où l’on va s’accouder et regarder
la lune, des ombrages coupés de lueurs furtives, – des salons avec
des jours étouffés sous d’amples rideaux ; toutes ces
obscurités et cet isolement que recherche l’amour qui n’ose
se produire. C’est comme une nouvelle jeunesse qui vous vient. L’on
a en outre le changement de lieux, d’habitudes et de personnes ;
l’on sent bien une espèce de remords ; mais le désir
qui voltige et bourdonne autour de votre tête, comme une abeille du
printemps, vous empêche d’en entendre la voix ; le vide de
votre cœur est comblé, et vos souvenirs s’effacent sous les
impressions. Mais ici ce n’est pas la même chose : je
n’aime personne, et ce n’est que par lassitude et par ennui
plutôt de moi que d’elle que je voudrais pouvoir rompre avec
Rosette.
Mes anciennes
idées, qui s’étaient un peu assoupies, se réveillent
plus folles que jamais. – Je suis, comme autrefois, tourmenté du
désir d’avoir une maîtresse, et, comme autrefois, dans les
bras mêmes de Rosette, je doute si j’en ai jamais eu. – Je
revois la belle dame à sa fenêtre, dans son parc du temps de Louis
XIII, et la chasseresse, sur son cheval blanc, traverse au galop l’avenue
de la forêt. – Ma beauté idéale me sourit du haut de
son hamac de nuages, je crois reconnaître sa voix dans le chant des
oiseaux, dans le murmure des feuillages ; il me semble qu’on
m’appelle de tous les côtés, et que les filles de l’air
m’effleurent le visage avec la frange de leurs écharpes invisibles.
Comme au temps de mes agitations, je me figure que, si je partais en poste
sur-le-champ et que j’allasse quelque part, très loin et
très vite, j’arriverais dans quelque endroit où il se fait
des choses qui me regardent et où mes destinées se
décident. – Je me sens impatiemment attendu dans un coin de la
terre, je ne sais lequel. Une âme souffrante m’appelle ardemment et
me rêve qui ne peut venir à moi ; c’est la raison de mes
inquiétudes et ce qui m’empêche de pouvoir rester en
place ; je suis attiré violemment hors de mon centre. – Ma
nature n’est pas une de celles où les autres aboutissent, une de
ces étoiles fixes autour desquelles gravitent les autres lueurs ; il
faut que j’erre à travers les champs du ciel, comme un
météore déréglé, jusqu’à ce que
j’aie fait la rencontre de la planète dont je dois être le
satellite, le Saturne à qui je dois mettre mon anneau. Oh ! quand
donc se fera cet hymen ? Jusque-là je ne peux pas espérer de
repos ni d’assiette, et je serai comme l’aiguille éperdue et
vacillante d’une boussole qui cherche son pôle.
Je me suis laissé prendre
l’aile à cette glu perfide, espérant n’y laisser
qu’une plume et croyant pouvoir m’envoler quand bon me
semblerait : rien n’est plus difficile ; je me trouve couvert
d’un filet imperceptible, plus malaisé à rompre que celui
forgé par Vulcain, et le tissu des mailles est si fin et si serré
qu’il n’y a point jour à se pouvoir échapper. Le
filet, du reste, est large, et l’on peut se remuer dedans avec une
apparence de liberté ; il ne se fait guère sentir que
lorsqu’on essaye à le rompre ; mais alors il résiste et
se fait solide comme une muraille d’airain.
Que de temps j’ai perdu, ô mon
idéal ! sans faire le moindre effort pour te réaliser !
Comme je me suis laissé aller lâchement à cette
volupté d’une nuit ! et combien je mérite peu de te
rencontrer !
Quelquefois je songe à former une autre
liaison ; mais je n’ai personne en vue : – plus souvent je
me propose, si je parviens à rompre, de ne me jamais rengager en de tels
liens, et pourtant rien ne justifie cette résolution : car cette
affaire a été en apparence fort heureuse, et je n’ai pas le
moins du monde à me plaindre de Rosette. – Elle a toujours
été bonne pour moi, et s’est conduite on ne peut
mieux ; elle m’a été d’une fidélité
exemplaire, et n’a pas même donné jour au
soupçon : la jalousie la plus éveillée et la plus
inquiète n’aurait rien trouvé à dire sur son compte,
et aurait été obligée de s’endormir. – Un
jaloux n’aurait pu l’être que des choses passées ;
il est vrai qu’alors il aurait eu de quoi l’être largement.
Mais c’est une délicatesse heureusement assez rare qu’une
jalousie de cette sorte, et il a bien assez du présent sans aller
fouiller en arrière sous les décombres des vieilles passions pour
en extraire des fioles de poison et des calices de fiel. – Quelles femmes
pourrait-on aimer, si l’on pensait à tout cela ? – On
sait bien confusément qu’une femme a eu plusieurs amants avant
vous ; mais on se dit, tant l’orgueil de l’homme a de retours
et de replis tortueux ! que l’on est le premier qu’elle ait
véritablement aimé, et que c’est par un concours de
circonstances fatales qu’elle s’est trouvée liée
à des gens indignes d’elle, ou bien que c’était un
vague désir d’un cœur qui cherchait à se satisfaire, et
qui changeait parce qu’il n’avait pas rencontré.
Peut-être ne peut-on aimer
réellement qu’une vierge, – vierge de corps et
d’esprit, – un frêle bouton qui n’ait encore
été caressé d’aucun zéphyr et dont le sein
fermé n’ait reçu ni la goutte de pluie ni la perle de
rosée, une chaste fleur qui ne déploie sa blanche robe que pour
vous seul, un beau lis à l’urne d’argent où ne se soit
abreuvé aucun désir, et qui n’ait été
doré que par votre soleil, balancé que par votre souffle,
arrosé que par votre main. – Le rayonnement du midi ne vaut pas les
divines pâleurs de l’aube, et toute l’ardeur d’une
âme éprouvée et qui sait la vie le cède aux
célestes ignorances d’un jeune cœur qui s’éveille
à l’amour. – Ah ! quelle pensée amère et
honteuse que celle qu’on essuie les baisers d’un autre, qu’il
n’y a peut-être pas une seule place sur ce front, sur ces
lèvres, sur cette gorge, sur ces épaules, sur tout ce corps qui
est à vous maintenant, qui n’ait été rougie et
marquée par des lèvres étrangères ; que ces
murmures divins qui viennent au secours de la langue qui n’a plus de mots
ont déjà été entendus ; que ces sens si
émus n’ont pas appris de vous leur extase et leur délire, et
que tout là-bas, bien loin, bien à l’écart dans un de
ces recoins de l’âme où l’on ne va jamais, veille un
souvenir inexorable qui compare les plaisirs d’autrefois aux plaisirs
d’aujourd’hui !
Quoique ma nonchalance naturelle me
porte à préférer les grands chemins aux sentiers non
frayés et l’abreuvoir public à la source de la montagne, il
faudra absolument que je tâche d’aimer quelque virginale
créature aussi candide que la neige, aussi tremblante que la sensitive,
qui ne sache que rougir et baisser les yeux : peut-être, sous ce flot
limpide où nul plongeur n’est encore descendu, pêcherai-je
une perle de la plus belle eau et digne de faire le pendant de celle de
Cléopâtre ; mais, pour cela, il faudrait dénouer le
lien qui m’attache à Rosette, car ce n’est pas probablement
avec elle que je réaliserai cette envie, et en vérité je ne
m’en sens pas la force.
Et puis, s’il faut l’avouer,
il y a au fond de moi un motif sourd et honteux qui n’ose se produire au
grand jour, et qu’il faut pourtant bien que je te dise, puisque je
t’ai promis de ne rien cacher, et que, pour qu’une confession soit
méritoire, il faut qu’elle soit complète ; – ce
motif est pour beaucoup dans toutes ces incertitudes. – Si je romps avec
Rosette, il se passera nécessairement quelque temps avant qu’elle
ne soit remplacée, si facile que soit le genre de femme où je lui
chercherai un successeur, et j’ai pris avec elle une habitude de plaisir
qu’il me sera pénible de suspendre. Il est vrai que l’on a la
ressource des courtisanes ; – je les aimais assez autrefois, et je ne
m’en faisais point faute en pareille occurrence ; – mais
aujourd’hui elles me dégoûtent horriblement, et me donnent la
nausée. – Ainsi, il n’y faut pas penser, je suis tellement
amolli par la volupté, le poison s’est insinué si
profondément dans mes os que je ne puis supporter l’idée
d’être un ou deux mois sans femme. – Voilà de
l’égoïsme, et du plus sale ; mais je crois que,
s’ils voulaient être francs, les plus vertueux pourraient confesser
des choses assez analogues.
C’est par là que je suis le plus fortement
englué, et, n’était cette raison, il y aurait longtemps que
Rosette et moi nous serions brouillés sans retour. Et puis, en
vérité, c’est une chose si mortellement ennuyeuse que de
faire la cour à une femme que je ne m’en sens pas le cœur.
Recommencer à dire toutes les sottises charmantes que j’ai
déjà dites tant de fois, refaire l’adorable, écrire
des billets et y répondre ; reconduire des beautés, le soir,
à deux lieues de chez soi ; attraper du froid aux pieds et des
rhumes devant la fenêtre en épiant une ombre chérie ;
calculer sur un sofa combien de tissus superposés vous séparent de
votre déesse ; porter des bouquets et courir les bals pour arriver
où j’en suis, c’est bien la peine ! – Autant vaut
rester dans son ornière. En sortir pour retomber dans une autre
exactement pareille, après s’être beaucoup agité et
donné bien du mal, – à quoi bon ? Si
j’étais amoureux, la chose irait d’elle-même, et tout
cela me paraîtrait ravissant ; mais je ne le suis point, quoique
j’aie la plus forte envie de l’être ; car, après
tout, il n’y a que l’amour au monde ; et, si le plaisir qui
n’en est que l’ombre a tant d’amorces pour nous, que doit donc
être la réalité ? Dans quel flot d’ineffables
extases, dans quels lacs de pures délices doivent nager ceux qu’il
a atteints au cœur d’une de ses flèches à pointe
d’or, et qui brûlent des aimables ardeurs d’une flamme
mutuelle !
J’éprouve à
côté de Rosette ce calme plat et cette espèce de
bien-être paresseux qui résulte de la satisfaction des sens, mais
rien de plus ; et ce n’est pas assez. Souvent cet engourdissement
voluptueux tourne en torpeur, et cette tranquillité en ennui ; je
tombe alors en des distractions sans objet et en je ne sais quelles fades
rêvasseries qui me fatiguent et m’excèdent, –
c’est un état dont il faut que je sorte à tout prix.
Oh ! si je pouvais être comme
certains de mes amis qui baisent un vieux gant avec ivresses qui se trouvent
tout heureux d’un serrement de main, qui ne changeraient pas contre
l’écrin d’une sultane quelques méchantes fleurs
à demi séchées par la sueur du bal, qui couvrent de larmes
et cousent dans leur chemise, à l’endroit de leur cœur, un
billet écrit en pauvre style, et stupide à le croire copié
du
Parfait Secrétaire, qui
adorent des femmes avec de gros pieds, et qui s’en excusent sur ce
qu’elles ont l’âme belle ! Si je pouvais suivre, en
frémissant, les derniers plis d’une robe, attendre qu’une
porte s’ouvrît pour voir passer dans un flot de lumière une
chère et blanche apparition ; si un mot dit tout bas me faisait
changer de couleur ; si j’avais cette vertu de ne pas dîner
pour arriver plus tôt à un rendez-vous ; si
j’étais capable de poignarder un rival ou de me battre en duel avec
un mari ; si, par une grâce particulière du ciel, il
m’était donné de trouver spirituelles les femmes qui sont
laides, et bonnes celles qui sont laides et bêtes ; si je pouvais me
résoudre à danser le menuet et à écouter les sonates
que jouent les jeunes personnes sur le clavecin ou sur la
harpe ; si ma capacité se haussait jusqu’à apprendre
l’hombre et le reversi ; enfin, si j’étais un homme et
non pas un poète, – je serais certainement beaucoup plus heureux
que je ne suis ; – je m’ennuierais moins et serais moins
ennuyeux.
Je n’ai jamais demandé aux femmes qu’une
seule chose, – c’est la beauté ; je me passe très
volontiers d’esprit et d’âme. – Pour moi, une femme qui
est belle a toujours de l’esprit ; – elle a l’esprit
d’être belle, et je ne sais pas lequel vaut celui-là. Il faut
bien des phrases brillantes et des traits scintillants pour valoir les
éclairs d’un bel œil. Je préfère une jolie
bouche à un joli mot, et une épaule bien modelée à
une vertu, même théologale ; je donnerais cinquante âmes
pour un pied mignon, et toute la poésie et tous les poètes pour la
main de Jeanne d’Aragon ou le front de la vierge de Foligno –
J’adore sur toutes choses la beauté de la forme ; – la
beauté pour moi, c’est la Divinité visible, c’est le
bonheur palpable, c’est le ciel descendu sur la terre. – Il y a
certaines ondulations de contours, certaines finesses de lèvres,
certaines coupes de paupières, certaines inclinaisons de tête,
certains allongements d’ovales qui me ravissent au-delà de toute
expression et m’attachent pendant des heures entières.
La beauté, seule chose qu’on ne puisse
acquérir, inaccessible à tout jamais à ceux qui ne
l’ont pas d’abord ; fleur éphémère et
fragile qui croit sans être semée, pur don du ciel ! –
ô beauté ! le plus radieux diadème dont le hasard
puisse couronner un front, – tu es admirable et précieuse comme
tout ce qui est hors de la portée de l’homme, comme l’azur du
firmament, comme l’or de l’étoile, comme le parfum du lis
séraphique ! – On peut échanger son escabeau pour un
trône ; on peut conquérir le monde, beaucoup l’ont
fait ; mais qui pourrait ne pas s’agenouiller devant toi, pure
personnification de la pensée de Dieu ?
Je ne demande que la beauté, il
est vrai ; mais il me la faut si parfaite que je ne la rencontrerai
probablement jamais. J’ai bien vu çà et là, dans
quelques femmes, des portions admirables médiocrement
accompagnées, et je les ai aimées pour ce qu’elles avaient
de choisi, en faisant abstraction du reste ; c’est toutefois un
travail assez pénible et une opération douloureuse que de
supprimer ainsi la moitié de sa maîtresse, et de faire
l’amputation mentale de ce qu’elle a de laid ou de commun, en
circonscrivant ses yeux sur ce qu’elle peut avoir de bien. – La
beauté ? c’est l’harmonie, et une personne
également laide partout est souvent moins désagréable
à regarder qu’une femme inégalement belle. Rien ne me fait
peine à voir comme un chef-d’œuvre inachevé et comme
une beauté à qui il manque quelque chose ; – une tache
d’huile choque moins sur une bure grossière que sur une riche
étoffe.
Rosette n’est point mal ;
elle peut passer pour belle, mais elle est loin de réaliser ce que je
rêve ; c’est une statue dont plusieurs morceaux sont
amenés à point. Les autres ne sont pas si nettement
dégagés du bloc ; il y a des endroits accusés avec
beaucoup de finesse et de charme, et quelques-uns d’une manière
plus lâche et plus négligée. – Aux yeux vulgaires, la
statue parait entièrement finie et d’une beauté
complète ; mais un observateur plus attentif y découvre
bientôt des places où le travail n’est pas assez
serré, et des contours qui, pour atteindre à la pureté qui
leur est propre, ont besoin que l’ongle de l’ouvrier y passe et y
repasse encore bien des fois ; – c’est à l’amour
à polir ce marbre et à l’achever, c’est dire assez que
ce ne sera pas moi qui le finirai.
Au reste, je ne circonscris point la beauté dans
telle ou telle sinuosité de lignes. – L’air, le geste, la
démarche, le souffle, la couleur, le son, le parfum, tout ce qui est la
vie entre pour moi dans la composition de la beauté ; tout ce qui
embaume, chante ou rayonne y revient de droit. – J’aime les riches
brocarts, les splendides étoffes avec leurs plis amples et
puissants ; j’aime les larges fleurs et les cassolettes, la
transparence des eaux vives et l’éclat miroitant des belles armes,
les chevaux de race et ces grands chiens blancs comme on en voit dans les
tableaux de Paul Véronèse. – Je suis un vrai païen de
ce côté, et je n’adore point les dieux qui sont mal
faits : quoiqu’au fond je ne sois pas précisément ce
qu’on appelle irréligieux, personne n’est de fait plus
mauvais chrétien que moi. – Je ne comprends pas cette mortification
de la matière qui fait l’essence du christianisme, je trouve que
c’est une action sacrilège que de frapper sur l’œuvre de
Dieu, et je ne puis croire que la chair soit mauvaise, puisqu’il l’a
pétrie lui-même de ses doigts et à son image. –
J’approuve peu les longs sarraus de couleur sombre d’où il ne
sort qu’une tête et deux mains, et ces toiles où tout est
noyé d’ombre, excepté quelque front qui rayonne. – Je
veux que le soleil entre partout, qu’il y ait le plus de lumière et
le moins d’ombre possible, que la couleur étincelle, que la ligne
serpente, que la nudité s’étale fièrement, et que la
matière ne se cache point d’être, puisque, aussi bien que
l’esprit, elle est un hymne éternel à la louange de
Dieu.
Je conçois parfaitement le fol
enthousiasme des Grecs pour la beauté ; et, pour mon compte, je ne
trouve rien d’absurde à cette loi qui obligeait les juges à
n’entendre plaider les avocats que dans un lieu obscur, de peur que leur
bonne mine, la grâce de leurs gestes et de leurs attitudes ne les
prévinssent favorablement et ne fissent pencher la balance.
Je n’achèterais rien d’une marchande qui
serait laide ; je donne plus volontiers aux mendiants dont les haillons et
la maigreur sont pittoresques. – Il y a un petit Italien fiévreux,
vert comme un citron, avec de grands yeux noirs et blancs qui lui tiennent la
moitié de la figure ; – on dirait un Murillo ou un Espagnolet
sans cadre qu’un brocanteur aurait exposé contre la borne :
– celui-là a toujours deux sous de plus que les autres. – Je
ne battrais jamais un beau cheval ou un beau chien, et je ne voudrais pas
d’un ami ou d’un domestique qui ne serait point d’un
extérieur agréable. – C’est un véritable
supplice pour moi que de voir de vilaines choses ou de vilaines personnes.
– Une architecture de mauvais goût, un meuble d’une mauvaise
forme m’empêchent de me plaire dans une maison, si confortable et
attrayante qu’elle soit d’ailleurs. Le meilleur vin me paraît
presque de la piquette dans un verre mal tourné, et j’avoue que je
préférerais le brouet le plus lacédémonien sur un
émail de Bernard de Palissy au plus fin gibier sur une assiette de terre.
– L’extérieur m’a toujours pris violemment, et
c’est pourquoi j’évite la compagnie des vieillards ;
cela me contriste et m’affecte désagréablement, parce
qu’ils sont ridés et déformés, quoique cependant
quelques-uns aient une beauté spéciale ; et, dans la
pitié que j’ai d’eux, il y a beaucoup de
dégoût : – de toutes les ruines du monde, la ruine de
l’homme est assurément la plus triste à contempler.
Si j’étais peintre (et
j’ai toujours regretté de ne pas l’être), je ne
voudrais peupler mes toiles que de déesses, de nymphes, de madones, de
chérubins et d’amours. – Consacrer ses pinceaux à
faire des portraits, à moins que ce ne soit de belles personnes, me
paraît un crime de lèse-peinture ; et, loin de vouloir doubler
ces figures laides ou ignobles, ces têtes insignifiantes ou vulgaires, je
pencherais plutôt à les faire couper sur l’original. –
La férocité de Caligula, détournée en ce sens, me
semblerait presque louable.
La seule chose au monde que j’ai
enviée avec quelque suite, c’est d’être beau. –
Par beau j’entends aussi beau que Paris ou Apollon. N’être
point difforme, avoir des traits à peu près réguliers,
c’est-à-dire avoir le nez au milieu de la figure, ni camard, ni
crochu, des yeux qui ne soient ni rouges ni éraillés, une bouche
convenablement fendue, cela n’est pas être beau : à ce
compte, je le serais, et je me trouve aussi éloigné de
l’idée que je me forme de la beauté virile que si
j’étais un de ces jaquemarts qui frappent l’heure sur les
clochers ; j’aurais une montagne sur chaque épaule, les jambes
torses d’un basset, le nez et le museau d’un singe que j’y
ressemblerais autant. – Bien des fois je me regarde, des heures
entières, dans le miroir avec une fixité et une attention
inimaginables, pour voir s’il n’est pas survenu quelque
amélioration dans ma figure ; j’attends que les lignes fassent
un mouvement et se redressent ou s’arrondissent avec plus de finesse et de
pureté, que mon œil s’illumine et nage dans un fluide plus
vivace, que la sinuosité qui sépare mon front de mon nez se
comble, et que mon profil prenne ainsi le calme et la simplicité du
profil grec, et je suis toujours très surpris que cela n’arrive
pas. J’espère toujours qu’un printemps ou l’autre je me
dépouillerai de cette forme que j’ai, comme un serpent qui laisse
sa vieille peau. – Dire qu’il faudrait si peu de chose pour que je
sois beau, et que je ne le serai jamais ! Quoi donc ! une demi-ligne,
un centième, un millième de ligne de plus ou de moins dans un
endroit ou dans un autre, un peu moins de chair sur cet os, un peu plus sur
celui-ci, – un peintre, un statuaire auraient rajusté cela en une
demi-heure. Qu’est-ce que cela faisait aux atomes qui me composent de se
cristalliser de telle ou telle façon ? En quoi importait-il à
ce contour de sortir ici et de rentrer là, et où était la
nécessité que je fusse ainsi et pas autrement ? – En
vérité, si je tenais le hasard à la gorge, je crois que je
l’étranglerais. – Parce qu’il a plu à une
misérable parcelle de je ne sais quoi de tomber je ne sais où et
de se coaguler bêtement en la gauche figure qu’on me voit, je serai
éternellement malheureux ! N’est-ce pas la plus sotte et la
plus misérable chose du monde ? Comment se fait-il que mon
âme, avec l’ardent désir qu’elle en a, ne puisse
laisser tomber à plat la pauvre charogne qu’elle fait tenir debout,
et aller animer une de ces statues dont l’exquise beauté
l’attriste et la ravit ? Il y a deux ou trois personnes que
j’assassinerais avec délices, en ayant soin toutefois de ne pas les
meurtrir ni les gâter, si je possédais le mot qui fait transmigrer
les âmes d’un corps à l’autre. – Il m’a
toujours semblé que, pour faire ce que je veux (et je ne sais pas ce que
je veux), j’avais besoin d’une très grande et très
parfaite beauté, et je m’imagine que, si je l’avais, ma vie,
qui est si enchevêtrée et si tiraillée, aurait
été d’elle-même.
On voit tant de
belles figures dans les tableaux ! – pourquoi aucune de
celles-là n’est-elle la mienne ? – tant de têtes
charmantes qui disparaissent sous la poussière et la fumée du
temps au fond des vieilles galeries ! Ne vaudrait-il pas mieux
qu’elles quittassent leurs cadres et vinssent s’épanouir sur
mes épaules ? La réputation de Raphaël souffrirait-elle
beaucoup si un de ces anges qu’il fait voler par essaims dans
l’outremer de ses toiles m’abandonnait son masque pour trente
ans ? Il y a tant d’endroits et des plus beaux de ses fresques qui se
sont écaillés et sont tombés de
vétusté ! On n’y prendrait pas garde. Que font autour
de ces murs ces beautés silencieuses que le vulgaire des hommes regarde
à peine d’un regard distrait ? et pourquoi Dieu ou le hasard
n’a-t-il pas l’esprit de faire ce dont un homme vient à bout
avec quelques poils emmanchés d’un bâton et quelques
pâtes de différentes couleurs délayées sur une
planche ?
Ma première sensation devant une de ces têtes
merveilleuses dont le regard peint semble vous traverser et se prolonger
à l’infini est le saisissement et une admiration qui n’est
pas sans quelque terreur : mes yeux se trempent, mon cœur bat ;
puis, quand je suis un peu familiarisé avec elle, et que je suis
entré plus avant dans le secret de sa beauté, je fais une
comparaison tacite d’elle à moi ; la jalousie se tord au fond
de mon âme en nœuds plus entortillés qu’une
vipère, et j’ai toutes les peines du monde à ne pas me jeter
sur la toile et à ne pas la déchirer en morceaux.
Être beau,
c’est-à-dire avoir en soi un charme qui fait que tout vous sourit
et vous accueille ; qu’avant que vous ayez parlé tout le monde
est déjà prévenu en votre faveur et disposé à
être de votre avis ; que vous n’avez qu’à passer
par une rue, ou vous montrer à un balcon pour vous créer, dans la
foule, des amis ou des maîtresses. N’avoir pas besoin
d’être aimable pour être aimé, être
dispensé de tous ces frais d’esprit et de complaisance auxquels la
laideur vous oblige, et de ces mille qualités morales qu’il faut
avoir pour suppléer la beauté du corps ; quel don splendide
et magnifique !
Et celui qui joindrait à la beauté
suprême la force suprême, qui, sous la peau d’Antinoüs,
aurait les muscles d’Hercule, que pourrait-il désirer de
plus ? Je suis sûr qu’avec ces deux choses et l’âme
que j’ai, avant trois ans, je serais empereur du monde ! – Une
autre chose que j’ai désirée presque autant que la
beauté et que la force, c’est le don de me transporter aussi vite
que la pensée d’un endroit à un autre. – La
beauté de l’ange, la force du tigre et les ailes de l’aigle,
et je commencerais à trouver que le monde n’est pas aussi mal
organisé que je le croyais d’abord. – Un beau masque pour
séduire et fasciner sa proie, des ailes pour fondre dessus et
l’enlever, des ongles pour la déchirer ; – tant que je
n’aurai pas cela, je serai malheureux.
Toutes les passions et tous les
goûts que j’ai eus n’ont été que des
déguisements de ces trois désirs. J’ai aimé les
armes, les chevaux et les femmes : – les armes, pour remplacer les
nerfs que je n’avais pas ; les chevaux, pour me servir
d’ailes ; les femmes, pour posséder au moins dans
quelqu’une la beauté qui me manquait à moi-même.
– Je recherchais de préférence les armes les plus
ingénieusement meurtrières, et celles dont les blessures
étaient inguérissables. Je n’ai jamais eu l’occasion
de me servir d’aucun de ces kriss ou de ces yatagans :
néanmoins j’aime à les avoir autour de moi ; je les
tire du fourreau avec un sentiment de sécurité et de force
inexprimable, je m’en escrime à tort et à travers
très énergiquement, et, si par hasard je viens à voir la
réflexion de ma figure dans une glace, je suis étonné de
son expression féroce. – Quant aux chevaux, je les surmène
tellement qu’il faut qu’ils crèvent ou qu’ils disent
pourquoi. – Si je n’avais pas renoncé à monter
Ferragus, il y a longtemps qu’il serait mort, et ce serait dommage, car
c’est un brave animal. Quel cheval arabe pourrait avoir les jambes aussi
promptes et aussi déliées que mon désir ? – Dans
les femmes je n’ai cherché que l’extérieur, et, comme
jusqu’à présent celles que j’ai vues sont loin de
répondre à l’idée que je me suis faite de la
beauté, je me suis rejeté sur les tableaux et les statues ;
– ce qui, après tout, est une assez pitoyable ressource quand on a
des sens aussi allumés que les miens. – Cependant il y a quelque
chose de grand et de beau à aimer une statue, c’est que
l’amour est parfaitement désintéressé, qu’on
n’a à craindre ni la satiété ni le
dégoût de la victoire, et qu’on ne peut espérer
raisonnablement un second prodige pareil à l’histoire de Pygmalion.
– L’impossible m’a toujours plu.
N’est-il pas singulier que moi,
qui suis encore aux mois les plus blonds de l’adolescence, qui, loin
d’avoir abusé de tout, n’ai pas même usé des
choses les plus simples, j’en sois venu à ce degré de
blasement de n’être plus chatouillé que par le bizarre ou le
difficile ?
La satiété suit le plaisir, c’est une
loi naturelle et qui se conçoit. – Qu’un homme qui a
mangé à un festin de tous les plats et en grande quantité
n’ait plus faim et cherche à réveiller son palais endormi
par les mille flèches des épices ou des vins irritants, rien
n’est plus facile à expliquer ; mais qu’un homme qui ne
fait que s’asseoir à table, et qui à peine a
goûté des premiers mets soit pris déjà de ce
dégoût superbe, ne puisse toucher sans vomir qu’aux plats
d’une saveur extrême et n’aime que les viandes
faisandées, les fromages jaspés de bleu, les truffes et les vins
qui sentent la pierre à fusil, c’est un phénomène qui
ne peut résulter que d’une organisation particulière ;
c’est comme un enfant de six mois qui trouverait le lait de sa nourrice
fade et qui ne voudrait téter que de l’eau-de-vie. – Je suis
aussi las que si j’avais exécuté toutes les
prodigiosités de Sardanapale, et cependant ma vie a été
fort chaste et tranquille en apparence : c’est une erreur de croire
que la possession soit la seule route qui mène à la
satiété. On y arrive aussi par le désir, et
l’abstinence use plus que l’excès. – Un désir
tel que le mien est quelque chose d’autrement fatigant que la possession.
Son regard parcourt et pénètre l’objet qu’il veut
avoir et qui rayonne au-dessus de lui plus promptement et plus
profondément que s’il y touchait : qu’est-ce que
l’usage lui apprendrait de plus ? quelle expérience peut
équivaloir à cette contemplation constante et
passionnée ?
J’ai traversé tant de
choses, quoique j’aie fait le tour de bien peu, qu’il n’y a
plus que les sommets les plus escarpés qui me tentent. – Je suis
attaqué de cette maladie qui prend aux peuples et aux hommes puissants
dans leur vieillesse : – l’impossible. – Tout ce que je
peux faire n’a pas le moindre attrait pour moi. – Tibère,
Caligula, Néron, grands Romains de l’empire, ô vous que
l’on a si mal compris, et que la meute des rhéteurs poursuit de ses
aboiements, je souffre de votre mal et je vous plains de tout ce qui me reste de
pitié ! Moi aussi je voudrais bâtir un pont sur la mer et
paver les flots ; j’ai rêvé de brûler des villes
pour illuminer mes fêtes ; j’ai souhaité
d’être femme pour connaître de nouvelles voluptés.
– Ta maison dorée, ô Néron ! n’est
qu’une étable fangeuse à côté du palais que je
me suis élevé ; ma garde-robe est mieux montée que la
tienne, Héliogabale, et bien autrement splendide. – Mes cirques
sont plus rugissants et plus sanglants que les vôtres, mes parfums plus
âcres et plus pénétrants, mes esclaves plus nombreux et
mieux faits ; j’ai aussi attelé à mon char des
courtisanes nues, j’ai marché sur les hommes d’un talon aussi
dédaigneux que vous. – Colosses du monde antique, il bat sous mes
faibles côtés un cœur aussi grand que le vôtre, et,
à votre place, ce que vous avez fait je l’aurais fait et
peut-être davantage. Que de Babels j’ai entassées les unes
sur les autres pour atteindre le ciel, souffleter les étoiles et cracher
de là sur la création ! Pourquoi donc ne suis-je pas Dieu,
– puisque je ne puis être homme ?
Oh ! je crois qu’il faudra
cent mille siècles de néant pour me reposer de la fatigue de ces
vingt années de vie -Dieu du ciel, quelle pierre roulerez-vous sur
moi ? dans quelle ombre me plongerez-vous ? à quel
Léthé me ferez-vous boire ? sous quelle montagne
enterrerez-vous le Titan ? Suis-je destiné à souffler un
volcan par ma bouche et à faire des tremblements de terre en me changeant
de côté ?
Quand je pense à cela, que je
suis né d’une mère si douce, si résignée, de
goûts et de mœurs si simples, je suis tout surpris de ne pas avoir
fait éclater son ventre quand elle me portait. Comment se fait-il
qu’aucune de ses pensées, calmes et pures, n’ait passé
dans mon corps avec le sang qu’elle m’a transmis ? et pourquoi
faut-il que je ne sois fils que de sa chair et non de son esprit ? La
colombe a fait un tigre qui voudrait pour proie à ses griffes la
création tout entière.
J’ai vécu dans le milieu le plus calme et le
plus chaste. Il est difficile de rêver une existence
enchâssée aussi purement que la mienne. Mes années se sont
écoulées, à l’ombre du fauteuil maternel, avec les
petites sœurs et le chien de la maison. Je n’ai vu autour de moi que
de bonnes têtes douces et tranquilles de vieux domestiques blanchis
à notre service et en quelque sorte héréditaires, de
parents ou d’amis graves et sentencieux, vêtus de noir, qui posaient
leurs gants l’un après l’autre sur le bord de leur
chapeau ; quelques tantes d’un certain âge, grassouillettes,
proprettes, discrètes, avec du linge éblouissant, des jupes
grises, des mitaines de filet, et les mains sur la ceinture comme des personnes
qui sont de religion ; des meubles sévères
jusqu’à la tristesse, des boiseries de chêne nu, des tentures
de cuir, tout un intérieur d’une couleur sobre et
étouffée, comme en ont fait certains maîtres flamands.
– Le jardin était humide et sombre ; le buis qui en dessinait
les compartiments, le lierre qui recouvrait les murs et quelques sapins aux bras
pelés étaient chargés d’y représenter de la
verdure et y réussissaient assez mal ; la maison de briques, avec un
toit très haut, quoique spacieuse et en bon état, avait quelque
chose de morne et d’assoupi. – Certes, rien n’était
propre à une vie séparée, austère et
mélancolique, comme une pareille habitation. Il semblait impossible que
tous les enfants élevés dans une telle maison ne finissent pas par
se faire prêtres ou religieuses : eh bien ! dans cette
atmosphère de pureté et de repos, sous cette ombre et ce
recueillement, je me pourrissais petit à petit, et sans qu’il en
parût rien, comme une nèfle sur la paille. Au sein de cette famille
honnête, pieuse, sainte, j’étais parvenu à un
degré de dépravation horrible. – Ce n’était pas
le contact du monde, puisque je ne l’avais pas vu ; ni le feu des
passions, puisque je transissais sous la sueur glacée qui suintait de ces
braves murailles. – Le ver ne s’était pas traîné
du cœur d’un autre fruit à mon cœur. Il était
éclos de lui-même au plus plein de ma pulpe qu’il avait
rongée et sillonnée en tous sens : en dehors rien ne
paraissait et ne m’avertissait que je fusse gâté. Je
n’avais ni tache ni piqûre ; mais j’étais tout
creux par dedans, et il ne me restait qu’une mince pellicule, brillamment
colorée, que le moindre choc eût crevée. –
N’est-ce pas là une chose inexplicable qu’un enfant né
de parents vertueux, élevé avec soin et discrétion, tenu
loin de toute chose mauvaise, se pervertisse tout seul à un tel point, et
arrive où j’en suis arrivé ? Je suis sûr
qu’en remontant jusqu’à là sixième
génération, on ne retrouverait pas parmi mes ancêtres un
seul atome pareil à ceux dont je suis formé. Je ne suis pas de ma
famille ; je ne suis pas une branche de ce noble tronc, mais un champignon
vénéneux poussé par quelque lourde nuit d’orage entre
ses racines moussues ; et pourtant personne n’a eu plus
d’aspirations et d’élans vers le beau que moi, personne
n’a essayé plus opiniâtrement de déployer ses
ailes ; mais chaque tentative a rendu ma chute plus profonde, et ce qui
devait me sauver m’a perdu.
La solitude
m’est plus mauvaise que le monde, quoique je désire plus la
première que le second. – Tout ce qui m’enlève
à moi-même m’est salutaire : la société
m’ennuie, mais m’arrache forcément à cette
rêverie creuse dont je monte et je descends la spirale, le front
penché et les bras en croix. – Aussi, depuis que le
tête-à-tête est rompu, et qu’il y a du monde ici avec
lequel je suis forcé de me contraindre un peu, je suis moins sujet
à me laisser aller à mes humeurs noires, et je suis moins
travaillé de ces désirs démesurés qui me fondent sur
le cœur comme une nuée de vautours dès que je reste un moment
inoccupé. Il y a quelques femmes assez jolies et un ou deux jeunes gens
assez aimables et fort gais ; mais, dans tout cet essaim provincial, ce qui
me charme le plus est un jeune cavalier qui est arrivé depuis deux ou
trois jours ; – il m’a plu tout d’abord, et je l’ai
pris en affection, rien qu’à le voir descendre de son cheval. Il
est impossible d’avoir meilleure grâce ; il n’est pas
très grand, mais il est svelte et bien pris dans sa taille ; il a
quelque chose de moelleux et d’onduleux dans la démarche et dans
les gestes, qui est on ne peut plus agréable ; bien des femmes lui
envieraient sa main et son pied. Le seul défaut qu’il ait,
c’est d’être trop beau et d’avoir des traits trop
délicats pour un homme. Il est muni d’une paire d’yeux les
plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une expression
indéfinissable et dont il est difficile de soutenir le regard ;
mais, comme il est fort jeune et n’a pas d’apparence de barbe, la
mollesse et la perfection du bas de sa figure tempèrent un peu la
vivacité de ses prunelles d’aigle ; ses cheveux bruns et
lustrés flottent sur son cou en grosses boucles, et donnent à sa
tête un caractère particulier. – Voilà donc enfin un
des types de beauté que je rêvais réalisé et marchant
devant moi ! Quel dommage que ce soit un homme, ou quel dommage que je ne
sois pas une femme ! – Cet Adonis, qui, à sa belle figure,
joint un esprit très vif et très étendu, jouit encore de ce
privilège d’avoir à mettre au service de ses bons mots et de
ses plaisanteries une voix d’un timbre argentin et mordant qu’il est
difficile d’entendre sans être ému. – Il est vraiment
parfait. – Il parait qu’il partage mes goûts pour les belles
choses, car ses habits sont très riches et très recherchés,
son cheval très fringant et de race ; et, pour que tout fût
complet et assorti, il avait derrière lui, monté sur un petit
cheval, un page de quatorze à quinze ans, blond, rose, joli comme un
séraphin, qui dormait à moitié, et était si
fatigué de la course qu’il venait de faire que son maître a
été obligé de l’enlever de sa selle et de
l’emporter dans ses bras jusqu’à sa chambre. Rosette lui a
fait beaucoup d’accueil, et je pense qu’elle a formé le
dessein de s’en servir pour éveiller ma jalousie et faire sortir
ainsi le peu de flamme qui dort sous les cendres de ma passion éteinte.
– Tout redoutable cependant que soit un pareil rival, je suis peu
disposé à en être jaloux, et je me sens tellement
entraîné vers lui que je me désisterais assez volontiers de
mon amour pour avoir son amitié.
Chapitre
6
En cet endroit, si le débonnaire
lecteur veut bien nous le permettre, nous allons pour quelque temps abandonner
à ses rêveries le digne personnage qui, jusqu’ici, a
occupé la scène à lui tout seul et parlé pour son
propre compte, et rentrer dans la forme ordinaire du roman, sans toutefois nous
interdire de prendre par la suite la forme dramatique, s’il en est besoin,
et en nous réservant le droit de puiser encore dans cette espèce
de confession épistolaire que le susdit jeune homme adressait à
son ami, persuadé que, si pénétrant et si plein de
sagacité que nous soyons, nous devons assurément en savoir
là-dessus moins long que lui-même.
...Le petit page était tellement harassé
qu’il dormait sur les bras de son maître et que sa petite tête
toute déchevelée allait et venait comme s’il eût
été mort. Il y avait assez loin du perron à la chambre que
l’on avait désignée pour être celle du nouvel
arrivant, et le domestique qui le précédait s’offrit
à porter l’enfant à son tour ; mais le jeune cavalier,
pour qui, du reste, ce fardeau semblait n’être qu’une plume,
le remercia et ne voulut pas s’en dessaisir : il le déposa sur
le canapé tout doucement et en prenant mille précautions pour ne
pas le réveiller ; une mère n’eût pas mieux fait.
Quand le domestique se fut retiré et que la porte fut fermée, il
se mit à genoux devant lui et essaya de lui tirer ses bottines ;
mais ses petits pieds gonflés et endoloris rendaient cette
opération assez difficile, et le joli dormeur poussait de temps en temps
quelques soupirs vagues et inarticulés, comme une personne qui va se
réveiller ; alors le jeune cavalier s’arrêtait et
attendait que le sommeil l’eût repris. Les bottines
cédèrent enfin, c’était le plus important ; les
bas firent peu de résistance. – Cette opération
achevée, le maître prit les deux pieds de l’enfant, et les
posa l’un à côté de l’autre sur le velours du
sofa ; c’étaient bien les deux plus adorables pieds du monde,
pas plus grands que cela, blancs comme de l’ivoire neuf et un peu
rosés par la pression de la chaussure où ils étaient en
prison depuis dix-sept heures, des pieds trop petits pour une femme, et qui
semblaient n’avoir jamais marché ; ce qu’on voyait de la
jambe était rond, potelé, poli, transparent et veiné, et de
la plus exquise délicatesse ; – une jambe digne du pied.
Le jeune homme, toujours à
genoux, contemplait ces deux petits pieds avec une attention amoureusement
admirative ; il se pencha, prit le gauche et le baisa, et puis le droit et
le baisa aussi ; et puis, de baisers en baisers, il remonta le long de la
jambe jusqu’à l’endroit où l’étoffe
commençait. – Le page souleva un peu sa longue paupière, et
laissa tomber sur son maître un regard bienveillant et assoupi, où
ne perçait aucune surprise. – Ma ceinture me gêne, dit-il en
passant son doigt sous le ruban, et il se rendormit. – Le maître
déboucla la ceinture, releva la tête du page avec un coussin ?
et touchant ses pieds qui étaient devenus un peu froids, de
brûlants qu’ils étaient, il les enveloppa soigneusement dans
son manteau, prit un fauteuil, et s’assit au plus près du sofa.
Deux heures se passèrent ainsi, le jeune homme regardant dormir
l’enfant et suivant sur son front les ombres de ses rêves. Le seul
bruit qu’on entendit par la chambre était sa respiration
régulière et le tic-tac de la pendule.
C’était un tableau
assurément fort gracieux. – Il y avait dans l’opposition de
ces deux genres de beauté un moyen d’effet dont un peintre habile
eût tiré bon parti. – Le maître était beau comme
une femme, – le page beau comme une jeune fille. – Cette tête
ronde et rose, ainsi posée dans ses cheveux, avait l’air
d’une pêche sous ses feuilles ; elle en avait la
fraîcheur et le velouté, quoique la fatigue de la route lui
eût enlevé quelque peu de son éclat habituel ; la
bouche mi-ouverte laissait apercevoir de petites dents d’un blanc laiteux,
et sous ses tempes pleines et luisantes s’entre-croisait un réseau
de veines azurées ; les cils de ses yeux, pareils à ces fils
d’or qui s’épanouissent dans les missels autour de la
tête des vierges, lui venaient presque au milieu des joues ; ses
cheveux longs et soyeux tenaient à la fois de l’or et de
l’argent, – or dans l’ombre, argent dans la
lumière ; son cou était en même temps gras et
frêle, et n’avait rien du sexe indiqué par ses habits ;
deux ou trois boutons du justaucorps, défauts pour faciliter la
respiration, permettaient d’entrevoir, par l’hiatus d’une
chemise de fine toile de Hollande, un losange de chair potelée et
rebondie d’une admirable blancheur, et le commencement d’une
certaine ligne ronde difficile à expliquer sur la poitrine d’un
jeune garçon ; en y regardant bien, on eût peut-être
trouvé aussi que ses hanches étaient un peu trop
développées. – Le lecteur en pensera ce qu’il
voudra ; ce sont de simples conjectures que nous lui proposons : nous
n’en savons pas là-dessus plus que lui, mais nous espérons
en apprendre davantage dans quelque temps, et nous lui promettons de le tenir
fidèlement au courant de nos découvertes. – Que le lecteur,
s’il a la vue moins basse que nous, enfonce son regard sous la dentelle de
cette chemise et décide en conscience si ce contour est trop ou trop peu
saillant ; mais nous l’avertissons que les rideaux sont tirés,
et qu’il règne dans la chambre un demi-jour peu favorable à
ces sortes d’investigations.
Le cavalier était pâle,
mais d’une pâleur dorée, pleine de force et de vie ; ses
prunelles nageaient sur un cristallin humide et bleu ; son nez droit et
mince donnait à son profil une fierté et une vigueur
merveilleuses, et la chair en était si fine que, sur le bord du contour,
elle laissait transpercer la lumière ; sa bouche avait le sourire le
plus doux à de certains moments, mais d’ordinaire elle était
arquée à ses coins, comme quelques-unes de ces têtes
qu’on voit dans les tableaux des vieux maîtres italiens,
plutôt en dedans qu’en dehors ; ce qui lui donnait quelque
chose d’adorablement dédaigneux, une
smorfia on ne peut
plus piquante, un air de bouderie enfantine et de mauvaise humeur très
singulier et très charmant.
Quels étaient les liens qui unissaient le
maître au page et le page au maître ? Assurément il y
avait entre eux plus que l’affection qui peut exister entre le
maître et le domestique. Étaient-ce deux amis ou deux
frères ? – Alors, pourquoi ce travestissement ? –
Il eût été cependant difficile de croire à quiconque
eût vu la scène que nous venons de décrire que ces deux
personnages n’étaient en vérité que ce qu’ils
paraissaient être.
– Ce cher ange, comme il dort ! dit à voix
basse le jeune homme ; je crois qu’il n’avait jamais tant fait
de chemin de sa vie. Vingt lieues à cheval, lui qui est si
délicat ! j’ai peur qu’il ne soit malade de fatigue.
Mais non, cela ne sera rien ; demain il n’y paraîtra
plus ; il aura repris ses belles couleurs, et sera plus frais qu’une
rose après la pluie. – Est-il beau comme cela ! Si je ne
craignais de l’éveiller, je le mangerais de caresses. Quelle
adorable fossette il a au menton ! quelle finesse et quelle blancheur de
peau ! – Dors bien, cher trésor. – Ah ! je suis
vraiment jaloux de ta mère et je voudrais t’avoir fait. – Il
n’est pas malade ? Non ; – sa respiration est
réglée, et il ne bouge pas. – Mais je crois qu’on a
frappé...
En effet, on avait frappé deux
petits coups aussi doucement que possible sur le panneau de la porte.
Le jeune homme se leva, et, craignant de s’être
trompé, attendit, pour ouvrir, que l’on heurtât de nouveau.
– Deux autres coups, un peu plus accentués, se firent entendre de
nouveau, et une douce voix de femme dit sur un ton très bas :
– C’est moi, Théodore.
Théodore ouvrit, mais avec moins de vivacité
qu’un jeune homme n’en met à ouvrir à une femme dont
la voix est douce, et qui est venue gratter mystérieusement à
votre huis vers la tombée du jour. – Le battant
entrebâillé donna passage, devinez à qui ? à la
maîtresse du perplexe d’Albert, à la princesse Rosette en
personne, plus rose que son nom, et les seins aussi émus que les eut
jamais femme qui soit entrée le soir dans la chambre d’un beau
cavalier.
– Théodore ! dit Rosette.
Théodore leva le doigt et le posa sur sa lèvre
de manière à figurer la statue du silence, et, lui montrant
l’enfant qui dormait, il la fit passer dans la pièce voisine.
– Théodore, reprit Rosette qui semblait trouver
des douceurs singulières à répéter ce nom, et
chercher en même temps à rallier ses idées, –
Théodore, continua-t-elle sans quitter la main que le jeune homme lui
avait présentée pour la conduire à son fauteuil, –
vous nous êtes donc enfin revenu ? Qu’avez-vous fait tout ce
temps ? où êtes-vous allé ? – Savez-vous
qu’il y a six mois que je ne vous ai vu ? Ah ! Théodore,
cela n’est pas bien ; on doit aux gens qui nous aiment, même
quand on ne les aime pas, quelques égards et quelque pitié.
THEODORE. – Ce que j’ai
fait ? – Je ne sais. – J’ai été et je suis
venu, j’ai dormi et j’ai veillé, j’ai chanté et
j’ai pleuré, j’ai eu faim et soif, j’ai eu trop chaud
et trop froid, je me suis ennuyé, j’ai de l’argent de moins
et six mois de plus, j’ai vécu, voilà tout. – Et vous,
qu’avez-vous fait ?
ROSETTE. – Je vous ai aimé.
THEODORE. – Vous n’avez fait que
cela ?
ROSETTE. – Oui, absolument. J’ai mal
employé mon temps, n’est-ce pas ?
THEODORE. – Vous auriez pu l’employer mieux, ma
pauvre Rosette ; par exemple, à aimer quelqu’un qui pût
vous rendre votre amour.
ROSETTE. – Je suis désintéressée
en amour comme en tout. – Je ne prête pas de l’amour à
usure ; c’est un pur don que je fais.
THEODORE. – Vous avez là une vertu bien rare,
et qui ne peut naître que dans une âme choisie. J’ai
désiré bien souvent pouvoir vous aimer, du moins comme vous le
voudriez ; mais il y a entre nous un obstacle insurmontable, et que je ne
puis vous dire – Avez-vous eu un autre amant depuis que je vous ai
quittée ?
ROSETTE. – J’en ai eu un que
j’ai encore.
THEODORE. – Quelle espèce d’homme
est-ce ?
ROSETTE. – Un poète.
THEODORE. – Diable ! quel est ce poète, et
qu’a-t-il fait ?
ROSETTE. – Je ne sais trop, une manière de
volume que personne ne connaît, et que j’ai essayé de lire un
soir.
THEODORE. – Ainsi donc vous avez pour amant un
poète inédit. – Cela doit être curieux. – A-t-il
des trous au coude, du linge sale et des bas en vis de pressoir ?
ROSETTE. – Non ; il se met assez bien, se lave
les mains, et n’a pas de tache d’encre au bout du nez. C’est
un ami de C*** ; je l’ai rencontré chez madame de
Thémines, vous savez, une grande femme qui fait l’enfant et se
donne de petits airs d’innocence.
THEODORE. – Et peut-on savoir le nom de ce glorieux
personnage ?
ROSETTE. – Oh ! mon Dieu, oui ! il se nomme
le chevalier d’Albert !
THEODORE. – Le chevalier d’Albert ! il me
semble que c’est un jeune homme qui était sur le balcon quand je
suis descendu de cheval.
ROSETTE. – Précisément.
THEODORE. – Et qui m’a regardé avec tant
d’attention.
ROSETTE. – Lui-même.
THEODORE. – Il est assez bien. – Et il ne
m’a pas fait oublier ?
ROSETTE. – Non. Vous
n’êtes pas malheureusement de ceux qu’on oublie.
THEODORE. – Il vous aime fort sans doute ?
ROSETTE. – Je ne sais trop. – Il y a des moments
où l’on croirait qu’il m’aime beaucoup ; mais au
fond il ne m’aime pas, et il n’est pas loin de me haïr, car il
m’en veut de ce qu’il ne peut m’aimer. – Il a fait comme
plusieurs autres plus expérimentés que lui ; il a pris un
goût vif pour de la passion, et s’est trouvé tout surpris et
tout désappointé quand son désir a été
assouvi. – C’est une erreur que, parce que l’on a
couché ensemble, on se doit réciproquement adorer.
THEODORE. – Et que comptez-vous faire de ce susdit
amoureux qui ne l’est pas ?
ROSETTE. – Ce qu’on fait des anciens quartiers
de lune ou des modes de l’an passé. – Il n’est pas
assez fort pour me quitter le premier, et, quoiqu’il ne m’aime pas
dans le sens véritable du mot, il tient à moi par une habitude de
plaisir, et ce sont celles-là qui sont les plus difficiles à
rompre. – Si je ne l’aide pas, il est capable de s’ennuyer
consciencieusement avec moi jusqu’au jour du jugement dernier, et
même au-delà ; car il a en lui le germe de toutes les nobles
qualités ; et les fleurs de son âme ne demandent
qu’à s’épanouir au soleil de l’éternel
amour. – Réellement, je suis fâchée de n’avoir
pas été le rayon pour lui. – De tous mes amants que je
n’ai pas aimés, c’est celui que j’aime le plus ;
– et, si je n’étais aussi bonne que je le suis, je ne lui
rendrais pas sa liberté, et je le garderais encore. – C’est
ce que je ne ferai pas ; – j’achève en ce moment-ci de
l’user.
THEODORE. – Combien cela
durera-t-il ?
ROSETTE. – Quinze jours, trois semaines, mais à
coup sûr moins que cela n’eût duré si vous
n’étiez pas venu. – Je sais que je ne serai jamais votre
maîtresse. – Il y a, dites-vous, pour cela une raison inconnue
à laquelle je me rendrais s’il vous était permis de me la
révéler. Ainsi donc toute espérance de ce côté
me doit être interdite, et cependant je ne puis me résoudre
à être la maîtresse d’un autre quand vous êtes
là : il me semble que c’est une profanation, et que je
n’ai plus le droit de vous aimer.
THEODORE. – Gardez celui-ci pour l’amour de
moi.
ROSETTE – Si cela vous fait plaisir, je le ferai.
– Ah ! si vous avez pu être à moi, combien ma vie
eût été différente de ce qu’elle a
été ! – Le monde a une bien fausse idée de moi,
et j’aurai passé sans que nul se soit douté de ce que
j’étais, – excepté vous, Théodore, le seul qui
m’ayez comprise, et qui m’ayez été cruel. – Je
n’ai jamais désiré que vous pour amant, et je ne vous ai pas
eu. – Si vous m’aviez aimée, ô Théodore !
j’aurais été vertueuse et chaste, j’aurais
été digne de vous : au lieu de cela, je laisserai (si
quelqu’un se souvient de moi) la réputation d’une femme
galante, d’une espèce de courtisane qui n’avait de
différent de celle du ruisseau que le rang et la fortune. –
J’étais née avec les plus hautes inclinations ; mais
rien ne déprave comme de ne pas être aimée. – Beaucoup
me méprisent qui ne savent pas ce qu’il m’a fallu souffrir
pour arriver où j’en suis. – Étant sûre de ne
jamais appartenir à celui que je préférais entre tous, je
me suis laissée aller au courant, je n’ai pas pris la peine de
défendre un corps qui ne pouvait être à vous. – Pour
mon cœur, personne ne l’a eu et ne l’aura jamais. – Il
est à vous, quoique vous l’ayez brisé ; – et,
différente de la plupart des femmes qui se croient honnêtes, pourvu
qu’elles n’aient pas passé d’un lit dans un autre,
quoique j’aie prostitué ma chair, j’ai toujours
été fidèle d’âme et de cœur à votre
pensée. – Au moins, j’aurai fait quelques heureux,
j’aurai envoyé danser autour de quelques chevets de blanches
illusions. J’ai trompé innocemment plus d’un noble
cœur ; j’ai été si misérable
d’être rebutée par vous que j’ai toujours
été épouvantée à l’idée de faire
subir un pareil supplice à quelqu’un. – C’est le seul
motif de bien des aventures qu’on a attribuées à un pur
esprit de libertinage ! – Moi ! du libertinage ! Ô
monde ! – Si vous saviez, Théodore, combien il est
profondément douloureux de sentir qu’on a manqué sa vie, que
l’on a passé à côté de son bonheur, de voir que
tout le monde se méprend sur votre compte et qu’il est impossible
de faire changer l’opinion qu’on a de vous, que vos plus belles
qualités sont tournées en défaut, vos plus pures essences
en noirs poisons, qu’il n’a transpiré de vous que ce que vous
aviez de mauvais ; d’avoir trouvé les portes toujours ouvertes
pour vos vices et toujours fermées pour vos vertus, et de n’avoir
pu amener à bien, parmi tant de ciguës et d’aconits, un seul
lis ou une seule rose ! vous ne savez pas cela, Théodore.
THEODORE. –
Hélas ! hélas ! ce que vous dites là, Rosette,
est l’histoire de tout le monde ; la meilleure partie de nous est
celle qui reste en nous, et que nous ne pouvons produire. – Les
poètes sont ainsi. – Leur plus beau poème est celui
qu’ils n’ont pas écrit ; ils emportent plus de
poèmes dans la bière qu’ils n’en laissent dans leur
bibliothèque.
ROSETTE. – J’emporterai mon poème avec
moi.
THEODORE. – Et moi, le mien. – Qui n’en a
fait un dans sa vie ? qui est assez heureux ou assez malheureux pour
n’avoir pas composé le sien dans sa tête ou dans son
cœur ? – Des bourreaux en ont peut-être fait qui sont tout
humides des pleurs de la plus douce sensibilité ; des poètes
en ont peut-être fait aussi qui eussent convenu à des bourreaux,
tant ils sont rouges et monstrueux.
ROSETTE. – Oui. – On pourrait mettre des roses
blanches sur ma tombe. – J’ai eu dix amants, – mais je suis
vierge, et mourrai vierge. Bien des vierges, sur les fosses desquelles il neige
à perpétuité du jasmin et des fleurs d’oranger,
étaient de véritables Messalines.
THEODORE. – Je sais ce que vous
valez, Rosette.
ROSETTE. – Vous seul au monde avez vu ce que je
suis ; car vous m’avez vue sous le coup d’un amour bien vrai et
bien profond, puisqu’il est sans espoir ; et qui n’a pas vu une
femme amoureuse ne peut pas dire ce qu’elle est ; c’est ce qui
me console dans mes amertumes.
THEODORE. – Et que pense de vous ce jeune homme qui,
aux yeux du monde, est aujourd’hui votre amant ?
ROSETTE. – La pensée d’un amant est un
gouffre plus profond que la baie de Portugal, et il est bien difficile de dire
ce qu’il y a au fond d’un homme ; la sonde serait
attachée à une corde de cent mille toises de longueur, et on la
déviderait jusqu’au bout, qu’elle filerait toujours sans rien
rencontrer qui l’arrêtât. Cependant j’ai touché
quelquefois le fond de celui-ci en quelques endroits, et le plomb a
rapporté tantôt de la boue, tantôt de beaux coquillages, mais
le plus souvent de la boue et des débris de coraux mêlés
ensemble. – Quant à son opinion sur moi, elle a beaucoup
varié ; il a commencé d’abord par où les autres
finissent, il m’a méprisée ; les jeunes gens qui ont
l’imagination vive sont sujets à cela. – Il y a toujours une
chute énorme dans le premier pas qu’ils font, et le passage de leur
chimère à la réalité ne peut se faire sans secousse.
– Il me méprisait, et je l’amusais ; maintenant il
m’estime, et je l’ennuie. – Aux premiers jours de notre
liaison, il n’a vu dans moi que le côté banal, et je pense
que la certitude de ne pas éprouver de résistance était
pour beaucoup dans sa détermination. Il paraissait extrêmement
empressé d’avoir une affaire, et je crus d’abord que
c’était une de ces plénitudes de cœur qui ne cherchent
qu’à déborder, un de ces amours vagues que l’on a dans
le mois de mai de la jeunesse, et qui font qu’à défaut de
femmes on entourerait les troncs d’arbres avec ses bras, et qu’on
embrasserait les fleurs et le gazon des prairies. – Mais ce
n’était pas cela ; – il ne passait à travers moi
que pour arriver à autre chose. J’étais un chemin pour lui,
et non un but. – Sous les fraîches apparences de ses vingt ans, sous
le premier duvet de l’adolescence, il cachait une corruption profonde. Il
était piqué au cœur ; – c’était un
fruit qui ne renfermait que de la cendre. Dans ce corps jeune et vigoureux
s’agitait une âme aussi vieille que Saturne, – une âme
aussi incurablement malheureuse qu’il en fut jamais. – Je vous
avoue, Théodore, que je fus effrayé et que le vertige faillit me
prendre en me penchant sur les noires profondeurs de cette existence. –
Vos douleurs et les miennes ne sont rien, comparées à
celles-là. – Si je l’avais plus aimé, je
l’aurais tué. – Quelque chose l’attire et
l’appelle invinciblement qui n’est pas de ce monde ni en ce monde,
et il ne peut avoir de repos ni jour ni nuit ; et, comme
l’héliotrope dans une cave, il se tord pour se tourner vers le
soleil qu’il ne voit pas. – C’est un de ces hommes dont
l’âme n’a pas été trempée assez
complètement dans les eaux du Léthé avant
d’être liée à son corps, et qui garde du ciel dont
elle vient des réminiscences d’éternelle beauté qui
la travaillent et la tourmentent, qui se souvient qu’elle a eu des ailes,
et qui n’a plus que des pieds. – Si j’étais Dieu, je
priverais de poésie pendant deux éternités l’ange
coupable d’une pareille négligence. – Au lieu d’avoir
à bâtir un château de cartes brillamment coloriées
pour abriter pendant un printemps une blonde et jeune fantaisie, il fallait
élever une tour plus haute que les huit temples superposés de
Bélus. – Je n’étais pas de force, je fis semblant de
ne pas l’avoir compris, et je le laissai ramper sur ses ailes et chercher
un sommet d’où il pût s’élancer dans
l’espace immense. – Il croit que je n’ai rien aperçu de
tout cela, parce que je me suis prêtée à tous ses caprices
sans avoir l’air d’en soupçonner le but. – J’ai
voulu, ne pouvant le guérir, et j’espère qu’il
m’en sera un jour tenu compte devant Dieu, lui donner au moins ce bonheur
de croire qu’il avait été passionnément aimé.
Il m’inspirait assez de pitié et d’intérêt pour
aisément pouvoir prendre avec lui un ton et des manières assez
tendres pour lui faire illusion. J’ai joué mon rôle en
comédienne consommée ; j’ai été
enjouée et mélancolique, sensible et voluptueuse ; j’ai
feint des inquiétudes et des jalousies ; j’ai versé de
fausses larmes, et j’ai appelé sur mes lèvres des essaims de
sourires composés. – J’ai paré ce mannequin
d’amour des plus brillantes étoffes ; je l’ai fait
promener dans les allées de mes parcs ; j’ai invité
tous mes oiseaux à chanter sur son passage, et toutes mes fleurs dahlias
et daturas à le saluer en inclinant la tête ; je lui ai fait
traverser mon lac sur le dos argenté de mon cygne chéri ; je
me suis cachée dedans, et je lui ai prêté ma voix, mon
esprit, ma beauté, ma jeunesse, et je lui ai donné une apparence
si séduisante que la réalité ne valait pas mon mensonge.
Quand le temps sera venu de briser en éclats cette creuse statue, je le
ferai de manière à ce qu’il croie que tout le tort est de
mon côté et à lui en épargner le remords. –
C’est moi qui donnerai le coup d’épinglé par où
doit s’échapper le vent dont ce ballon est plein. –
N’est-ce pas là une sainte prostitution et une honorable
tromperie ? J’ai dans une urne de cristal quelques larmes que
j’ai recueillies au moment où elles allaient tomber. –
Voilà mon écrin et mes diamants, et je les présenterai
à l’ange qui me viendra prendre pour m’emmener à
Dieu.
THEODORE.
– Ce sont les plus beaux qui puissent briller au cou d’une femme.
Les parures d’une reine ne valent pas celles-là. – Pour moi,
je pense que la liqueur que Madeleine versa sur les pieds du Christ était
faite des anciens pleurs de ceux qu’elle avait consolés, et je
pense aussi que c’est de pareilles larmes qu’est semé le
chemin de saint Jacques, et non, comme on l’a prétendu, des gouttes
de lait de Junon. – Qui fera donc pour vous ce que vous avez fait pour
lui ?
ROSETTE. – Personne,
hélas ! puisque vous ne le pouvez.
THEODORE. – Ô chère âme ! que
ne le puis-je ! – Mais ne perdez pas l’espoir. – Vous
êtes belle et bien jeune encore. – Vous avez bien des allées
de tilleuls et d’acacias en fleurs à parcourir avant
d’arriver à cette route humide, bordée de buis et
d’arbres sans feuilles, qui conduit du tombeau de porphyre où
l’on enterrera vos belles années mortes au tombeau de pierre brute
et couverte de mousse où l’on se hâtera de pousser le reste
de ce qui fut vous et les spectres ridés et branlants des jours de votre
vieillesse. Il vous reste beaucoup à gravir de la montagne de la vie, et
de longtemps vous ne parviendrez à la zone où se trouve la neige.
Vous n’en êtes qu’à la région des plantes
aromatiques, des cascades limpides où l’iris suspend ses arches
tricolores, des beaux chênes verts et des mélèzes
parfumés. Montez encore quelque peu, et de là, dans
l’horizon plus large qui se déploiera à vos pieds, vous
verrez peut-être s’élever la fumée bleuâtre du
toit où dort celui qui vous aimera. Il ne faut pas, dès
l’abord, désespérer de sa vie, il s’ouvre, comme cela,
dans notre destinée, des perspectives à quoi nous ne nous
attendions plus. – L’homme, dans la vie, m’a souvent fait
penser à un pèlerin qui suit l’escalier en colimaçon
d’une tour gothique. Le long serpent de granit tord dans
l’obscurité ses anneaux dont chaque écaille est une marche.
Après quelques circonvolutions, le peu de jour qui venait de la porte
s’est éteint. L’ombre des maisons qu’on n’a pas
encore dépassées ne permet pas aux soupiraux de laisser entrer le
soleil : les murs sont noirs, suintants ; on a plutôt
l’air de descendre dans un cachot d’où l’on ne doit
jamais sortir que de monter à cette tourelle qui, d’en bas, vous
paraissait si svelte et si élancée, et couverte de dentelles et de
broderies, comme si elle allait partir pour le bal. – On hésite si
l’on doit aller plus haut, tant ces moites ténèbres
pèsent lourdement sur votre front. – L’escalier tourne encore
quelquefois, et des lucarnes plus fréquentes découpent leurs
trèfles d’or sur le mur opposé. On commence à voir
les pignons dentelés des maisons, les sculptures des entablements, les
formes bizarres des cheminées ; quelques pas de plus, et
l’œil plane sur la ville entière ; c’est une
forêt d’aiguilles, de flèches et de tours qui se
hérissent de toutes parts, dentelées, tailladées,
évidées, frappées à l’emporte-pièce et
laissant transparaître le jour par leurs mille découpures. –
Les dômes et les coupoles s’arrondissent comme les mamelles de
quelque géante ou des crânes de Titans. Les îlots de maisons
et de palais se détachent par tranches ombrées ou lumineuses.
Quelques marches encore, et vous serez sur la plate-forme ; et alors vous
verrez, au-delà de l’enceinte de la ville, verdoyer les cultures,
bleuir les collines et blanchir les voiles sur le ruban moiré du fleuve.
Un jour éblouissant vous inonde, et les hirondelles passent et repassent
auprès de vous en poussant de petits cris joyeux. Le son lointain de la
cité vous arrive comme un murmure amical ou le bourdonnement d’une
ruche d’abeilles ; tous les clochers égrènent dans les
airs leurs colliers de perles sonores ; les vents vous apportent les
senteurs de la forêt voisine et des fleurs de la montagne : ce
n’est que lumière, harmonie et parfum. Si vos pieds
s’étaient lassés, ou que le découragement vous
eût prise et que vous fussiez restée assise sur une marche
inférieure, ou que vous fussiez tout à fait redescendue, ce
spectacle eût été perdu pour vous. – Quelquefois
cependant la tour n’a qu’une seule ouverture au milieu ou en haut.
– La tour de votre vie est ainsi construite ; – alors il faut
un courage plus obstiné, une persévérance armée
d’ongles plus crochus pour s’accrocher, dans l’ombre, aux
saillies des pierres, et parvenir au trèfle resplendissant par où
la vue s’échappe sur la campagne ; ou bien les
meurtrières ont été remplies, ou l’on a oublié
d’en percer, et alors il faut aller jusqu’au faîte ; mais
plus on s’est élevé sans voir, plus l’horizon semble
immense, plus le plaisir et la surprise sont grands.
ROSETTE –
Ô Théodore, Dieu veuille que je parvienne bientôt à
l’endroit où est la fenêtre ! Voilà bien assez
longtemps que je suis la spirale à travers la nuit la plus
profonde ; mais j’ai peur que l’ouverture n’ait
été maçonnée et qu’il ne faille gravir
jusqu’au sommet ; et si cet escalier aux marches innombrables
n’aboutissait qu’à une porte murée ou à une
voûte de pierres de taille ?
THEODORE. – Ne dites pas cela,
Rosette ; ne le pensez pas. – Quel architecte construirait un
escalier qui n’aboutirait à rien ? Pourquoi supposer le
paisible architecte du monde plus stupide et plus imprévoyant qu’un
architecte ordinaire ? – Dieu ne se trompe pas, et n’oublie
rien. On ne peut pas croire qu’il se soit amusé, pour vous faire
pièce, à vous enfermer dans un long tube de pierre sans issue et
sans ouverture. Pourquoi voulez-vous qu’il dispute à de pauvres
fourmis comme nous sommes leur misérable bonheur d’une minute, et
l’imperceptible grain de mil qui leur revient dans cette large
création ? – Il faudrait pour cela qu’il eût la
férocité d’un tigre ou d’un juge ; et, si nous
lui déplaisions tant, il n’aurait qu’à dire à
une comète de se détourner un peu de sa course et à nous
étrangler tous avec un crin de sa queue. – Comment diable
voulez-vous que Dieu se divertisse à nous enfiler un à un dans une
épingle d’or, comme faisait des mouches l’empereur
Domitien ? – Dieu n’est pas une portière ni un
marguillier, et, quoiqu’il soit vieux, il n’est pas encore
tombé en enfance. – Toutes ces petites méchancetés
sont au-dessous de lui, et il n’est pas assez niais pour faire de
l’esprit avec nous et nous jouer des tours. – Courage, Rosette,
courage ! Si vous êtes essoufflée, arrêtez-vous un peu
et reprenez haleine, et puis continuez votre ascension : vous n’avez
peut-être plus qu’une vingtaine de marches à gravir pour
arriver à l’embrasure d’où vous verrez votre
bonheur.
ROSETTE. – Jamais ! oh !
jamais ! et si je parviens au sommet de la tour, ce ne sera que pour
m’en précipiter.
THEODORE. – Chasse, ma pauvre affligée, ces
idées sinistres qui voltigent autour de toi comme des chauves-souris, et
jettent sur ton beau front l’ombre opaque de leurs ailes. Si tu veux que
je t’aime, sois heureuse, et ne pleure pas.
(Il l’attire doucement contre lui et
l’embrasse sur les yeux.)
ROSETTE. – Quel malheur pour moi de vous avoir
connu ! et pourtant, si la chose était à refaire, je voudrais
encore vous avoir connu. – Vos rigueurs m’ont été plus
douces que la passion des autres ; et, quoique vous m’ayez beaucoup
fait souffrir, tout ce que j’ai eu de plaisir m’est venu de
vous ; par vous, j’ai entrevu ce que j’aurais pu être.
Vous avez été un éclair de ma nuit, et vous avez
illuminé bien des endroits sombres de mon âme ; vous avez
ouvert dans ma vie des perspectives toutes nouvelles. – Je vous dois de
connaître l’amour, l’amour il est vrai ; mais il y a
à aimer sans être aimé un charme mélancolique et
profond, et il est beau de se ressouvenir de ceux qui nous oublient. –
C’est déjà un bonheur que de pouvoir aimer même quand
on est seul à aimer, et beaucoup meurent sans l’avoir eu, et
souvent les plus à plaindre ne sont pas ceux qui aiment.
THEODORE. – Ceux-là
souffrent et sentent leurs plaies, mais du moins ils vivent. Ils tiennent
à quelque chose ; ils ont un astre autour duquel ils gravitent, un
pôle auquel ils tendent ardemment. Ils ont quelque chose à
souhaiter ; ils se peuvent dire : Si je parviens là, si
j’ai cela, je serai heureux. Ils ont d’effroyables agonies, mais en
mourant ils peuvent au moins se dire : – Je meurs pour lui. –
Mourir ainsi, c’est renaître. – Les vrais, les seuls
irréparablement malheureux sont ceux dont la folle étreinte
embrasse l’univers entier, ceux qui veulent tout et ne veulent rien, et
que l’ange ou la fée qui descendrait et leur dirait
subitement : – Souhaitez une chose, et vous l’aurez, –
trouverait embarrassés et muets.
ROSETTE. – Si la fée venait, je sais bien ce
que je lui demanderais.
THEODORE. – Vous le savez, Rosette, et voilà en
quoi vous êtes plus heureuse que moi, car je ne le sais pas. Il
s’agite en moi beaucoup de désirs vagues qui se confondent
ensemble, et en enfantent d’autres qui les dévorent ensuite. Mes
désirs sont une nuée d’oiseaux qui tourbillonnent et
voltigent sans but ; le vôtre est un aigle qui a les yeux sur le
soleil, et que le manque d’air empêche de se soulever sur ses ailes
déployées. – Ah ! si je pouvais savoir ce que je
veux ; si l’idée qui me poursuit se dégageait nette et
précise du brouillard qui l’entoure ; si l’étoile
favorable ou fatale apparaissait au fond de mon ciel ; si la lueur que je
dois suivre venait à rayonner dans la nuit, feu follet perfide ou phare
hospitalier ; si ma colonne de feu marchait devant moi, fût-ce
à travers un désert sans manne et sans fontaines ; si je
savais où je vais, dussé-je n’aboutir qu’à un
précipice ! – j’aimerais mieux ces courses
insensées de chasseurs maudits, par les fondrières et les
halliers, que ce piétinement absurde et monotone. Vivre ainsi,
c’est faire un métier pareil à celui de ces chevaux qui, les
yeux bandés, tournent la roue de quelque puits, et font des milliers de
lieues sans rien voir et sans changer de place. – Il y a assez longtemps
que je tourne, et le seau devrait bien être remonté.
ROSETTE. – Vous avez avec
d’Albert beaucoup de points de ressemblance, et, quand vous parlez, il me
semble quelquefois que ce soit lui qui parle. – Je ne doute pas que,
lorsque vous le connaîtrez plus, vous ne vous attachiez beaucoup à
lui ; vous ne pouvez manquer de vous convenir. – Il est
travaillé, comme vous, de ces élans sans but ; il aime
immensément sans savoir quoi, il voudrait monter au ciel, car la terre
lui paraît un escabeau bon à peine pour un de ses pieds, et il a
plus d’orgueil que Lucifer avant sa chute.
THEODORE. – J’avais d’abord eu peur que ce
ne fût un de ces poètes comme il y en a tant, et qui ont
chassé la poésie de la terre, un de ces enfileurs de perles
fausses qui ne voient au monde que la dernière syllabe des mots, et qui,
lorsqu’ils ont fait rimer
ombre avec
sombre, flamme avec
âme, et
Dieu avec
lieu, se croisent consciencieusement
les bras et les jambes, et permettent aux sphères d’accomplir leur
révolution.
ROSETTE. – Il n’est point de ceux-là. Ses
vers sont au-dessous de lui, et ne le contiennent pas. On prendrait,
d’après ce qu’il a fait, une idée très fausse
de sa personne ; son véritable poème, c’est lui, et je
ne sais pas s’il en fera jamais d’autre. – Il a au fond de son
âme un sérail de belles idées qu’il entoure d’un
triple mur, et dont il est plus jaloux que jamais sultan ne le fut de ses
odalisques. – Il ne met dans ses vers que celles dont il ne se soucie pas
ou dont il est rebuté ; c’est la porte par où il les
chasse, et le monde n’a que ce dont il ne veut plus.
THEODORE. – Je conçois cette jalousie et cette
pudeur. – De même bien des gens ne conviennent de l’amour
qu’ils ont eu que lorsqu’ils ne l’ont plus, et de leurs
maîtresses que lorsqu’elles sont mortes.
ROSETTE. – L’on a tant de peine à
posséder quelque chose en propre dans ce monde ! tout flambeau
attire tant de papillons, tout trésor attire tant de voleurs !
– J’aime ces silencieux qui emportent leur idée dans leur
tombe et ne la veulent point livrer aux sales baisers et aux impudiques
attouchements de la foule. Ces amoureux me plaisent qui n’écrivent
le nom de leur maîtresse sur aucune écorce, qui ne le confient
à aucun écho, et qui, en dormant, sont poursuivis de cette crainte
qu’un rêve ne le leur fasse prononcer. Je suis de ce nombre ;
je n’ai pas dit ma pensée, et nul ne saura mon amour... Mais voici
qu’il est bientôt onze heures, mon cher Théodore, et je vous
empêche de prendre un repos dont vous devez avoir besoin. Quand il faut
que je vous quitte, j’éprouve toujours un serrement de cœur,
et il me semble que c’est la dernière fois que je vous verrai. Je
retarde le plus que je peux ; mais il faut bien s’en aller à
la fin. Allons, adieu, car j’ai peur que d’Albert ne me
cherche ; adieu, ami.
Théodore lui mit le bras autour
de la taille, et la conduisit ainsi jusqu’à la porte :
là il s’arrêta, et la suivit longtemps de
l’œil ; le corridor était percé de loin en loin de
petites fenêtres à carreaux étroits, éclairées
par la lune, et qui faisaient une alternative d’ombre et de lumière
très fantastique. À chaque fenêtre, la forme blanche et pure
de Rosette étincelait comme un fantôme d’argent ; puis
elle s’éteignait pour reparaître plus brillante un peu plus
loin ; enfin elle disparut entièrement.
Théodore, comme abîmé dans de profondes
réflexions, resta quelques minutes immobile et les bras croisés,
puis il passa sa main sur son front, et rejeta ses cheveux en arrière par
un mouvement de tête, rentra dans la chambre, et fut se coucher
après avoir embrassé au front le page, qui dormait toujours.
Chapitre 7
Dès qu’il fit jour chez
Rosette, d’Albert se fit annoncer avec un empressement qui ne lui
était pas habituel.
– Vous voilà, fit Rosette, je dirais de bien
bonne heure, si vous pouviez jamais arriver de bonne heure. – Aussi, pour
vous récompenser de votre galanterie, je vous octroie ma main à
baiser.
Et elle tira de dessous le drap de toile de Flandre garni de
dentelles la plus jolie petite main que l’on ait jamais vue au bout
d’un bras rond et potelé.
D’Albert la baisa avec componction : – Et
l’autre, la petite sœur, est-ce que nous ne la baiserons pas
aussi ?
Mon Dieu si ! rien n’est plus faisable. Je suis
aujourd’hui dans mon humeur des dimanches ; tenez. – Et elle
sortit du lit son autre main dont elle lui frappa légèrement la
bouche. – Est-ce que je ne suis pas la femme la plus accommodante du
monde ?
– Vous êtes la grâce même, et
l’on vous devrait élever des temples de marbre blanc dans des
bosquets de myrtes. – En vérité, j’ai bien peur
qu’il ne vous arrive ce qui est arrivé à Psyché, et
que Vénus ne devienne jalouse de vous, dit d’Albert en joignant les
deux mains de la belle et en les portant ensemble à ses
lèvres.
– Comme vous débitez tout cela d’une
haleine ! on dirait que c’est une phrase apprise par cœur, dit
Rosette avec une délicieuse petite moue.
– Point : vous valez bien que la phrase soit
tournée exprès pour vous, et vous êtes faite à
cueillir des virginités de madrigaux, répliqua
d’Albert.
– Oh çà !
décidément, qui vous a piqué aujourd’hui ?
est-ce que vous êtes malade que vous êtes si galant ? Je crains
que vous ne mouriez. Savez-vous que, lorsque quelqu’un change tout
à coup de caractère, et sans raison apparente, cela est de mauvais
augure ? Or, il est constaté, aux yeux de toutes les femmes qui ont
pris la peine de vous aimer, que vous êtes habituellement on ne peut plus
maussade, et il est non moins sûr que vous êtes on ne peut plus
charmant en ce moment-ci et d’une amabilité tout à fait
inexplicable. – Là, vraiment, je vous trouve pâle, mon pauvre
d’Albert : donnez-moi le bras, que je vous tâte le pouls ;
et elle lui releva la manche, et compta les pulsations avec une gravité
comique. – Non... Vous êtes au mieux, et vous n’avez pas le
plus léger symptôme de fièvre. Alors il faut que je sois
furieusement jolie ce matin ! Allez donc me chercher mon miroir, que je
voie jusqu’à quel point votre galanterie a tort ou raison.
D’Albert fut prendre un petit miroir qui était
sur la toilette, et le posa sur le lit.
– Au fait, dit Rosette, vous n’avez pas tout
à fait tort. Pourquoi ne faites-vous pas un sonnet sur mes yeux, monsieur
le poète ? – Vous n’avez aucune raison pour n’en
pas faire. – Voyez donc, que je suis malheureuse ! avoir des yeux
comme cela et un poète comme ceci, et manquer de sonnets, comme si
l’on était borgne et que l’on eût un porteur
d’eau pour amant ! Vous ne m’aimez pas, monsieur ; vous ne
m’avez pas même fait un sonnet acrostiche. – Et ma bouche,
comment la trouvez-vous ! Je vous ai pourtant embrassé avec cette
bouche-là, et je vous embrasserai peut-être encore, mon beau
ténébreux ; et en vérité c’est une faveur
dont vous n’êtes guère digne (ce que je dis n’est pas
pour aujourd’hui, car vous êtes digne de tout) ; mais, pour ne
pas parler toujours de moi, vous êtes, ce matin, d’une beauté
et d’une fraîcheur nonpareilles, vous avez l’air d’un
frère de l’Aurore ; et, quoiqu’il fasse à peine
jour, vous êtes déjà paré et godronné comme
pour un bal. D’aventure, est-ce que vous avez des desseins à mon
endroit ? et auriez-vous monté un coup de Jarnac à ma
vertu ? voudriez-vous faire ma conquête ? Mais j’oubliais
que c’était déjà fait et de l’histoire
ancienne.
– Rosette, ne plaisantez pas comme
cela ; vous savez bien que je vous aime.
– Mais c’est selon. Je ne le sais pas
bien ; et vous ?
– Très parfaitement, et à telles
enseignes que si vous aviez la bonté de faire défendre votre
porte, j’essayerais de vous le démontrer, et j’ose m’en
flatter, d’une manière victorieuse.
– Pour cela, non : quelque envie que j’aie
d’être convaincue, ma porte restera ouverte ; je suis trop
jolie pour l’être à huis clos ; le soleil luit pour tout
le monde, et ma beauté fera aujourd’hui comme le soleil, si vous le
trouvez bon.
– D’honneur, je le trouve
fort mauvais ; mais faites comme si je le trouvais excellent. Je suis votre
très humble esclave, et je dépose mes volontés à vos
pieds.
– Voilà qui est on ne peut mieux ; restez
en de pareils sentiments, et laissez, ce soir, la clef à la porte de
votre chambre.
– M. le chevalier Théodore de
Sérannes, dit une grosse tête de nègre souriante et joufflue
qui se fit voir entre les deux battants de la porte, demande à vous
rendre ses hommages et vous supplie que vous daigniez le recevoir.
– Faites entrer M. le chevalier, dit Rosette en
remontant le drap jusqu’à son menton.
Théodore fut tout d’abord au lit de Rosette,
à laquelle il fit le salut le plus profond et le plus gracieux,
qu’elle lui rendit d’un signe de tête amical, et ensuite il se
tourna vers d’Albert, qu’il salua d’un air libre et
courtois.
– Où en étiez-vous ? dit
Théodore. J’ai peut-être interrompu une conversation
intéressante : continuez, de grâce, et mettez-moi au fait en
quelques mots.
– Oh non ! répondit Rosette avec un
sourire malicieux ; nous parlions d’affaires.
Théodore s’assit au pied du lit de Rosette, car
d’Albert avait pris place du côté du chevet, par droit de
premier arrivé ; la conversation flotta quelque temps de sujet en
sujet, très spirituelle, très gaie et très vive, et
c’est pourquoi nous n’en rendrons pas compte ; nous craindrions
qu’elle ne perdît trop à être transcrite. L’air,
le ton, le feu des paroles et des gestes, les mille manières de prononcer
un mot, tout cet esprit, semblable à de la mousse de vin de Champagne qui
pétille et s’évapore sur-le-champ, sont des choses
qu’il est impossible de fixer et de reproduire. C’est une lacune que
nous laissons à remplir au lecteur, et dont il s’acquittera
assurément mieux que nous ; qu’il imagine à cette place
cinq ou six pages remplies de tout ce qu’il y a de plus fin, de plus
capricieux, de plus curieusement fantasque, de plus élégant et de
plus pailleté.
Nous savons bien que nous usons ici
d’un artifice qui rappelle un peu celui de Timanthe, qui,
désespérant de pouvoir bien rendre la figure d’Agamemnon,
lui jeta une draperie sur la tête ; mais nous aimons mieux être
timide qu’imprudent.
Il ne serait peut-être pas hors de propos de chercher
les motifs pour lesquels d’Albert s’était levé si
matin, et quel aiguillon l’avait poussé à venir chez Rosette
d’aussi bonne heure que s’il en eût encore été
amoureux, – il y a apparence que c’était un petit mouvement
de jalousie sourde et inavouée. Assurément il ne tenait pas
beaucoup à Rosette, et il eût même été fort
aise d’en être débarrassé, – mais au moins il
voulait la quitter lui-même et ne pas en être quitté, chose
qui blesse toujours profondément l’orgueil d’un homme, si
bien éteinte d’ailleurs que soit sa première flamme. –
Théodore était si beau cavalier qu’il était difficile
de le voir survenir dans une liaison sans appréhender ce qui en effet
était déjà arrivé bien des fois,
c’est-à-dire que tous les yeux ne se tournassent de son
côté et que les cœurs ne suivissent les yeux ; et chose
singulière, quoiqu’il eût enlevé bien des femmes,
aucun amant n’avait gardé ce long ressentiment que l’on a
d’ordinaire pour les personnes qui vous ont supplanté. Il y avait
dans toutes ses façons un charme si vainqueur, une grâce si
naturelle, quelque chose de si doux et de si fier que les hommes mêmes y
étaient sensibles. D’Albert, qui était venu chez Rosette
avec l’envie de parler fort sèchement à Théodore,
s’il l’y rencontrait, fut tout surpris de ne pas se sentir en sa
présence le moindre mouvement de colère, et de se laisser aller
avec autant de facilité aux avances qu’il lui fit. – Au bout
d’une demi-heure, vous eussiez dit deux amis d’enfance, et pourtant
d’Albert était intimement convaincu que, si jamais Rosette devait
aimer, ce serait cet homme, et il avait tout lieu d’être jaloux,
pour l’avenir du moins, car pour le présent il ne supposait rien
encore ; qu’eût-ce été, s’il avait vu la
belle en peignoir blanc se glisser comme un papillon de nuit sur un rayon de
lune dans la chambre du beau jeune homme, et n’en sortir que trois ou
quatre heures après avec des précautions
mystérieuses ? Il eût pu, en vérité, se croire
plus malheureux qu’il ne l’était, car ce sont de ces choses
que l’on ne voit guère, qu’une jolie femme amoureuse qui sort
de la chambre d’un cavalier non moins joli exactement comme elle y
était entrée.
Rosette
écoutait Théodore avec beaucoup d’attention et comme on
écoute quelqu’un qu’on aime ; mais ce qu’il disait
était si amusant et si varié que cette attention n’avait
rien que de naturel et s’expliquait facilement. – Aussi
d’Albert n’en prit-il pas autrement d’ombrage. Le ton de
Théodore envers Rosette était poli, amical, mais rien de
plus.
– Que ferons-nous aujourd’hui,
Théodore ? dit Rosette : – si nous allions nous promener
en bateau ? que vous en semble ? ou si nous allions à la
chasse ?
– Allons à la chasse, cela est moins
mélancolique que de glisser sur l’eau côte à
côte avec quelque cygne ennuyé et de plier les feuilles de
nénuphar à droite et à gauche, – n’est-ce pas
votre avis, d’Albert ?
– J’aimerais peut-être autant me laisser
couler dans le batelet au fil de la rivière que de galoper
éperdument à la poursuite d’une pauvre bête ;
mais où que vous alliez, j’irai ; il ne s’agit
maintenant que de laisser madame Rosette se lever, et d’aller prendre un
costume convenable. – Rosette fit un signe d’assentiment, et sonna
pour qu’on la vînt lever. Les deux jeunes gens s’en
allèrent bras dessus bras dessous, et il était facile de
conjecturer, à les voir si bien ensemble, que l’un était
l’amant en pied et l’autre l’amant aimé de la
même personne.
Tout le monde fut bientôt
prêt. D’Albert et Théodore étaient déjà
à cheval dans la première cour, quand Rosette, en habit
d’amazone, parut sur les premières marches du perron. Elle avait
sous ce costume un petit air allègre et délibéré qui
lui allait on ne peut pas mieux : elle sauta sur la selle avec sa prestesse
ordinaire, et donna un coup de houssine à son cheval qui parut comme un
trait. D’Albert piqua des deux et l’eut bientôt rejointe.
– Théodore les laissa prendre quelque avance, étant
sûr de les rattraper dès qu’il le voudrait. – Il
semblait attendre quelque chose, et se retournait souvent du côté
du château.
– Théodore ! Théodore !
arrivez donc ! est-ce que vous êtes monté sur un cheval de
bois ? lui cria Rosette.
Théodore fit prendre un temps de galop à sa
bête et diminua la distance qui le séparait de Rosette, sans
toutefois la faire disparaître.
Il regarda encore du côté du château,
qu’on commençait à perdre de vue ; un petit tourbillon
de poussière, dans lequel s’agitait très vivement quelque
chose qu’on ne pouvait encore discerner, parut au bout du chemin. –
En quelques instants le tourbillon fut à côté de
Théodore, et laissa voir, en s’entrouvrant comme les nuées
classiques de
l’Iliade, la
figure rose et fraîche du page mystérieux.
– Théodore, allons donc ! cria une seconde
fois Rosette, donnez donc de l’éperon à votre tortue et
venez à côté de nous.
Théodore lâcha la bride à son cheval qui
piaffait et se cabrait d’impatience, et en quelques secondes il eut
dépassé de plusieurs têtes d’Albert et Rosette.
– Qui m’aime me suive, dit Théodore en
sautant une barrière de quatre pieds de haut. Eh bien ! monsieur le
poète, dit-il quand il fut de l’autre côté, –
vous ne sautez pas ? votre monture est pourtant ailée, à ce
qu’on dit.
– Ma foi, j’aime mieux faire le tour ; je
n’ai qu’une tête à casser, après tout ; si
j’en avais plusieurs, j’essayerais, répondit d’Albert
en souriant.
– Personne ne m’aime donc, puisque personne ne
me suit, dit Théodore en faisant descendre encore plus que de coutume les
coins arqués de sa bouche. Le petit page leva sur lui ses grands yeux
bleus d’un air de reproche, et rapprocha les deux talons du ventre de son
cheval.
Le cheval fit un bon prodigieux.
– Si ! quelqu’un, la barrière.
Rosette jeta sur l’enfant un regard singulier et
rougit jusqu’aux yeux ; puis, appliquant un furieux coup de cravache
sur le cou de sa jument, elle franchit la traverse de bois vert pomme qui
barrait l’allée.
– Et moi, Théodore, croyez-vous que je ne vous
aime pas ?
L’enfant lui lança une
œillade oblique et en dessous et s’approcha de Théodore.
D’Albert était déjà au milieu de
l’allée, vit rien de tout cela ; car, depuis un temps
immémorial, les pères, les maris et les amants sont en possession
du privilège de ne rien voir.
– Isnabel, dit Théodore, vous êtes un
fou, et vous, Rosette, une folle ! Isnabel, vous n’avez pas pris
assez de champ pour sauter, et vous, Rosette, vous avez manqué
d’accrocher votre robe dans les poteaux. – Vous auriez pu vous
tuer.
– Qu’importe ? répliqua Rosette avec
un son de voix si triste et si mélancolique qu’Isnabel lui pardonna
d’avoir aussi sauté la barrière.
On chemina encore quelque temps, et l’on arriva au
rond-point où se devaient trouver la meute et les piqueurs. Six arches,
coupées à travers l’épaisseur de la foret,
aboutissaient à une petite tour de pierre à six pans sur chacun
desquels était gravé le nom de la route qui venait s’y
terminer. Les arbres s’élevaient si haut qu’ils semblaient
vouloir carder les nuages laineux et floconneux qu’une brise assez vive
faisait flotter sur leurs cimes, une herbe haute et drue, des buissons
impénétrables offraient des retraites et des forts au gibier, et
la chasse promettait d’être heureuse. C’était une vraie
forêt d’autrefois, avec de vieux chênes plus que
séculaires et comme on n’en voit plus maintenant que l’on ne
plante plus d’arbres, et qu’on n’a pas la patience
d’attendre que ceux qui le sont soient poussés ; une
forêt héréditaire, plantée par les
arrière-grands-pères pour les pères, par les pères
pour les petits-fils, avec des allées d’une largeur prodigieuse,
l’obélisque surmonté d’une boule, la fontaine de
rocaille, la mare de rigueur, et les gardes poudrés à blanc, en
culotte de peau jaune et en habit bleu de ciel ; – une de ces
forêts touffues et sombres où se détachent admirablement les
croupes satinées et blanches des gros chevaux de Wouvermans et les larges
pavillons de ces trompes à la Dampierre, que le Parrocel aime à
faire rayonner au dos des piqueurs. – Une multitude de queues de chiens
pareilles à des croissants ou à des serpes s’arrondissaient
en frétillant dans un nuage poussiéreux. – On donna le
signal, on découpla les chiens qui tendaient leur corde à
s’étrangler, et la chasse commença. – Nous ne
décrirons pas très exactement les détours et les crochets
du cerf à travers la forêt ; nous ne savons même pas
très au juste si c’était un cerf dix cors, et, quelques
recherches que nous ayons faites, nous n’avons pu nous en assurer, –
ce qui est véritablement affligeant. – Néanmoins, nous
pensons que dans une telle forêt, si antique, si ombreuse, si
seigneuriale, il ne devait se trouver que des cerfs dix cors, et nous ne voyons
pas pourquoi celui après lequel galopaient, sur des chevaux de
différentes couleurs et non
passibus
œquis, les quatre principaux personnages de cet illustre roman
n’en eût pas été un.
Le cerf courait comme un vrai cerf qu’il était,
et une cinquantaine de chiens qu’il avait aux trousses
n’étaient pas un médiocre éperon à sa
vélocité naturelle. – La course était si rapide
qu’on n’entendait que quelques rares abois.
Théodore, comme le mieux monté et le meilleur
écuyer, talonnait la meute avec une ardeur incroyable. D’Albert le
suivait de près. Rosette et le petit page Isnabel suivaient,
séparés par un intervalle qui s’augmentait de minute en
minute.
L’intervalle fut bientôt assez grand pour ne
pouvoir plus espérer de rétablir l’équilibre.
– Si nous nous arrêtions un peu, dit Rosette,
pour laisser souffler les chevaux ? – La chasse va du
côté de l’étang, et je sais un chemin de traverse par
lequel nous pourrons arriver en même temps qu’eux.
Isnabel tira la bride de son petit cheval des montagnes, qui
baissa la tête en secouant sur ses yeux les mèches pendantes de sa
crinière, et se mit à creuser le sable avec ses ongles.
Ce petit cheval formait avec celui de Rosette le contraste
le plus parfait ; il était noir comme la nuit, l’autre
d’un blanc de satin : il était tout hérissé et
tout échevelé ; l’autre avait la crinière
nattée de bleu, la queue peignée et frisée. Le second avait
l’air d’une licorne et le premier d’un barbet.
La même différence
antithétique se faisait remarquer dans les maîtres et dans les
montures. – Rosette avait les cheveux aussi noirs qu’Isnabel les
avait blonds ; ses sourcils étaient dessinés très
nettement et d’une manière très apparente ; ceux du
page n’avaient guère plus de vigueur que sa peau et ressemblaient
au duvet de la pêche. – La couleur de l’une était
éclatante et solide comme la lumière du midi ; le teint de
l’autre avait les transparences et les rougeurs de l’aube
naissante.
– Si nous tâchions maintenant de rattraper la
chasse ? dit Isnabel à Rosette ; les chevaux ont eu le temps de
reprendre haleine.
– Allons ! répondit la jolie amazone, et
ils se lancèrent au galop dans une allée transversale assez
étroite qui conduisait à la mare ; les deux bêtes
couraient de front et en occupaient presque toute la largeur.
Du côté d’Isnabel, un arbre
entortillé et noueux avançait une grosse branche comme un bras et
semblait montrer le poing aux chevaucheurs. – L’enfant ne la vit
pas.
– Prenez garde, cria Rosette, couchez-vous sur la
selle ! vous allez être désarçonné.
L’avis était donné trop tard ; la
branche frappa Isnabel au milieu du corps. La violence du coup lui fit perdre
les étriers, et, son cheval continuant son galop et la branche
étant trop forte pour ployer, il se trouva enlevé de la selle et
tomba rudement en arrière.
L’enfant resta évanoui sur
le coup. – Rosette, fort effrayée, se jeta à bas de sa
bête et fut au page, qui ne donnait pas signe de vie.
Sa toque s’était détachée, et ses
beaux cheveux blonds ruisselaient de toutes parts éparpillés sur
le sable. – Ses petites mains ouvertes avaient l’air de mains de
cire, tant elles étaient pâles : Rosette s’agenouilla
auprès de lui et tâcha de le faire revenir. – Elle
n’avait sur elle ni sels, ni flacon, et son embarras était grand.
– Enfin elle avisa une ornière assez profonde où l’eau
de pluie s’était amassée et clarifiée ; elle y
trempa ses doigts, au grand effroi d’une petite grenouille qui
était la naïade de cette onde, et elle en secoua quelques gouttes
sur les tempes bleuâtres du jeune page. – Il ne parut pas les
sentir, et les perles d’eau roulaient au long de ses joues blanches comme
les larmes d’une sylphide au long d’une feuille de lis. Rosette,
pensant que ses habits le pouvaient gêner, déboucla sa ceinture,
défit les boutons de son justaucorps et ouvrit sa chemise pour que sa
poitrine pût jouer plus librement. – Rosette vit alors quelque chose
qui aurait été pour un homme la plus agréable des surprises
du monde, mais qui ne parut pas à beaucoup près lui faire plaisir,
– car ses sourcils se rapprochèrent, et sa lèvre
supérieure trembla légèrement, –
c’est-à-dire une gorge très blanche, encore peu
formée, mais qui fusait les plus admirables promesses, et tenait
déjà beaucoup ; une gorge ronde, polie, ivoirine, pour parler
comme les ronsardisants, délicieuse à voir, plus délicieuse
à baisser.
– Une femme ! dit-elle, une
femme ! ah ! Théodore ! Isnabel, car nous lui conservons
ce nom, quoique ce ne soit pas le sien, commença à respirer un
peu, et souleva languissamment ses longues paupières ; il
n’était blessé en aucune sorte, mais seulement
étourdi. – Il se mit bientôt sur son séant, et, avec
l’aide de Rosette, il put se dresser sur ses pieds et remonter sur son
cheval qui s’était arrêté dès qu’il
n’avait plus senti son cavalier.
Ils s’en furent à petits pas
jusqu’à la mare, où en effet ils, ou plutôt elles,
retrouvèrent le reste de la chasse. Rosette raconta en peu de mots
à Théodore ce qui venait de se passer. – Celui-ci changea
plusieurs fois de couleur pendant le récit de Rosette, et tout le reste
de la route tint son cheval à côté de celui
d’Isnabel.
On rentra au château de très bonne heure !
cette journée, commencée si joyeusement, se termina d’une
manière assez triste.
Rosette était rêveuse, et d’Albert
semblait aussi plongé dans de profondes réflexions. – Le
lecteur saura bientôt ce qui y avait donné lieu.
Chapitre 8
Non, mon cher Silvio, non, je ne
t’ai pas oublié ; je ne suis pas de ceux qui marchent dans la
vie sans jamais jeter un regard en arrière ; mon passé me
suit et empiète sur mon présent, et presque sur mon avenir ;
ton amitié est une des places frappées du soleil qui se
détachent le plus nettement à l’horizon déjà
tout bleu de mes dernières années ; – souvent, du
faîte où je suis, je me retourne pour la contempler avec un
sentiment d’ineffable mélancolie.
Oh ! quel beau temps c’était – que
nous étions angéliquement purs ! – Nos pieds touchaient
à peine la terre ; nous avions comme des ailes aux épaules,
nos désirs nous enlevaient, et la brise du printemps faisait trembler
autour de nos fronts la blonde auréole de l’adolescence.
Te souviens-tu de cette petite île plantée de
peupliers à cet endroit où la rivière forme un bras ?
– Il fallut pour y aller passer sur une planche assez longue, très
étroite et qui ployait étrangement par le milieu ; un vrai
pont pour des chèvres, et qui en effet ne servait guère
qu’à elles : c’était délicieux. – Un
gazon court et fourni, où le
souviens-toi de moi ouvrait en
clignotant ses jolies petites prunelles bleues, un sentier jaune comme du nankin
qui faisait une ceinture à la robe verte de l’île et lui
serrait la taille, une ombre toujours émue de trembles et de peupliers
n’étaient pas les moindres agréments de ce paradis :
– il y avait de grandes pièces de toile que les femmes vendent
étendre pour les blanchir à la rosée ; on eût
dit des carrés de neige ; – et cette petite fille, toute brune
et toute hâlée, dont les grands yeux sauvages brillaient d’un
éclat si vif sous les longues mèches de ses cheveux, et qui
courait après les chèvres en les menaçant et en agitant sa
baguette d’osier, quand elles faisaient mine de vouloir marcher sur les
toiles dont elle avait la garde, – te la rappelles-tu ? – Et
les papillons couleur de soufre, au vol inégal et tremblotant, et le
martin-pêcheur que nous avons tant de fois essayé d’attraper
et qui avait son nid dans ce fourré d’aunes ? et ces descentes
à la rivière avec leurs marches grossièrement
taillées, leurs poteaux et leurs pieux tout verdis par le bas et presque
toujours fermées par une claire-voie de plantes et de branchages ?
Que cette eau était limpide et miroitante ! comme elle laissait voir
un fond de gravier doré ! et quel plaisir c’était,
assis sur la rive, d’y laisser pendre le bout de ses pieds ! Les
nénuphars à fleurs d’or, qui s’y déroulaient
gracieusement, avaient l’air de verts cheveux flottant sur le dos
d’agate de quelque nymphe au bain. – Le ciel se regardait à
ce miroir avec des sourires azurés et des transparences d’un gris
de perle on ne peut plus ravissant, et, à toutes les heures de la
journée, c’étaient des turquoises, des paillettes, des
ouates et des moires d’une variété inépuisable.
– Que j’aimais ces escadres de petits canards à cous
d’émeraude, qui naviguaient incessamment d’un bord à
l’autre et formaient quelques rides sur cette pure glace !
Que nous
étions bien faits pour être les figures de ce paysage !
– comme nous allions à cette nature si douce et si reposée,
et comme nous nous harmonisions facilement avec elle ! Printemps au-dehors,
jeunesse au-dedans, soleil sur le gazon, sourire sur les lèvres, neige de
fleurs à tous les buissons, blanches illusions épanouies dans nos
âmes, pudique rougeur sur nos joues et sur l’églantine,
poésie chantant dans notre cœur, oiseaux cachés gazouillant
dans les arbres, lumière, roucoulements, parfums, mille rumeurs confuses,
le cœur qui bat, l’eau qui remue un caillou, un brin d’herbe ou
une pensée qui pousse, une goutte d’eau qui roule au long
d’un calice, une larme qui déborde au long d’une
paupière, un soupir d’amour, un bruissement de feuille... –
quelles soirées nous avons passées là a nous promener
à pas lents, si près du bord que souvent nous marchions un pied
dans l’eau et l’autre sur la terre.
Hélas ! – cela a peu duré, chez moi
du moins, – car toi, en acquérant la science de l’homme, tu
as su garder la candeur de l’enfant. – Le germe de corruption qui
était en moi s’est développé bien vite, et la
gangrène a dévoré impitoyablement tout ce que j’avais
de pur et de sain. – Il ne m’est resté de bon que mon
amitié pour toi.
J’ai l’habitude de ne te rien cacher, – ni
actions ni pensées. – J’ai mis à nu devant toi les
plus secrètes fibres de mon cœur ; si bizarres, si ridicules,
si excentriques que soient les mouvements de mon âme, il faut que je te
les décrive ; mais, en vérité, ce que
j’éprouve depuis quelque temps est d’une telle
étrangeté que j’ose à peine en convenir devant
moi-même. Je t’ai dit quelque part que j’avais peur, à
force de chercher le beau et de m’agiter pour y parvenir, de tomber
à la fin dans l’impossible ou dans le monstrueux. –
J’en suis presque arrivé là ; quand donc sortirai-je de
tous ces courants qui se contrarient et m’entraînent à gauche
et à droite ? quand le pont de mon vaisseau cessera-t-il de trembler
sous mes pieds et d’être balayé par les vagues de toutes ces
tempêtes ? où trouverai-je un port où je puisse jeter
l’ancre et un rocher inébranlable et hors de la portée des
flots où je puisse me sécher et tordre l’écume de mes
cheveux ?
Tu sais avec quelle ardeur j’ai
recherché la beauté physique, quelle importance j’attache
à la forme extérieure, et de quel amour je me suis pris pour le
monde visible : – cela doit être, je suis trop corrompu et trop
blasé pour croire à la beauté morale, et la poursuivre avec
quelque suite. – J’ai perdu complètement la science du bien
et du mal, et, à force de dépravation, je suis presque revenu
à l’ignorance du sauvage et de l’enfant. En
vérité, rien ne me paraît louable ou blâmable, et les
plus étranges actions ne m’étonnent que peu. – Ma
conscience est une sourde et muette. L’adultère me paraît la
chose la plus innocente du monde ; je trouve tout simple qu’une jeune
fille se prostitue ; il me semble que je trahirais mes amis sans le moindre
remords, et je ne me ferais pas le plus léger scrupule de pousser du pied
dans un précipice les gens qui me gênent, si je marchais sur le
bord avec eux. – Je verrais de sang-froid les scènes les plus
atroces, et il y a dans les souffrances et dans les malheurs de
l’humanité quelque chose qui ne me déplaît pas.
– J’éprouve à voir quelque calamité tomber sur
le monde le même sentiment de volupté âcre et amère
que l’on éprouve quand on se venge enfin d’une vieille
insulte.
Ô monde, que m’as-tu fait
pour que je te haïsse ainsi ? Qui m’a donc enfiellé de la
sorte contre toi ? qu’attendais-je donc de toi pour te conserver tant
de rancœur de m’avoir trompé ? à quelle haute
espérance as-tu menti ? quelles ailes d’aiglon as-tu
coupées ? – Quelles portes devais-tu ouvrir qui sont
restées fermées, et lequel de nous deux a manqué à
l’autre ?
Rien ne me touche, rien ne m’émeut ;
– je ne sens plus, à entendre le récit des actions
héroïques, ces sublimes frémissements qui me couraient
autrefois de la tête aux pieds. – Tout cela me paraît
même quelque peu niais. – Aucun accent n’est assez profond
pour mordre les fibres détendues de mon cœur et les faire
vibrer : – je vois couler les larmes de mes semblables du même
œil que la pluie, à moins qu’elles ne soient d’une belle
eau, et que la lumière ne s’y reflète d’une
manière pittoresque et qu’elles ne coulent sur une belle joue.
– Il n’y a guère plus que les animaux pour qui j’aie un
faible reste de pitié. Je laisserais bien rouer de coups un paysan ou un
domestique, et je ne supporterais pas patiemment qu’on en fit autant
d’un cheval ou d’un chien en ma présence ; et pourtant
je ne suis pas méchant, je n’ai jamais fait de mal à qui que
ce soit au monde, et n’en ferai probablement jamais ; mais cela tient
plutôt à ma nonchalance et au mépris souverain que
j’ai pour toutes les personnes qui me déplaisent, et qui ne me
permet pas de m’en occuper, même pour leur nuire. –
J’abhorre tout le monde en masse, et, parmi tout ce tas, j’en juge
à peine un ou deux dignes d’être haïs
spécialement. – Haïr quelqu’un, c’est s’en
inquiéter autant que si on l’aimait ; – c’est le
distinguer, l’isoler de la foule ; c’est être dans un
état violent à cause de lui ; c’est y penser le jour et
y rêver la nuit ; c’est mordre son oreiller et grincer des
dents en songeant qu’il existe ; que fait-on de plus pour
quelqu’un qu’on aime ? Les peines et les mouvements qu’on
se donne pour perdre un ennemi, se les donnerait-on pour plaire à une
maîtresse ? – J’en doute – pour haïr bien
quelqu’un, il faut en aimer un autre. Toute grande haine sert de
contrepoids à un grand amour : et qui pourrais-je haïr, moi qui
n’aime rien ?
Ma haine est comme
mon amour un sentiment confus et général qui cherche à se
prendre à quelque chose et qui ne le peut ; j’ai en moi un
trésor de haine et d’amour dont je ne sais que faire et qui me
pèse horriblement. Si je ne trouve à les répandre
l’un ou l’autre ou tous les deux, je crèverai, et je me
romprai comme ces sacs trop bourrés d’argent qui
s’éventrent et se décousent. – Oh ! si je pouvais
abhorrer quelqu’un, si l’un de ces hommes stupides avec qui je vis
pouvait m’insulter de façon à faire bouillonner dans mes
veines glacées mon vieux sang de vipère, et me faire sortir de
cette morne somnolence où je croupis ; si tu me mordais à la
joue avec tes dents de rat et que tu me communiquasses ton venin et ta rage,
vieille sorcière au chef branlant ; si la mort de quelqu’un
pouvait être ma vie ; – si le dernier battement du cœur
d’un ennemi se tordant sous mon pied pouvait faire passer dans ma
chevelure des frissons délicieux, et si l’odeur de son sang
devenait plus douce à mes narines altérées que
l’arôme des fleurs, oh ! que volontiers je renoncerais à
l’amour, et que je m’estimerais heureux !
Étreintes mortelles, morsures de tigre, enlacements
de boa, pieds d’éléphant posés sur une poitrine qui
craque et s’aplatit, queue acérée du scorpion, jus laiteux
de l’euphorbe, kriss ondulés du Javan, lames qui brillez la nuit,
et vous éteignez dans le sang, c’est vous qui remplacerez pour moi
les roses effeuillées, les baisers humides et les enlacements de
l’amour !
Je n’aime rien, ai-je dit,
hélas ! j’ai peur maintenant d’aimer quelque chose.
– Il vaudrait cent mille fois mieux haïr que d’aimer comme
cela ! – Le type de beauté que je rêvais depuis si
longtemps, je l’ai rencontré. – J’ai trouvé le
corps de mon fantôme ; je l’ai vu, il m’a parlé,
je lui ai touché la main, il existe ; ce n’est pas une
chimère. Je savais bien que je ne pouvais me tromper, et que mes
pressentiments ne mentaient jamais. – Oui, Silvio, je suis à
côté du rêve de ma vie ; – ma chambre est ici, la
sienne est là ; je vois trembler d’ici le rideau de sa
fenêtre et la lumière de sa lampe. Son ombre vient de passer sur le
rideau : dans une heure nous allons souper ensemble.
Ces belles paupières turques, ce regard limpide et
profond, cette chaude couleur d’ambre pâle, ces longs cheveux noirs
lustrés, ce nez d’une coupe fine et fière, ces emmanchements
et ces extrémités délices et sveltes à la
manière du Parmeginiano, ces délicates sinuosités, cette
pureté d’ovale qui donnent tant d’élégance et
d’aristocratie à une tête, tout ce que je voulais, ce que
j’aurais été heureux de trouver disséminé dans
cinq ou six personnes, j’ai tout cela réuni dans une seule
personne !
Ce que j’adore le plus entre toutes les choses du
monde, – c’est une belle main. – Si tu voyais la sienne !
quelle perfection ! comme elle est d’une blancheur vivace !
quelle mollesse de peau ! quelle pénétrante moiteur !
comme le bout de ses doigts est admirablement effilé ! comme
l’œil de ses ongles se dessine nettement ! quel poli et quel
éclat ! on dirait des feuilles intérieures d’une rose,
– les mains d’Anne d’Autriche, si vantées, si
célébrées, ne sont, à celles-là, que des
mains de gardeuse de dindons ou de laveuse de vaisselle. – Et puis quelle
grâce, quel art dans les moindres mouvements de cette main ! comme ce
petit doigt se replie gracieusement et se tient un peu écarté de
ses grands frères ! – La pensée de cette main me rend
fou, et fait frémir et brûler mes lèvres. – Je ferme
les yeux pour ne plus la voir ; mais du bout de ses doigts délicats
elle me prend les cils et m’ouvre les paupières, fait passer devant
moi mille visions d’ivoire et de neige.
Ah ! sans doute, c’est la
griffe de Satan qui s’est gantée de cette peau de satin ;
– c’est quelque démon railleur qui se joue de moi ;
– il y a ici du sortilège. – C’est trop monstrueusement
impossible.
Cette main... Je m’en vais partir en Italie voir les
tableaux des grands maîtres, étudier, comparer, dessiner, devenir
un peintre enfin, pour la pouvoir rendre comme elle est, comme je la vois, comme
je la sens ; ce sera peut-être un moyen de me débarrasser de
cette espèce d’obsession.
J’ai désiré la beauté ; je
ne savais pas ce que je demandais. – C’est vouloir regarder le
soleil sans paupières, c’est vouloir toucher la flamme. – Je
souffre horriblement. – Ne pouvoir s’assimiler cette perfection, ne
pouvoir passer dans elle et la faire passer en soi, n’avoir aucun moyen de
la rendre et de la faire sentir ! – Quand je vois quelque chose de
beau, je voudrais le toucher de tout moi-même, partout et en même
temps. Je voudrais le chanter et le peindre, le sculpter et
l’écrire, en être aimé comme je l’aime ; je
voudrais ce qui ne se peut pas et ce qui ne se pourra jamais.
Ta lettre m’a fait mal, –
bien mal, moi ce que je te dis là. – Tout ce bonheur calme et pur
dont tu jouis, ces promenades dans les bois rougissants, – ces longues
causeries, si tendres et si intimes, qui se terminent par un chaste baiser sur
le front ; cette vie séparée et sereine ; ces jours, si
vite passés que la nuit vous semble avancer, me font encore trouver plus
tempétueuses les agitations intérieures où je vis. –
Ainsi donc vous devez vous marier dans deux mois ; tous les obstacles sont
levés, vous êtes sûrs maintenant de vous appartenir à
tout jamais. Votre félicité présente s’augmente de
toute votre félicité future. Vous êtes heureux, et vous avez
la certitude d’être plus heureux bientôt. – Quel sort
que le vôtre ! – Ton amie est belle, mais ce que tu as
aimé en elle, ce n’est pas la beauté morte et palpable, la
beauté matérielle, c’est la beauté invisible et
éternelle, la beauté qui ne vieillit point, la beauté de
l’âme. – Elle est pleine de grâce et de candeur ;
elle t’aime comme savent aimer ces âmes-là. – Tu
n’as pas cherché si l’or de ses cheveux se rapprochait pour
le ton des chevelures de Rubens et du Giorgione ; mais ils t’ont plu,
parce que c’étaient ses cheveux. Je parie bien, heureux amant que
tu es, que tu ne sais pas seulement si le type de ta maîtresse est grec ou
asiatique, anglais ou italien. – Ô Silvio ! combien sont rares
les cœurs qui se contentent de l’amour pur et simple et qui ne
souhaitent ni ermitage dans les forêts, ni jardin dans une île du
lac Majeur.
Si j’avais le courage de
m’arracher d’ici, j’irais passer un mois avec vous ;
peut-être me purifierais-je à l’air que vous respirez,
peut-être l’ombre de vos allées jetterait-elle un peu de
fraîcheur à mon front brûlant ; mais non, c’est un
paradis où je ne dois pas mettre le pied. – À peine doit-il
m’être permis de regarder de loin, et par-dessus le mur, les deux
beaux anges qui s’y promènent la main dans la main, les yeux sur
les yeux. Le démon ne peut entrer dans l’Eden que sous la forme
d’un serpent, et, cher Adam, pour tout le bonheur du ciel, je ne voudrais
pas être le serpent de ton Ève.
Quel effroyable travail s’est-il donc fait dans mon
âme depuis ces derniers temps ? qui a donc fait tourner mon sang et
l’a changé en venin ? Monstrueuse pensée, qui
déploie tes rameaux d’un vert pâle et tes ombelles de
ciguë dans l’ombre glaciale de mon cœur, quel vent
empoisonné y a déposé le germe dont tu es
éclose ! C’était donc là ce qui
m’était réservé, voilà donc où devaient
aboutir tous ces chemins si désespérément
tentés ! – Ô sort, comme tu te joues de nous !
– Tous ces élans d’aigle vers le soleil, ces pures flammes
aspirantes du ciel, cette divine mélancolie, cet amour profond et
contenu, cette religion de la beauté, cette fantaisie si curieuse et si
élégante, ce flot intarissable et toujours montant de la fontaine
intérieure, cette extase aux ailes toujours ouvertes, cette rêverie
plus en fleur que l’aubépine de mai ? toute cette
poésie de ma jeunesse, tous ces dons si beaux et si rares ne me devaient
servir qu’à me mettre au-dessous du dernier des hommes !
Je voulais aimer. – J’allais
comme un forcené appelant et invoquant l’amour ; – je me
tordais de rage sous le sentiment de mon impuissance ; j’allumais mon
sang, je traînais mon corps aux bourbiers des plaisirs ; j’ai
serré à l’étouffer contre mon cœur aride une
femme et belle et jeune et qui m’aimait ; – j’ai couru
après la passion qui me fuyait. Je me suis prostitué, et
j’ai fait comme une vierge qui s’en irait dans un mauvais lieu
espérant trouver un amant parmi ceux que la débauche y pousse, au
lieu d’attendre patiemment, dans une ombre discrète et silencieuse,
que l’ange que Dieu me réserve m’apparût dans une
pénombre rayonnante, une fleur du ciel à la main. Toutes ces
années que j’ai perdues à m’agiter puérilement,
à courir çà et là, à vouloir forcer la nature
et le temps, j’aurais dû les passer dans la solitude et la
méditation, à tâcher de me rendre digne d’être
aimé ; – c’eût été sagement
fait ; – mais l’avais des écailles sur les yeux et je
marchais droit au précipice. J’ai déjà un pied
suspendu sur le vide, et le crois que je m’en vais bientôt lever
l’autre. J’ai beau résister, je le sens, il faut que je roule
jusqu’au fond de ce nouveau gouffre qui vient de s’ouvrir en
moi.
Oui, c’est bien ainsi que je
m’étais figuré l’amour. Je sens maintenant ce que
j’avais rêvé. – Oui, voilà bien les insomnies
charmantes et terribles où les roses sont des chardons et où les
chardons sont des roses ; voilà bien la douce peine et le bonheur
misérable, ce trouble ineffable qui vous entoure d’un nuage
doré et fait trembler devant vous la forme des objets ainsi que fait
l’ivresse, ces bourdonnements d’oreille où tinte toujours la
dernière syllabe du nom bien aimé, ces pâleurs, ces
rougeurs, ces frémissements subits, cette sueur brûlante et
glacée : c’est bien cela ; les poètes ne mentent
pas.
Quand je suis au moment d’entrer au salon où
nous avons l’habitude de nous trouver, mon cœur bat avec une telle
violence qu’on le pourrait voir à travers mes habits, et je suis
obligé de le comprimer avec mes deux mains, de peur qu’il ne
s’échappe. – Si je l’aperçois au bout
d’une allée, dans le parc, la distance s’efface sur-le-champ,
et je ne sais pas où le chemin passe : il faut que le diable
l’emporte ou que j’aie des ailes. – Rien ne peut m’en
distraire : je lis, son image s’interpose entre le livre et mes
yeux ; – je monte à cheval, je cours au grand galop, et je
crois toujours sentir dans le tourbillon ses longs cheveux qui se mêlent
aux miens, et entendre sa respiration précipitée et son souffle
tiède qui m’effleure la joue. Cette image m’obsède et
me suit partout, et je ne la vois jamais plus que lorsque je ne la vois
pas.
Tu m’as plaint de ne pas aimer,
– plains-moi maintenant d’aimer, et surtout d’aimer qui
j’aime. Quel malheur, quel coup de hache sur ma vie déjà si
tronçonnée ! – quelle passion insensée, coupable
et odieuse s’est emparée de moi ! – C’est une
honte dont la rougeur ne s’éteindra jamais sur mon front. –
C’est la plus déplorable de toutes mes aberrations, je n’y
conçois rien, je n’y comprends rien, tout en moi est
brouillé et renversé ; je ne sais plus qui je suis ni ce que
sont les autres, je doute si je suis un homme ou une femme, j’ai horreur
de moi-même, j’éprouve des mouvements singuliers et
inexplicables, et il y a des moments où il me semble que ma raison
s’en va, et où le sentiment de mon existence m’abandonne tout
à fait. Longtemps je n’ai pu croire à ce qui
était ; je me suis écouté et observé
attentivement. J’ai tâché de démêler cet
écheveau confus qui s’enchevêtrait dans mon âme. Enfin,
à travers tous les voiles dont elle s’enveloppait, j’ai
découvert l’affreuse vérité... Silvio,
j’aime... Oh ! non, je ne pourrai jamais te le dire... l’aime
un homme !
Chapitre 9
Cela est ainsi. – J’aime un
homme, Silvio. – J’ai cherché longtemps à me faire
illusion ; j’ai donné un nom différent au sentiment que
j’éprouvais, je l’ai vêtu de l’habit d’une
amitié pure et désintéressée ; j’ai cru
que cela n’était que l’admiration que j’ai pour toutes
les belles personnes et les belles choses ; je me suis promené
plusieurs jours dans les sentiers perfides et riants qui errent autour de toute
passion naissante ; mais je reconnais maintenant dans quelle profonde et
terrible voie je me suis engagé. Il n’y a pas à se le
cacher : je me suis bien examiné, j’ai pesé froidement
toutes les circonstances ; je me suis rendu raison du plus mince
détail ; j’ai fouillé mon âme dans tous les sens
avec cette sûreté que donne l’habitude d’étudier
sur soi-même ; je rougis d’y penser et de
l’écrire ; mais la chose, hélas ! n’est que
trop certaine, j’aime ce jeune homme, non d’amitié, mais
d’amour ; – oui, d’amour.
Toi que j’ai tant aimé, ô Silvio, mon
bon, mon seul camarade, tu ne m’as jamais rien fait éprouver de
semblable, et cependant, s’il y eut jamais sous le ciel amitié
étroite et vive, si jamais deux âmes, quoique différentes,
se sont parfaitement comprises, ce fut notre amitié et ce sont nos deux
âmes. Quelles heures ailées nous avons passées
ensemble ! quelles causeries sans fin et toujours trop tôt
terminées ! que de choses nous nous sommes dites, que l’on ne
s’est jamais dites ! – Nous avions au cœur l’un pour
l’autre cette fenêtre que Momus aurait voulu ouvrir au flanc de
l’homme. – Que j’étais fier d’être ton ami,
moi, plus jeune que toi, moi si fou, toi si raisonnable !
Ce que je sens pour ce jeune homme est
vraiment incroyable : jamais aucune femme ne m’a troublé aussi
singulièrement. Le son de sa voix si argentin et si clair me donne sur
les nerfs et m’agite d’une manière étrange ; mon
âme se suspend à ses lèvres, comme une abeille à une
fleur, pour y boire le miel de ses paroles. – Je ne puis l’effleurer
en passant sans frissonner de la tête aux pieds, et le soir, quand au
moment de nous quitter il me tend son adorable main si douce et si
satinée, toute ma vie se porte à la place qu’il a
touchée, et une heure après je sens encore la pression de ses
doigts.
Ce matin, je l’ai regardé très longtemps
sans qu’il me vît. – J’étais caché
derrière mon rideau. – Lui était à sa fenêtre,
qui est précisément en face de la mienne. – Cette partie du
château a été bâtie, à la fin du règne
de Henri IV ; elle est moitié briques, moitié moellons, selon
l’usage du temps ; la fenêtre est longue, étroite, avec
un linteau et un balcon de pierre, – Théodore, – car tu as
déjà sans doute deviné que c’est lui dont il
s’agit, – était accoudé mélancoliquement sur la
rampe et paraissait rêver profondément. – Une draperie de
damas rouge à grandes fleurs, à demi relevée, tombait
à larges plis derrière lui et lui servait de fond. –
Qu’il était beau, et que sa tête brune et pâle
ressortait merveilleusement sur cette teinte pourpre ! Deux grosses touffes
de cheveux, noires, lustrées, pareilles aux grappes de raisin de
l’Érigone antique, lui pendaient gracieusement le long des joues et
encadraient d’une manière charmante l’ovale fin et correct de
sa belle figure. Son cou rond et potelé était entièrement
nu, et il avait une espèce de robe de chambre à larges manches qui
ressemblait assez à une robe de femme. – Il tenait en main une
tulipe jaune qu’il déchiquetait impitoyablement dans sa
rêverie, et dont il jetait les morceaux au vent.
Un des angles lumineux que le soleil
dessinait sur le mur se vint projeter contre la fenêtre, et le tableau se
dora d’un ton chaud et transparent à faire envie à la toile
la plus chatoyante du Giorgione.
Avec ces longs cheveux que la brise remuait doucement, ce
cou de marbre ainsi découvert, cette grande robe serrée autour de
la taille, ces belles mains sortant de leurs manchettes comme les pistils
d’une fleur du milieu de leurs pétales, – il avait
l’air non du plus beau des hommes, mais de la plus belle des femmes,
– et je me disais dans mon cœur : – C’est une femme,
oh ! c’est une femme ! – Puis je me souvins tout à
coup d’une folie que je t’ai écrite il y a longtemps, –
tu sais, – à l’endroit de mon idéal et de la
manière dont je le devais assur